Mentir et menacer : La stratégie des dominants face à l’élection du 8 décembre

Pendant que la soporifique campagne électorale bat son cours, plusieurs s’interrogent. Le désintérêt est marqué au point où on se demande qui va aller voter le 8 décembre. Certes, Jean Charest a concocté une stratégie qui semble gagnante : endormir tout le monde et ne pas faire aucune vague de façon à désarmer ses adversaires, et miser sur un faible taux de participation électorale où s’abstiendront les critiques et les dissidents de toutes sortes.
Par , Mis en ligne le 25 novembre 2008

À force de trom­per les gens …

Sur le fond, il y a d’abord et avant tout un immense men­songe. Les domi­nants, dont Charest est l’homme de confiance, savent bien que le Québec est en train d’entrer, comme le reste du monde capi­ta­liste, dans une crise pro­fonde et pro­lon­gée. Comme ils ne veulent pas prendre de chance, ils ne disent pas qu’ils s’apprêtent à appli­quer les mêmes recettes qui sont en vigueur depuis presque une tren­taine d’années à l’ombre du néo­li­bé­ra­lisme : cou­pures dans les ser­vices publics d’éducation et de santé, pri­va­ti­sa­tions des beaux « fleu­rons » de l’État, com­pres­sions d’emplois dans la fonc­tion publique, « réformes fis­cales » pour engrais­ser les riches sous pré­texte d’être « com­pé­ti­tifs » sur le « marché » (en clair, se rabais­ser aux niveaux les plus bas), etc. Cela va très bien s’ajuster à ce que pré­pare à nous servir Stephen Harper et ses néo­con­ser­va­teurs repein­tu­rés.

« C’est votre faute»…

Des domi­nants nous vient ensuite une menace. « Attention les domi­nés, lais­sez-vous mener par les domi­nants. Si vous ne le faites pas, vous allez payer ». En clair, tout chan­ge­ment est inac­cep­table et va entraî­ner de dures « puni­tions » contre les récal­ci­trants. La puni­tion pren­dra la forme d’une fuite des capi­taux, d’un écrou­le­ment de l’économie. À moins que, nous disent les domi­nants et leurs porte-voix ber­lus­co­ni­sés des médias comme Alain Dubuc, les domi­nés acceptent l’inacceptable. Ce dis­cours de la crise, on l’a entendu sou­vent, récem­ment et dans un passé pas si loin­tain. Il faut l’avouer, il faire peur, très peur même. Et bien sûr, on rajoute à cela d’autres inquié­tudes face aux autres dimen­sions de la crise, on devrait dire, face à la « crise des crises ». Le « ter­ro­risme», les chan­ge­ments cli­ma­tiques, le déclin des res­sources éner­gé­tiques, sont autant de réa­li­tés défor­mées dans un seul sens, celui de la catas­trophe inévi­table, et dont l’effet est de culpa­bi­li­ser les gens. « C’est votre faute si le pôle nord est en train de fondre…»

No, we cannot !

Les domi­nants n’auraient pas un aussi beau jeu si l’opposition se tenait debout. Ne nous attar­dons pas sur les bouf­fon­ne­ries de l’ADQ, c’est pro­ba­ble­ment inutile. Mais la situa­tion est plus grave du PQ, qui ne trouve rien de mieux à dire que de reven­di­quer le bel « héri­tage » de la ges­tion néo­li­bé­rale et du défi­cit zéro, au moment où le téné­breux Lucien Bouchard s’acharnait à liqui­der toute une tra­di­tion péquiste d’inspiration social-démo­crate. En fait, on le sait main­te­nant, Pauline Marois a les mains liées par les « Lulucides», qui rêvent de voler des votes (à droite) à l’ADQ, tout en « pro­met­tant » le statu quo relooké, et encore, à peine. La fis­ca­lité ? « On ne peut quand même pas ris­quer de déplaire à Wall Street ». Réinvestir dans l’éducation ? « Pensez plutôt au débat sibyl­lin sur le bul­le­tin sco­laire ». Discipliner les cow­boys du néo­li­bé­ra­lisme comme Olymel ? »On ne peut s’opposer au marché. » Changer l’Aléna et atté­nuer la dépen­dance à l’endroit des États-Unis ? « Pas vrai­ment pos­sible ». Pas ques­tion non plus de « bras­ser la cage » sur la ques­tion natio­nale, lais­sée en plan à une incer­taine semaine des quatre jeudis. Bref, le PQ a fait son choix, et ce depuis long­temps, de s’aligner comme une banale « alter­nance » du pou­voir, un can­di­dat à la ges­tion du statu quo, sans âme, sans projet, sans raison d’exister vrai­ment. Autant dire tout de suite, « no, we cannot ».

L’histoire jugera sévèrement les chefs du PQ

C’est peut-être pour cela que le PQ s’enfonce lamen­ta­ble­ment dans le rêve de recons­ti­tuer un bipar­tisme confor­table, mais pro­fon­dé­ment anti-démo­cra­tique et mépri­sant. Après avoir ter­gi­versé depuis des années sur la néces­saire réforme du sys­tème poli­tique, les chefs actuels du PQ ont tout enterré cela, vali­dant une situa­tion tant inac­cep­table sur le plan des prin­cipes que très dan­ge­reuse sur le plan poli­tique. Comble de toutes les mani­pu­la­tions, Pauline Marois accepte de par­ti­ci­per à un « débat des chefs » qui exclut Québec Solidaire et les Verts qui à eux deux ont réuni plus de 8% des scru­tins lors des der­nières élec­tions. Le PQ sera très sévè­re­ment jugé pour cette dérive, y com­pris par ceux et celles qui l’ont porté à bout de bras pen­dant des années, et qui croyaient dans ce parti comme un vec­teur de trans­for­ma­tion démo­cra­tique et sociale. Avec des adver­saires comme cela en tout cas, Jean Charest et les domi­nants peuvent dormir en paix.

Patience et détermination

Que faire ? Les domi­nés ont la mine un peu basse, on le serait à moins. Mais les domi­nés sont têtus. Ils ont à plu­sieurs reprises mis de gros grains de sable dans la machine, comme à l’hiver 2003 lorsque Charest (qui venait de gagner les élec­tions) a voulu tout casser. L’histoire s’est répé­tée avec la grande grève des étu­diants de 2005. Et aujourd’hui, les domi­nés se sont mis à rêver qu’ils se dote­raient, avec Québec soli­daire d’un outil poli­tique. Les édi­to­ria­listes de droite ricanent, les médias font sem­blant de l’ignorer ou le traitent d’épiphénomène. C’était comme cela il n’y a pas si long­temps en Amérique latine quand la droite ridi­cu­li­sait Lula, Évo Morales, Hugo Chavez, comme une bande d’illuminés presque dan­ge­reux, inca­pables de se rendre compte de la « réa­lité » unique et magique, celle du marché. Ici au Québec, on est certes dans une autre réa­lité que celle-là et qui a bifur­qué. Mais on ne pourra bâillon­ner éter­nel­le­ment la parole des exclu-es. Un jour et avant long­temps, le retour de la révo­lu­tion-pas-si-tran­quille va reba­li­ser le pay­sage poli­tique et social du Québec.

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