Autour d’un livre de Roland Pfefferkorn

Marxisme et genre, une approche des débats actuels

Inégalités et rapports sociaux. Rapports de classes, rapports de sexes.

Par Mis en ligne le 07 décembre 2010

R. Pfefferkorn enseigne la socio­lo­gie à l’Université Marc Bloch de Strasbourg. Il s’est fait connaître pour ses tra­vaux conduits en par­te­na­riat avec Alain Bihr sur les inéga­li­tés [1] et, plus récem­ment, en col­la­bo­ra­tion, sur la thé­ma­tique des femmes [2]. Sans aucun conteste, il s’agit là d’un des livres les plus sti­mu­lants de socio­lo­gie paru ces der­nières années. L’ambition de l’ouvrage est double : réha­bi­li­ter le mar­xisme comme outil d’analyse du social, tout en l’enrichissant par l’apport des réflexions autour de la notion de genre. On exa­mi­nera dans un pre­mier temps la démons­tra­tion conduite, puis, dans un deuxième moment, on se pen­chera sur quelques ques­tions, remarques et cri­tiques sou­le­vés par l’ouvrage. Soulignons tout d’abord, en guise d’introduction, une qua­lité mar­quée, la clarté de l’argumentation. A contra­rio de (trop) nom­breux ouvrages qui pour faire savant se croient obli­gés de verser dans l’abscons, le propos de Pfefferkorn est par­fai­te­ment acces­sible à un public large, au point même de confé­rer à son ouvrage une tona­lité de manuel. On pense, à titre d’illustration, à sa com­pa­rai­son des notions de lien social et de rap­port social qui se pré­sente sous une forme lim­pide. Il écrit ainsi, p. 128, « La notion de rap­port social indique d’emblée que le monde social est une com­bi­nai­son d’identités et de dif­fé­rences, d’unité et de divi­sions, de cohé­sion et de conflits (…) Alors que la notion de lien social met uni­la­té­ra­le­ment l’accent sur ce qui lie et réunit les hommes entre eux, au détri­ment de ce qui les divise et les oppose dans leur unité même. Le concept de rap­port social englobe par consé­quent celui de lien social, il permet de penser le lien et l’opposition, alors que ce der­nier empêche de penser le conflit ».

Bien entendu, ces qua­li­tés ne sont pas que de style. Elles ren­voient éga­le­ment à la vigueur du parti pris théo­rique. Pfefferkorn l’écrit dès les pre­mières pages de cet ouvrage, son propos se déploie à partir d’un point de vue expres­sé­ment mar­xiste, dont on décou­vrira au fil de la lec­ture qu’il se nour­rit de la relec­ture de Marx par D. Bensaïd [3], tour­nant le dos à la diamat [4] ainsi qu’à l’althussérisme domi­nant d’une période (fort heu­reu­se­ment) révo­lue.

De ce pos­tu­lat découle la cen­tra­lité du concept de rap­port social. Rapport social qui struc­ture les deux grandes par­ties de l’ouvrage. Dans une pre­mière grande partie (chap. 1-3), le socio­logue s’interroge sur la place des classes sociales dans le dis­cours socio­lo­gique, place qu’il consi­dère comme para­doxale. En effet, alors que jamais les inéga­li­tés sociales n’ont été aussi mar­quées en France, démons­tra­tion conduite dans le chap. 1, les sciences sociales – au moins nombre de ses repré­sen­tants les plus en vue – ont occulté la thé­ma­tique des classes, pour lui pro­po­ser un dis­cours de sub­sti­tu­tion. Ce pre­mier cha­pitre lui donne d’ailleurs l’occasion de dis­cu­ter l’apport de la socio­lo­gie de Bourdieu et, de manière assez inat­ten­due, de s’engager dans une véri­table réha­bi­li­ta­tion des tra­vaux de Michel Verret [5] (p. 75 et suiv.).

La dis­pa­ri­tion, voire la néga­tion de la lexie classe, se déploie au profit de théo­ries met­tant l’individu ou l’individualisation au cœur des ana­lyses. Pfefferkorn conteste vigou­reu­se­ment ce point de vue, en dis­cu­tant un cer­tain nombre d’auteurs s’inscrivant dans le déve­lop­pe­ment de ce para­digme et ses cor­ré­lats comme exclu­sion, indi­vi­dua­lisme métho­do­lo­gique ou moyen­ni­sa­tion de la société. Si l’on peut regret­ter l’aspect par­fois un peu hâtif de la dis­cus­sion conduite à propos de tel ou tel auteur, il n’en reste pas moins que Pfefferkorn se livre là à une salu­taire cri­tique d’analyses domi­nantes. Que ce soient Henri Mendras, Pierre Rosanvallon, Toni Negri, Robert Castel, Anthony Giddens ou Jürgen Habermas, Ulrich Beck, mais aussi le père fon­da­teur Emile Durkheim dont l’organicisme et le posi­ti­visme répu­bli­cain sont poin­tés, l’auteur cri­tique pied à pied les concep­tions oublieuses du conflit et de la struc­tu­ra­tion clas­siste de société.

Le retour­ne­ment de conjonc­ture socio­po­li­tique, pro­vo­qué par les mou­ve­ments de grève de 1995, va amener à un retour des classes sur le devant des pré­oc­cu­pa­tions socio­lo­giques. Ce troi­sième cha­pitre permet de reve­nir sur ce que le sys­tème des inéga­li­tés abordé dans le chap. 1 informe de la per­ma­nence du sys­tème des classes sociales. En effet, deux traits des inéga­li­tés incitent à rai­son­ner en terme de classes : d’une part le carac­tère sys­té­mique des inéga­li­tés et leur repro­duc­tion géné­ra­tion­nelle, ce qui permet au pas­sage d’avancer une cri­tique sans conces­sion du mythe de la mobi­lité sociale, adossé à l’illusion méri­to­cra­tique.

Brossant à nou­veau un pano­rama des recherches récentes s’appuyant sur la notion de classes (Stéphane Beaud-Michel Pialoux, Serge Paugam, mais aussi à l’autre bout du spectre, la bour­geoi­sie à tra­vers l’évocation des tra­vaux indis­pen­sables des Pinçon et Pinçon-Charlot [6]), Pfefferkorn en vient à s’interroger sur la confi­gu­ra­tion de classes qui se déve­loppe dans l’Hexagone. Il pro­pose des pistes de réflexion sur le déve­lop­pe­ment du sala­riat, en essayant de les arti­cu­ler – davan­tage sous forme d’exposé des contra­dic­tions de la situa­tion que de réponses ache­vées – avec les refor­mu­la­tions sub­jec­tive de ce der­nier.

L’auteur aborde ainsi, s’appuyant au pas­sage, et ce n’est pas l’un des moindres mérites de cet ouvrage, sur une riche lit­té­ra­ture alle­mande rare­ment mobi­li­sée faute de tra­duc­tion, la ques­tion hau­te­ment pro­blé­ma­tique de la conscience de classe. A propos de laquelle il note que « Même si la société capi­ta­liste demeure à l’évidence struc­tu­rée par un anta­go­nisme de classe, la lutte pour l’émancipation humaine se mène et se mènera aussi sur d’autres ter­rains : celui du fémi­nisme, de l’antiracisme, de la tolé­rance vis-à-vis de toutes les mino­ri­tés, de la prise en compte des limites de la pla­nète, etc. » (p. 197).

Dans une seconde partie, il s’intéresse pré­ci­sé­ment à l’un de ces domaines énon­cés, celui des rap­ports sociaux de sexe (chap. 4-6). Dans la mul­ti­pli­cité des rap­ports sociaux qui orga­nise la socia­lité (classes, sexe, race, géné­ra­tion), celui des sexes se pré­sente comme le plus géné­ra­li­sable. Afin d’argumenter le fait que la place domi­née des femmes ne relève pas de la nature (de leur nature), mais que l’on est bien face à une construc­tion sociale, Pfefferkorn pro­pose, en guise d’apéritif, un très sti­mu­lant excur­sus auprès de quelques tra­vaux fon­da­teurs. Il s’essaie notam­ment à com­pa­rer les apports res­pec­tifs d’Engels et de Durkheim sur la place des femmes, com­pa­rai­son dont, le moins que l’on puisse dire, est que l’approche de ce der­nier n’en res­sort pas gran­die. Il évoque aussi, au pas­sage, le cas de Georg Simmel [7], qui n’est hélas pas appro­fondi, avant de s’intéresser à la rup­ture du Deuxième sexe (de Simone de Beauvoir).

Dans le cha­pitre 4 est pro­po­sée une ample revue de la lit­té­ra­ture issue du mou­ve­ment fémi­niste pour penser l’oppression des femmes. Cette utile syn­thèse se pro­longe, chap. 5, par un ques­tion­ne­ment sur la per­ti­nence des notions de genre et de rap­ports sociaux de sexe. Même s’il n’est pas tou­jours convain­cant dans sa démons­tra­tion, cette ana­lyse com­pa­rée permet au socio­logue de déli­mi­ter les matrices intel­lec­tuelles, les carac­té­ris­tiques et les recherches conduites sous ces angles, des­si­nant un tableau d’une éru­di­tion sans faille des tra­di­tions d’enquête. Il en res­sort que l’intérêt d’une approche en terme de rap­ports sociaux de sexe permet d’envisager une arti­cu­la­tion avec les rap­ports de classes en lieu et place d’une simple mise en paral­lèle. Et dere­chef, il pro­pose une sub­tile démons­tra­tion à tra­vers l’évocation de tra­vaux peu connus en dehors d’un cercle étroit de spé­cia­listes.

Enfin, dans un ultime cha­pitre, convaincu du carac­tère his­to­ri­que­ment fluc­tuant des domi­na­tions, le pro­fes­seur stras­bour­geois s’engage dans une ana­lyse des trans­for­ma­tions des rap­ports de sexes en France, à tra­vers des angles aussi variés que ceux de la sco­la­ri­sa­tion, de l’espace domes­tique, de l’espace public (avec un déve­lop­pe­ment sur la ques­tion de la parité) ou encore la sphère du tra­vail. A l’issue de cette éblouis­sante syn­thèse pro­blé­ma­ti­sée, Pfefferkorn en appelle, dans une ample conclu­sion, à la néces­saire arti­cu­la­tion des rap­ports sociaux.

C’est à ce niveau qu’il réin­tro­duit quelques illus­tra­tions à partir des notions de géné­ra­tion ou d’ethnie, ouvrant de nou­velles pistes, sur la socio­lo­gie de la famille notam­ment, ce qui lui permet, en guise de bou­quet final d’un feu d’artifice nourri, d’avancer des élé­ments d’une cri­tique du struc­tu­ra­lisme incarné par les tra­vaux de Françoise Héritier.

On en convien­dra, à l’issue de ce compte rendu qui ne fait qu’esquisser la pro­fon­deur des connais­sances ency­clo­pé­diques pré­sen­tées au fil du propos, le lec­ture du livre de Pfefferkorn se révèle indis­pen­sable. Une solide biblio­gra­phie conclut l’ouvrage. On lui adres­sera néan­moins deux cri­tiques. La pre­mière est vénielle. Elle concerne un aspect somme toute secon­daire du propos. Il s’agit de l’utilisation du terne de race, même uti­lisé par­fois avec des guille­mets, pour s’intéresser aux rap­ports sociaux entre cultures dif­fé­rentes. Certes, Pfefferkorn fait éga­le­ment usage du terme d’ethnie, mais au final, sans véri­ta­ble­ment argu­men­ter, il se rabat sur la notion, hau­te­ment contes­table de race.

La seconde cri­tique porte, elle, sur le cœur de la construc­tion. Pfefferkorn ne cesse de pro­cla­mer la néces­sité d’une socio­lo­gie arti­cu­lant les dif­fé­rentes dimen­sions des rap­ports sociaux afin de cerner au mieux la réa­lité sociale. Si le lec­teur ne peut qu’être convaincu par cet appel à la com­plexité et au carac­tère dia­lec­tique du réel, il eût aimé pou­voir se nour­rir aussi de l’évocation sys­té­ma­ti­sée de cette pos­ture épis­té­mo­lo­gique à tra­vers l’évocation de tra­vaux empi­riques. Or, limite sans doute incon­tour­nable, à ce stade, des avan­cées en termes de dyna­miques de recherche, le moins que l’on puisse dire est que de la pro­cla­ma­tion de la néces­sité à la mise en œuvre effec­tive d’un tel pro­gramme il y a un pas. L’argumentation avan­cée tout au long de l’ouvrage aurait gagné en force de convic­tion s’il avait réussi à réel­le­ment asseoir son propos sur de telles illus­tra­tions.

C’est pré­ci­sé­ment parce qu’il y met en œuvre cette néces­saire arti­cu­la­tion entre l’approche en termes de classes et de genre que nous avons choisi de pré­sen­ter des extraits de la conclu­sion (cf.. ci contre). Mais comme l’indique lui-même l’auteur en guise de mot de la fin, « l’avenir est tou­jours ouvert ». On attend donc avec impa­tience les pro­chains tra­vaux conduits sous cet angle.

Georges Ubbiali

Autour de : Inégalités et rap­ports sociaux. Rapports de classes, rap­ports de sexes, Roland Pfefferkorn, Paris, La Dispute, 2007, 412 pages.

Notes
[1] Bihr Alain, Pfefferkorn Roland, Hommes-Femmes, quelle éga­lité, Paris, Atelier, 2002, pre­mière édi­tion 1996. [2] Trat Josette, Lamoureux Diane, Pfefferkorn Roland, eds., L’autonomie des femmes en ques­tion, Paris, Harmattan, 2006. [3] Marx l’intempestif. Grandeurs et misère d’une aven­ture cri­tique (XIXe-XXe siècles), Paris, Fayard, 1995. [4] diamat : dia­lec­tique maté­ria­liste. [5] Michel Verret est un socio­logue qui a ensei­gné à Nantes, créant un labo­ra­toire le Lersco, consa­cré aux études sur la classe ouvrière. Il a écrit plu­sieurs ouvrages sur ce thème Notamment la tri­lo­gie, Le tra­vail ouvrier, La culture ouvrière, L’espace ouvrier). Membre du PCF durant de nom­breuses années, il a fina­le­ment rompu avec ce Parti. [6] Lire en par­ti­cu­lier la syn­thèse Sociologie de la bour­geoi­sie, coll. Repère, La décou­verte et le récent Les ghet­tos du gotha, Seuil, 2007. [7] Sociologue alle­mand figu­rant parmi les clas­siques de la dis­ci­pline. Pour une approche, Watier Patrick, Georg Simmel, socio­logue, Belval, Circé, 2003.

* Paru dans Critique com­mu­niste n° 185 (décembre 2007) .

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