Marx au XXIème siècle

Marxisme et Romantisme

Par Mis en ligne le 24 novembre 2011

Depuis 2007, le Centre d’Histoire de la Pensée Moderne (CHPM) de l’université Paris I Panthéon- Sorbonne, dirigé par Jean Salem, orga­nise une série de confé­rences dans le cadre du sémi­naire » Marx au XXIème siècle, l’esprit et la lettre « . Prenant le parti de l’interdisciplinarité, c’est avec les outils de l’ensemble des sciences sociales que les inter­ve­nants se confrontent aux textes du fon­da­teur du com­mu­nisme. En ouvrant ce sémi­naire, sou­haité comme un espace de débat dans un « contexte d’hégémonie de la pensée domi­nante », le CHPM s’inscrit dans la tra­di­tion cri­tique de Marx et entend par là démon­trer que la pensée du phi­lo­sophe est encore « bien vivante ».

Dans ce cadre, le phi­lo­sophe et socia­liste mar­xiste, Michael Löwy est inter­venu le 15 octobre der­nier pour pré­sen­ter ses tra­vaux sur ces intel­lec­tuels qu’il qua­li­fie de mar­xistes roman­tiques : G. Lukacz, T. Adorno, Ernst Bloch, Walter Benjamin et André Breton.1

Si le lien entre roman­tisme et mar­xisme semble dif­fi­cile à éta­blir, c’est que le roman­tisme est un concept sou­vent mal défini. Michael Löwy com­mence sa pré­sen­ta­tion en rap­pe­lant que le roman­tisme est loin d’être uni­que­ment une école artis­tique du début du 19ème siècle dont les figures cen­trales seraient, en France, Lamartine ou Hugo. Le roman­tisme, pour lui, est avant tout une vision du monde s’exprimant dans toutes les sphères de la culture et des sciences sociales, inau­gu­rée par la publi­ca­tion du Discours sur les ori­gines de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau au milieu du XVIIIème siècle, et se pro­lon­geant encore à notre époque. Or, et c’est ici que mar­xisme et roman­tisme se ren­contrent, cette vision du monde est por­teuse d’une pro­fonde cri­tique de la société indus­trielle. Pour G. Lukàcs, le roman­tisme est ainsi une » révolte ou une pro­tes­ta­tion cultu­relle contre la civi­li­sa­tion capi­ta­liste indus­trielle occi­den­tale moderne « . Trois dimen­sions de la moder­nité sont tout par­ti­cu­liè­re­ment dénon­cées : la des­truc­tion des com­mu­nau­tés tra­di­tion­nelles à tra­vers la pro­mo­tion d’un indi­vi­dua­lisme féroce, la mar­chan­di­sa­tion et la quan­ti­fi­ca­tion des rap­ports humains (dis­pa­ri­tion des trocs et des dons), ainsi que le » désen­chan­te­ment du monde » (Max Weber). Michael Löwy explique alors que Marx s’est inté­ressé à ce cou­rant, notam­ment par l’intermédiaire des écrits de l’historien bri­tan­nique Thomas Carlyle. Il y a trouvé une source de légi­ti­mité et s’inscrit dans sa filia­tion théorique.

Le lien entre le roman­tisme et le mar­xisme peut paraître sur­pre­nant dans la mesure où c’est au nom de la nos­tal­gie d’un âge d’or perdu, sou­vent assi­milé au monde médié­val, et bien loin des théo­ries du maté­ria­lisme his­to­rique, que le roman­tisme cri­tique la société capi­ta­liste. Pourtant, s’il existe un roman­tisme pas­séiste et réac­tion­naire, dont le pire ennemi, en tant que quin­tes­sence de la moder­nité, est la révo­lu­tion ; il en existe un autre, appelé révo­lu­tion­naire par Michael Löwy. Dans ce der­nier, le retour au passé n’est pas consi­déré comme une fin en soi, mais comme un détour néces­saire pour pré­pa­rer un avenir meilleur et poser les bases d’une société plus juste. L’intervenant cite ainsi Rousseau qui, dans le Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes construit la fic­tion de l’état de nature, pour ima­gi­ner un sys­tème poli­tique nou­veau per­met­tant de retrou­ver la liberté et l’égalité originelles.

Au XXème siècle appa­raissent des cou­rants qua­li­fiés par Michael Löwy de « mar­xismes roman­tiques ». Portés par des intel­lec­tuels tels que G. Lukacs, T. Adorno, E. Bloch, W. Benjamin ou encore A. Breton, ces cou­rants inter­prètent les théo­ries de Marx et Engels à l’aune des concepts roman­tiques. Ernst Bloch ainsi consi­dère que c’est au nom d’une valeur che­va­le­resque, celle de la jus­tice (le concept de fair­ness trouve ses ori­gines dans la légende des che­va­liers de la table ronde), que Marx et Engels sont deve­nus révo­lu­tion­naires. Parce qu’il cri­tique la société capi­ta­liste au nom d’une valeur passée et perdue, le mar­xisme aurait donc de pro­fondes racines romantiques.
Walter Benjamin quant à lui, intègre son héri­tage roman­tique à sa concep­tion du mar­xisme. Au nom de ses valeurs roman­tiques, il géné­ra­lise la cri­tique mar­xiste à l’ensemble de la moder­nité occi­den­tale. Dans son article Rue à sens unique, publié en 1928, il appelle à une révo­lu­tion qui per­met­trait d’en finir avec l’exploitation du pro­lé­ta­riat, mais éga­le­ment avec cette course au pro­grès tech­nique et scien­ti­fique qui conduit inévi­ta­ble­ment le genre humain à sa perte. Pour autant, c’est dans le sur­réa­lisme, cette « révolte de l’esprit »2 que le mar­xisme révo­lu­tion­naire se rap­proche le plus de son » idéal-type « . André Breton, dans son deuxième mani­feste du sur­réa­lisme, en effet, reven­dique autant son adhé­sion aux théo­ries du maté­ria­lisme his­to­rique et du mar­xisme, que sa filia­tion roman­tique, cou­rant dont le sur­réa­lisme serait » la queue de comète », avant de nous livrer dans ses écrits, une des ten­ta­tives les plus abou­ties de réen­chan­te­ment du monde.


* Séminaire Marx au XXIème siècle, l’esprit et la lettre :

De 14h à 16h, amphi­théâtre Lefebvre, Université Paris I Panthéon Sorbonne, entrée libre

19 Novembre 2011 : David Harvey, Histoire contre théo­rie : la méthode de Marx aujourd’hui.

26 novembre 2011 : Karel Yon, » La démo­cra­tie sociale » : espace de liberté syn­di­caele ou for­ma­tage néo­li­bé­ral de la lutte des classes ?

3 décembre 2011 : Que faire des Cultural Studies ? Autour de l’héritage du mar­xisme bri­tan­nique dans la théo­ri­sa­tion de la culture.

10 décembre 2011 : Vincent Chambarlhac et Jean-Numa Ducange, les deux cultures : l’histoire du socia­lisme dans l’affrontement partisan.

* A lire aussi 

Michael Löwy, Juifs hété­ro­doxes. Romantisme, mes­sia­nisme, utopie, par Frédéric Ménager-Aranyi.

Michael Löwy, Rédemption et utopie. Le judaïsme liber­taire en Europe cen­trale, par Jacques Hoarau.

rédac­teur : Ainhoa JEAN, Secrétaire de rédaction
Illustration : Flickr / Luis Fernando

Notes :
1 – Michaël Löwy et Robert Sayre, Esprits de feu, figures du roman­tisme anti­ca­pi­ta­liste, Editions du Sandre, Paris, 2010
2 – W. Benjamin, Le sur­réa­lisme, 1929

2 réponses à “Marxisme et Romantisme”

  1. Oui, le roman­tisme est l’un des seuls cou­rants lit­té­raires dont Breton aimait lire des romans. Les autres ne l’intéressaient qu’en poésie. Vous pouvez avoir accès à sa biblio­thèque sous ce lien, http://​www​.andre​bre​ton​.fr/​f​r​/​c​a​t​a​l​o​g​u​e​/​?​c​a​t​e​g​o​r​y​_​i​d=254
    N’hésitez pas à par­ti­ci­per au wiki de la col­lec­tion de l’atelier d’André Breton, son site offi­ciel. Merci !

  2. Louis Dupont dit :

    Blandine Barret-Kriegel, dans « L’État et les esclaves » (éd. Payot, 1989), voit dans la réac­tion roman­tique alle­mande aux Lumières un ter­reau pour le tota­li­ta­risme, le natio­na­lisme, l’antijuridisme et la sécu­la­ri­sa­tion de la foi.

    Du roman­tisme, Marx repren­drait à son compte l’anti-étatisme et l’antijuridisme. Selon elle, Feuerbach est un roman­tique et sa cri­tique de la reli­gion est trans­po­sée chez Marx en cri­tique de l’État, autre­ment dit, l’État n’a pas de consis­tance propre.

    Pour elle, l’antijuridisme de Marx se retrouve chez Simon Nicolas Linguet, une des réfé­rences poli­tiques de Marx, dont elle estime qu’il fut le pre­mier théo­ri­cien fasciste.

    Je n’ai pas l’expertise pour éva­luer à leur juste valeur ces idées, mais je trou­vais impor­tant de les signa­ler étant donné qu’elles visent direc­te­ment le sujet « Marxisme et romantisme ».