Michael Löwy et les chatoiements de l’anticapitalisme romantique

Par Mis en ligne le 06 septembre 2010

Trois livres aux­quels Michael Löwy a par­ti­cipé viennent d’être publiés. Ils donnent un aperçu de l’étendue de son œuvre.

Les richesses du NPA sont sou­vent mécon­nues, y com­pris des membres du NPA eux-mêmes. Richesses des iti­né­raires mili­tants, des expé­riences vécues par les unes et par les autres, des ini­tia­tives et des inven­ti­vi­tés (du local au mon­dial), des ingé­nio­si­tés tech­niques et des talents artistiques…qui cir­culent encore si peu dans l’organisation, en tout cas beau­coup moins que les langues de bois toni­truantes. Lieu de coopé­ra­tion entre indi­vi­dua­li­tés, le para­doxal parti liber­taire que nous avons par­fois en tête ne brille-t-il pas davan­tage grâce aux miroi­te­ments indi­vi­duels enri­chis­sant notre col­lec­tif en deve­nir ? Marx et Engels ne par­laient-ils pas dans Le Manifeste com­mu­niste (1848) d’« une asso­cia­tion où le libre épa­nouis­se­ment de chacun est la condi­tion du libre épa­nouis­se­ment de tous » (et pas l’inverse, comme l’ont long­temps cru nombre de mar­xistes ortho­doxes trop pres­sés), for­mule reprise dans les prin­cipes fon­da­teurs du NPA ? Parmi les res­sources inaper­çues au sein du NPA, on trou­vera des outils intel­lec­tuels comme ceux cise­lés par notre cama­rade Michael Löwy. Michael est un socio­logue et un phi­lo­sophe de répu­ta­tion inter­na­tio­nale (tra­duit en de nom­breuses langues), aux recherches foi­son­nantes : le jeune Marx, Rosa Luxemburg, Che Guevara, Georg Lukács, le judaïsme liber­taire, la théo­lo­gie de la libé­ra­tion en Amérique latine, Franz Kafka, l’écosocialisme, le roman­tisme, le sur­réa­lisme, etc., mais à l’humilité mili­tante. Trois livres récents viennent atti­rer l’attention sur l’ampleur de son œuvre.

En partant de Walter Benjamin

Comme pour son ami Daniel Bensaïd, l’écrivain et phi­lo­sophe alle­mand Walter Benjamin (1892-1940) consti­tue une source impor­tante d’inspiration pour Michael. L’alchimie inédite que Benjamin a pro­po­sée entre un mar­xisme hété­ro­doxe et un mes­sia­nisme juif sécu­la­risé illu­mine même les trois livres qui nous sont pro­po­sés. Romantisme et cri­tique de la civi­li­sa­tion se pré­sente jus­te­ment comme une antho­lo­gie de textes de Benjamin jusque-là peu ou pas acces­sibles au public fran­co­phone. Pour Michael, « il est le pre­mier par­ti­san du maté­ria­lisme his­to­rique à rompre radi­ca­le­ment avec l’idéologie du pro­grès linéaire ». Singularité inci­tant à la mise en pra­tique d’une nou­velle « méthode » : « inter­pré­ter l’histoire du point de vue des vain­cus », en appe­lant des inter­fé­rences inha­bi­tuelles entre avenir et passé. La figure de Benjamin tra­verse aussi Juifs hété­ro­doxes. Michael y montre com­ment « Dans le contexte par­ti­cu­lier de l’Europe cen­trale, un réseau com­plexe de liens (…) va se tisser entre roman­tisme, renais­sance reli­gieuse juive, mes­sia­nisme, révolte cultu­relle “ anti-bour­geoise ”et anti-éta­tiste, utopie révo­lu­tion­naire, socia­lisme, anar­chisme ». Il pro­pose alors toute une série de por­traits croi­sés pas­sion­nants : Walter Benjamin et Franz Rosenzweig, Hannah Arendt et Walter Benjamin, Ernst Bloch et Georg Lukács ou Ernst Bloch et Hans Jonas (entre « le prin­cipe espé­rance » de l’utopie et « le prin­cipe res­pon­sa­bi­lité » de l’écologie poli­tique). Parmi les nom­breuses pépites que l’on peu glaner dans l’ouvrage, l’une concerne le grand pen­seur mar­xiste alle­mand de l’utopie, Ernst Bloch (1885-1977). Michael met ainsi en avant les points d’appui uto­piques de la cri­tique sociale : « on ne peut pas cri­ti­quer, radi­ca­le­ment, la réa­lité sociale exis­tante, sans avoir impli­ci­te­ment ou expli­ci­te­ment un pay­sage de désir (Wunschlandschaft) – l’expression est d’Ernst Bloch ». Le lan­gage poli­tique anti­ca­pi­ta­liste ne devrait-il pas sortir plus sou­vent de ses lourds rails rhé­to­riques afin de prendre davan­tage son envol au contact de tels pay­sages de désirs ? Et pour­quoi pas déjà dans les tracts du NPA ? Michael pointe éga­le­ment des ambi­va­lences his­to­riques du sio­nisme. Car au début du XXe siècle, le sio­nisme appa­raît comme une des dis­si­dences pos­sibles face aux deux ortho­doxies domi­nantes dans le judaïsme euro­péen : « l’orthodoxie reli­gieuse, fondée sur la crainte de dieu », mais aussi l’orthodoxie du « judaïsme libé­ral, assi­milé, bour­geois ». La rup­ture avec ces formes domi­nantes conduit « cer­tains au sio­nisme – dans ses formes non éta­tiques –, d’autres au mar­xisme et plu­sieurs à l’anarchisme ». C’est en par­ti­cu­lier le cas du socia­lisme sio­niste à tona­lité uto­piste de Martin Buber (1878-1965), dans sa valo­ri­sa­tion de l’expérience nova­trice des kib­boutz, sans tou­te­fois prendre la mesure, rap­pelle Michael, des « pro­blèmes que pose l’insertion du kib­boutz dans un projet natio­na­liste de “ colo­ni­sa­tion ” du ter­ri­toire pales­ti­nien ». Ces contra­dic­tions d’un cer­tain sio­nisme demeurent tou­te­fois à l’écart des crimes de guerre et contre l’humanité de l’État israé­lien à Gaza, en nous inci­tant alors à appré­hen­der de telles formes sociales-his­to­riques avec davan­tage de nuances, sans pour autant atté­nuer notre impé­rieuse soli­da­rité vis-à-vis de l’oppression des Palestiniens.

Romantismes anticapitalistes

Mais le recueil le plus symp­to­ma­tique de la curio­sité poly­pho­nique de Michael est vrai­sem­bla­ble­ment Esprits de feu, co-écrit avec Robert Sayre, à la sen­si­bi­lité lit­té­raire scin­tillante. Le lec­teur pourra y explo­rer une grande variété de sen­tiers lit­té­raires et poli­tiques (dont encore une fois Benjamin), autour d’une sen­si­bi­lité roman­tique remon­tant à la deuxième moitié du XVIIIe siècle (avec Rousseau) et déve­lop­pant un rap­port cri­tique « à la moder­nité capi­ta­liste-indus­trielle », et notam­ment sa ten­dance à « la quan­ti­fi­ca­tion du Monde ». L’ouvrage regorge à nou­veau de pépites. Quelques exemples :

  • la figure de l’écrivain dandy Oscar Wilde (1854-1900), empri­sonné pour homo­sexua­lité, en par­ti­cu­lier son essai l’Ame de l’homme sous le socia­lisme (1891, réédi­tion Arléa sous le titre L’âme humaine en 2004), où il envi­sage une utopie socia­liste et anar­chiste dans laquelle la soli­da­rité n’exigerait plus le sacri­fice de soi, puisque la sym­pa­thie et l’amour seraient fondés sur la pleine réa­li­sa­tion de soi. Réalisation de soi qui com­prend les plai­sirs sen­suels et éro­tiques » ;
  • la place de la reli­gion dans la réflexion uto­pique d’Ernst Bloch, asso­ciant une « cri­tique ration­nelle, démys­ti­fi­ca­trice », dénon­çant « les mani­pu­la­tions idéo­lo­giques des Églises conser­va­trices » légi­ti­mant « le pou­voir des domi­nants », à une sau­ve­garde du « sur­plus uto­pique » tra­vaillant les reli­gions ;
  • le « don­qui­chot­tisme » du mar­xisme péru­vien de José Carlos Mariátegui (1894-1930), ouvert aux échos loin­tains du « com­mu­nisme inca » ;
  • l’incorporation de motifs roman­tiques au sein de Lumières redes­si­nées chez Theodor Adorno (1903-1969), la grande figure de la Théorie cri­tique de l’École de Francfort : « l’objectif n’est pas la conser­va­tion du passé, mais la réa­li­sa­tion des espoirs du passé ».

On aurait sou­haité que Michael soit ici et là un peu plus cri­tique avec ses auteurs roman­tiques de pré­di­lec­tion. Par exemple, le thème obsé­dant de « l’harmonie perdue » d’une « com­mu­nauté » mythi­fiée ne pour­rait-il pas être mis en cause au nom du carac­tère irré­duc­ti­ble­ment plu­ra­liste et plei­ne­ment conflic­tuel d’une société non capi­ta­liste à venir, en s’inspirant davan­tage de « l’équilibration des contraires » liber­taire que Proudhon oppo­sait aux « fana­tiques de l’unité » ? Mais les écrits de Michael sont déjà une fan­tas­tique invi­ta­tion à déployer de manière non dog­ma­tique les mil­liers d’anticapitalismes dont le NPA pour­rait être un des lieux pri­vi­lé­giés de fer­ti­li­sa­tion, en dépla­çant les cadres encore trop étroits qui restreignent leur flo­rai­son.

Philippe Corcuff

* Walter Benjamin, Romantisme et cri­tique de la civi­li­sa­tion, textes choi­sis et pré­sen­tés par Michael Löwy, Payot, col­lec­tion « Critique de la poli­tique », 240 p., 21, 50 euros.

Michael Löwy, Juifs hété­ro­doxes. Romantisme, mes­sia­nisme, utopie, Éditions de l’éclat, col­lec­tion « Philosophie ima­gi­naire », 160 p., 18 euros.

Michael Löwy et Robert Sayre, Esprits de feu. Figures du roman­tisme anti­ca­pi­ta­liste, Éditions du Sandre, 292 p., 29 euros.


* Paru dans la Revue TEAN 12 (juillet août 2010).

Les commentaires sont fermés.