Microfinance : Mythes et réalité

Par Mis en ligne le 03 mars 2012

Depuis une quin­zaine d’année, la micro-finance a été plé­bis­ci­tée comme un moyen essen­tiel de sortir de la pau­vreté par les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales comme la Banque mon­diale (BM) et le Fond moné­taire inter­na­tio­nal (FMI). Selon Muhammad Yunus, concep­teur du micro­cré­dit, et récom­pensé pour cela par le prix Nobel de la paix en 2006, avec le micro­cré­dit, la pau­vreté devait être relé­guée dans une sec­tion du musée de l’Homme.
A partir des années 90, le concept a eu un véri­table succès et s’est déve­loppé dans de nom­breux pays en déve­lop­pe­ment en Asie, puis en Amérique Latine et en Afrique. Aujourd’hui, il existe plus de 3000 ins­ti­tu­tions de micro­cré­dit et avec la crise on voit ces offi­cines se déve­lop­per aussi dans les pays déve­lop­pés.

Des évé­ne­ments récents ont jeté une toute autre lumière sur la micro-finance et ses effets sur la pau­vreté. A l’automne 2010, une vague de sui­cide a eu lieu dans l’État indien de l’Andhra Pradesh qui a le plus fort taux d’institutions de micro-finance en Inde. Plus d’une tren­taine de pay­sannes ayant eu recours au micro­cré­dit se sont sui­ci­dées parce qu’elles ne pou­vaient plus faire face aux rem­bour­se­ments. Une pre­mière vague de 200 sui­cides avait déjà eu lieu en Andhra Pradesh en 2006 pour les mêmes rai­sons.
Au Bangladesh, Muhammad Yunus et Sheikh Hasina Wajed, la Première ministre, se sont affron­tés pour le contrôle de la Grameen Bank, la prin­ci­pale ins­ti­tu­tion de micro-finance, fondée en 1983 par Yunus. Le 2 mars, Yunus a été ren­voyé de la banque malgré une bataille enga­gée jusqu’à la cours suprême et malgré le sou­tien que « le ban­quier des pauvres » a reçu de « puis­sants » tels que James Wolfensohn, ancien direc­teur de la BM, Hillary Clinton et Nicolas Sarkozy…L’image du micro­cré­dit semble dura­ble­ment écorné.

La belle histoire du microcrédit selon Yunus

Dans les années 70, Muhammad Yunus (1) était éco­no­miste à l’université de Chittagong. La grande famine qui toucha le Bangladesh en 1974-75 lui aurait fait prendre conscience du gouffre exis­tant entre les théo­ries éco­no­miques qu’il ensei­gnait et la réa­lité vécue par des mil­lions de ban­gla­dais. Une prise de contact avec des habi­tants de Jobra, un vil­lage proche de Chittagong lui aurait permis de « com­prendre » que tous ces pay­sans étaient enfer­més dans un cercle vicieux de pau­vreté parce qu’ils ne dis­po­saient pas d’un mini­mum de fonds pour pou­voir s’en sortir. Un dollar pour­rait suf­fire à sortir de ce cycle infer­nal mais les pay­sans, exclus du sys­tème ban­caire tra­di­tion­nel, se retrou­vaient à la merci d’usuriers dont les condi­tions pour emprun­ter les enfon­çaient encore plus dans la pau­vreté.

Yunus aurait alors décidé de prêter aux pauvres et comme les banques refu­saient d’accorder des cré­dits, il se serait porté garant pour les emprunts effec­tués. Cette expé­rience ne pou­vait tou­te­fois se réa­li­ser à grande échelle, ce qui le condui­sit à fonder une banque spé­ciale pour les pauvres en 1983. Ainsi naquit le pre­mier éta­blis­se­ment finan­cier de micro­cré­dit, la Grameen Bank, gram signi­fiant vil­lage en ben­ga­lis.

La Grameen Bank

Le site de la Grameen Bank (2), nous ren­seigne sur les prin­cipes fon­da­teurs et le fonc­tion­ne­ment du micro­cré­dit.
Le pre­mier prin­cipe affirme que le crédit est un droit humain. Rien de moins. Ainsi, la Grameen banque rem­pli­rait une mis­sion huma­ni­taire en offrant aux familles pauvres, par­ti­cu­liè­re­ment à des femmes, un accès à un droit uni­ver­sel. Le crédit est déli­vré afin de per­mettre l’auto-entreprise (il s’agit de micro-entre­prises) pour géné­rer des reve­nus ou pour per­mettre l’accès au loge­ment. Il est spé­ci­fié qu’il ne s’agit pas de cré­dits à la consom­ma­tion.

Pour obte­nir un crédit, l’emprunteur doit rejoindre un groupe d’emprunteurs « soli­daires ». L’emprunt n’est pas basé sur un contrat légal mais sur la « confiance » avec la banque et entre les membres du groupe. Le crédit est obtenu paral­lè­le­ment à un pro­gramme obli­ga­toire et volon­taire d’épargne de la part des emprun­teurs.

Le résumé chif­fré de la banque peut donner le ver­tige pour un pays aussi pauvre que le Bangladesh.
En mars 2011, le nombre d’emprunteurs attei­gnaient 8,36 mil­lions parmi les­quels 97 % de femmes. La banque a 2565 branches et tra­vaille dans 81 379 vil­lages du Bangladesh. Le nombre d’employés de la banque s’élève à 22 289. Depuis sa créa­tion, Grameen a déboursé l’équivalent de 10,52 mil­liards de dol­lars en emprunt et 9,32 mil­liards ont été rem­bour­sés. Entre avril 2010 et mars 2011 le mon­tant des emprunts s’est élevé à 984,34 mil­lions de dol­lars.

Depuis 1995, la Grameen Bank ne reçoit plus de fonds privés. Elle s’autofinance à 100 % à partir de ses dépôts. Plus de 55% des dépôts pro­viennent de l’épargne des emprun­teurs eux-mêmes et le mon­tant total des dépôts repré­sente 147% des emprunts. Ce sont donc les pauvres eux-mêmes qui financent les emprunts.

Tous entrepreneurs à compte propre

Selon Mohammed Yunus et les par­ti­sans du micro­cré­dit, la pau­vreté n’est pas le résul­tat d’une exploi­ta­tion outran­cière mais le fait de l’exclusion des plus dému­nis du sys­tème capi­ta­liste. « La pau­vreté découle de l’incapacité des tra­vailleurs à béné­fi­cier des fruits de leur labeur, parce qu’ils n’ont pas le contrôle du capi­tal » (3). Il manque la petite impul­sion moné­taire qui per­met­trait à des mil­lions de pauvres de part le monde de se trans­for­mer en autant d’entrepreneurs à compte propre.
« Ce qu’il faut, ce sont des chan­ge­ments struc­tu­raux réels pour que les pauvres puissent accé­der au marché de la même façon que les riches ».
« La pau­vreté peut être éli­mi­née, par­tout sans attendre. C’est uni­que­ment une ques­tion de volonté poli­tique. On ne sup­prime la misère qu’en don­nant aux plus dému­nis les moyens de contrô­ler eux-mêmes leur destin. Ce n’est pas le tra­vail en lui-même qui éli­mine la pau­vreté, mais le capi­tal dérivé de ce tra­vail… ».

Pour résu­mer la phi­lo­so­phie de Yunus, la pau­vreté pour­rait être éli­mi­née en aidant les pauvres à se trans­for­mer en auto entre­pre­neurs, ce que nous serions tous en puis­sance. La seule dif­fé­rence entre une femme ban­gla­daise et un direc­teur d’entreprise serait l’accès au capi­tal. Il fau­drait donc per­mettre à tous ceux qui en sont privés, l’accès au marché et au sys­tème ban­caire.

Un business sur le dos des pauvres

L’insuffisance du sys­tème ban­caire et la demande crois­sante de cré­dits des ménages pauvres ont favo­risé le déve­lop­pe­ment des ins­ti­tu­tions de micro­cré­dit. En Inde (4) par exemple, le gou­ver­ne­ment éva­luait en 2005 le nombre de per­sonnes exclues du sys­tème ban­caire tra­di­tion­nel à près de 300 mil­lions. Selon lui, 70% de la popu­la­tion rurale n’avait pas de compte de dépôts, 87% n’avait pas accès aux cré­dits ban­caires et 55,1% des pauvres emprun­taient de manière infor­melle (famille ou amis).

Le cré­neau est très pro­fi­table. C’est un busi­ness qui permet de faire beau­coup d’argent sur le dos des pauvres. L’investissement dans une ins­ti­tu­tion de micro-finance donne une ren­ta­bi­lité des capi­taux propres d’environ 20%. Le taux de rem­bour­se­ment des prêts est supé­rieur à 95%. Cela ne pro­vient pas du fait que les pauvres seraient plus hon­nêtes que les autres et donc se feraient un point d’honneur à rem­bour­ser leur crédit. A la suite de la vague de sui­cides en Andhra Pradesh, les méthodes des ins­ti­tu­tions de micro­cré­dits ont été mises en lumière et dénon­cées : Des taux exces­sifs allant de 24% à 36% (mais pou­vant avoi­si­ner 75% comme c’est le cas de Compartamos Banco au Mexique) ; Des agents de prêts, rému­né­rés en fonc­tion du nombre de clients, pous­sant des per­sonnes insol­vables à emprun­ter ; Le har­cè­le­ment phy­sique et moral pour recou­vrer les traites impayées…

Un projet d’essence néolibérale

Avec le micro­cré­dit, nulle contes­ta­tion de l’ordre établi, nulle pro­po­si­tion alter­na­tive au modèle capi­ta­liste pour lutter contre la pau­vreté. Pire, l’idée selon laquelle « l’aide sociale dis­tri­buée par de nom­breux pays indus­tria­li­sés, dont la France, permet aux dému­nis de sur­vivre, mais pas d’éradiquer la misère  » est révé­la­trice d’un projet néo­li­bé­ral dans son essence. A aucun moment il n’est envi­sagé que l’État pour­rait avoir un rôle à jouer pour éra­di­quer la pau­vreté (5). La micro­fi­nance inves­tit là où l’État fait défaut : Pour accé­der au loge­ment, pour se soi­gner, pour payer la sco­la­rité des enfants.
Le cas de l’Inde est de ce point de vue édi­fiant. La micro-finance s’est déve­lop­pée dans les années 90 avec le tour­nant néo­li­bé­ral. “Dans les années 70, les banques natio­na­li­sées indiennes avaient un quota de cré­dits accor­dés aux zones rurales ainsi qu’aux petites entre­prises et aux per­sonnes les plus défa­vo­ri­sées. Le pro­gramme de déve­lop­pe­ment rural inté­gré (IRDP) a été aban­donné à la fin des années 80 et la libé­ra­li­sa­tion du sec­teur ban­caire et finan­cier à ouvert la porte aux inter­mé­diaires privés “(6).

La promotion d’un “capitalisme à visage humain”

En paral­lèle du micro­cré­dit a émergé le concept de « busi­ness social ».
Dans son livre « Vers un nou­veau capi­ta­lisme » Muhammad Yunus explique ce qu’il entend par là : « Un busi­ness social est une société qui ne dis­tri­bue pas de divi­dendes. Elle vend ses pro­duits à des prix qui lui per­mettent de s’autofinancer. Ses pro­prié­taires peuvent récu­pé­rer la somme qu’ils ont inves­tie dans l’entreprise après un cer­tain temps mais nulle part de profit ne leur est versée sous forme de divi­dendes. Au lieu de cela, les pro­fits réa­li­sés par l’entreprise res­tent en son sein afin de finan­cer son expan­sion, de créer de nou­veaux pro­duits ou ser­vices, et de faire davan­tage de bien dans le monde » (7) .

Le busi­ness social est pré­senté comme un projet huma­ni­taire et dés­in­té­ressé. « Un busi­ness social est une entre­prise qui répond à des besoins sociaux ». On trouve de telles socié­tés dans la com­mer­cia­li­sa­tion de police d’assurance mala­die, l’accès à l’énergie ou le recy­clage des déchets…
De grandes entre­prises telles que Danone, des grandes banques (CitiBank India par exemple) sont très favo­rables à des par­te­na­riats avec ces entre­prises qui leur per­mettent de faire de l’argent tout en ayant un profil « social ».

En fait, les « busi­ness sociaux » n’ont de social que le nom. Ils opèrent sur les mêmes mar­chés que les autres entre­prises et sont en concur­rence avec. Pour sur­vivre, ils doivent faire du profit donc être com­pé­ti­tifs… Comment, alors com­bi­ner la recherche de pro­fits tout en rem­plis­sant une mis­sion sociale ?
Si l’on regarde de plus près, on s’aperçoit que ces entre­prises rem­plissent des fonc­tions qui devraient être de la res­pon­sa­bi­lité de l’État et pour­raient faire l’objet de déve­lop­pe­ment de ser­vices publics.
La micro-finance et les « busi­ness sociaux » se déve­loppent à cause de l’absence d’État comme au Bangladesh ou de son retrait comme en Inde à la fin des années 80.

Quels effets sur la pauvreté ?

Muhammad Yunus affir­mait : « Nous avons juré que nos efforts auraient un impact impor­tant et mesu­rable sur la pau­vreté. Plus spé­ci­fi­que­ment, nous nous sommes enga­gés à aider 100 mil­lions de familles à sortir de la pau­vreté grâce au micro­cré­dit et à d’autres ser­vices finan­ciers. En nous fon­dant sur les esti­ma­tions selon les­quelles envi­ron 5 per­sonnes béné­fi­cient des effets posi­tifs du micro­cré­dit lorsqu’il concerne une famille (chiffre que l’expérience du monde en déve­lop­pe­ment permet de consi­dé­rer comme approxi­ma­ti­ve­ment exact), nous pou­vons espé­rer qu’un demi mil­liard d’individus sor­ti­ront de la pau­vreté au cours de la pro­chaine décen­nie – ce qui cor­res­pond aux objec­tifs du mil­lé­naire pour le déve­lop­pe­ment » (8).

Qu’en-est-il dans la réa­lité ?
En fait le micro­cré­dit est rare­ment uti­lisé par les emprun­teurs pour fonder une entre­prise.
Il est uti­lisé dans près de 8 cas sur 10 pour la consom­ma­tion, la santé, le loge­ment ou l’éducation. Cette uti­li­sa­tion ne génère aucun revenu qui per­met­trait de rem­bour­ser le prêt, d’où un accrois­se­ment de l’endettement des emprun­teurs pauvres.

Derrière l’image « éthique » de la micro-finance le tableau est peu relui­sant.
Le prin­cipe de groupe soli­daire accroit la pres­sion sur les emprun­teurs chaque membre du groupe étant cau­tion des autres. Ne pas rem­bour­ser signi­fie se couper de toute nou­velle source de crédit. Comme les familles ont accès à plu­sieurs orga­nismes de micro­cré­dit, elles empruntent à l’un pour rem­bour­ser l’autre. S’ensuit une spi­rale de la cava­le­rie.
Les prêts sont pro­po­sés de manière agres­sive aux pauvres sans réels contrôles de leur sol­va­bi­lité. Les taux d’intérêts sont dans le meilleur des cas entre 24 et 36%, un taux jugé accep­table par Yunus et les autres pro­mo­teurs du micro­cré­dit.
De plus en plus d’entreprises asso­cient un pro­duit de consom­ma­tion au micro­cré­dit cor­res­pon­dant. Du côté des ONG, il n’est pas rare que soit asso­cié au prêt des pro­duits tels que télé­phones por­tables, pou­lets, etc… en les pré­sen­tant comme des pro­duits pou­vant géné­rer des sources de reve­nus. En réa­lité ils créent une dépen­dance à l’association. En fin de compte, le micro­cré­dit favo­rise le sur­en­det­te­ment, la cava­le­rie et la dépen­dance aux orga­nismes finan­ciers.

Plusieurs études indé­pen­dantes (9) ont tenté de déter­mi­ner quels sont les effets réels de la micro-finance dans la lutte contre la pau­vreté. Deux équipes de cher­cheurs, ayant tra­vaillé l’une en Inde et l’autre aux Philippines, ont basé leur étude sur la com­pa­rai­son de deux popu­la­tions, l’une ayant eu accès au micro­cré­dit et l’autre se l’étant vu refusé. Les conclu­sions qui res­sortent des deux études sont conver­gentes, le micro­cré­dit ne favo­rise pas la sortie de la pau­vreté. Dans la plu­part des cas, il a permis de faire des achats impor­tants de biens durables. Il ne s’agit en aucun cas d’une fré­né­sie de consom­ma­tion. Au contraire, après avoir contracté un emprunt dans le cadre du micro­cré­dit les études ont montré que les familles aban­donnent cer­tains petits plai­sirs (thé, snack, tabac, noix de bétel…) pour rem­bour­ser l’emprunt qui a permis d’acheter des biens durables.
Après 18 mois aucune évo­lu­tion signi­fi­ca­tive de la vie des familles emprun­teuses n’a été notée. L’impact à plus long terme est en train d’être mesuré. L’emprunt de départ géné­rera-t-il des reve­nus sup­plé­men­taires ? Les traites seront-elles trop lourdes ? Affaire à suivre.

Une autre étude réa­li­sée par une éco­no­miste ban­gla­daise tra­vaillant aux États-Unis, Lamia Karim (10), apporte un éclai­rage nou­veau. Surprise par le taux exces­si­ve­ment haut de recou­vre­ment des emprunts, cette éco­no­miste a fait une enquête de ter­rain en 1997 puis est revenu en 2007 pour pour­suivre son étude. Rejetant le dis­cours selon lequel il y aurait une cor­ré­la­tion natu­relle entre la pau­vreté et l’honnêteté, Karim a mis en lumière une réa­lité bien plus sor­dide qu’elle nomme l’ « éco­no­mie de la honte ».

L’étude montre que les prêts sont accor­dés dans 97% des cas aux femmes mais que 95% des demandes sont faites par le mari ou le fils de famille. L’extension des prêts aux femmes ban­gla­daises peut avoir des consé­quences très défa­vo­rables pour elles. Les orga­nismes de micro-finance exploitent en fait le code social de l’honneur et de la honte en vigueur au Bangladesh, les femmes étant les garantes de l’honneur des familles. Comme les femmes sont tenues res­pon­sables en cas de non rem­bour­se­ment, les agents de recou­vre­ment n’hésitent pas à les humi­lier publi­que­ment pour obte­nir le rem­bour­se­ment des traites impayées.

Quelles alternatives ?

Les études indé­pen­dantes per­mettent de démys­ti­fier les dis­cours léni­fiants sur le micro­cré­dit et les vagues de sui­cides qui ont eu lieu dans l’État d’Andhra Pradesh illus­trent mal­heu­reu­se­ment com­bien ses effets peuvent être dra­ma­tiques.

Des expé­riences récentes de lutte contre la pau­vreté enga­gées par des gou­ver­ne­ments dans des pays comme le Mexique ou le Brésil ont porté sur un trans­fert de reve­nus avec contre­par­ties. Les pro­grammes « Oportunidades » engagé au Mexique ou « Bolsa Familia » au Brésil dans les années 2000 ont consisté à donner à des familles pauvres des petites sommes de mon­naie en échange de l’assiduité sco­laire des enfants et d’un suivi de leur santé. Ces poli­tiques ont coûté peu cher en termes de PIB, aux alen­tours de 0,4 ou 0,5 % du PIB dans le cas du Brésil. Elles n’ont donc pas pu avoir un impact néga­tif sur la crois­sance comme cela est trop sou­vent affirmé par les par­ti­sans de la crois­sance qui prônent des poli­tiques ortho­doxes visant la maî­trise de l’inflation et la réduc­tion de la dette publique.

Les résul­tats de ces poli­tiques de trans­ferts de reve­nus sont cepen­dant contro­ver­sés. Selon les éva­lua­tions les plus favo­rables (11), Bolsa Familia aurait permis de réduire de 17% la pau­vreté depuis 2001 et aurait eu un impact posi­tif quant à la réduc­tion du tra­vail des enfants et à la mal­nu­tri­tion des enfants à la cam­pagne (12).

Mais ces poli­tiques de trans­ferts des reve­nus avec contre­par­ties ne s’attaquent pas plus à la racine de la pau­vreté que le micro­cré­dit : l’absence d’emplois ou des salaires trop faibles qui main­tiennent les pauvres dans la misère et la pré­ca­rité. Le micro­cré­dit n’est en aucun cas un ins­tru­ment qui per­met­trait de créer les dizaines de mil­lions d’emplois néces­saires dans un pays comme le Brésil.

D’autres ins­tru­ments de redis­tri­bu­tions des reve­nus moins popu­la­ri­sés que Bolsa Familia ou que le micro­cré­dit ont été mis en œuvre, notam­ment l’augmentation du salaire mini­mum et l’accès à une retraite égale à un salaire mini­mum pour les per­sonnes han­di­ca­pées de plus de 65 ans et les pay­sans les plus pauvres. Ces mesures ont permis de jouer plus effi­ca­ce­ment sur l’ampleur de la pau­vreté alors que les ins­tru­ments tels que Oportunidades ou Bolsa Familia ne font que s’attaquer à sa pro­fon­deur (13).

Contrairement aux affir­ma­tions des pen­seurs néo­li­bé­raux, l’État doit rester ou deve­nir un ins­tru­ment de réduc­tion de la pau­vreté. Il doit déve­lop­per des poli­tiques sociales et des ser­vices publics pour satis­faire les demandes sociales, notam­ment d’éducation et de santé. Il doit impul­ser des poli­tiques favo­rables à l’emploi et à la hausse des salaires. Les dépenses occa­sion­nées par ces poli­tiques en faveur des plus dému­nis devraient être finan­cées par une fis­ca­lité pro­gres­sive qui impose les plus riches et une taxe sur les tran­sac­tions finan­cières.

Notes

(1) Ce para­graphe est tiré d’un article écrit par Muhammad Yunus et publié dans le Monde Diplomatique : « Transgresser les pré­ju­gés éco­no­miques », décembre 1997.
(2) http://​www​.gra​meen​-info​.org/
(3) Toutes les cita­tions pro­viennent de l’article « Transgresser les pré­ju­gés éco­no­miques » par Muhammad Yunus, Le Monde Diplomatique, décembre 1997
(4) La micro­fi­nance en Inde. Mission Économique. Actualisation au 22 avril 2005.
(5) Yunus Muhammad. “Transgresser les pré­ju­gés éco­no­miques”, Le Monde Diplomatique, décembre 1997
(6) Quand la micro­fi­nance tue : vague de sui­cides dans l’État d’Andhra Pradesh en Inde. Solidarité inter­na­tio­nale PCF.
(7) Comane Denise. Muhammad Yunus : Prix Nobel de l’ambiguïté ou du cynisme ? CADTM. http://​www​.cadtm​.org/​M​u​h​a​m​m​a​d​-​Y​u​n​u​s​-​P​r​i​x​-​N​o​b​e​l​-de-l

(8) Comane Denise. Muhammad Yunus : Prix Nobel de l’ambiguïté ou du cynisme ? CADTM

(9) The Miracle of Microfinance ? Evidence from a Randomised Evaluation. Abhijit Banerjee, Esther Duflo, Rachel Glennester et Cynthia Kinnan, May 2009.
Expanding Microentreprise Credit Access : Using Randomized Supply Decisions to Estimate the Impact in Manila. Dean Karlan and Jonathan Zinman, juillet 2009
(10) Jacquemont Stéphanie. Les pro­messes non tenues du micro­cré­dit : nou­velles preuves à charge. CADTM

(11) Favelous. The Economist. http://​www​.eco​no​mist​.com/​n​o​d​e​/​1​8​3​59966
(12) How to get Children out of job and into school. The Economist.
(13) Salama Pierre. Lutte contre la pau­vreté en Amérique latine.

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