Mediapart et le pouvoir. Entretien avec Edwy Plenel

Par , Mis en ligne le 27 mai 2014

Dans cet entre­tien, réa­lisé par Damien Augias avec la par­ti­ci­pa­tion d’Adrien Pollin, le jour­na­liste Edwy Plenel, ancien direc­teur de la rédac­tion du Monde (de 1996 jusqu’à sa démis­sion en 2004) et fon­da­teur de Mediapart (depuis 2008), pro­pose une réflexion sur la rela­tion com­plexe et démo­cra­ti­que­ment déci­sive entre jour­na­lisme et poli­tique, ou, plus pré­ci­sé­ment, entre les jour­na­listes et le pou­voir. Crédits photo : D.R.Auteur de deux récents essais à ce sujet, Le droit de savoir[1] et Dire non[2], Edwy Plenel consi­dère notam­ment, à rebours de nom­breux édi­to­ria­listes « mon­dains », que la source et la force du jour­na­lisme doivent être pui­sées, comme le fait selon lui Mediapart, dans l’investigation et dans l’indépendance vis-à-vis de tous les pou­voirs, qu’ils soient poli­tique ou éco­no­mique.

À l’aune des nou­velles révé­la­tions de Mediapart au sujet d’Aquilino Morelle, conseiller de François Hollande, cet entre­tien de fond est au cœur de l’actualité.

Nonfiction – Dans votre der­nier ouvrage, Dire non, vous êtes très cri­tique au sujet de François Hollande, de son gou­ver­ne­ment, de son action, mais aussi de sa pra­tique par trop per­son­nelle du pou­voir. Pourtant, vous aviez publié avec lui un ouvrage d’entretien en 2006, inti­tulé Devoirs de vérité. Peut-on parler d’une décep­tion vis-à-vis d’un homme que vous sem­bliez appré­cier ?

Edwy Plenel – Mon pro­blème, ce ne sont pas les hommes, ce sont les ins­ti­tu­tions qui façonnent, modi­fient ou trans­forment les hommes. Je suis fidèle aux his­to­riens de l’école des Annales qui ont com­battu cette his­toire qui n’est faite que de grands hommes et de grandes dates, c’est-à-dire au fond cette his­toire des vain­queurs, qui oublie le peuple, les poten­tia­li­tés des vain­cus et les espé­rances por­tées par les défaites.

Ma cri­tique de François Hollande n’a rien de per­son­nel, pas plus que celle de Manuel Valls, pas plus [que] celle qu’hier j’ai adres­sée à Jacques Chirac et à Nicolas Sarkozy pour la droite ou François Mitterrand pour la gauche. Ma cri­tique vise l’état de notre démo­cra­tie que je qua­li­fie de basse inten­sité, le fait que ces hommes, quand ils sont dans l’opposition, font d’abord sem­blant d’en avoir pris conscience, puis font l’inverse de ce qu’ils avaient promis une fois arri­vés au pou­voir. François Mitterrand fut le meilleur pro­cu­reur du pou­voir per­son­nel ins­tauré par ces ins­ti­tu­tions de guerre civile de la Ve République et, fina­le­ment, du jour au len­de­main, ren­dant presque schi­zo­phrène son propre peuple de gauche, en est devenu l’avocat, le défen­seur, tel un roi-soleil rece­vant les grands de ce monde à Versailles, incar­nant jusqu’au cabi­net noir la dérive vers le pou­voir per­son­nel. De la même manière, les pré­si­dences exem­plaires pro­mises par la droite se sont tra­duises par des pré­si­dences per­son­nelles, dans l’obsession de durer pour Jacques Chirac ou dans l’hystérisation d’une « hyper­pré­si­dence » pour Nicolas Sarkozy.

Dans le cas de François Hollande, il a encore moins d’excuses que les pré­cé­dents. Car il est de ma géné­ra­tion, celle qui a fait la cri­tique du mit­ter­ran­disme, qui a vu l’espoir déçu du jos­pi­nisme, qui a conversé, dis­cuté, réflé­chi autour de cette démo­cra­tie de basse inten­sité fran­çaise. C’était le sens de notre livre d’interpellation autant que de dia­logue, fait à sa demande en 2006, Devoirs de vérité. C’était son choix, il savait bien qu’en me choi­sis­sant il aurait quelqu’un en face de lui qui lui ren­ver­rait cette exi­gence. Quelle est-elle ? Elle est de dire que la ques­tion démo­cra­tique porte la clé de la ques­tion sociale dans notre pays et que, du point de vue de la gauche, ce levier démo­cra­tique devient un levier essen­tiel pour ouvrir le champ des pos­sibles. Je n’ai jamais cru que François Hollande ferait du jour au len­de­main des miracles vis-à-vis de l’Europe, des contraintes inter­na­tio­nales et du chô­mage, en revanche, la pro­messe ou la réflexion qui était la sienne, l’exigence qui l’a porté au pou­voir en 2012, était celle, par le levier démo­cra­tique, d’ouvrir le champ des pos­sibles. C’était celle d’un homme qui disait : « Je ne peux rien faire sans vous, j’ai besoin de vous », celle d’un homme qui, dans Devoirs de vérité, réflé­chis­sait à cette soli­tude du pou­voir, celle – mieux encore – d’un homme qui disait qu’il ne fal­lait pas céder au « je » et qu’il fal­lait rester sur le ter­rain du « nous ». Or cette cor­rup­tion du « nous » par le « je » est sous nos yeux depuis deux ans.

Voilà donc quel est le sens de mon inter­pel­la­tion dans Dire non : ces hommes-là n’ont pas su dire non, ces hommes-là, une fois au pou­voir, se révèlent fina­le­ment pré­somp­tueux, ces ins­ti­tu­tions, avec leurs ten­ta­tions et leurs faci­li­tés, sont plus fortes qu’eux, que leur carac­tère et que leur volonté. Au bout du compte, ces hommes-là, loin de construire l’avenir, conti­nuent dans cette nécrose spé­ci­fi­que­ment fran­çaise où, alors que nous aurions gran­de­ment besoin de les libé­rer pour faire face à un moment de tran­si­tion, com­plexe et trouble, obscur et égaré, les poten­tia­li­tés de notre démo­cra­tie se réduisent à vue d’œil, ce qui donne l’abstention, ce qui donne le « tous pour­ris », ce qui donne la déser­tion, la décep­tion, la rési­gna­tion et la fata­lité, et ce qui abou­tit donc à la dégra­da­tion du débat public.

Pour reprendre une for­mule d’Edgar Morin, ces hommes qui cèdent tota­le­ment à la com­mu­ni­ca­tion, à ses urgences, à ses immé­dia­te­tés, conti­nuent à prendre l’urgence pour l’essentiel et en oublient par consé­quent l’urgence de l’essentiel. Regardez la pau­vreté du pay­sage du débat public de nos jours, un éco­no­misme, digne des plans quin­quen­naux sovié­tiques, qui oublie le fait que pour la société, il ne suffit pas de sta­tis­tiques et de chiffres, d’exigences de résul­tats éco­no­miques et d’appels au sacri­fice, pour trans­for­mer, réveiller et mobi­li­ser l’opinion, ses sen­ti­ments, ses réflexions, ses forces. Et, accom­pa­gnant cet éco­no­misme, une poli­tique de renie­ment, légi­ti­me­ment sanc­tion­née lors des der­nières élec­tions, tant le pou­voir a démo­bi­lisé les siens en ne res­pec­tant pas les pro­messes qui avaient été les siennes sur la démo­cra­ti­sa­tion, sur la finance, sur l’Europe. Quelles leçons le pou­voir en a-t-il tiré depuis la sanc­tion des muni­ci­pales ? La leçon inverse ! Qu’il avait raison mais qu’il avait été mal com­pris, qu’il savait mais que le peuple se trom­pait, qu’il fal­lait juste mieux com­mu­ni­quer, au point de mettre en place un gou­ver­ne­ment qui est la pro­lon­ga­tion voire l’accentuation de ce qui a été sanc­tionné par l’abstention, venue essen­tiel­le­ment des élec­teurs de gauche.

Je ne mets donc pas en cause les per­sonnes, mais je répète à ces per­sonnes, un peu comme un gref­fier, ce qu’elles ont promis et à quoi elles ont renoncé, car c’est notre rôle de jour­na­liste d’avoir de la mémoire, de leur rap­pe­ler une cer­taine longue durée de débat à gauche, de réflexion sur la démo­cra­tie, d’engagements qui furent les leurs, bref de leur rap­pe­ler ce chemin qu’ils ont aban­donné…

Dans Le droit de savoir, publié l’an der­nier, vous pro­po­siez une défense et illus­tra­tion de Mediapart, de son posi­tion­ne­ment édi­to­rial, de ses méthodes d’enquête, de son modèle éco­no­mique et de sa voca­tion démo­cra­tique. Peut-on dire qu’après l’enquête sur l’affaire Bettencourt, pen­dant le quin­quen­nat de Nicolas Sarkozy, les révé­la­tions de Mediapart sur l’affaire Cahuzac en 2013 ont défi­ni­ti­ve­ment prouvé l’indépendance d’esprit de votre rédac­tion et qu’elles vous ont en quelque sorte pro­pulsé comme un véri­table « contre-pou­voir » média­tique, quel que soit le pou­voir en place ?

L’indépendance, ça se véri­fie tous les jours et c’est une conquête per­ma­nente. Et je ne me ris­que­rais jamais à dire que l’indépendance de Mediapart est défi­ni­ti­ve­ment acquise. Mediapart a tou­jours rendez-vous avec son indé­pen­dance, même si, mieux que d’autres, plus que d’autres, de façon plus entê­tée et plus cohé­rente, nous nous sommes donné les moyens de cette obses­sion de l’indépendance, c’est-à-dire le fait de n’avoir aucun fil à la patte, aucun mécène inté­ressé, aucun indus­triel mani­pu­la­teur, ni publi­cité qui nous dévo­re­rait ni sub­ven­tion éta­tique. Notre seule obses­sion, c’est de faire ce métier de jour­na­liste en toute indé­pen­dance.

Mais le risque le plus intime de l’indépendance, et c’est ce que je crois tenter d’expliquer dans Le droit de savoir, c’est par­fois l’indépendance par rap­port à soi-même. Être jour­na­liste, ce n’est pas défendre la liberté d’opinion. Nous avons tous nos convic­tions, des croyances, des pré­ju­gés et des argu­ments à faire valoir, tout cela nous appar­tient en propre, peut être légi­time ou illé­gi­time, ration­nel ou irra­tion­nel, per­ti­nent, vain ou stu­pide, mais cela appar­tient à tout le monde. La liberté d’opinion n’est pas le propre du jour­na­liste. Si je défends dans Le droit de savoir un métier, la res­pon­sa­bi­lité sociale de ce métier, la fonc­tion démo­cra­tique du jour­na­lisme, je ne le défends pas par rap­port à ces véri­tés d’opinion mais à des véri­tés de faits. Et ces der­nières véri­tés cor­res­pondent à ces faits précis véri­fiés, recou­pés, sour­cés, contex­tua­li­sés, qui vont nous sur­prendre, y com­pris par­fois nous-mêmes. Être indé­pen­dant, c’est se donner les moyens de faire surgir des véri­tés de faits qui vont nous bous­cu­ler inti­me­ment, bous­cu­ler nos propres pré­ju­gés, nos propres aveu­gle­ments. Je cite dans Le droit de savoir cette fameuse phrase, comme une intui­tion poé­tique de Nietzsche, selon laquelle le pire ennemi de la vérité n’est pas le men­songe mais les convic­tions. On a en effet tous envie que ce qu’on vou­drait voir adve­nir dans le réel rentre dans la boîte pré­con­çue de nos cer­ti­tudes ou de nos pré­ju­gés.

J’en suis moi-même l’exemple… Tout récem­ment, et les réseaux sociaux ne se sont pas privés pour me le rap­pe­ler, lorsque [j’ai été] inter­rogé entre les deux tours des élec­tions muni­ci­pales, j’ai dit – parce que j’en étais convaincu ration­nel­le­ment – que, contrai­re­ment à l’insistante pres­sion média­tique depuis deux ans, Manuel Valls Premier ministre était un choix illo­gique et donc impen­sable pour François Hollande car il a bâti tout son chemin vers la pré­si­dence de la République sur l’alliance avec les éco­lo­gistes comme axe stra­té­gique. Je l’ai dit par convic­tion et aussi parce que je savais que cette convic­tion était par­ta­gée par d’autres, notam­ment cer­tains socia­listes – et Jean-Marc Ayrault en par­ti­cu­lier qui s’est battu pour en convaincre le pré­sident de la République. Or je me suis trompé, inter­ve­nant à ce moment-là par convic­tion. J’avais moi-même oublié ce que je dis sou­vent, à savoir que les jour­na­listes doivent être inter­dits d’avenir…

C’est une vieille sagesse de l’Ancien Testament, parce que pré­tendre pré­dire l’avenir, c’est, pour l’homme, se mettre à la place de Dieu qui seul sait quand advien­dra le Messie. Or quel est le Messie pour nous, dans nos socié­tés laï­ci­sées ? C’est l’événement. L’événement inat­tendu, l’événement sur­pre­nant, l’événement impro­bable, qui oblige à tirer de nou­velles conclu­sions, comme par exemple cette récente et stu­pé­fiante nomi­na­tion de Manuel Valls à Matignon, qui incarne au fond l’accentuation et l’officialisation par François Hollande lui-même de la capi­tu­la­tion qu’aura enfan­tée sa pré­si­dence.

Mon propos dans Le droit de savoir n’est donc pas de pro­po­ser un plai­doyer pour Mediapart, c’est plutôt un mani­feste pour le jour­na­lisme, qui cherche à le faire sortir d’un débat franco-fran­çais, où il est beau­coup trop pris dans les mailles de l’opinion et de l’éditorial, pour le rame­ner à ses fon­da­men­taux du point de vue phi­lo­so­phique, qui sont liés au libé­ra­lisme poli­tique – que je ne confonds pas avec l’ultralibéralisme éco­no­mique –, en par­ti­cu­lier le droit de savoir, cette idée selon laquelle il n’existe pas de démo­cra­tie vivante sans droit fon­da­men­tal des citoyens à savoir ce qui est d’intérêt public. Les citoyens ne peuvent pas être conscients actifs, lucides, s’il ne sont pas infor­més de façon com­plète et plu­ra­liste. C’est la fameuse phrase, que je cite tou­jours, de Bailly, le pre­mier pré­sident du Tiers-État, phrase éton­nam­ment moderne dans sa for­mu­la­tion : « La publi­cité de la vie poli­tique est la sau­ve­garde du peuple ».

Le droit de savoir est donc l’illustration de cela, inter­pel­lant nos cor­po­ra­tismes jour­na­lis­tiques à l’heure du numé­rique qui permet aux citoyens de recon­qué­rir le droit d’exprimer des opi­nions, ce droit qui avait été mono­po­lisé par les jour­na­listes en tant qu’intermédiaires obli­gés. Cette révo­lu­tion nous remet à notre place, à notre juste place : pro­duire des infor­ma­tions d’intérêt public qui ali­mentent le débat d’opinion des citoyens.

Votre iti­né­raire per­son­nel, depuis les enquêtes que vous avez menées au Monde pen­dant les années Mitterrand sur l’affaire des Irlandais de Vincennes ou du Rainbow Warrior (rela­tées dans votre livre Le jour­na­liste et le Président), jusqu’aux der­nières années au sein de Mediapart, témoigne d’une rela­tion par­ti­cu­lière aux ins­ti­tu­tions et à l’État – ou plus exac­te­ment d’un refus de ce que l’on appelle com­mu­né­ment « la raison d’État ». Or, dans Dire non, qui est peut-être, avec Secrets de jeu­nesse, votre ouvrage le plus per­son­nel, notam­ment dans un beau cha­pitre de témoi­gnage et de fidé­lité, vous placez d’une cer­taine manière votre refus de la raison d’État dans le sillage de l’itinéraire de votre père, Alain Plénel, rétro­gradé de l’administration fran­çaise en raison de ses enga­ge­ments anti-colo­nia­listes alors qu’il était ins­pec­teur d’académie et vice-rec­teur en poste en Martinique de 1955 à 1960. Puisez-vous dans ces sou­ve­nirs d’injustice lorsque vous mettez tant d’énergie pour lutter contre les scan­dales qui on trait à la « raison d’État » ?

Sans aucun doute, c’est une empreinte, qui est indis­so­ciable de ce que j’essaie de faire. J’ai inti­tulé ce cha­pitre « La trace », ce qui com­porte deux sens : à la fois ce qui reste, et aussi, en repre­nant une image qui est propre à mon pays d’enfance, la Martinique, ce sen­tier par lequel le nègre marron, ce nègre qui s’émancipe, sort du sys­tème tota­li­taire de la plan­ta­tion. A la fois l’empreinte qui marque à jamais et le chemin qu’on emprunte.

En même temps, cette his­toire per­son­nelle de mon père, qui le lie à d’autres hommes pré­sents dans le livre Dire non – des hommes qui ne sont pas des incon­nus comme lui, des grands hommes de cette île remar­quable qu’est la Martinique (Aimé Césaire, Edouard Glissant ou Frantz Fanon) ou un per­son­nage comme Stéphane Hessel qu’il a croisé –, n’est pas qu’une his­toire bio­gra­phique car elle rejoint l’une de mes convic­tions pro­fondes, pré­ci­sé­ment au sujet de que vous nommez la raison d’État. Je ne crois pas que notre vie publique – la construc­tion de la société, les rela­tions qui la font vivre, les inven­tions qu’elle peut créer, les alertes qu’elle peut entendre –, se résume à ce lien avec l’État, comme s’il était le point ultime d’achèvement du poli­tique.

Je crois qu’il faut au contraire penser sans ou contre, en dehors et à côté de l’État, qu’il faut ima­gi­ner notre res­pon­sa­bi­lité de citoyen et notre pré­sence dans la cité hors de ce face-à-face avec cette sorte de Moloch qui, fort en appa­rence, se révèle d’ailleurs sou­vent fra­gile. Le jour­na­lisme dans ses hautes sphères est en effet conta­miné par cette fas­ci­na­tion pour la poli­tique pro­fes­sion­nelle, rame­née à ceux qui font car­rière dans l’État, d’autant plus qu’en France, cette poli­tique pro­fes­sion­nelle a été pro­gres­si­ve­ment gan­gré­née par des per­son­nels qui ont eux-mêmes, par l’intermédiaire des grandes écoles les pré­pa­rant au ser­vice public, fini par être convain­cus qu’ils étaient les gar­diens de l’État et les pro­prié­taires des fonc­tions élec­tives.

L’État est un levier et l’administration est néces­saire, mais tout ne peut pas se rame­ner à une abs­trac­tion ou une norme indis­tincte que serait l’État. D’autant plus que les admi­nis­tra­tions qui le font exis­ter, ce sont d’abord des per­son­nels qui ont leur droit d’expression, leur droit d’association, bref tous ces droits conquis afin de créer et de défendre leur propre auto­no­mie au sein de l’État. L’État, c’est aussi des ten­sions en son sein, des jeux, des conflits et des contra­dic­tions néces­saires de façon à ce qu’il ne soit pas la pro­priété d’intérêts par­ti­cu­liers, autre­ment dit qu’il ne soit pas la pos­ses­sion exclu­sive d’une oli­gar­chie du pou­voir et de l’avoir.

Cette ten­sion, qui m’anime pro­fes­sion­nel­le­ment comme jour­na­liste en raison de cette obli­ga­tion du droit de savoir des citoyens, ren­voie à un idéal démo­cra­tique qui est, au fond, de « faire société », pour suivre la pensée de cet intel­lec­tuel si inven­tif que fut Cornelius Castoriadis – venu, avec Socialisme ou Barbarie, d’une mino­rité à part du trots­kysme, au sein de l’opposition de gauche au sta­li­nisme. Il s’efforçait jusqu’à ces der­niers sémi­naires de retrou­ver ce qu’il appe­lait un nouvel « ima­gi­naire démo­cra­tique » dans la conscience que les deux siècles écou­lés ne sont peut-être encore que la pré­his­toire de l’âge démo­cra­tique. En défi­ni­tive, confier à l’État, à ses règles, à ses lois, à sa ver­ti­ca­lité, les équi­libres de la démo­cra­tie, c’est évi­dem­ment tout à fait insuf­fi­sant. La démo­cra­tie, c’est un conflit, c’est une ten­sion, avec en son cœur l’égalité des droits et des pos­sibles.

Il n’y a pas besoin d’être un ancien trots­kyste pour dire cela ! Je cite Mendès France dans Dire non, disant que la démo­cra­tie est une révo­lu­tion per­ma­nente, c’est une inven­tion per­ma­nente, un mou­ve­ment per­pé­tuel. Les conser­va­teurs disent au contraire que les choses sont ainsi, immuables, et qu’elles ne peuvent pas chan­ger car le réel s’imposerait à nous sans dis­cus­sion. Ce réel-là, qui bouche toute espé­rance, ne cor­res­pond pas à la réa­lité, c’est une construc­tion idéo­lo­gique au ser­vice de l’immobilité des condi­tions, de l’immuabilité des oppres­sions.

J’insiste beau­coup sur cette ten­sion car un des thèmes qui me tient le plus à cœur dans Dire non est la rela­tion à notre passé, à notre his­toire, ou plus exac­te­ment à cette vérité de l’histoire qui appelle à la récon­ci­lia­tion des mémoires, en par­ti­cu­lier pour ce qui concerne la colo­ni­sa­tion. Et depuis la publi­ca­tion du livre, nous avons eu un exemple mons­trueux sous nos yeux à ce sujet, avec cet una­ni­misme de ces élites d’État, de l’État pro­fond, autour du Rwanda, et plus pré­ci­sé­ment du refus d’admettre cette vérité his­to­rique éta­blie par les his­to­riens, par les jour­na­listes témoins, par des rap­ports mili­taires, par ce qui a découlé de la com­mis­sion par­le­men­taire, à savoir que la France a une res­pon­sa­bi­lité dans le géno­cide rwan­dais, tout sim­ple­ment parce qu’elle a été le pays qui a sou­tenu jusqu’au bout le régime auteur du géno­cide, parce qu’elle l’a armé, formé, sou­tenu, contre son adver­saire (le FPR), parce qu’elle a déserté au moment du géno­cide, parce qu’elle est ensuite inter­ve­nue pour pro­té­ger les auteurs du géno­cide, parce qu’elle n’a pas entendu les appels des vic­times… Reconnaître ce fait d’histoire n’est pas se lamen­ter, cela ne relève pas d’une repen­tance culpa­bi­li­sante, recon­naître ce fait d’histoire permet tout sim­ple­ment de récon­ci­lier les mémoires. Or, nous avons ce blo­cage vingt après le géno­cide, dans un pays qui aura mis cin­quante ans à recon­naître la res­pon­sa­bi­lité dans le géno­cide juif d’un État fran­çais né du sui­cide de la République, à recon­naître éga­le­ment qu’il y a eu une guerre – et non pas seule­ment des « évé­ne­ments » – en Algérie, dans un pays qui, au fond, est inca­pable, même pour les cin­quante ans de l’indépendance de l’Algérie, de tenir par la voix de sa plus haute auto­rité ce dis­cours ras­sem­bleur qui, en énon­çant la vérité de l’histoire, aurait permis de récon­ci­lier toutes les mémoires qui sont pré­sentes dans notre his­toire concer­nant ce pays.

Que cette thé­ra­pie soit impos­sible illustre très concrè­te­ment votre ques­tion. L’État, cette machine d’État, ne peut pas faire cela, il s’agit là d’imaginaire et de sen­si­bi­lité du corps social et poli­tique et c’est donc à nous, la société, de le faire et c’est à l’État de se mettre en marche der­rière nous. L’État, le cer­veau rep­ti­lien de l’État pro­fond – for­mule que j’emploie sou­vent –, cher­chera tou­jours à pré­ser­ver ses men­songes, ses fautes et ses crimes. C’est une vieille his­toire, qui remonte à l’affaire Dreyfus, sym­bole devenu uni­ver­sel démon­trant qu’un peuple peut se mobi­li­ser pour la liberté d’un seul contre le soi-disant hon­neur de l’armée qui était en fait sa per­di­tion, contre cette fausse gran­deur où se dégrade l’honneur d’un peuple dans le sou­tien aveugle aux fautes de son État.

Dans plu­sieurs cha­pitres du Droit de savoir, vous cri­ti­quez avec force le jour­na­lisme poli­tique tel qu’il existe aujourd’hui sous la forme d’un « édi­to­ria­lisme » en vogue, marqué par le règne de l’opinion plutôt que par l’information brute. Vous oppo­sez à cette manie du com­men­taire per­pé­tuel et intem­pes­tif un jour­na­lisme rigou­reux qui vise à enquê­ter et à recher­cher ce que vous appe­lez des « véri­tés de faits » (en vous réfé­rant notam­ment aux tra­vaux pion­niers et cou­ra­geux d’Albert Londres, en par­ti­cu­lier Terre d’ébène au sujet du colo­nia­lisme en Afrique). Or, avec le très res­pecté (et redouté) Canard enchaîné, mais dans un autre registre, Mediapart est sans doute l’un des seuls médias qui pro­pose une forme d’investigation dont se méfient les pou­voirs en place. Cet iso­le­ment n’est-il pas d’une cer­taine manière une forme de conten­te­ment per­son­nel, dans la mesure où cette rareté peut être une manière effi­cace de vous démar­quer des autres formes de jour­na­lisme ? Pensez-vous au contraire que ce posi­tion­ne­ment jour­na­lis­tique « indé­pen­dant mais engagé » devrait se déve­lop­per davan­tage au sein du monde média­tique fran­çais ?

L’idée de Mediapart n’est pas d’être un petit vil­lage gau­lois, dans sa fierté, face à tous les autres jour­na­listes qui auraient renoncé – ce que, de plus, nous ne croyons pas. Notre idée est plutôt de faire école, d’aider tout le monde et de consti­tuer un labo­ra­toire utile à tout le monde.

Tout en ayant du res­pect pour Le Canard enchaîné, j’ai tou­jours trouvé que l’exception consti­tuée par ce jour­nal posait pro­blème et qu’elle arran­geait, au fond, la presse fran­çaise. D’ailleurs, je l’ai vécu moi-même lorsque j’ai com­mencé à défendre au sein d’un jour­nal ins­ti­tu­tion­nel, Le Monde, au début des années 80, une pra­tique d’enquête qui allait bous­cu­ler les pou­voirs, à une époque où Le Monde, de manière géné­rale, rebon­dis­sait par le com­men­taire et par le débat d’opinion sur les scoops du Canard enchaîné. J’ai dit alors qu’il fal­lait que nous fas­sions nous-mêmes ce tra­vail, ce que j’ai d’ailleurs fait sous la pré­si­dence Mitterrand, durant laquelle Le Canard enchaîné était légè­re­ment entravé par les liens per­son­nels que cer­tains des siens avaient noué avec le nou­veau pou­voir socia­liste. À l’époque, cer­tains nou­veaux notables socia­listes s’étonnaient qu’un jour­nal comme Le Monde fasse ce tra­vail plutôt que Le Canard enchaîné, qui pour eux était un jour­nal « fait pour cela », comme ils auraient pu dire qu’il y a des mai­sons « faites pour cela » – des mai­sons de tolé­rance ! –, sous-enten­dant que si nous vou­lions nous enca­nailler à donner des infor­ma­tions de cette nature, c’est-à-dire faire de l’investigation, c’était dans Le Canard enchaîné qu’il fal­lait le faire. Et nulle part ailleurs. J’ai été très sur­pris de cette réac­tion qui mon­trait un rap­port d’hypocrisie, comme s’il fal­lait une seule excep­tion à la manière d’une sou­pape, la sou­pape d’un jour­na­lisme qui, par­tout ailleurs, n’aurait pas défendu le cœur de son métier.

Or, ce cœur de métier ren­voie à cette figure d’Albert Londres dont vous avez parlé. Dans Le droit de savoir, je montre par ailleurs que le débat fran­çais sur le jour­na­lisme manque de com­pa­ra­tisme et se situe notam­ment dans une sorte de pré­ten­tion fran­çaise qui n’a aucun sens par rap­port à une soi-disant culture anglo-saxonne qui pro­fes­sion­nel­le­ment nous serait éloi­gnée. Je rap­pelle à ce propos ce qu’il en fut de Joseph Pulitzer, qui est d’abord euro­péen avant d’être amé­ri­cain, qui fut un immi­grant hon­grois de culture alle­mande lorsqu’il arriva aux États-Unis, et qui a fait ses pre­miers scoops sur la ques­tion de la fraude fis­cale ! Son jour­na­lisme n’hésitait pas à mobi­li­ser ses lec­teurs autour de causes d’intérêt public. Lorsque l’on va à New York, il faut se rap­pe­ler que si la Statue de la Liberté est debout, c’est parce que Joseph Pulitzer avait lancé un appel à contri­bu­tion pour que ses lec­teurs cotisent car les bour­geois new-yor­kais ne vou­laient pas de cette statue faite par les pro­lé­taires sup­po­sés rouges parce que com­mu­nards de Paris. Je rap­pelle éga­le­ment que Robert Ezra Park, qui a été jour­na­liste puis fon­da­teur de l’école socio­lo­gique de Chicago, défen­dait cette culture de l’enquête jour­na­lis­tique et expli­quait qu’un jour­na­liste était un réfor­ma­teur dix fois plus effi­cace en pro­dui­sant des faits qui fai­saient bouger les don­nées du débat public plutôt qu’en étant un édi­to­ria­liste qui tonne depuis sa chaire de façon docte ou vin­di­ca­tive.

Ce que nous essayons de défendre à Mediapart au cœur de la moder­nité numé­rique, ce sont ces valeurs essen­tielles et tra­di­tion­nelles du jour­na­lisme. Nous disons que Mediapart n’est pas un site mais un jour­nal quo­ti­dien en ligne, indé­pen­dant et par­ti­ci­pa­tif, de qua­lité, de réfé­rence, com­plet, et qui traite les grands sujets inter­na­tio­naux, natio­naux, cultu­rels, éco­no­miques et sociaux. Dans notre idée, Mediapart n’est pas un média de niche, c’est un média qui est au cœur des enjeux du débat public.

En com­pa­rai­son, Le Canard enchaîné est un heb­do­ma­daire et non [un] quo­ti­dien, qui a fait le choix – mais je pense qu’un jour ils bou­ge­ront – de ne pas être numé­rique, et qui ne traite pas, comme nous le fai­sons, des grands nœuds de l’actualité natio­nale et inter­na­tio­nale. Si nous nous reven­di­quons de la même culture de l’exclusivité, je crois que nous menons une bataille concur­ren­tielle dif­fé­rente, sur le ter­rain de la presse quo­ti­dienne et heb­do­ma­daire natio­nale et géné­ra­liste, sur le même plan que Le Monde, Libération, Le Figaro, Le Point, L’Express ou Le Nouvel Observateur.

Dans les pre­miers cha­pitres de Dire non, en vous ins­pi­rant de Gramsci, vous parlez des « monstres » qui menacent la démo­cra­tie fran­çaise, notam­ment de la xéno­pho­bie et de la haine de l’autre. La vic­toire du Front natio­nal dans plu­sieurs com­munes impor­tantes lors des der­nières élec­tions muni­ci­pales ne vous a sans doute pas sur­pris. Que pensez-vous de ces anciens fiefs ouvriers (Hénin-Beaumont, Hayange, Béziers…) qui deviennent des bas­tions de la droite la plus radi­cale ? Que cela signi­fie-t-il pour la poli­tique en géné­ral et la gauche en par­ti­cu­lier ?

La phrase de Gramsci ne désigne pas, dans l’usage que j’en fais, l’extrême droite ou le Front natio­nal, elle inter­pelle tout le monde, et d’abord la droite répu­bli­caine et la gauche de gou­ver­ne­ment. C’est une phrase qui est passée dans le lan­gage cou­rant et, notam­ment chez les doctes éco­no­mistes et autres qui la citent sou­vent mais de manière incom­plète : « La crise, c’est quand le neuf tarde à naître et quand le vieux tarde à mourir ». C’est une phrase de 1930 écrite par Antonio Gramsci dans ses Cahiers de prison. Mais la cita­tion dans sa tota­lité est plus com­plète puisque le phi­lo­sophe ita­lien ajoute : « Dans cet entre-deux [c’est-à-dire la crise] sur­gissent les phé­no­mènes mor­bides les plus variés ». C’est sans doute cet aspect-là le plus impor­tant. Ce sont à vrai dire ces « phé­no­mènes mor­bides les plus variés » que l’on peut inter­pré­ter comme « les monstres », tel que je le fais en effet dans Dire non.

Quels sont-ils ? Nous les avons sous les yeux : Renaud Camus, idéo­logue du « grand rem­pla­ce­ment », très tôt sou­tenu par Alain Finkielkraut, lui-même crispé sur une « iden­tité mal­heu­reuse » face aux « nou­veaux bar­bares » qui ont chez lui l’apparence musul­mane, élu récem­ment à l’Académie fran­çaise au siège de Félicien Marceau (qui avait d’ailleurs pro­vo­qué lors de son élec­tion la démis­sion d’un aca­dé­mi­cien résis­tant, Pierre Emmanuel, car Félicien Marceau fut un col­la­bo­ra­teur très engagé en Belgique et com­pro­mis avec le nazisme sous son iden­tité ori­gi­nelle). C’est encore Alain Soral, déver­sant un anti­sé­mi­tisme obses­sion­nel tout en se reven­di­quant l’itinéraire com­mu­niste dont il est issu, ou, de manière croi­sée dans cette galaxie « rouge-brun », Dieudonné, qui oublie les ensei­gne­ments de Frantz Fanon qui rap­pe­lait que son pro­fes­seur de phi­lo­so­phie en Martinique disait que der­rière tout anti­sé­mite se cache un négro­phobe… Bref, dans tout ce maré­cage, cette bas­sesse, dans laquelle on agite la concur­rence des vic­times, la peur de l’autre, dans laquelle on a ten­dance à s’enfermer, per­sonne n’est épar­gné, comme s’il s’agissait de « pou­pées gigognes » : les Roms – cris­tal­li­sant pour cer­tains l’image de la pau­vreté la plus répu­gnante et la plus excluante –, puis ce racisme le plus archaïque, celui de la Traite négrière, – avec ce sym­bole de Christiane Taubira trai­tée de guenon –, et puis, dans la foulée, l’antisémitisme mis en scène dans le bras de fer entre Manuel Valls et Dieudonné, mais éga­le­ment l’homophobie et la haine des homo­sexuels avec des agres­sions réelles dans nos quar­tiers, avec dans le même moment ces mani­fes­ta­tions qui rap­pellent ce noyau dur des idéo­lo­gies de l’immobilité bio­lo­gique et de la fata­lité natu­relle, le retour à l’inégalité prin­ci­pale, qui serait celle entre les hommes et les femmes… Une cas­cade infer­nale qu’accompagne, avec constance, la dési­gna­tion en boucs émis­saires de nos com­pa­triotes d’origine, de culture ou de foi musul­mane. Obsession qui a d’ailleurs repris au len­de­main des élec­tions muni­ci­pales, avec ces déci­sions des nou­veaux maires Front natio­nal de réta­blir le porc dans le menu des can­tines sco­laires, démon­trant de nou­veau cette per­sé­cu­tion anti-musul­mane, en sous-enten­dant d’ailleurs de façon men­son­gère que le porc avait été inter­dit ! Cette mesure de mar­quage vis-à-vis des pra­tiques ou cou­tumes ali­men­taires et reli­gieuses d’une partie de nos com­pa­triotes a tout de même été annon­cée comme la pre­mière mesure de cer­taines de ces nou­velles muni­ci­pa­li­tés ! A rebours de toute exi­gence démo­cra­tique ou sociale ras­sem­bleuse et per­ti­nente !

Pour moi, c’est tout cela, en vrac, ces « phé­no­mènes mor­bides les plus variés ». Et il ne sert à rien de leur faire la morale. Je crois faire atten­tion dans Dire non à ne jamais insul­ter quelqu’un qui vote Front natio­nal car, dans ce moment d’égarement et de brouillard, cette per­sonne-là n’est pas la plus blâ­mable. Ce qui l’est davan­tage – je dis tou­jours que « le pois­son pour­rit par la tête », selon un pro­verbe qui est aussi bien chi­nois qu’islandais –, c’est ce qui se passe « en haut », toutes ces dérives qu’accompagne la droite ancien­ne­ment répu­bli­caine et la gauche dite de gou­ver­ne­ment, qui ins­tallent la légi­ti­mité de ces phé­no­mènes mor­bides et de ces pen­sées mons­trueuses.

Mon pre­mier livre, il y trente ans exac­te­ment, s’appelait L’Effet Le Pen en 1984. A cette époque des pre­miers succès élec­to­raux du Front natio­nal, la classe poli­tique consi­dé­rait que c’était éphé­mère, que c’était une réac­tion au fait que la gauche était au pou­voir, que cela ne dure­rait pas plus que le pou­ja­disme, vingt-cinq ans plus tôt, et qu’il suf­fi­sait d’apporter les bonnes réponses à leurs « bonnes ques­tions ». Depuis trente ans, droite et gauche n’ont fait qu’accumuler des dis­po­si­tion sécu­ri­taires visant l’immigration, sans que cela ne règle aucun des sujets essen­tiels pour le peuple de France. Bien au contraire !

Mais sur­tout la droite, extrê­mi­sée par la fuite en avant dans le pou­voir per­son­nel de Nicolas Sarkozy, a dès la créa­tion du minis­tère de l’Identité natio­nale, puis avec le dis­cours sur les Roms et le débat sur l’identité natio­nale, levé la bar­rière qui avait fondé la droite répu­bli­caine depuis l’après-guerre. C’est cette droite extrême, la droite sar­ko­zyste qui a lâché ces « monstres » dont je parle, tandis que la gauche reve­nue aux affaires est inca­pable de mobi­li­ser les siens pour faire reve­nir ces monstres à l’endroit qu’ils n’auraient jamais dû quit­ter, c’est-à-dire nos cau­che­mars.

Nous sommes face à ce danger d’un débat public qui devient tota­le­ment cor­rompu par une famille intel­lec­tuelle que nous connais­sons, qui a ses lettres intel­lec­tuelles en France, de Joseph de Maistre à Charles Maurras : les idéo­lo­gies de l’inégalité natu­relle. Or, quand ces idées-là venues d’élites per­chées au-dessus du peuple, com­mencent à gan­gre­ner la société, des idées poten­tiel­le­ment meur­trières pour l’humanité sont alors lâchées, celles de l’inégalité parmi les hommes et les femmes, parmi les peuples ou les reli­gions. Or c’est le combat contre ces idées-là qui a fait naître les idéaux démo­cra­tiques et sociaux, dont ni la gauche ni la droite ne sont pro­prié­taires.

Le sens de mon appel dans Dire non est donc dire qu’il nous faut retrou­ver l’essence de ce combat-là, en com­pre­nant que la ruse tra­gique de cette his­toire réside dans le fait que plus ces phé­no­mènes mor­bides occu­pe­ront le débat, plus les oli­garques, qui sont au cœur de la finan­cia­ri­sa­tion de notre société, de l’explosion des inéga­li­tés, de l’aggravation de ces injus­tices, auront la paix et pour­ront conti­nuer à vivre dans le confort. Il y a en effet une course de vitesse parce que ce monde court à la catas­trophe, cette huma­nité détruit ses richesses et la nature, et s’autodétruit par là-même dans une fuite en avant égoïste dans l’appropriation et l’appât du gain. Ce monde est fra­gile et peut chuter, dans la guerre de tous contre tous.

Alors com­ment éviter cela ? Mon appel en tant que citoyen, c’est que nous pre­nions conscience de cela, et que nous disions non pour inven­ter notre oui. J’ai essayé de devan­cer la cri­tique facile que le titre Dire non appe­lait, selon laquelle dire non, c’est ne rien pro­po­ser. C’est tout l’inverse. Les Tunisiens, lorsqu’ils se sont mis en branle, n’avaient ni parti ni pro­gramme mais ils savaient à quoi ils disaient non et, vaille que vaille, ils inventent quelque chose qui tourne la page des dic­ta­tures et des inté­grismes. Les Ukrainiens, récem­ment, et l’on verra bien com­ment cela conti­nue, éga­le­ment, de même que je pour­rais parler du peuple polo­nais à un autre moment, ou encore des peuples colo­ni­sés qui se sont sou­le­vés et de tous ceux qui, à un moment ou à un autre, ont dit non à une oppres­sion ou à une injus­tice. C’est donc dans ce mou­ve­ment où l’on dit non que l’on peut inven­ter le oui. Et il y a der­rière cela une autre idée car nous sommes dans un monde tota­le­ment com­plexe, inter­dé­pen­dant et relié, dans lequel il n’existe pas de pro­gramme tombé tout cuit d’en haut, ni de sau­veur suprê­me­ment incarné qui, à lui tout seul, connaî­trait les solu­tions. Il n’y a donc qu’une pos­si­bi­lité, c’est d’ouvrir le champ des pos­sibles, d’élargir le jeu de la déli­bé­ra­tion, pour une inven­tion col­lec­tive de nou­velles solu­tions.

Dire non, c’est, en ce sens, ouvrir ce chemin où s’invente un oui.

[1] Don Quichotte, 2013. Réédition en Points Seuil, 2014.
[2] Don Quichotte, 2014.

Nonfiction​.fr, 18 avril 2014

Damien Augias est chro­ni­queur en charge du pôle poli­tique à Nonfiction​.fr.

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