AccueilNuméros des NCSNo. 25 - Hiver 2021Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives

Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives

Notes de lecture par Emanuel Guay du livre de David Vercauteren, Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives. Paris, Éditions Amsterdam, 2018. Publié dans Nouveaux Cahiers du Socialisme numéro 25 hiver 2021.

Par Emanuel Guay

Les mobilisations sociales ne permettent pas seulement de défendre des revendications ou d’obtenir des gains et des concessions. Comme l’indique Vercauteren dans ce bel ouvrage, elles encouragent aussi le développement de nouveaux rapports à soi et de nouvelles manières de se lier aux autres. L’auteur nous invite ainsi à prêter attention à la micropolitique des groupes. Si la macropolitique d’un groupe renvoie à ses motivations explicites, aux programmes à élaborer et aux objectifs à remplir, la micropolitique réfère plutôt aux mots que nous utilisons, aux comportements que nous adoptons, à l’ambiance qui règne durant les activités organisées par nos collectifs, et ainsi de suite (p. 15-16).

Vercauteren souligne l’importance de réfléchir aux manières dont nous constituons des communautés, aux habitudes qui balisent nos façons d’être ensemble et aux stratégies qui facilitent la création d’agencements collectifs forts et résilients. Deux concepts peuvent contribuer à une telle réflexion, soit les artifices et les rôles. Les artifices désignent des pratiques qui obligent un groupe « à faire attention à un aspect de sa vie collective » (p. 175). Un exemple d’artifice est le tour de table ou le « point météo » lors d’une rencontre, durant lequel les participants et les participantes peuvent faire part de leur état affectif, ce qui permet de mieux saisir la manière dont ils et elles souhaitent intervenir au cours de cette même rencontre (p. 237). Les rôles réfèrent pour leur part à différentes fonctions occupées par les membres d’un groupe afin d’assurer le bon déroulement des interactions et l’identification des questions ou des problèmes à prendre en compte collectivement (p. 184-186). Parmi les différents rôles mentionnés par Vercauteren, qui s’inspire ici des travaux de la militante Starhawk, figurent les corbeaux (qui suggèrent de nouvelles directions et anticipent les problèmes et les besoins du groupe), les grâces (qui stimulent l’enthousiasme des membres), les dragons (qui veillent aux ressources du groupe), les serpents (qui prêtent attention aux conflits naissants et aux stratégies pour les résoudre) et les araignées (qui mettent en contact différentes personnes au sein du groupe et passent les informations importantes entre les membres) (p. 243-249).

Vercauteren offre également une critique incisive de deux phénomènes qui lui semblent nuire à la vitalité des groupes, soit la psychologisation des enjeux internes et la figure de la ou du militant professionnel. L’auteur affirme qu’il est plus pertinent d’analyser les conditions permettant à une personne d’agir d’une certaine manière au sein d’un groupe plutôt que les caractéristiques individuelles de la personne en question (p. 183). Par exemple, un homme qui domine toutes les conversations dans un groupe peut généralement adopter un tel comportement à cause d’un contexte qui l’encourage ou ne l’empêche pas d’en faire autant, et il faut alors proposer des stratégies, des artifices et des rôles qui favorisent un meilleur partage de la parole (p. 141). Vercauteren nous invite aussi à prendre nos distances avec un type de subjectivité souvent promu, de manière ouverte ou implicite, dans les organisations de gauche, soit le militant professionnel, « véritable machine à encaisser les coups, sans paraître le moins du monde en être affecté » (p. 21). Pour contrer l’emprise que cette figure exerce sur notre imaginaire collectif, Vercauteren nous rappelle « [qu’on] n’investit pas un projet par pur dévouement, par la seule raison de la conscience. On amène aussi dans un projet son histoire, sa culture, sa langue, ses rapports aux pouvoirs et aux savoirs, ses fantômes et ses désirs » (p. 113).

De nombreux enseignements pratiques méritent d’être tirés de cet ouvrage. Nous pouvons apprendre à mieux percevoir les régimes de rencontres, d’affects et de passions qui composent un groupe (p. 166), à cartographier les relations qui unissent les membres du groupe entre eux afin de favoriser la multiplication et le renforcement des liens (p. 55), à formuler les problèmes qui traversent un groupe d’une manière qui encourage la découverte de solutions bénéfiques pour toutes les personnes concernées (p. 146), à concevoir le champ de la parole non pas comme « un territoire à conquérir », mais plutôt « un espace à peupler en commun » (p. 204), parmi bien d’autres exemples. La mise en application de ces différentes techniques et connaissances peut sans doute nous aider à développer « une pratique politique qui allie la possible transformation d’une situation (logement, rapport Nord-Sud…) et la transformation de soi à travers l’activité que l’on réalise » (p. 210).

Le livre de Vercauteren comporte plusieurs intuitions fécondes. On y reconnaît effectivement une intuition interactionniste, selon laquelle la production du sens a lieu entre les personnes plutôt qu’à l’intérieur des personnes, ce qui devrait notamment nous mener à dépersonnaliser les conflits, à examiner les contextes d’interaction dans lesquels ils émergent plutôt que les individus qui y prennent part. On perçoit aussi dans cet ouvrage une intuition pragmatiste, qui nous invite à nous concentrer sur les effets des pratiques individuelles et collectives plutôt que sur les principes qui devraient les justifier en amont, en nous demandant par exemple « Est-ce que cette stratégie fonctionne ? » plutôt que « Est-ce que cette stratégie correspond à notre ligne politique, notre programme ? ». Les réflexions partagées par Vercauteren s’avéreront utiles pour tous ceux et celles qui souhaitent mieux comprendre la vie interne des groupes dans lesquels ils et elles sont engagés, tout en contribuant à rendre ces mêmes groupes plus aptes à identifier les problèmes auxquels ils doivent faire face et à expérimenter différentes pistes de solution.