Syndicalisme : institution ou mouvement ?

Militer en Outaouais L’expérience de Michel Quijada, président du Conseil central de la CSN

Mémoire de luttes

Par , Mis en ligne le 21 juin 2018

À l’occasion de la publi­ca­tion de ce dos­sier des Nouveaux Cahiers du socia­lisme sur le syn­di­ca­lisme, nous avons jugé impor­tant de dis­cu­ter avec M. Michel Quijada, pré­sident du Conseil cen­tral des syn­di­cats natio­naux de l’Outaouais (CCSNO-CSN) depuis 17 ans, de son expé­rience syn­di­cale et des pers­pec­tives d’avenir qu’il entre­voit aujourd’hui pour le mou­ve­ment ouvrier. M. Quijada quit­tera ses fonc­tions de pré­sident à la fin de son pré­sent mandat. L’entrevue a été réa­li­sée par Serge Denis.

S.D. – Bonjour Michel, et merci d’avoir accepté de par­ta­ger avec les lec­teurs et les lec­trices des Nouveaux Cahiers du socia­lisme tes réflexions sur ton enga­ge­ment syn­di­cal et sur l’avenir que tu entre­vois pour le mou­ve­ment ouvrier.

En pre­mier lieu, pour­rais-tu nous expli­quer com­ment tu en es venu à l’action syn­di­cale et de quel milieu de tra­vail tu es ?

M. Q. – Mon tra­vail est celui de pré­posé aux béné­fi­ciaires. Je viens donc du sec­teur de la santé et des ser­vices sociaux, à l’origine du Syndicat des employé-es du Pavillon du Parc (Centre de réadap­ta­tion en défi­cience intel­lec­tuelle), qui était affi­lié à la FAS-CSN, la Fédération des Affaires sociales, aujourd’hui la Fédération de la santé et des ser­vices sociaux (FSSS-CSN). Je me suis engagé assez vite dans mon syn­di­cat local, où j’ai été élu à l’exécutif en 1989. Par la suite, je me suis impli­qué au Conseil cen­tral de l’Outaouais, en 1992, d’abord comme vice-pré­sident à la mobi­li­sa­tion, et en 2001, à la pré­si­dence.

Pour moi, l’engagement dans mon milieu de tra­vail et dans mon syn­di­cat était assez natu­rel. Je me suis impli­qué avec quelques cama­rades dans l’association étu­diante au Cégep de l’Outaouais avec pour objec­tif de dyna­mi­ser la vie syn­di­cale étu­diante. Comme notre asso­cia­tion n’était pas membre de l’Association natio­nale des étu­diantes et des étu­diants du Québec (ANEEQ), nous vou­lions y adhé­rer. Nous trou­vions incon­ce­vable de ne pas faire partie de la plus grande asso­cia­tion étu­diante du Québec. De plus, au même moment, nous étions en contact avec des cama­rades qui cher­chaient à construire une asso­cia­tion inter­na­tio­nale d’étudiantes et d’étudiants. Pendant un cer­tain temps, nous avons entre­tenu une cor­res­pon­dance avec des mili­tants étu­diants de plu­sieurs pays. Toutefois, nous n’avons pu mener à terme ce projet. Pourtant, je suis convaincu qu’une telle asso­cia­tion aurait été béné­fique pour l’ensemble du monde étu­diant qué­bé­cois. Il me semble qu’aujourd’hui de telles ini­tia­tives devraient reve­nir à l’avant-scène.

Avant mon impli­ca­tion dans le monde étu­diant, avec les mêmes cama­rades, j’ai été membre du Parti qué­bé­cois (PQ). Nous vou­lions à l’époque créer une asso­cia­tion de jeunes. Nous avons tou­te­fois quitté le parti quand on s’est rendu compte qu’il n’avait visi­ble­ment aucun inté­rêt pour la créa­tion d’une orga­ni­sa­tion auto­nome de jeunes. L’un de nous prit alors l’initiative de fonder l’Union des jeunes indé­pen­dan­tistes de l’Outaouais (UJIO). C’est dans ce contexte qu’on s’est d’abord connus. La poli­tique nous inté­res­sait, on pen­chait incon­tes­ta­ble­ment à gauche. L’UJIO nous a permis de nous poser des ques­tions et de ren­con­trer d’autres mili­tantes et mili­tants, tout en contri­buant à raf­fi­ner notre pensée quant à la ques­tion natio­nale et les ques­tions sociales, et les liens entre ces deux concepts. Ma par­ti­ci­pa­tion au mou­ve­ment étu­diant m’a donné l’occasion d’apprendre à tra­vailler en équipe et de réa­li­ser que dans l’action com­mune, on pou­vait aller bien plus loin que dans l’action indi­vi­duelle.

S.D. – Tu as grandi dans l’Outaouais et tu viens d’une famille de tra­vailleurs. Quelles sont les carac­té­ris­tiques qui défi­nissent le mieux la région ?

M. Q. – La région de l’Outaouais est d’abord for­te­ment influen­cée par sa posi­tion géo­gra­phique. La proxi­mité de l’Ontario et de la capi­tale cana­dienne a un effet direct sur le por­trait social et éco­no­mique de la région. Plus de 30 000 per­sonnes tra­vaillent à la fonc­tion publique fédé­rale. Les salaires y sont géné­ra­le­ment assez élevés et les condi­tions de tra­vail assez bonnes.

Après la fonc­tion publique fédé­rale, le plus gros employeur est le gou­ver­ne­ment du Québec. Les sys­tèmes de santé et d’éducation, ainsi que les dif­fé­rents ser­vices publics (muni­ci­pa­li­tés, orga­nismes gou­ver­ne­men­taux) occupent bon nombre de tra­vailleuses et tra­vailleurs. Ainsi, on arrive à près de la moitié de la popu­la­tion active qui tra­vaille pour une fonc­tion publique ou une autre. Toutes et tous sont syn­di­qués.

Une autre partie impor­tante des emplois se retrouve dans les sec­teurs du com­merce et des ser­vices. Ces tra­vailleuses et tra­vailleurs sont moins syn­di­qués et sont payés bien sou­vent au salaire mini­mum.

On peut ainsi dire que la région est coupée en deux. L’aisance et la richesse côtoient des poches impor­tantes de pau­vreté dans les sec­teurs urbains, mais aussi dans les milieux ruraux de la région. Pour mieux illus­trer mon propos : nous avons en Outaouais la muni­ci­pa­lité régio­nale de comté la plus riche du Québec (MRC des Collines) et la MRC la plus pauvre (MRC du Pontiac). L’industrie fores­tière qui à l’époque struc­tu­rait une bonne partie de notre éco­no­mie est main­te­nant en perte de vitesse et de nom­breux emplois géné­ra­le­ment bien rému­né­rés ont dis­paru.

Dans les années 1960 et 1970, la région a subi de nom­breuses trans­for­ma­tions, notam­ment avec le déve­lop­pe­ment de la fonc­tion publique fédé­rale du côté qué­bé­cois. À cette époque, plus de 1000 loge­ments ont été démo­lis dans le centre de Hull (aujourd’hui Gatineau) affec­tant près de 4000 per­sonnes, ce qui donna lieu à des luttes sociales impor­tantes. Des comi­tés de citoyennes et de citoyens ont été consti­tués contre ces dépla­ce­ments de popu­la­tion. Ces comi­tés ont conti­nué à être actifs au terme de cette mobi­li­sa­tion et ont struc­turé dans une large mesure les mou­ve­ments sociaux de la région. Celle-ci doit donc en grande partie son déve­lop­pe­ment social aux luttes menées par ces citoyens. Souvenons-nous par exemple des grandes mobi­li­sa­tions syn­di­cales et popu­laires en faveur de la construc­tion d’un nouvel hôpi­tal dans les années 1970.

Les der­nières coupes du gou­ver­ne­ment Couillard dans l’aide finan­cière à l’action com­mu­nau­taire font en ce sens ter­ri­ble­ment mal. Au fil des années, les gou­ver­ne­ments se sont déles­tés de plu­sieurs res­pon­sa­bi­li­tés dans le domaine des ser­vices sociaux en s’appuyant sur les orga­nismes com­mu­nau­taires pour prendre le relais. Les coupes qu’on leur inflige aujourd’hui vont entraî­ner la dis­pa­ri­tion de toute une frange de ser­vices deve­nus essen­tiels. Ces ser­vices ne seront plus assu­més, ce qui est un scan­dale qui va entraî­ner une déstruc­tu­ra­tion impor­tante. Les grou­pe­ments d’aide et d’entraide per­dront leur capa­cité d’agir. Bref, les groupes sociaux sont atta­qués et risquent fort de ne plus arri­ver à jouer leur rôle de défense des citoyens et des plus dému­nis.

En plus de ce sac­cage, les gou­ver­ne­ments s’attaquent de front au mou­ve­ment syn­di­cal, notam­ment en entra­vant leur capa­cité de négo­cia­tion par l’imposition de lois spé­ciales. Dans le sec­teur muni­ci­pal qué­bé­cois, l’État pourra doré­na­vant impo­ser une conven­tion col­lec­tive après un très court délai de négo­cia­tion. Dans le sec­teur de la construc­tion, le gou­ver­ne­ment a imposé les condi­tions de tra­vail par décret. Dans le sec­teur de la santé et des ser­vices sociaux, la fusion des éta­blis­se­ments sur une base régio­nale a lit­té­ra­le­ment décons­truit les syn­di­cats. En for­çant tout d’abord ces der­niers à se marau­der. Ils en sont main­te­nant à tenter de se réor­ga­ni­ser pour offrir des ser­vices sur un ter­ri­toire sou­vent immense. Cette opé­ra­tion de fusion d’établissements avait été enclen­chée par le gou­ver­ne­ment Charest. Couillard l’a menée à terme. La capa­cité des syn­di­cats à s’organiser, à com­battre et à se mobi­li­ser contre la pri­va­ti­sa­tion du réseau en sera gran­de­ment affec­tée.

S.D. – Parlons direc­te­ment alors de la situa­tion actuelle. Comment s’est dérou­lée en 2015 la négo­cia­tion et la lutte des employé-e-s des sec­teurs public et para­pu­blic ici en Outaouais ?

M. Q. – Pendant la der­nière ronde de négo­cia­tion, la mobi­li­sa­tion était impor­tante. Malgré l’enthousiasme sur les lignes de pique­tage à l’occasion des jour­nées de grève du Front commun, chacun savait bien qu’il serait dif­fi­cile d’arracher les aug­men­ta­tions de salaire espé­rées. Malgré tout, les tra­vailleuses et les tra­vailleurs vou­laient signi­fier à ce gou­ver­ne­ment libé­ral leur colère face au mépris de ce der­nier envers eux. Par ailleurs, les com­pres­sions impo­sées aux dif­fé­rents réseaux (santé, édu­ca­tion) ont néces­sai­re­ment eu un impact sur la gal­va­ni­sa­tion des troupes.

La soli­da­rité entre les tra­vailleuses et les tra­vailleurs des dif­fé­rents milieux étaient pal­pables au quo­ti­dien. Les gré­vistes du milieu de l’éducation venant ren­for­cer les lignes de pique­tage devant les centres hos­pi­ta­liers soumis à la loi sur les ser­vices essen­tiels ont contri­bué à accen­tuer la déter­mi­na­tion des mili­tantes et des mili­tants.

Mais la mobi­li­sa­tion autour des jour­nées de grève avait été bâtie bien avant. Depuis l’automne 2014, les nom­breuses mani­fes­ta­tions dénon­çant le projet de loi 10[2] ont permis de ras­sem­bler des mil­liers de per­sonnes à la mani­fes­ta­tion du 1er mai 2015 à Gatineau. Cette mani­fes­ta­tion était pro­ba­ble­ment la plus impor­tante que la région ait connue.

Cette atmo­sphère de com­ba­ti­vité s’est estom­pée après l’entente de prin­cipe inter­ve­nue entre le Front commun et le gou­ver­ne­ment en décembre 2015. Les syn­di­cats et les tra­vailleuses et les tra­vailleurs affi­liés à la FSSS-CSN ayant rejeté l’entente de prin­cipe sont par­ti­cu­liè­re­ment restés sur leur faim.

S.D. – Tu as men­tionné déjà que les gens ont été déçus des résul­tats de la négo­cia­tion. Peux-tu expli­quer rapi­de­ment ce que tu enten­dais ainsi ?

M. Q. – Essentiellement, ce sont les tra­vailleuses et les tra­vailleurs du réseau de la santé et des ser­vices sociaux qui ont exprimé leur décep­tion. Le retard sala­rial accu­mulé au fil des décrets, les com­pres­sions majeures dans le réseau depuis près de 20 ans, l’accélération de la pri­va­ti­sa­tion de cer­tains ser­vices, les sur­charges de tra­vail, la pénu­rie de main-d’œuvre dans cer­tains titres d’emploi exas­pèrent par­ti­cu­liè­re­ment ces sala­rié-e-s.

En plus de tout ceci, la réor­ga­ni­sa­tion per­pé­tuelle de ce réseau était une grande source de mobi­li­sa­tion des tra­vailleuses et des tra­vailleurs de la santé et des ser­vices sociaux.

Les res­tric­tions impor­tantes au droit de grève dans les ser­vices de santé à cause de la loi sur les ser­vices essen­tiels, et la menace constante de décret des condi­tions de tra­vail rendent dif­fi­cile la pour­suite de la lutte sans le sup­port de l’ensemble des com­po­santes du Front commun.

S.D. – Approfondissons quelque peu. La bataille géné­ra­li­sée des accré­di­ta­tions qui a amené la dis­so­lu­tion de l’unité mili­tante du Front commun était-elle néces­saire ? Bien sûr, c’est le gou­ver­ne­ment qui en a créé toutes les condi­tions, mais pour­quoi les cen­trales s’y sont-elles laissé entraî­ner si faci­le­ment ? On peut avoir l’impression qu’elles ont foncé tête bais­sée, sans essayer de consi­dé­rer les choses de plus haut, en ne se deman­dant pas d’abord ce qui pou­vait cor­res­pondre à l’intérêt supé­rieur des employé-e-s du public et du para­pu­blic ; par rou­tine en quelque sorte. Puisque le gou­ver­ne­ment ouvrait une période de ré-accré­di­ta­tion et de marau­dage géné­ra­li­sée, on y allait à fond de train. Mais les grandes cen­trales n’auraient-elles pas pu se pré­pa­rer dif­fé­rem­ment (on savait depuis des années que ça s’en venait) ? Par exemple, annon­cer que d’un commun accord chaque syn­di­cat allait garder le même nombre de membres, qu’on « gelait » en quelque sorte les effec­tifs syn­di­qués par cen­trale et qu’on allait ensemble voir com­ment opérer les réor­ga­ni­sa­tions. N’aurait-il pas été néces­saire qu’on annonce publi­que­ment à nou­veau qu’il n’était pas légi­time que dans des milieux à l’identité et à l’histoire si fortes, le gou­ver­ne­ment s’arroge le droit de bous­cu­ler tout le monde et de défi­nir par lui-même les « fron­tières » de l’organisation en syn­di­cats ? Je sais que les choses sont plus com­pli­quées, parce que les orga­ni­sa­tions doivent voir à leur propre survie et que le gou­ver­ne­ment leur a asséné tout cela sur la tête. Mais il me semble, en tout cas vu de l’extérieur, qu’il y a peut-être eu un manque de réflexion ou d’élaboration, et que la rou­tine a en quelque sorte défini l’orientation.

M. Q. – Tout d’abord, le projet de loi 10 visait la recon­fi­gu­ra­tion de l’ensemble des éta­blis­se­ments par la fusion des centres par région admi­nis­tra­tive. Pour l’Outaouais, c’était la fusion de dix centres. Cette loi a conféré éga­le­ment un immense pou­voir au ministre de la Santé, notam­ment celui de nommer les admi­nis­tra­teurs des éta­blis­se­ments et celui de pou­voir pri­va­ti­ser les ser­vices, pour ne nommer que ceux-ci. La mobi­li­sa­tion contre ce projet de loi a été à la fois citoyenne et syn­di­cale. La CSN a placé à l’avant-plan la lutte pour la pré­ser­va­tion des ser­vices publics de santé en fai­sant passer les inté­rêts citoyens en pre­mier.

L’automne 2014 et l’hiver 2015 ont été mar­qués par de nom­breuses dénon­cia­tions du gou­ver­ne­ment et des mani­fes­ta­tions. Dans la région de l’Outaouais, en l’espace de quelques mois, c’est tout près d’une cen­taine de mani­fes­ta­tions qui ont été menées par les mili­tantes et les mili­tants de la CSN. Malheureusement, nous étions la plu­part du temps la seule orga­ni­sa­tion syn­di­cale prête à se battre. Certains syn­di­cats dits pro­fes­sion­nels voyaient en ce projet de loi une oppor­tu­nité d’accroissement de leurs effec­tifs, compte tenu de la divi­sion en caté­go­ries d’emplois du réseau. La fusion des éta­blis­se­ments réac­ti­vait la loi 30 (uti­li­sée dans les pre­mières vagues de fusion en 2004-2005) et impo­sait un maxi­mum de quatre syn­di­cats par éta­blis­se­ment de santé. Le niveau ini­tial de repré­sen­ta­tion des membres CSN dans les caté­go­ries d’emplois des tech­ni­ciennes, tech­ni­ciens et pro­fes­sion­nels-les du réseau ne nous a pas permis de les gagner.

Évidemment, le gou­ver­ne­ment Couillard savait très bien que cette restruc­tu­ra­tion des syn­di­cats aurait un impact direct et immé­diat sur notre capa­cité à mener des luttes. Ce phé­no­mène avait été observé lors de la vague de fusions en 2004-2005. Les fusions du prin­temps der­nier ont par­fois créé des syn­di­cats de plus de 5000 membres répar­tis dans une cen­taine de points de ser­vice sur des ter­ri­toires immenses. Toutefois, nous croyons qu’en révi­sant notre façon de voir la vie syn­di­cale, nous serons en mesure de sur­mon­ter les effets néga­tifs de cette fusion en bâtis­sant une struc­ture de proxi­mité.

S.D. – Et par rap­port à l’idée d’une entente qui aurait « gelé » les effec­tifs de chaque syn­di­cat-cen­trale, avec des négo­cia­tions entre eux pour voir com­ment fonc­tion­ner ? Parce qu’il semble bien que toute l’initiative ait été lais­sée au gou­ver­ne­ment, que le syn­di­ca­lisme ait été placé en mode réac­tif…

M. Q. – Peut-être que cela aurait pu être envi­sagé. Une réflexion aurait pu nous porter plus loin. Malheureusement, les évé­ne­ments se sont pré­ci­pi­tés à tra­vers un agenda que nous ne contrô­lions pas. Le gou­ver­ne­ment, en impo­sant les échéances, a fait en sorte que nous avons dû lutter sur plu­sieurs fronts à la fois. Par ailleurs, comme men­tionné pré­cé­dem­ment, cer­taines orga­ni­sa­tions syn­di­cales indé­pen­dantes repré­sen­tant exclu­si­ve­ment des pro­fes­sion­nels-les n’auraient pas voulu d’un tel pacte sur le gel des accré­di­tions et des effec­tifs. Ces orga­ni­sa­tions voyaient une oppor­tu­nité de gon­fler le nombre de leurs membres au détri­ment des syn­di­cats indus­triels tels ceux de la CSN et de la FTQ.

S.D. – Quels sont les défis actuels aux­quels vous faites face ?

M. Q. – Plusieurs syn­di­cats, mais aussi d’autres types d’organisation de la société civile, éprouvent des dif­fi­cul­tés à sus­ci­ter la par­ti­ci­pa­tion de leurs membres. Je ne sau­rais vrai­ment dire pour­quoi. Cependant, je trouve un peu courte l’analyse ou l’idée que cela serait dû à la montée de l’individualisme et au repli vers la vie privée. Certes, il y a un peu de ça. Mais sou­ve­nons-nous de ce que plu­sieurs disaient des étu­diantes et des étu­diants : ils auraient été indi­vi­dua­listes et peu enclins à par­ti­ci­per à des mou­ve­ments col­lec­tifs. Tout cela a volé en éclats le jour où ils ont com­pris le pou­voir qu’ils avaient en s’organisant pour récla­mer le gel des frais de sco­la­rité et la gra­tuité sco­laire.

Je crois que toutes les orga­ni­sa­tions sociales, que ce soit les syn­di­cats, les asso­cia­tions ou bien un parti poli­tique, n’arrivent à dyna­mi­ser la par­ti­ci­pa­tion qu’à la condi­tion que ceux qui s’y inves­tissent aient le sen­ti­ment de contrô­ler leur mou­ve­ment. Sinon peine perdue. Le mou­ve­ment syn­di­cal doit prendre acte de ce fait.

Par ailleurs, les orga­ni­sa­tions qui réus­sissent à entraî­ner leurs membres dans l’action sont celles qui arrivent à cir­cons­crire leurs luttes. D’une cer­taine manière, la CSN a le défaut de ses qua­li­tés. Elle mène plu­sieurs com­bats à la fois, ce qui a pour effet de déso­rien­ter plu­sieurs de nos membres.

Également, malgré tous les efforts à inté­grer les dif­fé­rentes com­mu­nau­tés cultu­relles dans nos actions, plu­sieurs syn­di­cats CSN éprouvent des dif­fi­cul­tés à inté­grer ces der­nières dans leurs rangs. Ceci a un impact direct sur notre capa­cité à mobi­li­ser l’ensemble de nos membres dans nos luttes.

Il est aussi impor­tant de se pen­cher sur les pro­ces­sus de la syn­di­ca­li­sa­tion. Ainsi, les efforts impor­tants pour syn­di­quer les tra­vailleuses et les tra­vailleurs des dépan­neurs Couche-Tard n’ont pas donné les résul­tats escomp­tés. Notre mou­ve­ment doit revoir les façons et les oppor­tu­ni­tés de syn­di­ca­li­sa­tion afin de s’adapter aux chan­ge­ments constants du marché du tra­vail. L’avenir du mou­ve­ment syn­di­cal en dépend.

S.D. – Tu t’es acti­ve­ment impli­qué comme pré­sident du CCSNO dans la lutte des étu­diants de 2012. Pourquoi cette impli­ca­tion ? Lors des élec­tions, que faites-vous géné­ra­le­ment, êtes-vous enga­gés poli­ti­que­ment ?

M. Q. – Nous trou­vions au conseil cen­tral que les étu­diantes et les étu­diants voyaient juste dans leur oppo­si­tion à la hausse des frais de sco­la­rité et dans leurs reven­di­ca­tions en faveur d’une édu­ca­tion gra­tuite. Leur mou­ve­ment remet­tait en ques­tion les poli­tiques néo­li­bé­rales qui nous tombent dessus depuis main­te­nant trois décen­nies. Ils expri­maient et concen­traient toutes les luttes sociales. Nous ne pou­vions rester à l’écart. Nous avons dis­cuté des reven­di­ca­tions étu­diantes avec nos membres, et avons, avec des pro­fes­seur-e-s du cégep et de l’université, orga­nisé une dis­cus­sion en assem­blée géné­rale du conseil cen­tral.

Quant à ta ques­tion sur notre enga­ge­ment lors d’élections, le CCSNO s’implique tou­jours. À cha­cune des élec­tions, nous tra­vaillons avec d’autres groupes afin d’organiser des débats entre les dif­fé­rents can­di­dats et can­di­dates. Cela est tou­jours très appré­cié de nos membres. Nous cher­chons à faire res­sor­tir les pro­po­si­tions des dif­fé­rents partis poli­tiques et à les éva­luer. Nous tra­vaillons actuel­le­ment avec une coa­li­tion syn­di­cale et popu­laire pour dénon­cer la pri­va­ti­sa­tion de nos grands réseaux publics de santé et d’éducation.

Les cinq dépu­tés pro­vin­ciaux repré­sen­tant la région sont tous libé­raux. Il serait donc légi­time de penser que la région soit au centre des prio­ri­tés gou­ver­ne­men­tales. Or, c’est exac­te­ment le contraire qui se pro­duit. Lorsqu’on se com­pare à des régions sem­blables à la nôtre, on s’aperçoit que nous sommes sous-finan­cés, tant en santé qu’en édu­ca­tion.

Je crois que les syn­di­cats doivent pro­fi­ter des élec­tions pour inter­ve­nir et faire valoir ce qui est impor­tant pour leurs membres. Les élec­tions pro­vin­ciales approchent rapi­de­ment. Je crains de voir le Parti libé­ral reprendre le pou­voir. Ce serait une catas­trophe pour l’ensemble des citoyennes et des citoyens. S’il forme un gou­ver­ne­ment encore majo­ri­taire pour quatre ans, nos ser­vices publics risquent d’être l’objet d’un déman­tè­le­ment majeur.

S.D. – Présentement et pour l’avenir, com­ment vois-tu le rôle de la classe ouvrière dans un projet de trans­for­ma­tion en pro­fon­deur de la société ? Y crois-tu tou­jours ?

M. Q. – Les sala­rié-e-s ne pour­ront réel­le­ment faire de gains que s’ils prennent conscience de leurs forces et de leurs capa­ci­tés à trans­for­mer la société. Pour que cette prise de conscience s’effectue, ils ont besoin de s’organiser. La soli­da­rité n’est pas natu­relle et spon­ta­née, elle doit être struc­tu­rée et réflé­chie. Les orga­ni­sa­tions syn­di­cales ont un rôle impor­tant à jouer dans l’organisation de la conscience ouvrière.

Je crois que le mou­ve­ment syn­di­cal doit aujourd’hui éva­luer les dif­fi­cul­tés qui se trouvent devant lui. Depuis bon nombre d’années, le mou­ve­ment cherche à se redé­fi­nir. La CSN cherche à le faire depuis plu­sieurs années, mais me semble-t-il plus sérieu­se­ment depuis le congrès de juin der­nier. Elle a dû prendre acte des désaf­fec­tions subies au cours de la cam­pagne de marau­dage dans le sec­teur de la santé au cours de l’hiver der­nier. La CSN a été pro­fon­dé­ment per­tur­bée par cette cam­pagne, où trop de membres ont pré­féré aller du côté de syn­di­cats indé­pen­dants, non affi­liés et uni­que­ment tour­nés vers la défense de la conven­tion col­lec­tive. La défense de la conven­tion n’est évi­dem­ment pas un défaut, mais le mou­ve­ment syn­di­cal ne peut en rester là.

Au sortir des résul­tats du der­nier marau­dage, j’ai eu peur que la CSN se replie sur elle-même, mais au contraire elle cherche de nou­velles façons de faire, tout en pré­ser­vant ce qui la carac­té­rise, à savoir ses inter­ven­tions sur les aspects poli­tiques et sociaux de notre société.

La CSN, avec ses fédé­ra­tions qui repré­sentent à peu près l’ensemble des sec­teurs éco­no­miques, et ses conseils cen­traux qui sont répar­tis sur l’ensemble du ter­ri­toire du Québec, a la capa­cité d’aider l’ensemble des mou­ve­ments sociaux à se struc­tu­rer pour enga­ger des luttes. Peut-être qu’au fil du temps, la CSN a elle-même perdu la conscience de sa propre force, et a douté de ses capa­ci­tés. Peut-être que les vic­toires déci­sives ont été peu nom­breuses dans les der­nières années, et que l’enthousiasme a fait place au décou­ra­ge­ment.

Je pense néan­moins que le mou­ve­ment des tra­vailleuses et des tra­vailleurs n’a pas dit son der­nier mot. Les luttes et les stra­té­gies vont se trans­for­mer, mais je suis convaincu qu’elles passent par l’organisation de coa­li­tions les plus larges pos­sible.

par Serge Denis[1]

Notes

  1. Professeur émé­rite en études poli­tiques à l’Université d’Ottawa.
  2. Loi par­rai­née par le ministre Gaétan Barrette, adop­tée sous le bâillon en 2015, et qui a réformé de façon majeure le réseau de la santé et des ser­vices sociaux.


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