Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Michel Beaud, Face au pire des mondes, Paris, Seuil, 2011

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 16 mars 2020

Michel Beaud s’intéresse, depuis long­temps, à l’impact du déve­lop­pe­ment éco­no­mique sur l’environnement et à l’élaboration d’une solu­tion de rechange au capi­ta­lisme. Sa manière d’aborder la ques­tion déborde stricto sensu le simple objet de l’économie poli­tique. Dans Face au pire des mondes, il nous offre un ouvrage monu­men­tal qui porte à la fois sur le déve­lop­pe­ment éco­no­mique capi­ta­liste débridé et sur les ravages éco­lo­giques qui l’accompagnent.

L’analyse pré­sen­tée vise à nous mettre de nou­veau en garde contre des échéances qui se rap­prochent dan­ge­reu­se­ment. Même si « rien encore n’est scellé » (p. 232), nous sommes doré­na­vant enga­gés dans un engre­nage sus­cep­tible de se révé­ler fatal pour l’humanité. Pour éviter le pire des mondes, de nou­velles règles du jeu, des rup­tures et de nou­velles pra­tiques s’avèrent néces­saires.

Dans ce livre soli­de­ment docu­menté, Beaud veut aller plus loin que la simple des­crip­tion d’un état catas­tro­phique appré­hendé. Il invite à déve­lop­per un esprit de résis­tance parmi les citoyennes et à mettre en place des méca­nismes juri­diques pour rendre cou­pables les per­sonnes qui nous ont conduits dans cette situa­tion des­truc­trice pour la pla­nète (p. 225). De plus, il s’interroge sur la meilleure façon d’insérer l’écologie et le res­pect de l’environnement dans le déve­lop­pe­ment éco­no­mique, tout en nous don­nant de remar­quables repères pour com­prendre com­ment le tout s’est rapi­de­ment déré­glé.

Le diag­nos­tic

D’entrée de jeu, Beaud rap­pelle la lon­gé­vité de son enga­ge­ment et de celui de sa femme Calliope : « Cela fait des décen­nies que nous […] essayons de mettre en garde, d’alerter, d’agir pour éviter ce à quoi nous sommes aujourd’hui confron­tés », c’est-à-dire : un « alar­mant diag­nos­tic et des sombres pers­pec­tives » (p. 9). Il ajoute, sur le ton de la confi­dence : « Adolescent, le monde m’apparais- sait plein de pro­messes. Aujourd’hui, je vois les oppor­tu­ni­tés gâchées, les enga­ge­ments bafoués et un tra­gique lais­ser-faire face aux enjeux essen­tiels » (p. 11). Ces « enjeux essen­tiels » aux­quels il fait allu­sion sont majeurs : « Atteintes à la couche d’ozone, dérè­gle­ment des cli­mats, épui­se­ment de res­sources essen­tielles et dif­fi­ci­le­ment renou­ve­lables (eaux, sols por­teurs de vie, forêts, pois­sons, etc.), des­truc­tion d’espèces vivantes et ame­nui­se­ment de la diver­sité végé­tale entraî­nant des rup­tures dans les chaînes de repro­duc­tion du vivant, pau­vre­tés, misères, mal­nu­tri­tion, famines… » (p. 13)

Il pour­suit sa démons­tra­tion en nous confiant sa grande dés­illu­sion vis-à-vis de l’humain : « J’ai long­temps cru qu’il suffi de mettre en lumière ces maux pour que, décré­tant la pla­nète en danger, de larges coa­li­tions se créent afin d’y faire face. J’ai long­temps cru que l’aspiration de mil­liards d’humains à vivre dans des socié­tés plus équi­tables sur une Terre demeu­rée vivante serait enten­due par les puis­sances et les puis­sants et qu’une mobi­li­sa­tion pla­né­taire per­met­trait […] de mettre fi à la dévas­ta­tion. » « Las ! Je vois qu’on ne s’engage pas dans cette voie, alors que bien des dégra­da­tions s’aggravent, cer­taines deve­nant irré­ver­sibles » (p. 13).

Son livre vise jus­te­ment à nous faire réflé­chir sur les pro­ces­sus com­plexes et contra­dic­toires qui nous ont menés à la catas­trophe ainsi que sur les actions à entre­prendre pour contrer les « pers­pec­tives de désastres pla­né­taires » (p. 264).

Le pire des mondes

Dans sa démarche ana­ly­tique, Beaud dis­tingue deux grandes périodes dans l’histoire de l’humanité : « La très longue […] (l’Humanité vivant de la terre en la trans­for­mant à petites touches légères) ; la très récente […] où la partie de l’Humanité béné­fi­ciant des capa­ci­tés pro­duc­trices et trans­for­ma­trices crois­santes du Capitalisme démul­ti­plie pro­duc­tions et consom­ma­tions au détri­ment de la pla­nète et d’une large gamme de socié­tés pauvres » (p. 13).

C’est, selon lui, au cours des deux der­niers siècles que « l’Humanité a été frac­tu­rée par le creu­se­ment de bru­tales inéga­li­tés : éco­no­miques, finan­cières, tech­niques, scien­ti­fiques, mili­taires » (p. 22). Plus près de nous, « […] dans les années 1980, l’Humanité a com­mencé à exiger de la Terre et à lui infli­ger plus qu’elle ne peut sup­por­ter. Et depuis, tout s’aggrave très vite » (p. 21).

Beaud est très cri­tique face au « Sommet de la Terre » tenu à Rio et face au pro­to­cole de Kyoto. « Au total, s’agissant de la Convention climat de 1992, les choses sont claires ; la plu­part des pays capi­ta­listes riches n’ont pas tenu dans les années 1990 les enga­ge­ments qu’avaient pris leurs diri­geants à Rio en 1992 » (p. 101).

« Au total, c’est clair : très peu, parmi les grands pays indus­tria­li­sés, ont réel­le­ment réussi à réduire leurs émis­sions de gaz à effet de serre ; et plu­sieurs, parmi les plus gros émet­teurs, ont laissé faire. Les enga­ge­ments du Protocole de Kyoto n’ont plus de chance d’être tenus. Bref, la pla­nète-terre et ses habi­tants vont encore souf­frir… » (en ita­lique dans le texte) (p. 103). Il impute ces deux échecs à une triple cause : un manque de lea­der­ship, de vision ou tout sim­ple­ment de volonté de la part des diri­geants poli­tiques et pre­neurs de déci­sion éco­no­miques (p. 104). Pour lui, l’énorme « machi­ne­rie des négo­cia­tions cli­ma­tiques onu­siennes et inter­na­tio­nales […] tourne à vide depuis des années, sans entraî­ner l’ensemble des gou­ver­ne­ments ni impli­quer l’ensemble des entre­prises » (p. 105).

Dans ce « pire des mondes » où se répandent la pré­ca­rité, l’insécurité, les inéga­li­tés, le gas­pillage, la pol­lu­tion, le recul de la bio­di­ver­sité, les dérè­gle­ments cli­ma­tiques et nous en pas­sons, les popu­la­tions des pays pauvres seront les plus tou­chées selon Beaud, car elles n’auront pas les moyens de s’offrir les « tech­no­lo­gies de plus en plus sophis­ti­quées et coû­teuses » qui se révé­le­ront néces­saires. Pessimiste, il pour­suit en nous avi­sant qu’ici aussi : « Les socié­tés riches s’appauvriront et les classes moyennes en souf­fri­ront. Là où elle ne s’effondrera pas, la démo­cra­tie conti­nuera de se dégra­der. Les castes au pou­voir et les oli­gar­chies s’en tire­ront, mais ver­ront peu à peu leurs pou­voirs et leurs pri­vi­lèges fra­gi­li­sés. Les nations, les reli­gions, les civi­li­sa­tions, les conti­nents s’affronteront. Il y aura une mul­ti­pli­ca­tion des vio­lences, des conflits et des guerres, peut-être une troi­sième der­nière guerre mon­diale » (p. 121-122).

De nou­velles règles du jeu…

Pour éviter ce scé­na­rio apo­ca­lyp­tique, il est urgent de réa­li­ser qu’on ne peut plus « consi­dé­rer, comme au début du xixe siècle, que la Terre offre des res­sources inépui­sables et qu’on peut indé­fi­ni­ment y déver­ser tout et n’importe quoi.

[…] Il faut […] chan­ger les règles du jeu » (p. 131). Ces nou­velles règles du jeu doivent avoir pour effet de « mettre sous pro­tec­tion des élé­ments majeurs de la terre : la couche d’ozone, le sys­tème des cli­mats, les océans, l’atmosphère, les sources d’eau douce, les sols, etc. […] ce qui importe, c’est qu’on les déclare “pro­té­gés” en droit inter­na­tio­nal, que cette pro­tec­tion s’impose à tous, y com­pris aux États et aux Très (sic) grandes firmes, et que leur porter atteinte consti­tue, selon les cas, une infrac­tion, un délit, un crime et soit pour­suivi et jugé » (p. 131). De plus, il faut rompre avec l’ultralibéralisme ; les into­lé­rables et injus­ti­fiables inéga­li­tés ; « le pri­vi­lège d’irresponsabilité dont béné­fi­cient les puis­sants et la spi­rale de la consom­ma­tion sans cesse renou­ve­lée » (p. 206).

Pour s’extirper de la voie piégée du « vivre pour consom­mer », il en appelle à la mul­ti­pli­ca­tion « des actions éco­lo­giques et sociales visant à garder notre pla­nète vivante et à rendre nos socié­tés plus humaines » (p. 224). Il sou­haite de plus le ren­for­ce­ment « des réa­li­tés exis­tantes en rup­ture avec le capi­ta­lisme » (p. 227) ainsi que la consti­tu­tion d’un authen­tique mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion capable d’imposer aux diri­geants poli­tiques (ainsi qu’aux pos­sé­dants éco­no­miques et aux bri­co­leurs scien­tistes) des logiques de déve­lop­pe­ment plus éga­li­taires, plus démo­cra­tiques et plus éco­lo­giques.

Pour sortir du « désastre pla­né­taire » (p. 263) actuel, Beaud pro­pose de prendre le pro­blème « aussi bien à partir des lieux de pou­voir qu’à partir des lieux de vie » (p. 266). Il réclame un authen­tique chan­ge­ment au niveau des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, des États natio­naux et régio­naux (seules orga­ni­sa­tions capables d’imposer des normes juri­diques en matière d’énergie et de pol­lu­tion, de res­pon­sa­bi­lité et de jus­tice inter­na­tio­nale) ainsi qu’au sein des grandes

« firmes et éta­blis­se­ments de pro­duc­tion » (p. 266). Il pro­pose éga­le­ment de miser sur les per­sonnes qui optent « pour la mise en œuvre d’un nou­veau cours » (p. 266).

Conclusion

À la fin de la lec­ture de ce livre, vous vous direz, pour para­phra­ser Marx et Engels, que l’histoire de tout regrou­pe­ment humain jusqu’à main­te­nant est l’histoire de dif­fé­rentes dyna­miques nouées autour du couple pro­duc­tion et consom­ma­tion. Dynamiques trans­for­mant l’environnement tantôt à touches légères ou tantôt de manière irres­pon­sable et cri­mi­nelle. Dans ce der­nier cas, cette dyna­mique est por­teuse d’une dis­tri­bu­tion inéqui­table des res­sources et s’accompagne de la mise en place d’un authen­tique sys­tème violent d’apartheid social.

L’ouvrage de Beaud s’adresse à tous les humains qui veulent chan­ger les assises d’un monde fondé sur l’exploitation capi­ta­liste, la guerre, le pillage des res­sources et les inéga­li­tés. À la fin de la lec­ture de ce livre, vous aurez à choi­sir votre camp : celui des diri­geants hypo­crites et des domi­nants aux pra­tiques pré­da­trices ; ou celui des gens qui optent pour la paix, la fra­ter­nité et la fin de la consom­ma­tion spo­lia­trice des res­sources de la pla­nète.


Vous appré­ciez cet article ? Soutenez-nous en vous abon­nant au NCS ou en fai­sant un don.

Vous pouvez nous faire par­ve­nir vos com­men­taires par cour­riel ou à notre adresse pos­tale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.