Mieux vaut l’absence d’accord qu’un accord énonçant une catastrophe

Par Mis en ligne le 20 décembre 2009

La COP15 devrait fina­le­ment débou­cher sur un accord. Non contrai­gnant, et sans réelle ambi­tion. Un moindre mal ? Pas néces­sai­re­ment, explique Naomi Klein : un mau­vais accord pour­rait s’avérer pire que l’absence d’accord.

Au neu­vième jour de la Conférence des Nations Unies sur le Changement Climatique de Copenhague, l’Afrique est sacri­fiée. La posi­tion du G77, dont font partie cer­tains états afri­cains, avait été on ne peu plus claire : une aug­men­ta­tion de 2°C de la tem­pé­ra­ture mon­diale se tra­dui­rait par une aug­men­ta­tion de 3 à 3.5°C en Afrique. En d’autres termes, selon la Pan African Climate Justice Alliance (Organisation anglo­phone basée auprès de la Conférence des Eglises de toute l’Afrique à Nairobi), “55 mil­lions de per­sonnes de plus pour­raient ris­quer de souf­frir de famine, et 350 à 600 mil­lions de per­sonnes de plus pour­raient être vic­times du stress hydrique”.

L’Archevêque Desmond Tutu l’exprime ainsi : « Nous allons vers un désastre immi­nent d’une ampleur mons­trueuse… Un objec­tif global d’environ 2°C condam­ne­rait l’Afrique à l’incinération et à renon­cer à tout déve­lop­pe­ment moderne ». 
Et pour­tant, c’est pré­ci­sé­ment ce que le Premier ministre d’Ethiopie Meles Zenawi, en route pour Copenhague, pro­po­sait lors de son pas­sage à Paris : aux côtés du Président Sarkozy, et affir­mant parler au nom de toute l’Afrique (il est chef des négo­cia­teurs afri­cains sur le chan­ge­ment cli­ma­tique), il a dévoilé un projet com­pre­nant l’augmentation redou­tée de 2°C, qui n’offre aux pays en déve­lop­pe­ment que 10 mil­liards de dol­lars par an pour les aider à faire face à ce qui est lié au climat, qu’il s’agisse de digues, de la lutte contre la mala­ria ou du combat contre la défo­res­ta­tion.

On peut à peine croire que c’était le même homme qui disait il y a à peine trois mois : « Nous nous appuie­rons sur notre nombre pour délé­gi­ti­mer tout accord qui ne serait pas au niveau de notre posi­tion mini­male… Si cela s’avère néces­saire, nous sommes prêts à nous reti­rer de toute négo­cia­tion qui menace d’être à nou­veau un viol de notre conti­nent… Ce que nous ne sommes pas prêts à accep­ter, c’est un réchauf­fe­ment global plus élevé que le niveau mini­mum évi­table ». Ou encore ceci : « Nous n’allons pas par­ti­ci­per aux négo­cia­tions en men­diant qui plaident leur cause, mais en tant que des négo­cia­teurs qui défendent leurs points de vue et leurs inté­rêts ».

Nous ne savons pas encore ce que Zenawi a reçu pour chan­ger aussi radi­ca­le­ment de dis­cours ou com­ment, plus exac­te­ment, on peut passer d’une posi­tion qui demande 400 mil­liards de dol­lars de finan­ce­ment par année (la posi­tion du groupe Afrique) à 10 mil­liards de dol­lars à peine. Dans le même ordre d’idées, nous ne savons pas ce qui s’est passé lorsque la secré­taire d’état Hilary Clinton a ren­con­tré la pré­si­dente des Philippines Gloria Arroyo, à peine quelques semaines avant la confé­rence, et que d’un seul coup, les plus coriaces des négo­cia­teurs phi­lip­pins ont été virés de leur délé­ga­tion et que leur pays, qui avait exigé des coupes pro­fondes dans les émis­sions des pays riches, est tout aussi sou­dai­ne­ment rentré dans le rang.

Nous savons par contre, pour avoir été témoin de toute une série des vol­te­faces des voix dis­cor­dantes, que les puis­sances du G8 sont prêtes à tout, ou presque, pour arri­ver à un accord à Copenhague. Leur insis­tance ne jaillit pas d’un désir brû­lant d’éviter un chan­ge­ment cli­ma­tique cata­clys­mique, puisque les négo­cia­teurs savent par­fai­te­ment que les maigres dimi­nu­tions d’émissions qu’ils pro­posent sont la garan­tie d’une aug­men­ta­tion “dan­tesque” de 3.9°C (comme le dit Bill McKibben).

Selon Matthew Stilwell de l’Institute for Governance and Sustainable Development – l’un des conseillers les plus écou­tés dans ces négo­cia­tions – l’objet prin­ci­pal des négo­cia­tions n’est pas vrai­ment de remé­dier au chan­ge­ment cli­ma­tique, mais mettre la main une res­source ines­ti­mable, le droit au ciel (right to the sky). La quan­tité de dioxyde de car­bone qui peut être lâchée dans l’atmosphère est limi­tée. Si les pays riches échouent à dimi­nuer radi­ca­le­ment leurs émis­sions, ils vont avaler acti­ve­ment la part allouée au Sud, alors même qu’elle est insuf­fi­sante. L’enjeu, affirme Stilwell, n’est ni plus ni moins que “l’importance de se par­ta­ger le ciel”.

Il affirme éga­le­ment que l’Europe com­prend très bien com­bien d’argent peut être gagné grâce au marché car­bone, puisqu’elle uti­lise ce méca­nisme depuis des années. De leur côté, les pays en déve­lop­pe­ment n’ont jamais eu affaire à des res­tric­tions d’émissions de car­bone, nom­breux sont donc les gou­ver­ne­ments qui n’ont pas vrai­ment conscience de ce qu’ils perdent. En met­tant face à face la valeur du marché car­bone – 1.2 bil­lions de dol­lars par an selon l’économiste bri­tan­nique de pre­mier plan Nicholas Stern – et les maigres 10 mil­liards de dol­lars mis sur la table pour les pays en déve­lop­pe­ment pour les 3 années à venir, Stilwell conclut que les pays riches sont en train d’essayer d’échanger “des col­liers et des cou­ver­tures contre Manhattan ». « C’est une affaire de colo­nia­lisme, et c’est ce qui explique pour­quoi aucun effort n’a été épar­gné pour amener les chefs d’états à signer une tran­sac­tion de ce genre… Il n’y aura pas de retour en arrière. Vous avez démem­bré la der­nière res­source qui n’appartenait à per­sonne, et vous l’avez jeté en pâture aux riches.”

Depuis des mois, les ONG se sont ral­liées der­rière l’idée que le but de Copenhague serait de « scel­ler un accord ». Partout où nous regar­dons, dans le Bella Centre, les hor­loges tournent. Mais tout accord ne sera pas suf­fi­sant, d’autant plus que le seul accord sur la table ne résou­dra la crise du climat, mais pour­rait bien aggra­ver les choses, enté­ri­nant les inéga­li­tés actuelles entre le Nord et le Sud et les blo­quant pour tou­jours.

Augustine Njamnshi, de la Pan African Climate Justice Alliance, n’a pas de termes assez durs pour décrire la pro­po­si­tion des 2°C : “Vous ne pouvez pas dire que vous pro­po­sez une ‘solu­tion’ au chan­ge­ment cli­ma­tique si votre solu­tion va pro­vo­quer la mort de mil­lions d’Africains et si ce sont les pauvres, et non les pol­lueurs, qui conti­nuent à payer le prix du chan­ge­ment cli­ma­tique”.

Stilwell dit aussi qu’un mau­vais accord “ins­ti­tue­rait l’approche erro­née d’ici à 2020” – bien après la date limite du pic d’émission. Mais il insiste sur le fait qu’il n’est pas trop tard pour éviter ce scé­na­rio-catas­trophe. “Je pré­fè­re­rais attendre six mois ou une année et faire ce qui est juste, car la science avance, la volonté poli­tique aug­mente, tout comme la com­pré­hen­sion de la société civile et des com­mu­nau­tés concer­nées, et elles seront alors prêtes à faire pres­sion sur leurs diri­geants pour qu’ils signent le bon accord ». Au début des négo­cia­tions, la simple idée de dif­fé­rer un accord était une héré­sie envi­ron­ne­men­tale. Mais désor­mais, nom­breux sont ceux qui com­mencent à per­ce­voir l’intérêt de ralen­tir et de faire ce qui est néces­saire. Il est très signi­fi­ca­tif que Monseigneur Desmond Tutu, ait déclaré, après avoir décrit ce que 2°C repré­sen­te­raient pour l’Afrique, qu’il serait “pré­fé­rable de ne pas avoir d’accord plutôt que d’avoir un mau­vais accord”. Ce pour­rait bien être ce qu’on peut attendre de mieux de Copenhague- Ce serait un désastre poli­tique pour cer­tains chefs d’états – mais ce pour­rait bien être notre der­nière chance d’éviter le désastre pour le reste du monde.

(tra­duc­tion Andrée Durand, révi­sée par Nicolas Haeringer, www​.​m​-​e​-dium​.net, d’un article ini­tia­le­ment paru dans le Guardian
Mouvements le publie avec l’autorisation de l’auteur.)

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