Marxisme et écologie

Mis en ligne le 14 février 2008

L’origine et la nature des menaces pesant sur la repro­duc­tion de la vie de classes et de pays donnés : quelques outils ana­ly­tiques et fils conduc­teurs mar­xistes.

Par François Chesnais[1] et Claude Serfati[2]

1. Introduction

Deux idées com­mandent ces notes [3] . La pre­mière, c’est que nous (ici la civi­li­sa­tion humaine) sommes entrés, depuis au moins deux décen­nies déjà, dans une phase de l’histoire du capi­ta­lisme où les consé­quences envi­ron­ne­men­tales de ten­dances pré­sentes dès l’origine dans le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme, sont en train de se maté­ria­li­ser sous des formes extrê­me­ment graves et à un rythme qui s’accélère [4] . Le point a été atteint où la dégra­da­tion des condi­tions phy­siques de la repro­duc­tion de la vie en société menace à court terme (entre une et trois géné­ra­tions), non seule­ment les condi­tions de vie, mais l’existence même de cer­taines classes, de cer­taines com­mu­nau­tés, voire de cer­tains pays. Comme ceux-ci sont situés le plus sou­vent, soit dans ce qu’on nomme aujourd’hui « le Sud», soit dans l’ancien « Est», la menace demeure loin­taine et donc abs­traite dans les pays du centre du sys­tème capi­ta­liste mon­dial. Les groupes indus­triels et les gou­ver­ne­ments des pays de l’OCDE tirent lar­ge­ment parti de ce fait pour dif­fu­ser l’idée que la dégra­da­tion des condi­tions phy­siques de la vie sociale ferait partie des maux « natu­rels » que cer­tains peuples seraient appe­lés à subir. Ce serait pour eux un « mal­heur » de plus. Les dégra­da­tions envi­ron­ne­men­tales pla­né­taires exi­ge­raient donc des pays avan­cés tout au plus des chan­ge­ments mar­gi­naux dans leurs choix tech­no­lo­giques et leur mode de vie quo­ti­dienne. Le seul « modèle de déve­lop­pe­ment » pro­posé aux pays « retar­da­taires » conti­nue­rait à être celui pro­jeté par les médias à partir des centres du capi­ta­lisme mon­dial et à devoir se fonder sur les mar­chan­dises et les formes de vie sociale pro­duites par les grands groupes indus­triels et finan­ciers.

Pour com­prendre les rela­tions du capi­ta­lisme avec ses condi­tions de pro­duc­tion « exté­rieures», il faut reve­nir sur ses ori­gines et sur ses fon­de­ments sociaux. Le temps de ges­ta­tion très long des pleins effets de méca­nismes pré­sents dans le capi­ta­lisme dès ses ori­gines a été et reste plus que jamais un puis­sant fac­teur d’inertie sociale dans les pays capi­ta­listes avan­cés. La guerre menée par le capi­tal pour arra­cher la pay­san­ne­rie à la terre et pour sou­mettre l’activité agri­cole entiè­re­ment et exclu­si­ve­ment au profit, dont nous vivons de nou­veaux épi­sodes aujourd’hui, est une guerre fon­da­trice du nou­veau mode de pro­duc­tion et des formes de domi­na­tion sociales qui lui sont propres. Les deux méca­nismes de pré­da­tion capi­ta­listes com­plé­men­taires, dont on peut ana­ly­ser le jeu et les effets aujourd’hui, l’un fondé sur la pro­priété privée de la terre et des res­sources du sous-sol per­met­tant l’appropriation de rentes et l’autre sur la décla­ra­tion que les autres élé­ments natu­rels trop abon­dants pour être faci­le­ment soumis au départ à un méca­nisme d’appropriation ou d’exploitation privée ‘ l’eau et l’air et par exten­sion la bio­sphère’ seraient inépui­sables et donc gra­tuits, remontent à la pre­mière phase d’expansion du capi­ta­lisme. Il en va de même pour les méca­nismes bien précis de sélec­tion sociale des tech­niques que le capi­ta­lisme a créés et dont la civi­li­sa­tion de l’automobile et les OGM sont l’expression contem­po­raine.

Tous ces méca­nismes et les ten­dances qu’ils sus­ci­taient étaient ins­crits dans les fon­de­ments mêmes du mode de pro­duc­tion, tout comme dans les modes de domi­na­tion de classe, natio­nales et inter­na­tio­nales (impé­ria­listes). Le fait que leur temps de ges­ta­tion a été très long, a permis soit de les igno­rer à peu près tota­le­ment, soit de tra­vailler théo­ri­que­ment et poli­ti­que­ment dans l’idée que de telles ten­dances seraient arrê­tées et leurs consé­quences rec­ti­fiées, répa­rées après la révo­lu­tion, dans le cadre du socia­lisme.

Au cours des trois décen­nies de très forte crois­sance de l’après-guerre,il y a eu une accé­lé­ra­tion consi­dé­rable du jeu de méca­nismes cumu­la­tifs des­truc­teurs des équi­libres éco­lo­giques sous l’effet des formes de pro­duc­tion et de consom­ma­tion du « for­disme», comme de celles de l’économie « pla­ni­fiée » sta­li­nienne. Mais puisque ces méca­nismes étaient asso­ciés à une élé­va­tion impor­tante du niveau de vie, quoique pour l’essentiel dans les pays déve­lop­pés, des réflexes de cécité col­lec­tive ont pré­valu. Gouvernements, entre­prises et partis et syn­di­cats ouvriers se sont enten­dus taci­te­ment pour faire silence sur les ques­tions éco­lo­giques. Aujourd’hui, la gra­vité de la situa­tion est connue. Les tra­vaux de la com­mis­sion scien­ti­fique créée par les Nations Unies ont établi que cer­tains domaines, tels que les res­sources non renou­ve­lables et sans doute la bio­di­ver­sité, les dégra­da­tions ont atteint des seuils d’irréversibilité, ou en tout cas en sont proches. Les gou­ver­ne­ments des pays capi­ta­listes déve­lop­pés et les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales ne s’engagent pas moins dans la voie d’une aggra­va­tion de la situa­tion par l’élargissement de « droits à pol­luer » qui sys­té­ma­tisent le carac­tère intan­gible de la pro­priété privée ainsi que le droit du capi­tal au pillage de la nature. Du côté de ceux dési­gnés aujourd’hui sous le terme « anti-mon­dia­liste», oncons­tate simul­ta­né­ment une conscience assez forte de l’existence d’un lien entre ces dégra­da­tions et la libé­ra­li­sa­tion et la déré­gle­men­ta­tion qui mettent le pou­voir éco­no­mique effec­tif entre les mains des « mar­chés», mais une forte réti­cence à mettre en cause le capi­ta­lisme ainsi que les formes domi­nantes de la pro­priété des moyens de pro­duc­tion, de com­mu­ni­ca­tion et d’échange. Notre espoir est que les tra­vaux de cette sec­tion du Congrès contri­bue­ront à donner à des ques­tions qui touchent aux condi­tions phy­siques de la repro­duc­tion de la vie en société (dans l’immédiat celle de socié­tés déter­mi­nées), le statut de ques­tions théo­riques et poli­tiques de pre­mier plan et à lancer un tra­vail plus col­lec­tif.

La seconde idée qui sera explo­rée dans ce texte, est que pareille situa­tion consti­tue une crise pour l’humanité, une crise de la civi­li­sa­tion humaine, mais qu’en ce qui concerne le capi­ta­lisme les choses ne peuvent pas être décli­nées ainsi. La ou les crises éco­lo­giques, crises pla­né­taires mais aux effets inégaux, sont les pro­duits du capi­ta­lisme, mais ils ne sont pas des fac­teurs cen­traux de crise pour le capi­ta­lisme. La crise éco­lo­giste a ses ori­gines dans les fon­de­ments et les prin­cipes de fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme, dou­blés des consé­quences de l’organisation poli­tique et éco­no­mique des Etats bureau­cra­tiques, Chine com­prise. Aujourd’hui elle se déve­loppe de façon accé­lé­rée sous l’effet de la recherche par le capi­tal de « solu­tions » à ses contra­dic­tions pro­fondes (taux et masse de la plus-value, taux de profit, sur­ac­cu­mu­la­tion endé­mique, etc.) dans une fuite en avant débri­dée rendue pos­sible par la libé­ra­li­sa­tion, la déré­gle­men­ta­tion et la mon­dia­li­sa­tion. Prise sous cet angle, la crise éco­lo­giste est donc une « crise capi­ta­liste ». Mais elle voit la pleine réaf­fir­ma­tion de la volonté et de la capa­cité récur­rente du capi­tal à repor­ter sur son milieu « externe», géo­po­li­tique et main­te­nant envi­ron­ne­men­tal (la bio­sphère) les consé­quences de contra­dic­tions qui sont exclu­si­ve­ment les siennes, au sens où elles sur­gissent des rap­ports de pro­duc­tion et de pro­priété qui le fondent. De ce point de vue, en affir­mant l’intangibilité du niveau de vie, mais aussi du mode d’existence maté­rielle des Américains, Georges Bush exprime tout haut une posi­tion par­ta­gée par les prin­ci­paux groupes indus­triels et finan­ciers mon­diaux (et pas seule­ment amé­ri­cains), comme par de nom­breux gou­ver­ne­ments qui ne sont pas fâchés qu’il ait pris sur lui de tor­piller l’accord ad minima de Kyoto. La situa­tion qui est réser­vée aux « pays du Sud » témoigne de la péren­nité des rap­ports de domi­na­tion impé­ria­liste, mais dans un contexte où les popu­la­tions de ces pays peuvent être lais­sées sous le contrôle des « lois natu­relles » pro­po­sées par Malthus à l’aube du dix-neu­vième siècle.

On aura com­pris que nous (ici les auteurs de cette note) ne par­ta­geons pas l’idée que par le biais de la des­truc­tion ou du grave endom­ma­ge­ment de l’environnement natu­rel, le capi­tal met­trait en danger, et même détrui­rait, ses condi­tions de repro­duc­tion et de fonc­tion­ne­ment comme capi­tal. Nous n’adhérons pas à la thèse de la « seconde contra­dic­tion ». [5] C’est au coeur des méca­nismes de créa­tion et d’appropriation de la plus value que gisent les contra­dic­tions qui font que « la véri­table bar­rière de la pro­duc­tion capi­ta­liste, c’est le capi­tal lui-même ». [6] Dans la sphère de l’environnement natu­rel, le capi­tal repré­sente une bar­rière, ou plus exac­te­ment une menace pres­sante pour l’humanité ‘et dans l’immédiat pour cer­taines par­ties pré­cises de celle-ci ‘ mais non pour le capi­tal lui-même. Sur le plan éco­no­mique, le capi­tal trans­forme les pol­lu­tions indus­trielles, ainsi que la raré­fac­tion et/​ou la dégra­da­tion de res­sources comme l’eau, voire de l’air, en « mar­chés», c’est-à-dire en champs d’accumulation nou­veaux. Dans des domaines comme celui des retom­bées du décryp­tage du génome ou celui des OGM, on voit des stra­té­gies de domi­na­tion éco­no­mique et poli­tique sans pré­cé­dent dans leur forme et leur visée [7] , dou­blées de ‘paris’ tech­no­lo­giques aveugles d’une irres­pon­sa­bi­lité sociale totale, dont le moteur est la satis­fac­tion des action­naires. Sur le plan poli­tique, il est plei­ne­ment capable de repor­ter le poids des dégra­da­tions sur les pays et les classes les plus faibles et au besoin, en der­nier recours, de diri­ger toute la puis­sance mili­taire des impé­ria­lismes domi­nants vers des taches de « main­tien de l’ordre » par­tout dans le monde où les dégra­da­tions des condi­tions d’existence de peuples sous l’effet des des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales pour­raient pro­vo­quer des sou­lè­ve­ments.

Ce qui est en cause au plan théo­rique, notam­ment, est le contenu qu’il faut donner à la notion de « mode de pro­duc­tion ». Nous pen­sons que pour Marx, le terme désigne un mode de domi­na­tion sociale, autant qu’une forme d’organisation de la pro­duc­tion maté­rielle. Il nous paraît éga­le­ment pro­fon­dé­ment erroné de réduire la repro­duc­tion du capi­tal à ses seules dimen­sions éco­no­miques. Nous avons affaire à un pro­ces­sus de repro­duc­tion d’une domi­na­tion sociale mon­dia­li­sée. Au niveau atteint par la pola­ri­sa­tion de la richesse, cette domi­na­tion est celle, à l’échelle glo­bale, d’une petite, voire d’une toute petite frac­tion de l’humanité, frac­tion elle-même concen­trée majo­ri­tai­re­ment dans les pays capi­ta­listes avan­cés. La domi­na­tion repose sur des bases où « l’économique » et le « poli­tique » sont inex­tri­ca­ble­ment mêlés. Il est impos­sible de dis­so­cier les des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales et éco­lo­giques des agres­sions por­tées contre les condi­tions de vie des pro­lé­taires urbains et ruraux et de leurs familles, notam­ment ceux des pays dits du Sud, sous domi­na­tion impé­ria­liste. Il est tout aussi impos­sible de ce fait de dis­so­cier les formes éco­no­miques de la domi­na­tion et de la vio­lence de leurs formes poli­tiques et mili­taires [8] . Pris ensemble, les des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales et éco­lo­giques et les agres­sions por­tées contre les condi­tions de vie des pro­lé­taires sont le résul­tat des effets cumu­lés de méca­nismes sécré­tés par le fonc­tion­ne­ment du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste depuis des décen­nies et de la domi­na­tion renou­ve­lée contem­po­raine du capi­tal finan­cier d’essence ren­tière. Sa domi­na­tion est ados­sée aux poli­tiques néo­li­bé­rales qui en ampli­fient les effets dévas­ta­teurs. Ce sont aujourd’hui les condi­tions de la repro­duc­tion de l’humanité qui sont mises en péril dans leurs dimen­sions à la fois pro­pre­ment humaines et éco­lo­giques. Pour reve­nir de nou­veau à la thèse de la « seconde contra­dic­tion», le capi­tal entend faire de la « répa­ra­tion » des dégra­da­tions éco­lo­giques un marché. Celles-ci ne vont pas affec­ter sa repro­duc­tion comme capi­tal. Enfin les gou­ver­ne­ments des pays riches veille­ront à ce que les consé­quences de la « crise éco­lo­gique » affectent le moins et le plus tard pos­sible les condi­tions de repro­duc­tion du mode de vie des pro­prié­taires du capi­tal, de leurs dépen­dants et des couches sociales qui font cause com­mune avec eux.

Avant d’approfondir un peu l’énoncé de ces deux idées qui com­mandent notre réflexion, nous vou­lons dire quelques mots sur des points de nature préa­lable. Il s’agit d’une obli­ga­tion qui nous est propre, au moment où nous abor­dons pour la pre­mière fois un ter­rain où ‘uvrent beau­coup de spé­cia­listes, mais que les théo­ri­ciens du capi­ta­lisme ont peu exploré.

Le retard est celui que nous (les auteurs de ce texte) recon­nais­sons per­son­nel­le­ment. Mais il est aussi, nous semble-t-il, celui plus géné­ra­le­ment de la très grande majo­rité de ceux qui se réclament du mar­xisme. L’analyse et la dis­cus­sion des ques­tions rela­tives à l’environnement et aux menaces éco­lo­giques de plus en plus pres­santes qui pèsent sur les condi­tions phy­siques et sociales de la repro­duc­tion dans des par­ties déter­mi­nées du globe, se sont faites, nous semble-t-il, et conti­nuent pour l’instant de l’être, très lar­ge­ment en dehors d’une réfé­rence forte à une pro­blé­ma­tique mar­xienne et/​ou mar­xiste [9] . Elles se sont faites, sauf excep­tion, sans que ne soient éta­blis de liens forts avec les res­sorts de l’accumulation capi­ta­liste, laquelle s’effectue aujourd’hui sous l’égide d’une confi­gu­ra­tion nou­velle du capi­tal finan­cier. Elles se sont faites sans qu’il n’y ait d’énoncé clair du fait que les rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­listes sont simul­ta­né­ment des rap­ports de domi­na­tion, dont la repro­duc­tion et l’extension s’opèrent dans le cadre de rap­ports impé­ria­listes renouvelés.Elles se sont faites en dehors de l’analyse cri­tique des rap­ports sociaux fondés sur la pro­priété privée et de la démons­tra­tion de leurs impli­ca­tions quo­ti­diennes.

La res­pon­sa­bi­lité de ces carences et de ces retards incombe aux mar­xistes autant, et en ce qui nous concerne, plus qu’aux éco­lo­gistes. Il est évi­dem­ment indé­niable que dans leur grande majo­rité, les éco­lo­gistes ont cru pou­voir, ou ont même déli­bé­ré­ment voulu éviter de fonder leurs pro­po­si­tions sur une cri­tique du capi­ta­lisme de type mar­xien ou mar­xiste. Ils ont atté­nué, sinon gommé l’importance des rap­ports entre le « pro­duc­ti­visme » et la logique du profit, de même qu’ils ont fait silence sur le rôle de la pro­priété privée dans la crise éco­lo­gique. Cela contri­bue for­te­ment à expli­quer que leur combat ait été voué à l’échec, ou pire, à la récu­pé­ra­tion par le sys­tème. L’absence d’une pos­ture anti­ca­pi­ta­liste a conduit la plu­part des partis Verts euro­péens à deve­nir des simples par­te­naires « éco-refor­mistes » de la ges­tion social-libé­rale du capi­ta­lisme par les gou­ver­ne­ments diri­gés par des partis sociaux-démo­crates ou sta­li­niens repen­tis. Mais la montée de la pensée éco­lo­giste et des for­ma­tions poli­tiques qui l’ont portée, n’aurait pas été pos­sible sans le ter­rible vide théo­rique et poli­tique qui s’est formé du côté des mar­xistes et qui a duré au moins jusqu’au début des années quatre-vingt-dix [10] .

Ce retard très impor­tant de l’analyse mar­xiste est le résul­tat conju­gué de nom­breux fac­teurs. Il plonge ses racines dans la lec­ture uni­la­té­ra­le­ment « pro­duc­ti­viste » du tra­vail de Marx et d’Engels qui a été faite pen­dant des décen­nies. Dans la concep­tion qui a pré­valu, ‘l’enveloppe’ ins­ti­tu­tion­nelle et orga­ni­sa­tion­nelle dans laquelle s’effectue le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives, y com­pris celui de la science, est recon­nue comme étant capi­ta­liste de part en part, mais sans que cela n’affecte autre­ment que de façon tout à fait super­fi­cielle l’orientation et les résul­tats de ce déve­lop­pe­ment. La science, la tech­no­lo­gie et les ‘formes de culti­ver et de fabri­quer’, autre­ment dit les formes de rela­tions avec la ‘nature’, seraient pour le socia­lisme à la fois un ‘héri­tage’ et un ‘trem­plin’. Ils consti­tue­raient d’abord un ‘héri­tage’, que le socia­lisme pour­rait accep­ter : certes, après inven­taire, mais un inven­taire quand même assez som­maire. Ils seraient ensuite un ‘trem­plin’ à partir duquel l’humanité pour­rait avan­cer sans n’avoir à opérer plus que des inflé­chis­se­ments et sans avoir à gérer d’immenses dégâts en ten­tant d’en ren­ver­ser une partie au moins des consé­quences. C’est sur ce socle que le mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel – les syn­di­cats et les partis sociaux-démo­crates aussi bien que com­mu­nistes – a pu construire les posi­tions qui en ont fait les défen­seurs de l’énergie nucléaire comme de l’industrie auto­mo­bile. Pour les PC occi­den­taux et les syn­di­cats liés à la FSM, il s’agissait aussi de défendre l’expérience, désas­treuse du point de vue éco­lo­gique comme sur tous les autres plans, du « socia­lisme réel » et de la domi­na­tion sociale de la bureau­cra­tie sta­li­nienne.

Les chan­ge­ments dans les rap­ports de force entre le capi­tal et le tra­vail nés de la ‘contre-révo­lu­tion conser­va­trice’ et de la libé­ra­li­sa­tion et déré­gle­men­ta­tion impo­sées aux classes ouvrières et aux sala­riés de tous les pays, n’ont fait qu’aggraver les choses. La ‘sau­ve­garde de l’emploi’ est deve­nue le but prio­ri­taire, sinon unique, de l’action du mou­ve­ment ouvrier, deve­nant l’un des argu­ments majeurs qui est opposé à toute pro­po­si­tion sérieuse de limi­ta­tion de l’usage de l’automobile, comme à l’application même des textes de loi bien limi­tés en matière de contrôle de cer­taines pol­lu­tions, par exemple dans les indus­tries chi­miques. La ‘défense de l’emploi’ est mobi­li­sée pour que l’agriculture pro­duc­ti­viste et pol­luante, ainsi que les très puis­sants inté­rêts agro-ali­men­taires qui lui sont liés, gra­ve­ment mis en cause par la ‘mala­die de la vache folle’, soient tou­chés de façon aussi limi­tée que pos­sible, sinon pas du tout.

En ce qui concerne le cou­rant trots­kiste dont nous sommes issus, la répé­ti­tion des posi­tions des prin­ci­paux diri­geants et théo­ri­ciens du parti bol­che­vique datant des années vingt est venue confor­ter des posi­tions lar­ge­ment conformes à celles des appa­reils de la CGT et de FO. Revenons un ins­tant sur l’influence des diri­geants bol­che­viques dans le retard théo­rique et poli­tique dont les auteurs de ce texte ont hérité. La vic­toire de la pre­mière révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne dans un pays peu indus­tria­lisé et à faible déve­lop­pe­ment des capa­ci­tés de recherche scien­ti­fique et tech­nique a très for­te­ment accen­tué l’approche fondée sur « la maî­trise des lois natu­relles » et la « domi­na­tion de la nature ». Elle explique l’éloge du tay­lo­risme par Lénine, les dis­cours sur la science et la tech­nique de Trotsky [11] et les posi­tions sur la science et la tech­nique de Boukharine, for­te­ment tein­tées de posi­ti­visme [12] .

Il faut donc reve­nir à Marx et Engels pour les relire, retra­vailler la cri­tique du capi­ta­lisme dont ils ont jeté les fon­de­ments. De même qu’il faut décli­ner aussi, de façon autre­ment plus ferme que cela n’a été fait jusqu’à pré­sent, la cri­tique ‘éco­lo­giste’ des formes maté­rielles de la civi­li­sa­tion du capi­tal finan­cier mono­po­liste.

Revenir à Marx ne veut pas dire tenter de sou­te­nir que celui-ci, tout comme Engels avec lui et après lui, n’auraient pas écrit des choses contra­dic­toires, défendu des posi­tions dont la récon­ci­lia­tion n’est pas tou­jours évi­dente. A côté de très impor­tants élé­ments cri­tiques, qui ont été long­temps presque com­plè­te­ment négli­gés par les théo­ri­ciens mar­xistes après Marx, il existe bel et bien dans leur tra­vail de nom­breux textes dont ont pu, et dont peuvent tou­jours se récla­mer, les tenants de la ‘science fac­teur de pro­grès’ en toutes cir­cons­tances, ou presque, des textes qui font le pané­gy­rique du capi­ta­lisme sur ce plan.

Ces textes à la gloire de la science, tout comme ceux qui font le pané­gy­rique de l »uvre accom­plie par le capi­ta­lisme et la bour­geoi­sie, doivent être repla­cés dans leur contexte, celui des pre­mières grandes expo­si­tions uni­ver­selles qui ont frappé tous ceux qui les ont vues. Si Marx et Engels n’y avaient pas été sen­sibles, on peut être cer­tain que ceux qui leur font un procès en posi­ti­visme et en scien­tisme, les accu­se­raient d’avoir vécu hors de leur temps, ou abso­lu­ment en marge de celui-ci ! Ces textes doivent aussi et sur­tout être situés dans la pers­pec­tive his­to­rique et les délais de la trans­for­ma­tion sociale qui sont ceux de Marx, comme de tous les théo­ri­ciens révo­lu­tion­naires au moins jusqu’à la Seconde guerre mon­diale. Dans l’esprit de Marx, le capi­ta­lisme est appelé à dis­pa­raître assez vite, car c’est assez vite qu’un sys­tème marqué par des crises qui sont autant d’appels régu­liers à l’action, aura réuni les condi­tions objec­tives et sub­jec­tives de son dépas­se­ment : les nou­veaux moyens de pro­duc­tion et de trans­port mari­time et ter­restre et les pre­miers moyens de com­mu­ni­ca­tion et une classe ouvrière concen­trée, prête à être orga­ni­sée sur le plan syn­di­cal comme sur le plan poli­tique dans une pers­pec­tive de ren­ver­se­ment du capi­ta­lisme.

Il assez bien connu que les textes sur le carac­tère pro­gres­siste du capi­ta­lisme sur le plan de la créa­tion scien­ti­fique et tech­no­lo­gique sont constam­ment qua­li­fiés sous l’angle de leurs consé­quences très néga­tives pour les tra­vailleurs [13] . Ce qui a été dit moins sou­vent, c’est que cer­tains de ces textes [14] , le sont éga­le­ment sous l’angle de leurs consé­quences néfastes pour la ‘terre’, terme qu’il faut consi­dé­rer comme un rac­courci ser­vant à dési­gner de façon beau­coup plus large les condi­tions natu­relles, phy­siques de la pro­duc­tion et de la repro­duc­tion.

L’un des pas­sages où Marx est le plus expli­cite par rap­port aux consé­quences ‘éco­lo­giques’ du capi­ta­lisme est celui qui clôt la longue qua­trième sec­tion du livre I du Capital sur la pro­duc­tion de la plus value rela­tive. Il y traite de l’exploitation du tra­vail dans le sec­teur agri­cole, dans le cadre de déve­lop­pe­ments plus large sur les rap­ports entre l’agriculture et la grande indus­trie. Une lec­ture tant soit peu atten­tive de ces déve­lop­pe­ments indique à quel point, pour Marx, l’idée de pro­grès est subor­don­née à celle de révo­lu­tion : ‘Avec la pré­pon­dé­rance tou­jours crois­sante de la popu­la­tion des villes qu’elle agglo­mère dans de grands centres, la pro­duc­tion capi­ta­liste, d’une part accu­mule la force motrice de l’histoire ; d’autre part, elle détruit non seule­ment la santé phy­sique des ouvriers urbains et la vie intel­lec­tuelle des tra­vailleurs rus­tiques, mais elle trouble encore la cir­cu­la­tion maté­rielle entre l’homme et la terre (etc)’ [15] . Aujourd’hui comme hier, dans des condi­tions his­to­riques dif­fé­rentes, l’enjeu est là : dans la capa­cité d’auto-organisation [16] de cette popu­la­tion, majo­ri­tai­re­ment urbaine, de ven­deurs de leur force de tra­vail (de sala­riés et de chô­meurs qui sont des « pro­lé­taires » même s’ils ne sont plus majo­ri­tai­re­ment ouvriers) jusqu’à être capables de jouer ce rôle de ‘force motrice de l’histoire’, c’est-à-dire de sujet poli­tique décidé à en finir avec le capi­ta­lisme.

En l’absence ou dans une situa­tion de para­ly­sie de ce sujet poli­tique, ce qui l’emporte est la conso­li­da­tion et l’accentuation d’un pro­ces­sus où ‘chaque pro­grès de l’agriculture capi­ta­liste est un pro­grès non seule­ment dans l’art d’exploiter le tra­vailler, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque pro­grès de l’art d’accroître la fer­ti­lité pour un temps, un pro­grès dans la ruine de ses sources durables de fer­ti­lité. Plus un pays, les Etats-Unis par exemple, se déve­loppe sur la base de la grande indus­trie, plus ce procès de des­truc­tion s’accomplit rapi­de­ment’. Et Marx de ter­mi­ner par cette phrase dont il a été fina­le­ment fait un emploi théo­rique, assez ou même très limité : ‘La pro­duc­tion capi­ta­liste ne déve­loppe donc la tech­nique (‘) qu’en épui­sant les deux sources d’où jaillissent toute richesse, la terre et le tra­vailleur’ [17] .

Puisque les révo­lu­tions du 20° siècle ont été défaites — de l’intérieur autant et même plus que de l’extérieur — et qu’il n’y a pas eu de pas­sage du capi­ta­lisme vers une forme d’organisation sociale où il y aurait une maî­trise par l’humanité des condi­tions maté­rielles de sa repro­duc­tion, y com­pris, ou plus exac­te­ment d’abord et sur­tout, de son envi­ron­ne­ment natu­rel pla­né­taire, la bio­sphère com­prise, c’est dans le cadre de l’hypothèse pes­si­miste que l’on est contraint de se situer. Marx pen­sait très cer­tai­ne­ment pou­voir l’indiquer sim­ple­ment « pour mémoire » pour ainsi dire et les bol­che­viques pou­vaient encore penser quelques décen­nies plus tard emprun­ter au capi­ta­lisme ses tech­no­lo­gies comme trem­plin vers une situa­tion où ils libé­re­raient la science et la tech­nique de son enve­loppe capi­ta­liste, mais nous sommes obli­gés de pro­cé­der bien dif­fé­rem­ment.

Nous sommes contraints de tenter de nous dépê­trer de l’économicisme ambiant. Rien ne serait plus urgent que de modi­fier le ter­rain et les termes actuels du dia­logue des mar­xistes avec les cou­rants de pensée domi­nants, même « hété­ro­doxes», afin de se réap­pro­prier une cri­tique aussi radi­cale que pos­sible du capi­ta­lisme ainsi que de la domi­na­tion bour­geoise. Etre fidèle à Marx aujourd’hui, c’est le relire pour recher­cher avec lui (et pas juste chez lui), tous les traits pré­da­teurs et para­si­taires, de même que toutes les ten­dances à la trans­for­ma­tion des forces ini­tia­le­ment ou poten­tiel­le­ment pro­duc­tives en forces des­truc­tives, ins­crites dans les fon­de­ments du capi­ta­lisme dès le départ, mais dont le temps de ges­ta­tion et de matu­ra­tion a été très long. Il y a tou­jours eu chez Marx une inci­ta­tion à la cri­tique la plus radi­cale pos­sible, au « catas­tro­phisme » ainsi que cer­tains se plaisent à le dire. Aujourd’hui il est devenu néces­saire, nous semble-t-il, de lais­ser libre cours à cette cri­tique radi­cale, « pes­si­miste ».

Il faut donc « prendre le la » sur des remarques du type de celle qu’on trouve dans l’Idéologie Allemande, quand Marx observe que « dans le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives, il arrive un stade où naissent des forces pro­duc­tives et des moyens de cir­cu­la­tion qui ne peuvent plus être que néfastes dans le cadre des rap­ports exis­tants ; elles ne sont plus des forces pro­duc­tives, mais des forces des­truc­trices (le machi­nisme et l’argent)». [18] Dans l’Idéologie Allemande, Marx ne pousse pas l’idée plus loin. Il n’est pas sûr non plus qu’en par­lant de ces deux méca­nismes des­truc­tifs, Marx pense à la des­truc­tion de « la nature ». Ici comme dans les écrits phi­lo­so­phiques anté­rieurs et comme dans la Capital ensuite, Marx se réfère sur­tout au sort des pro­lé­taires et de leurs familles, ainsi qu’à celui des couches non-pro­lé­ta­ri­sées les plus exploi­tées. Rappelons en quels termes Marx énonce dans le livre I du Capital, la manière dont « la loi qui met l’homme social à même de pro­duire davan­tage avec moins de labeur, se tourne en milieu capi­ta­liste ‘ où ce ne sont pas les moyens de pro­duc­tion qui sont au ser­vice des tra­vailleurs, mais le tra­vailleur qui est au ser­vice des moyens de pro­duc­tion ‘ en loi contraire, c’est-à-dire que plus le tra­vail gagne en res­sources et en puis­sance, plus il y a pres­sion des tra­vailleurs sur leurs moyens d’emploi, plus la condi­tion d’existence du sala­rié, la vente de sa force de tra­vail, devient pré­caire ». [19]

Aujourd’hui, Marx énon­ce­rait une « loi » (c’est-à-dire un méca­nisme macro-social de pre­mière ampleur) com­plé­men­taire rela­tif à la des­truc­tion de l’environnement natu­rel, des res­sources natu­relles et de la bio­sphère. Le terme com­plé­men­taire est indis­pen­sable, car c’est dans le pro­ces­sus de consti­tu­tion des « pro­lé­taires » de ceux qui ne peuvent vivre que de la vente de leur force de tra­vail, et de leur domi­na­tion par le capi­tal, que gisent cer­tains des plus impor­tants méca­nismes de des­truc­tion de cet envi­ron­ne­ment.

En se pla­çant dans une pers­pec­tive de ges­ta­tion longue, cette sec­tion va donc porter sur les plus impor­tants méca­nismes éco­no­miques et sociaux qui sont à l’origine des ten­dances « cachées » ou « inaper­çues » du capi­ta­lisme à la pré­da­tion et au para­si­tisme et à la trans­for­ma­tion de forces ini­tia­le­ment ou poten­tiel­le­ment pro­duc­tives en forces des­truc­tives [20] dans le domaine de l’environnement natu­rel et de la bio­sphère. Bien qu’elles coexistent avec les ten­dances « pro­gres­sistes » sur les­quelles l’accent a sur­tout été mis par tous les com­men­ta­teurs de Marx jusqu’aux tra­vaux cités plus haut, elles carac­té­risent dès le départ les rela­tions que le capi­ta­lisme éta­blit avec les condi­tions exté­rieures de pro­duc­tion qu’il ren­contre au moment de son émer­gence et dans le cadre des­quelles il se meut. La der­nière sous-sec­tion du point 3, cher­chera à décli­ner très briè­ve­ment les consé­quences de la cen­tra­li­sa­tion et de la concen­tra­tion du capi­tal et la for­ma­tion de cer­tains des oli­go­poles les plus puis­sants autour d’activités, d’industries et de formes de vie quo­ti­diennes ayant les plus forts effets des­truc­teurs des condi­tions natu­relles de repro­duc­tion de la vie. [21]

C’est dans le monde rural et avec la péné­tra­tion des rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­listes dans l’agriculture et l’élevage qu’il faut com­men­cer. C’est là que se situe l’un des fon­de­ments les plus cru­ciaux du mode de pro­duc­tion et de domi­na­tion que nous subis­sons et que se trouve aussi l’origine de l’un des méca­nismes les plus per­ma­nents d’atteinte aux méta­bo­lismes sur les­quels la repro­duc­tion phy­sique des socié­tés humaines repose. Nous sommes en pré­sence d’une sphère où le capi­tal finan­cier conti­nue sa pour­suite simul­ta­née de profit et de formes renou­ve­lées de domi­na­tion sociale, en pre­nant appui sur un pro­ces­sus qui remonte au début du capi­ta­lisme, mais que nous connais­sons sous deux formes à la fois com­plé­men­taires et suc­ces­sives.

L’expropriation des pro­duc­teurs pay­sans directs et la sou­mis­sion de la pro­duc­tion agri­cole et ani­male au marché et au profit sont des méca­nismes qui datent de la for­ma­tion du capi­ta­lisme en Angleterre [22] . On sait le rôle fon­da­men­tal que joua ici l’expropriation des agri­cul­teurs anglais du 16° au 18° siècle, notam­ment au moyen du mou­ve­ment clô­ture privée des ter­rains com­mu­naux dit des enclo­sures, décrit par Thomas More comme un méca­nisme social au terme duquel les trou­peaux « mangent les hommes » (« sheep devou­ring men »). Marx a placé le pro­ces­sus d’expropriation de la pay­san­ne­rie au c’ur des méca­nismes de l’accumulation pri­mi­tive. Mais ce pro­ces­sus n’a jamais cessé et il se pour­suit à ce jour. Il n’est pas impu­table aux seules poli­tiques du FMI, aussi néces­saire soit-il de les incri­mi­ner. C’est au c’ur des rap­ports de pro­duc­tion et de domi­na­tion qu’il se situe.

Depuis les pre­mières colo­ni­sa­tions, l’histoire éco­no­mique et sociale des pays du « Sud » subor­don­nés à l’impérialisme est celle, pour ce qui nous concerne ici, de vagues suc­ces­sives d’expropriation des pay­sans au profit de formes concen­trées d’exploitation de la terre (défo­res­ta­tions, plan­ta­tions, éle­vage exten­sif, etc.) pour l’exportation vers les pays capi­ta­listes cen­traux. Lorsqu’on exa­mine la situa­tion des plus grands expor­ta­teurs de matières de base non-minières ‘ le Brésil, l’Indonésie ou les pays du Sud de l’Asie ‘ on est face à un pro­ces­sus où les des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales et éco­lo­giques de plus en plus irré­ver­sibles vont de pair avec les agres­sions inces­santes por­tées contre les condi­tions de vie des pro­duc­teurs et leurs familles, de sorte qu’il est impos­sible de dis­so­cier la ques­tion sociale de la ques­tion éco­lo­gique. Les béné­fi­ciaires ont tou­jours été les mêmes : les grands groupes de négoce puis de pro­duc­tion agro-ali­men­taire alliés dans des confi­gu­ra­tions mul­tiples et chan­geantes aux classes domi­nantes locales, oli­garques ren­tières ou capi­ta­listes. Les attaques du capi­tal contre la pro­duc­tion directe a fomenté en per­ma­nence la lutte des classes dans les cam­pagnes, d’abord dans les pays capi­ta­listes les plus anciens et au 20°siècle dans la pays du « Sud ». Aujourd’hui la nou­veauté consiste dans une prise de conscience de l’interconnexion entre les des­truc­tions éco­lo­giques et les agres­sions contre les condi­tions d’existence de pro­duc­teurs, qui est l’un des traits, en Amérique latine comme en Asie, des nou­veaux mou­ve­ments pay­sans.

L’intérêt théo­rique de l’agriculture et sa très grande impor­tance sociale sont d’illustrer les enjeux de la ques­tion de la maî­trise par les pro­duc­teurs directs de leurs condi­tions de pro­duc­tion. Dans l’agriculture la sépa­ra­tion ou la perte de maî­trise s’est pro­duite deux fois. Dans le cas des pays à implan­ta­tion capi­ta­liste ancienne, ces deux expro­pria­tions suc­ces­sives ont eu lieu à des siècles d’intervalle. La pre­mière fois la sépa­ra­tion des pro­duc­teurs directs de leurs condi­tions de pro­duc­tion s’est confon­due avec le mou­ve­ment d’expropriation mas­sive de la pay­san­ne­rie. Dans beau­coup de pas­sages du Capital ou des Grundrisse, Marx, tout en expli­ci­tant les condi­tions et les effets humains, la consi­dère comme inévi­table et même néces­saire. Le pas­sage à une agri­cul­ture moderne pre­nant appui sur l’agronomie des « gent­le­men far­mers » du 18° et du 19° siècles et sachant recy­cler ses déchets selon les pré­ceptes de la nou­velle chimie du sol, lui paraît un point de pas­sage incon­tour­nable. Et cela, même s’il prend conscience très vite que la sou­mis­sion de l’agriculture aux rythmes de crois­sance com­man­dés par l’industrialisation rapide devait bou­le­ver­ser les méta­bo­lismes natu­rels et com­men­cer le mou­ve­ment de fuite en avant où « chaque pro­grès de l’art d’accroître la fer­ti­lité pour un temps, (est) un pro­grès dans la ruine de ses sources durables de fer­ti­lité ».

En Angleterre d’abord, puis avec des temps de retard divers dans presque tous les pays, le pre­mier mou­ve­ment d’expropriation est suivie d’une phase plus ou moins longue, où paraît se recons­ti­tuer une forme nou­velle de maî­trise par les pro­duc­teurs directs de leurs condi­tions de pro­duc­tion capi­ta­listes (seuls les Etats-Unis font ici, comme dans tant de domaines, excep­tion les pre­miers et beau­coup plus tôt). Cette maî­trise par­tiel­le­ment retrou­vée, sans doute lar­ge­ment en appa­rence et tout à fait momen­ta­née, se fait dans le cadre d’exploitations capi­ta­listes de dimen­sion moyenne ou d’exploitations pay­sannes dont les pro­prié­taires ont béné­fi­cié d’une for­ma­tion agro­no­mique et où peut se pra­ti­quer une agri­cul­ture se rap­pro­chant au moins un peu du type de celle décrite idéa­le­ment par Berlan, « des inno­va­tions résul­tant d’une intel­li­gence col­lec­tive, asso­ciant savoir faire scien­ti­fique et savoir faire paysan pour se prêter ensuite au par­tage et sachant convaincre la nature de tra­vailler ami­ca­le­ment pour nous » [23] .

Cette maî­trise retrou­vée est rendue pas­sa­gère par le rythme de l’industrialisation et de l’urbanisation et sur­tout par la néces­sité abso­lue, du point de vue de l’accumulation du capi­tal, que les mar­chan­dises entrant de façon cen­trale dans le coût de repro­duc­tion de la force de tra­vail soient aussi bon marché que pos­sible. L’augmentation coûte que coûte de la pro­duc­ti­vité agri­cole a deux effets : elle débouche sur ce qui est nommé et cri­ti­quée aujourd’hui très hypo­cri­te­ment comme le « pro­duc­ti­visme à tous crins»et « l’agriculture pol­luante ». On fait mine « d’oublier » qu’ils sont le résul­tat de poli­tiques déli­bé­rées, for­te­ment sub­ven­tion­nées, qui ont aussi pour effet de livrer l’agriculture à la très grande indus­trie agro-chi­mique, lieu de déve­lop­pe­ment aujourd’hui des bio­tech­no­lo­gies. Pas à pas, le culti­va­teur subit depuis trente ans en Europe (et bien avant aux Etats-Unis) une nou­velle phase d’expropriation. Son point d’achèvement est la mise en place de l’immense dis­po­si­tif tech­no­lo­gique et ins­ti­tu­tion­nel des­tiné à en finir avec ce qui a tou­jours semblé un pro­ces­sus immuable, et à inter­dire aux agri­cul­teurs de semer une partie du grain qu’ils récoltent, tant par la loi inter­na­tio­nale (celle de la pro­tec­tion par l’OMC de la bre­vé­ta­bi­lité du vivant) que par une tech­nique de trans­ge­nèse ‘ bap­tisé par Monsanto du nom expli­cite et main­te­nant célèbre de Terminator — qui permet de pro­duire un grain (et bien­tôt d’autres semences) sté­rile qui ne peut pas se replan­ter. A moins de la plus forte résis­tance sociale et poli­tique, le capi­ta­lisme sera par­venu au terme de son pro­ces­sus d’expropriation des pro­duc­teurs et de domi­na­tion du vivant. Il sera passé de l’expropriation des pay­sans jusqu’à l’expropriation du droit géné­ral des êtres humains de repro­duire et bien­tôt de se repro­duire, sans uti­li­ser les tech­niques bre­ve­tées, sans payer son dû à l’industriel, et der­rière lui à ses action­naires et aux mar­chés bour­siers [24].

2. Ressources naturelles et rente

La clef de la posi­tion du capi­tal sur les res­sources natu­relles a été for­mu­lée par Jean-Baptiste Say lorsqu’il dit que les richesses natu­relles quine peuvent être « ni mul­ti­pliées, ni épui­sées ne sont pas l’objet de la science éco­no­mique ». [25] Par là il signi­fie que le capi­tal ne s’intéresse à une res­source natu­relle que dans deux cas. Le pre­mier est lorsqu’elle peut être « mul­ti­pliée», c’est-à-dire pro­duite avec profit dans le cadre de la valo­ri­sa­tion du capi­tal, soit en étant sou­mise à un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion ou de pres­ta­tion de ser­vice, soit offerte sur le marché sous forme de sub­sti­tut indus­triel (qui sera imposé au besoin contre le vrai pro­duit natu­rel moyen­nant des stra­té­gies simi­laires à celles employés par les groupes de l’agro-chimie pour les hybrides et les OGM). Le second cas est celui de la res­source natu­relle, ini­tia­le­ment consi­dé­rée comme inépui­sable, dont la raré­fac­tion pro­gres­sive, sinon les pers­pec­tives d’épuisement, en font une res­source qui peut ouvrir des droits à rente à ceux qui en contrôlent l’accès.

Il faut donner à la théo­rie de la rente le plus grand déve­lop­pe­ment pos­sible et pous­ser l’analyse de la place faite dans le capi­ta­lisme aux ren­tiers de toutes caté­go­ries. La pro­priété privée du sol et des res­sources natu­relles agri­coles et minières qui lui sont liées, donc la pos­si­bi­lité qui s’ouvre de per­ce­voir un type de revenu ‘ la rente ‘ dont le propre est d’être fondée sur le seul fait de jouir de la pro­priété exclu­sive des res­sources en ques­tion, sont nées avant le capi­ta­lisme. Le rap­port qui doit être qua­li­fié objec­ti­ve­ment, scien­ti­fi­que­ment, de para­si­taire (même si ce terme com­porte un juge­ment de valeur), que le pro­prié­taire éta­blit avec les res­sources sur les­quelles il est « assis » et avec ceux qui les mettent en valeur par leur tra­vail, lui est bien anté­rieur. C’était le socle de l’économie rurale à l’époque féo­dale. Mais l’économie mar­chande dans sa phase d’expansion mon­diale d’abord et le capi­ta­lisme ensuite, ont donné à la rente un for­mi­dable déve­lop­pe­ment. Il est aisé de com­prendre pour­quoi. Un sys­tème et un mode de domi­na­tion sociale qui se fondent sur la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion et sur l’argent comme forme de richesse uni­ver­selle et de puis­sance sociale, n’ont pas d’autre pos­si­bi­lité que de légi­ti­mer la pro­priété privée sous toutes ses formes.

Passée une courte période de conflit entre les capi­ta­listes et les pro­prié­taires fon­ciers agri­coles (conflit lar­ge­ment cir­cons­crit à la France, avec le déman­tè­le­ment de la pro­priété ecclé­sias­tique et l’abolition des droits féo­daux, et à l’Angleterre, avec la stig­ma­ti­sa­tion de la rente dans la théo­rie de l’accumulation de Ricardo et le dif­fé­rent sur les lois taxant l’importation du blé), le profit a fait la paix avec la rente. La terre agri­cole a été recon­nue comme source de rente, mais aussi les cours et les chutes d’eau exploi­tables indus­triel­le­ment, les mines de fer, de char­bon et de tous les métaux non fer­reux, de même plus tard que les gise­ments de pétrole et aussi les ter­rains à bâtir et le sol urbain. Une large pano­plie de méca­nismes ont assuré une osmose entre rente et profit. On est bien­tôt passé de la subor­di­na­tion de la rente au profit, à son incor­po­ra­tion dans le profit. On voit surgir de mul­tiples confi­gu­ra­tions de l’interpénétration et de confu­sion entre rente et profit. Dans le livre III, Marx en exa­mine un cas qui nous inté­resse direc­te­ment, puisqu’il concerne la rente tirée de la pro­priété de chutes d’eau néces­saires à l’industrie tex­tile ‘ rente sur l’eau, une res­source que Say décla­rait « gra­tuite par ce que inépui­sable » [26] .

Les méca­nismes d’interpénétration de la rente et du profit ont plus tard été conso­li­dés par la montée en puis­sance de la caté­go­rie de ceux que Marx nomme les capi­ta­listes « pas­sifs», béné­fi­ciaires d’une rente assise sur la pos­ses­sion d’un capi­tal-argent. Comme on sait, on a là un capi­tal dont la valo­ri­sa­tion repose sur un droit de pro­priété (aujourd’hui sur­tout maté­ria­lisé par des actions) ou sur une créance (des titres de la dette notam­ment) dont son déten­teur attend qu’il lui pro­duise un revenu. Marx a ana­lysé les sin­gu­la­ri­tés des types de revenu décou­lant pure­ment et sim­ple­ment d’un droit de pro­priété. Il le fait pré­ci­sé­ment dans le cadre de l’analyse de la rente fon­cière pos­té­rieure à l’avènement du capi­ta­lisme. Il la com­pare aux titres por­teurs de la dette publique, et il écrit que comme ceux-ci « Le titre de pro­priété fon­cière n’a rien à voir avec le capi­tal qui est investi. Sa valeur est fondée sur une anti­ci­pa­tion » [27] . Dans un autre texte, il pré­cise le prix à payer pour cette exi­gence que s’arroge le ren­tier : « Une anti­ci­pa­tion de l’avenir – une véri­table anti­ci­pa­tion ne se pro­duit en géné­ral dans la pro­duc­tion de la richesse que rela­ti­ve­ment au tra­vailleur et à la terre. Leur avenir à tous deux peu­têtre réel­le­ment anti­cipé et dévasté par un sur­me­nage pré­ma­turé et l’épuisement, par la per­tur­ba­tion de l’équilibre entre dépenses et ren­trées. Cela se pro­duit pour l’un et pour l’autre dans la pro­duc­tion capi­ta­liste » [28] .

Avec le mot « épui­se­ment», Marx nous met en pré­sence d’une notion clef. Le pro­prié­taire d’un titre de pro­priété de terres, de mines, de gise­ments, mais aussi d’actions et d’obligations, attend que ses rentes tombent. Son seul réflexe rele­vant de la « ratio­na­lité éco­no­mique » est de faire des éva­lua­tions sur le mon­tant et la durée des flux ren­tiers afin de pou­voir les négo­cier sur des mar­chés spé­cia­li­sés. Un point c’est tout. La rela­tion est para­si­taire de façon inhé­rente. Les idéesd’entretien, de res­ti­tu­tion, de ges­tion dans la durée peuvent s’imposer au pro­prié­taire, ou (cas le plus fré­quent) lui être impo­sées dans cer­taines cir­cons­tances. Elles ne lui viennent pas spon­ta­né­ment. Le pen­chant natu­rel du ren­tier est sim­ple­ment de jouir des flux de reve­nus tant qu’ils durent. Le pro­prié­taire d’obligations d’Etat n’a que faire du coût que ceux sur qui pèsent les impôts doivent sup­por­ter pour qu’il touche ses inté­rêts, véri­table tribut per­pé­tuel. Le déten­teur d’actions n’a que faire du coût sup­porté par les sala­riés, tant qu’il peut empo­cher , grâce au gou­ver­ne­ment d’entreprise fondé sur « la créa­tion de valeur pour l’actionnaire » , ses divi­dendes et plus-values dont le mon­tant est direc­te­ment pro­por­tion­nel à la baisse du coût de la force de tra­vail.

Loin de consi­dé­rer que le com­por­te­ment des ren­tiers concerne uni­que­ment la sphère finan­cière, Marx nous dit au contraire qu’ils sont tout à fait pré­sents dans la rela­tion que le capi­tal éta­blit avec les tra­vailleurs et avec la terre. La lutte de classes est venue conte­nir en partie la ten­dance à l’épuisement pour les pre­miers et le pro­grès scien­ti­fique et tech­no­lo­gique est venue en partie en repous­ser cer­taine effets à plus longue échéance dans le second. Cependant, la vic­toire empor­tée par le capi­tal finan­cier dans le cadre de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste issue de la libé­ra­li­sa­tion et de la déré­gle­men­ta­tion a donné une for­mi­dable impul­sion au capi­ta­lisme pré­da­teur et à l’appropriation ren­tière. Les mesures poli­tiques qui visaient à déve­lop­per les mar­chés finan­ciers (la « glo­ba­li­sa­tion finan­cière ») ont eu pour objec­tif d’élargir consi­dé­ra­ble­ment la variété des actifs finan­ciers et la diver­sité des sphères de valo­ri­sa­tion du capi­tal ren­tier au prix d’un épui­se­ment accé­léré « du tra­vailleur et de la terre » .

Nous pren­drons l’exemple de la trans­for­ma­tion des dévas­ta­tions de la nature en capi­tal por­teur de reve­nus. La dénon­cia­tion des désastres par les rap­ports d’experts scien­ti­fiques, les asso­cia­tions éco­lo­giques, les mou­ve­ments de résis­tance des popu­la­tions direc­te­ment concer­nées ont conduit les gou­ver­ne­ments et les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales à se saisir de cette ques­tion. Ils l’ont fait avec le souci de per­mettre à l’accumulation du capi­tal ren­tier et au mode de consom­ma­tion fondés sur la des­truc­tion éco­lo­gique de se pour­suivre. Ainsi, les poli­tiques néo­li­bé­rales ont-elles poussé à la créa­tion de mar­chés finan­ciers dont l’objet est d’imposer des droits de pro­priété sur des élé­ments vitaux comme l’air, mais aussi la bio­sphère, qui doivent cesser d’être des ‘biens libres’ et deve­nir des « sphères de valo­ri­sa­tion » fon­dées sur la mise en place de droits de pro­priété et de « mar­chés » . Tel est le contenu réel de la trans­for­ma­tion de la nature en « capi­tal natu­rel » par la théo­rie néo­clas­sique, dont J.M. Harribey a fait une cri­tique serrée [29] . La nature acquiert le statut d’un ‘fac­teur de pro­duc­tion’ , elle devient un « capi­tal natu­rel » dont la com­bi­nai­son aux autres fac­teurs, le tra­vail et le capi­tal phy­sique, permet la crois­sance [30] . Dans ce cadre ana­ly­tique, l’existence de ce capi­tal repose sur la déter­mi­na­tion d’un taux d’actualisation qui permet de cal­cu­ler la valeur pré­sente d’une chro­nique de flux de reve­nus, de la même façon que la dette publique devient un capi­tal par actua­li­sa­tion des flux d’intérêts. La « capi­ta­li­sa­tion de la nature » [31] n’exprime pas sa ‘mar­chan­di­sa­tion’, elle crée pour les pro­prié­taires de ce capi­tal un nou­veau domaine d’accumulation de richesse qui se nour­rit de la des­truc­tion accé­lé­rée des res­sources natu­relles et dans le cas des « droits à pol­luer » , d’atteintes sans doute irré­ver­sibles à la bio­sphère.

L’une des dimen­sions essen­tielles de la menace que la domi­na­tion pro­lon­gée du capi­ta­lisme fait peser sur l’avenir de la ou des société(s) humaine(s) tient au fait que l’accumulation s’est incar­née de façon tou­jours plus figée dans des indus­tries et des filières et tra­jec­toires tech­no­lo­gies déter­mi­nées, la plu­part sinon toutes à fort effet pol­luant. Et l’une des expres­sions majeures de la fai­blesse de la pensée cri­tique (ou pré­ten­du­ment telle) notam­ment de celle qui s’intéresse au « déve­lop­pe­ment sou­te­nable » est de l’accepter. Jean-Marie Harribey conclut son cha­pitre sur cette notion par le constat sui­vant, « dans la mesure où la très grande majo­rité des inter­ve­nants sur cette ques­tion, acceptent, ou tentent de faire admettre que, que tous les pays de la pla­nète pro­meuvent encore en leur sein une crois­sance éco­no­mique forte et qua­si­ment éter­nelle, le concept de déve­lop­pe­ment durable n’ouvre pas un nou­veau para­digme, mais reste fon­da­men­ta­le­ment à l’intérieur de celui du déve­lop­pe­ment (entendu comme syno­nyme de crois­sance pro­duc­ti­viste ». [32] Plus pré­ci­sé­ment, dirions-nous, ils cherchent (et réus­sissent en l’absence de toute oppo­si­tion théo­rique anti-capi­ta­liste) à faire admettre que les scé­na­rios de déve­lop­pe­ment doivent être construits ‘ et ne puissent que l’être ‘ en pre­nant comme base des rap­ports de pro­priété et de pro­duc­tion inchan­gés (ou alors chan­gés dans le sens de la réin­tro­duc­tion de la pro­priété privée comme main­te­nant c’est le cas pour la Chine) et donc aussi des tech­no­lo­gies et des indus­tries lar­ge­ment, sinon com­plè­te­ment, iden­tiques à celles qui carac­té­risent aujourd’hui les pays capi­ta­listes avan­cés.

Au niveau concep­tuel, l’extension inter­na­tio­nale du capi­ta­lisme se défi­nit comme l’extension du rap­port de pro­duc­tion capi­ta­liste, du rap­port entre capi­tal et tra­vail sala­rié. Mais on ne sau­rait négli­ger l’incarnation maté­rielle de cette exten­sion, à savoir l’exportation et de l’implantation mon­diales d’industries pré­cises, notam­ment celles qui sont deve­nues cen­trales à l’accumulation comme l’automobile ou la chimie lourde ‘ celles pré­ci­sé­ment qui sont les plus pol­luantes, soit les plus dan­ge­reuses pour la des­truc­tion de la bio­sphère. Au-delà de diver­gences théo­riques et poli­tiques radi­cales sur d’autres points, à peu près tous les cou­rants se récla­mant du mar­xisme ont pri­vi­lé­gié la dimen­sion de la for­ma­tion dans les pays colo­niaux et semi-colo­niaux d’une classe ouvrière sus­cep­tible de diri­ger le combat anti-impé­ria­liste débou­chant sur le combat pour le socia­lisme. Ils ont pré­senté sur le plan de la théo­rie dudé­ve­lop­pe­ment, même chez les meilleurs théo­ri­ciens comme Charles Bettleheim, essen­tiel­le­ment des variantes de la théo­rie domi­nante. Nous ne pou­vons plus le faire.

Face à l’impossibilité de conti­nuer à passer au second plan les formes maté­rielles concrètes du déve­lop­pe­ment (ou même à les taire com­plè­te­ment), il faut reve­nir vers Marx. Si l’on accepte de pro­cé­der à une relec­ture du Capital à la lumière des pro­blèmes contem­po­rains, on y trou­vera les fils conduc­teurs qu’il offre pour mener l’analyse cri­tique du cours pris par l’évolution de la tech­no­lo­gie et de la science. On com­pren­dra à quel point celles-ci ont été façon­nées par les objec­tifs de la domi­na­tion sociale et du profit, de même qu’on sai­sira que c’est à des méca­nismes de sélec­tion spé­ci­fiques qu’on doit les indus­tries pré­cisent qui ont ver­té­bré l’accumulation une fois passée la pre­mière phase d’émergence du mode de pro­duc­tion.

C’est dans la qua­trième sec­tion du livre I du Capital, dans les pages qui pré­parent la tran­si­tion du cha­pitre sur la manu­fac­ture à celui sur le machi­nisme et la grande indus­trie, puis dans les pre­miers sous-titres de ce cha­pitre, qu’on trouve tout d’abord deux fils conduc­teurs d’importance majeure. Le pre­mier est celui du ren­ver­se­ment du rap­port entre l’ouvrier et l’outil : « Dans la manu­fac­ture et le métier, l’ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique, il sert la machine (…) les ouvriers sont incor­po­rés à un méca­nisme mort qui existe indé­pen­dam­ment d’eux ». [33] Le second est l’intégration ou l’absorption de la science par le capi­tal comme ins­tru­ment de domi­na­tion chaque fois ou dès que ses appli­ca­tions pra­tiques sont connues : « les puis­sances intel­lec­tuelles sont trans­for­mées en pou­voirs du capi­tal sur le tra­vail » [34] , elles sont appro­priées par le capi­tal au point d’en paraître un attri­but. On a là la clef, nous semble-t-il, de ce qui a été dési­gné par les théo­ri­ciens de l’Ecole de Francfort ou par le grand juriste phi­lo­sophe de la tech­nique Jacques Ellul, comme le « mou­ve­ment d’autonomisation de la tech­nique » ou encore de consti­tu­tion d’une « tech­no­struc­ture » placée en sur­plomb de la société.

Si la tech­nique a pris l’apparence d’une puis­sance indé­pen­dante face à la société, c’est parce qu’elle a d’abord été uti­li­sée à cette fin pour domi­ner le tra­vailleur sur le lieu de tra­vail et pen­dant le procès de pro­duc­tion, parce que préa­la­ble­ment « le moyen de tra­vail a été dressé comme auto­mate devant l’ouvrier, pen­dant le procès de tra­vail même, sous forme de capi­tal, de tra­vail mort qui domine et qui pompe sa force de tra­vail » [35] . Le lien avec les ques­tions trai­tées par l’écologie est un lien direct : « L’économie de moyens col­lec­tifs de tra­vail, acti­vée et mûrie comme dans une serre chaude par le sys­tème de fabrique, devient entre les mains du capi­tal un sys­tème de vols commis sur les condi­tions vitales de l’ouvrier pen­dant son tra­vail, sur l’espace, l’air, la lumière (….). [36]

Ce sont là quelques élé­ments dont nous espé­rons qu’ils inci­te­ront à une reprise des recherches sur les méca­nismes d’orientation de la science et de la tech­no­lo­gie propres au capi­ta­lisme. Ils sont bien anté­rieurs au moment où les bud­gets mili­taires de R-D d’abord, puis les bud­gets colos­saux de R-D des groupes de la chimie, de la phar­ma­cie et de l’électronique vien­dront en orien­ter sciem­ment le cours. Le déve­lop­pe­ment de la science et de la tech­no­lo­gie n’a jamais été neutre. Derrière « l’autonomie de la recherche(que le capi­tal finan­cier ne tolère d’ailleurs même plus aujourd’hui comme mythe), il y a tou­jours eu de puis­sants méca­nismes objec­tifs (le finan­ce­ment, les modes de récom­pense du succès) et sub­jec­tifs (l’intériorisation des valeurs de la société bour­geoise) qui l’ont orienté selon les res­sorts de l’accumulation et la hié­rar­chie des objec­tifs du capi­ta­lisme.

Pour l’instant, avec le machi­nisme nous avons seule­ment abordé la pre­mière des deux forces dési­gnées dans l’Idéologie Allemande comme appe­lées à se trans­for­mer de forces des­truc­trices. Il fau­drait donc main­te­nant trai­ter ce qui se ran­ge­rait sous le mot « l’argent», à savoir tout ce qui dans la société bour­geoise cherche à éveiller et constam­ment nour­rir l’individualisme et le sen­ti­ment de la pro­priété privée indi­vi­duelle et cela contra­dic­toi­re­ment aux ten­dances d’une société qui a socia­lisé et inter­na­tio­na­lisé les moyens de pro­duc­tion, de com­mu­ni­ca­tion et d’échange à un degré inouï (il suffit de penser à l’Internet). Cela impli­que­rait notam­ment d’examiner la place de la voi­ture indi­vi­duelle et le rôle de l’automobile à la fois comme l’un des prin­ci­paux champs de l’accumulation et l’un des pivots du pro­ces­sus de cen­tra­li­sa­tion et d’oligopolisation du capi­tal, mais aussi de l’appréhender comme ins­tru­ment de domi­na­tion sociale. Il nous semble en effet dif­fi­cile de consi­dé­rer le féti­chisme de l’automobile autre­ment que comme l’un des com­plé­ments, l’une des par­ti­cu­la­ri­sa­tions les plus répan­dues du féti­chisme de l’argent et de la pro­priété indi­vi­duelle, un sym­bole de la domi­na­tion idéo­lo­gique et poli­tique pérenne à laquelle la bour­geoi­sie aspire.

Aujourd’hui « l’horizon indé­pas­sable du capi­ta­lisme » a comme corol­laire « l’horizon indé­pas­sable de l’automobile ». Selon cer­tains cal­culs, en géné­ra­li­sant à l’ensemble de la popu­la­tion mon­diale la consom­ma­tion moyenne d’énergie des Etats-Unis, les réserves connues de pétrole seraient épui­sées en dix-neuf jours. [37] L’ensemble de la popu­la­tion mon­diale n’est pas l’objet que visent immé­dia­te­ment les groupes indus­triels et finan­ciers des pays de la Triade. En revanche, sub­sti­tuer l’automobile aux trans­ports publics et au vélo pour une frac­tion même petite (dix pour cent) du mil­liard cent mil­lions d’habitants de la Chine, est bien, avec l’assentiment de la bureau­cra­tie chi­noise et des capi­ta­listes locaux, le but des grands groupes de l’automobile et du pétrole. Atteindre cet objec­tif leur assu­re­rait peut-être une décen­nie de « croissance»et donc à leurs action­naires sur la même période un flux cor­res­pon­dant de divi­dendes et de plus-values bour­sières. Ce qui pour­rait à son tour for­te­ment aider les mar­chés bour­siers de Wall Street, de Tokyo et d’Europe où ces groupes sont les piliers de la liqui­dité, à béné­fi­cier de quelques années de plus de sta­bi­lité haus­sière rela­tive.

Nous sommes donc confron­tés à l’existence et aux agis­se­ments offen­sifs et défen­sifs d’un très puis­sant « bloc d’intérêt » de groupes indus­triels à forte inten­sité pol­luante. Sa consti­tu­tion est le résul­tat des méca­nismes de cen­tra­li­sa­tion et de concen­tra­tion du capi­tal qui a donné nais­sance à la for­ma­tion de cer­tains des oli­go­poles mon­diaux les plus puis­sants autour d’industries comme l’automobile et le pétrole. Leur exis­tence même dépend de la péren­nité des modes de vie quo­ti­diens (l’automobile et les choix urbains affé­rents, etc.) ayant les plus forts effets des­truc­teurs des condi­tions géné­rales de la repro­duc­tion de la vie.

C’est dans les fon­de­ments des rap­ports de pro­priété et de domi­na­tion capi­ta­listes que se situent les ori­gines de son rap­port aux res­sources natu­relles et à la bio­sphère. Il ne s’ensuit pas qu’en détrui­sant ou en endom­ma­geant gra­ve­ment l’environnement natu­rel, le capi­tal met en péril ses condi­tions de repro­duc­tion et de fonc­tion­ne­ment. Selon notre com­pré­hen­sion, par ces des­truc­tions de plus en plus graves et dans cer­tains cas irré­ver­sibles, le capi­tal met en péril les condi­tions de vie, et jusqu’à l’existence même de cer­taines com­mu­nau­tés, voire de cer­tains pays. Mais il ne met pas en péril les siennes. Nous n’adhérons pas à la thèse dite de la « seconde contra­dic­tion » pour un ensemble de rai­sons, au c’ur des­quelles se trouve notre inter­pré­ta­tion du lieu précis où se situent les seules contra­dic­tions qui affectent véri­ta­ble­ment le capi­tal. Pour ce qui est des condi­tions « externes», envi­ron­ne­men­tales, de son fonc­tion­ne­ment le capi­tal, ainsi que les Etats qui étayent sa domi­na­tion et les classes sociales qui ont partie liée avec lui, ont les moyens aussi bien de faire sup­por­ter les consé­quences de cette des­truc­tion aux classes, com­mu­nau­tés et Etats les plus faibles, que de trans­for­mer la « ges­tiondes res­sources deve­nues rares » et la « répa­ra­tion des dégra­da­tions » en champs d’accumulation (en « mar­chés») subor­don­nés ou sub­si­diaires.

C’est dans sa soif d’appropriation de la plus value, dans les méca­nismes qu’il emploie pour tenter de la satis­faire et dans les impasses aux­quelles tant ce besoin que les moyens employés pour l’atteindre le conduisent que gisent les contra­dic­tions qui font que « la véri­table bar­rière de la pro­duc­tion capi­ta­liste, c’est le capi­tal lui-même ». [38]

La libé­ra­li­sa­tion, la déré­gle­men­ta­tion et la pri­va­ti­sa­tion entre­prises à partir de 1978-79, ainsi que les formes pré­cises de la « mon­dia­li­sa­tion du capi­tal » qu’elles ont engen­drées, doivent être consi­dé­rées comme la manière contem­po­raine, la der­nière en date, sous laquelle s’est de nou­veau expri­mée la posi­tion de Marx, selon laquelle « la pro­duc­tion capi­ta­liste tend sans cesse à dépas­ser ces limites qui lui sont imma­nentes, mais elle n’y par­vient qu’en employant les moyens, qui de nou­veau, et à une échelle plus impo­sante, dressent devant elle les mêmes bar­rières » [39] .

La chaîne de contra­dic­tions qui des­sinent le par­cours de la fuite en avant du capi­tal peut être pré­sen­tée ainsi. Vers 1970, le capi­tal s’est trouvé confronté à une crise dont le fond était (et reste) l’insuffisance de plus value, aussi bien en raison du taux que de la masse pro­duite. La mon­dia­li­sa­tion du capi­tal, ensemble avec les tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion (les fameuses TIC) lui ont ouvert la voie vers une hausse très forte du taux d’exploitation de la force de tra­vail. L’élévation de la pro­duc­ti­vité et de l’intensité du tra­vail, moyens « clas­siques » d’atteindre cet objec­tif, se conjugue main­te­nant avec la baisse du coût de repro­duc­tion de la force de tra­vail, qui pour une large part donnent sa dimen­sion « his­to­rique et morale » à la force de tra­vail. La mise en com­pé­ti­tion d’une armée de réserve de cen­taines de mil­lions d’individus faci­lite gran­de­ment la mise en ouvre de mesures allant dans ce sens. Les pays arrié­rés du Sud sont inca­pables d’offrir sur ce plan de réelle résis­tance, compte tenu du carac­tère sélec­tif et limité des besoins du capi­tal. La popu­la­tion peut être lais­sée aux « lois natu­relles », où la repro­duc­tion elle-même est mise en cause. Pour l’instant, il en va un peu dif­fé­rem­ment dans les pays avan­cés, où l’attaque contre les sala­riés est passée par la réduc­tion des dépenses publiques affec­tées à la repro­duc­tion du sala­riat, et par l’investissement par le capi­tal des seg­ments d’activités de santé et de for­ma­tion qui sont sus­cep­tibles de valo­ri­sa­tion. Le but de l’AGCS à l’OMC est de faire fran­chir à ce pro­ces­sus un saut qua­li­ta­tif.

Et pour­tant le capi­tal voit déjà les mêmes « bar­rières » se dres­ser de nou­veau devant lui. Il ne pro­duit tou­jours pas assez de plus-value. Le capi­tal ne peut tirer qu’un parti limité de la hausse du taux d’exploitation, parce qu’il ne peut employer au plan mon­dial qu’une faible frac­tion de la force de tra­vail qui se pré­sente sur le marché du tra­vail. En sorte que la masse de plus-value créée ne s’est pas accrue (elle le fait sans doute même de moins en moins) dans les mêmes pro­por­tions que le taux de plus-value parce que le rythme de l’accumulation est trop faible. Cette situa­tion nou­velle peut s’expliquer ainsi. La libé­ra­li­sa­tion, la déré­gle­men­ta­tion et la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal ont vu la montée sans pré­cé­dent dans son his­toire, du point de vue du nombre, de la richesse en niveau nomi­nal de capi­ta­li­sa­tion et de la force en termes de levier de pou­voir éco­no­mique et poli­tique, des déten­teurs de titres de pro­priété et de créances, c’est-à-dire de droits à faire valoir en par­tage de la plus-value. La bour­geoi­sie finan­cière et les couches sociales qu’elle asso­cie à ce mode de rému­né­ra­tion, dis­posent de puis­sants moyens d’appropriation de la plus-value. En raison du poids social et poli­tique de ces classes, ces effets de ponc­tion ont pris, depuis deux décen­nies, une grande ampleur. Or, du point de vue de la repro­duc­tion d’ensemble du capi­tal, la consom­ma­tion des classes domi­nantes vient en déduc­tion de la plus-value des­ti­née à être accu­mu­lée. On ne sau­rait donc attri­buer à cette consom­ma­tion le pou­voir d’élever le niveau du taux d’accumulation (à moins de se placer dans une inter­pré­ta­tion « sous-consom­ma­tion­niste » des crises selon laquelle la consom­ma­tion insuf­fi­sante des sala­riés pour­rait être com­pen­sée par celle d’autres classes) qui per­met­trait au capi­ta­lisme de connaître une phase d’expansion durable.

Ainsi, la nou­velle confi­gu­ra­tion du par­tage de la plus value entre reve­nus finan­ciers et profit réin­vesti dans la pro­duc­tion (l’accumulation au sens de repro­duc­tion élar­gie) pro­duit-elle un écart impor­tant, qui s’apparente à un « effet de ciseaux », entre le taux d’accumulation qui per­met­trait de tirer tout le parti pos­sible de la hausse du taux d’exploitation d’une part, et la part de plus value qui doit être dis­tri­buée pour satis­faire les exi­gences des déten­teurs de titres de pro­priété et de créances d’autre part. Il faut ici rap­pe­ler que Marx voyait dans la bour­geoi­sie une classe qui avait été « pro­gres­sive » face aux autres classes domi­nantes, mais qu’il mon­trait déjà com­ment cette classe avait très vite inté­gré et assi­milé le com­por­te­ment social des autres classes pro­prié­taires que ses éco­no­mistes stig­ma­ti­saient comme des classes para­si­taires. Ce com­por­te­ment était pour lui indis­so­ciable de la voie catas­tro­phique pour les sala­riés à laquelle menaient sa domi­na­tion et les lois du capi­tal : « après moi le déluge ! telle est la devise de tout capi­ta­liste et de toute nation capi­ta­liste. Le capi­tal ne s’inquiète donc point de la santé et de la durée de vie du tra­vailleur, s’il n’y est pas contraint par la société » [40] . C’est ce qui s’est passé, sous l’effet d’immenses luttes sociales, mais aussi de rap­ports poli­tiques entre les classes ren­dues momen­ta­né­ment favo­rables aux tra­vailleurs par les déchi­re­ments des bour­geoi­sies entre elles.

Il faut aujourd’hui plei­ne­ment appré­cier l’interaction entre l’attitude de la bour­geoi­sie finan­cière et la tra­jec­toire du capi­ta­lisme de ces vingt der­nières années. La trans­for­ma­tion de la des­truc­tion de la nature en « champ d’accumulation » pour les pro­prié­taires du capi­tal, la quête de contrôle des pro­ces­sus du vivant par le capi­tal sont les pro­duits déli­bé­rés de déci­sions poli­tiques. Elles sont en même temps, dans une confi­gu­ra­tion des forces sociales par­ti­cu­lières qui est celle de la domi­na­tion du capi­tal finan­cier, le remède trouvé aux contra­dic­tions du mode de pro­duc­tion fondé sur la domi­na­tion du capi­tal. Cette situa­tion indique qu’il faut plus que jamais dis­tin­guer entre d’une part l’extension de la domi­na­tion du capi­tal et des rap­ports de pro­priété sur les­quels il est fondé ‘ soit au sens strict, l’extension de l’espace de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux ‘ et d’autre part une aug­men­ta­tion véri­table de l’accumulation du capi­tal, c’est-à-dire une repro­duc­tion élar­gie de la valeur créée. Les crises éco­no­miques, les guerres, l’élévation à un degré inouï du mili­ta­risme dans les pays déve­lop­pés vain­queurs de la seconde guerre mon­diale indiquent la façon dont le capi­ta­lisme du ving­tième siècle (l’impérialisme) a pro­vi­soi­re­ment sur­monté ses contra­dic­tions, ses « propres bar­rières » . Elles se sont à nou­veau dres­sées à la fin des années soixante. Ce sont elles que le capi­ta­lisme va cher­cher à sur­mon­ter à la fois par l’accentuation de ses agres­sions contre les tra­vailleurs et par une exploi­ta­tion tou­jours plus for­ce­née de ses condi­tions exté­rieures envi­ron­ne­men­tales.

Le point de vue que les ques­tions éco­lo­giques ne peuvent être ana­ly­sées hors des rap­ports de pro­priété, de pro­duc­tion et de pou­voir domi­nants est par­tagé par ceux qui s’auto-intitulent « éco­marxistes ». Ici la contri­bu­tion la plus signi­fi­ca­tive est celle de J. O’Connor et a comme cadre la théo­rie des crises. A la dif­fé­rence d’autres auteurs (par exemple T. Weisskopf) il ne consi­dère pas que l’analyse mar­xiste tra­di­tion­nelle des crises est obso­lète, mais qu’il s’agit de l’enrichir. La « pre­mière contra­dic­tion » du capi­ta­lisme se situe, selon lui, au niveau de la sur­pro­duc­tion de mar­chan­dises et sur­ac­cu­mu­la­tion de capi­tal, c’est celle-ci qui aurait acca­paré l’attention de Marx. Aujourd’hui, le capi­ta­lisme est confronté à une « seconde contra­dic­tion » qui se situe au niveau des « condi­tions géné­rales de pro­duc­tion », dont O’Connor fait selon sa propre expres­sion, une « recons­truc­tion » à partir des écrits de Marx. La défi­ni­tion qu’il en donne est que ces condi­tions de pro­duc­tion, indis­pen­sables à l’accumulation, ne « sont pas pro­duites comme mar­chan­dises selon la loi de la valeur ou les lois du marché, mais sont trai­tées par le capi­tal comme si elles étaient des mar­chan­dises » [41] . Elles incluent les moyens de com­mu­ni­ca­tion et infra­struc­tures, les condi­tions per­son­nelles de pro­duc­tion du tra­vailleur, les condi­tions phy­siques externes (envi­ron­ne­ment). Les condi­tions de pro­duc­tion sont le lieu de la « seconde contra­dic­tion » : « les coûts du tra­vail, de la nature, des infra­struc­tures et de l’espace aug­mentent de façon signi­fi­ca­tive, met­tant en évi­dence une seconde contra­dic­tion, une crise éco­no­mique venant du côté de l’offre » [42] . Ces coûts aug­mentent pour deux rai­sons : lorsque le capi­tal pour main­te­nir ses pro­fits dégrade ou ne main­tient pas en fonc­tion­ne­ment les infra­struc­tures néces­saires à la pro­duc­tion, et lorsque le mou­ve­ment social exige le main­tien de ses condi­tions de vie, la pro­tec­tion de l’environnement, etc. La pre­mière contra­dic­tion est fondée sur une crise de la demande, la seconde sur une crise du côté de l’offre.

Les posi­tions de J. O’Connor expriment une volonté appré­ciable d’intégration des ques­tions envi­ron­ne­men­tales dans l’analyse mar­xiste. Elles sont cepen­dant cri­ti­quables. Nous nous concen­tre­rons sur le point qui concerne ce qu’il appelle « les condi­tions de pro­duc­tion » . Sa défi­ni­tion est assez proche de celle que Polanyi, auquel il se réfère expli­ci­te­ment, donne des « mar­chan­dises fic­tives » (le tra­vail, la terre, la mon­naie) . Or, Polanyi construit sa caté­go­rie de mar­chan­dises fic­tives » parce qu’il réduit le capi­ta­lisme à sa seule dimen­sion de marché auto-régu­la­teur, ce qui est impli­ci­te­ment une réfu­ta­tion de théo­rie de la valeur-tra­vail. Il est conduit de ce fait à voir dans l’Etat un ins­tru­ment de pro­tec­tion et de régu­la­tion de la société [43] (p180), en pas­sant sous silence son rôle cen­tral dans le main­tien de la domi­na­tion de rap­ports de pro­priété mar­chands capi­ta­listes et dans la mise en ‘uvre de poli­tique de des­truc­tion de la force de tra­vail.

Nous pen­sons au contraire que dans le cadre du capi­ta­lisme, la force de tra­vail est la mar­chan­dise par excel­lence, puisqu’elle est la seule qui pro­duise plus de valeur qu’elle ne coûte. L’objectif des capi­ta­listes a tou­jours été de réduire son prix, pos­si­bi­lité qui a été décu­plée avec la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal et les poli­tiques néo­li­bé­rales. La dégra­da­tion des condi­tions de santé des sala­riés jus­te­ment sou­li­gnée par O’Connor ne reflète pas une contra­dic­tion, elle est tout au contraire une ten­ta­tive de faire sauter ce que le capi­tal consi­dère comme une contrainte [44] . Il est vrai que dans cer­taines cir­cons­tances, déjà men­tion­nées par Marx (les « épi­dé­mies qui découlent de la sur­ex­ploi­ta­tion), « une réac­tion de la société contre elle-même » prend la forme de droits sociaux qui limitent le droit à l’exploitation de la main-d »uvre, et en élève le coût. Mais cette réac­tion est essen­tiel­le­ment celle des ouvriers eux-mêmes, les forces com­pul­sives du capi­tal ne vont pas dans ce sens

Quant aux moyens de com­mu­ni­ca­tion, aux infra­struc­tures, que Marx désigne sous le terme de capi­tal fixe immo­bi­lisé, ils pré­sentent certes des sin­gu­la­ri­tés impor­tantes du point de vue de l’accumulation. C’est un type de capi­tal par­ti­cu­lier qui répond à des exi­gences et des contraintes dif­fé­rentes des autres types de capi­taux. Un degré de concen­tra­tion élevé du capi­tal est néces­saire et celui-ci doit être sys­té­ma­ti­que­ment avancé par émis­sions d’actions et crédit (Engels) , le retour sur inves­tis­se­ment y est plus faible et lent. Si on y ajoute un usage mixte, puisque les moyens de trans­port et de com­mu­ni­ca­tion servent à la fois de moyens de pro­duc­tion, mais aussi de consom­ma­tion par les ménages, il peut se faire que le capi­tal ne gère pas direc­te­ment l’exploitation et la confie à l’Etat. Mais tout ceci n’a rien à voir avec une mar­chan­dise « fic­tive » .

Au total, la situa­tion faite à la force de tra­vail, comme aux condi­tions exté­rieures de pro­duc­tion (la « nature») ne tra­duit pas un statut de mar­chan­dises fic­tives, mais au contraire de mar­chan­dises dont le coût doit être abaissé sans égard pour leur repro­duc­tion. Elle nous confronte au mou­ve­ment anta­go­nique d’un mode de pro­duc­tion où le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives a pour corol­laire un pro­ces­sus paral­lèle de des­truc­tion, où l’un des fon­de­ments de l’accumulation du capi­tal consiste à réduire les « faux frais», à exter­na­li­ser et faire prendre en charge par d’autres ce qu’il ne recon­naît que comme des « coûts ». L’anarchie du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste ne se mani­feste pas seule­ment dans les crises, qui sont les moments paroxys­tiques de ce pro­ces­sus, elle se mani­feste en per­ma­nence dans le gas­pillage des forces pro­duc­tives, dont le capi­tal essaie de déchar­ger la res­pon­sa­bi­lité et le coût sur la société. L’exploitation de l’homme et de la nature jusqu’à épui­se­ment ne reflète pas une contra­dic­tion du capi­ta­lisme, mais l’antagonisme pro­fond entre celui-ci et les besoins de l’humanité. La « crise éco­lo­gique » est la mani­fes­ta­tion de la des­truc­tion des forces pro­duc­tives, dont les res­sources natu­relles, pour les besoins de l’accumulation et dans un contexte aggravé aujourd’hui par la domi­na­tion du capi­tal finan­cier.

3. L’impérialisme du début du vingt-et-unième siècle

L’attitude des pays capi­ta­listes déve­lop­pés visà-vis des pays ancien­ne­ment colo­niaux ou néo­co­lo­niaux indique qu’on est bien au c’ur d’un anta­go­nisme majeur, indis­so­ciable de la domi­na­tion sociale du capi­tal, celui déjà ana­lysé par les théo­ri­ciens de l’impérialisme. Toutefois, on va voir qu’avec la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal, les menaces contre les condi­tions phy­siques de repro­duc­tion de la vie atteignent dans de nom­breux pays, voire des régions entières, une dimen­sion bien plus tra­gique qu’au début du ving­tième siècle.

3.1 Un far­deau moins lourd grâce aux « lois natu­relles »
On ne peut com­prendre l’impasse dans laquelle les pays du « Sud » se trouvent aujourd’hui sans les ins­crire dans la longue his­toire de la domi­na­tion impé­ria­liste. Dans le cadre de la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail, ces pays, colo­ni­sés ou non, ont servi de four­nis­seur de res­sources natu­relles pour les groupes indus­triels des « métro­poles ». La conquête de nou­veaux mar­chés et la mise au tra­vail d’une main-d »uvre sur­ex­ploi­tée, uti­li­sée sur place ou impor­tée furent éga­le­ment des moteurs de l’expansion impé­ria­liste du dix-neu­vième et début du ving­tième siècle. Le mou­ve­ment d’indépendance poli­tique qui a fait suite à la seconde guerre mon­diale et aux luttes anti­co­lo­nia­listes n’a pas fon­da­men­ta­le­ment altéré les rap­ports de domi­na­tion impo­sés à la plu­part des pays ancien­ne­ment colo­niaux.

Cependant, les années quatre-vingt ont marqué un chan­ge­ment qua­li­ta­tif dans la situa­tion de la plu­part des pays du « Sud ». Le déploie­ment des groupes mul­ti­na­tio­naux, le contrôle qu’ils exercent sur les flux de capi­taux et de mar­chan­dises, la base oli­go­po­lis­tique sur laquelle leurs stra­té­gies reposent et le sou­tien dont ils ont béné­fi­cié de la part de « leurs » Etats au sein des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, ont réduit à néant les espoirs « déve­lo­pe­men­ta­listes » des années cin­quante et soixante. Les méca­nismes éco­no­miques ins­ti­tu­tion­na­li­sés mis en place par le capi­tal finan­cier s’identifient de plus en plus à des purs et simples pro­ces­sus de pré­da­tion qui détruisent les condi­tions de repro­duc­tion des popu­la­tions ouvrières, pay­sannes et toutes celles qui n’ont même plus ce statut. Pour tous les pays, la dette consti­tue un tribut per­pé­tuel qu’ils ne peuvent conti­nuer à acquit­ter qu’au prix de la des­truc­tion des popu­la­tions et du pillage des res­sources natu­relles. La délo­ca­li­sa­tion des acti­vi­tés indus­trielles des groupes mul­ti­na­tio­naux ne concerne qu’une mino­rité de pays, ceux qui com­binent de faibles coûts sala­riaux et une main-d »uvre sou­vent qua­li­fiée, et si pos­sible une demande inté­rieure d’une dimen­sion impor­tante. Dans d’autres pays, l’exploitation des res­sources natu­relles reste l’objectif majeur du capi­tal, s’accompagnant aujourd’hui d’une appro­pria­tion des pro­ces­sus du vivant par les groupes finan­ciers de la chimie et de la phar­ma­cie.

Le sort assi­gné aujourd’hui à de nom­breux pays domi­nés, à com­men­cer par ceux d’Afrique est par­fois com­paré à celui qui était le leur au cours de la phase de domi­na­tion de l’impérialisme au début du ving­tième siècle, lorsque les pays de la métro­pole cher­chaient à pro­té­ger leurs colo­nies et met­taient en place leur mode de domi­na­tion poli­tique (quoique sous des formes dif­fé­rentes dans l’empire fran­çais et le Commonwealth) . Pourtant, la situa­tion est aujourd’hui dif­fé­rente. Les poli­tiques du FMI et de la Banque mon­diale, puis les mesures prises dans le cadre de l’OMC n’ont pas seule­ment conforté les exi­gences du capi­tal finan­cier, elles ont contri­bué à la décom­po­si­tion poli­tique et l’explosion sociale de nom­breux pays colo­niaux ou semi-colo­niaux deve­nus indé­pen­dants. Les dépenses publiques indis­pen­sables aux popu­la­tions (santé, édu­ca­tion) ou à la simple conti­nuité de l’activité éco­no­mique (infra­struc­tures) ont été mas­si­ve­ment réduites. Ces poli­tiques contri­buent à la mul­ti­pli­ca­tion des disettes, des famines et des mala­dies qui exter­minent les popu­la­tions. En Afrique, le conti­nent le plus frappé, les guerres sont à la fois un pro­duit et une com­po­sante de la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal [45] . Pour peu qu’on le consi­dère comme un ensemble fonc­tion­nant à l’échelle mon­diale, le mode de repro­duc­tion du capi­tal n’a que des exi­gences très sélec­tives vis-à-vis d’une partie impor­tante des pays du sud . La « loi de Malthus » qui pré­co­ni­sait de tenir la popu­la­tion à la lisière de la disette pour éviter une crois­sance démo­gra­phique exces­sive, est aujourd’hui à l »uvre par la faim, la mala­die, les guerres [46] .

C’est seule­ment dans le cadre de la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal qu’on peut ana­ly­ser l’ampleur des désastres éco­lo­giques subis par les pays du Sud. C’est aussi d’abord dans ces pays qu’on peut com­prendre que la des­truc­tion de toute forme de résis­tance poli­tique des popu­la­tions est la condi­tion pour que le pillage des res­sources natu­relles s’amplifie. Telle est une des fonc­tions rem­plies par les pro­gramme des orga­ni­sa­tions éco­no­miques inter­na­tio­nales. Car der­rière l’hypocrisie de la com­pas­sion avec les popu­la­tions du Sud, les rap­ports de ces orga­ni­sa­tions enfoncent le clou : la solu­tion réside dans la pour­suite des poli­tiques néo-libé­rales au profit des groupes finan­ciers mul­ti­na­tio­naux et la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics et des infra­struc­tures de base est érigée en objec­tif prio­ri­taire. Cette conjonc­tion de la remise en cause des condi­tions d’existence des popu­la­tions et de la des­truc­tion de la nature, fla­grante dans les pays domi­nés, devient cor­ré­la­tion et même cau­sa­lité dans l’interprétation néo­li­bé­rale : les popu­la­tions sont trop pauvres pour s’intéresser à l’environnement. « Trop pauvres pour être verts » , selon l’expression de J. Martinez-Alier [47] .

Du point de vue envi­ron­ne­men­tal, un des rôles assi­gnés aux pays du tiers-monde est celui de dépo­toir de déchets. Les pro­mo­teurs des poli­tiques néo-libé­rales l’ont non seule­ment reconnu, mais ont cher­ché à le théo­ri­ser. Dans un rap­port qui fit à l’époque l’objet de « fuites » , L. Summers, éco­no­miste à la Banque mon­diale écri­vait : « la mesure du coût néces­saire pour faire face aux consé­quences de la pol­lu­tion sur la santé dépend de l’ampleur de la réduc­tion des coûts induits par une mor­ta­lité et une mor­bi­dité accrues. De ce point de vue, le la pol­lu­tion dom­ma­geable pour la santé devrait être dans les pays où ces coûts sont les moins élevés, qui sont donc les pays avec les coûts sala­riaux les plus faibles » [48] . Interprétation libre de la théo­rie des avan­tages com­pa­ra­tifs ricar­diens, cette ana­lyse sert en fait de sup­port aux poli­tiques qui sont mises en ‘uvre à l’échelle inter­na­tio­nale. Les accords de Kyoto (1997) sur la réduc­tion de l’effet de serre, dont l’objectif était très modeste (réduc­tion de 6-8% des émis­sions de CO2 entre 2008 et 2001 du niveau atteint en 1990) ont ins­crit une option pour les pays émet­teurs qui leur permet d’acheter des « droits à pol­luer » . Ce cadre ana­ly­tique et ces accords servent éga­le­ment à jus­ti­fier la délo­ca­li­sa­tion des acti­vi­tés pol­luantes des groupes mul­ti­na­tio­naux vers les pays du sud.

Nous avons sou­li­gné, plus-haut dans ce texte, que l’offensive du capi­tal en direc­tion de l' »expro­pria­tion du vivant » marque le terme d’un pro­ces­sus de domi­na­tion et d’expropriation pluri-sécu­laire. Sans la remise en cause des rap­ports sociaux qui fondent cette expro­pria­tion, l’exigence de dénon­cia­tion des désastres éco­lo­giques pro­vo­qués par la vora­cité du « com­plexe géné­tico-indus­triel » selon l’expression de Berlan et Lewontin, risque fort d’être dévoyée et des illu­sions être semées sur la nature des négo­cia­tions et réso­lu­tions inter­na­tio­nales. Ainsi la Convention de Rio (1992) par­fois pré­sen­tée comme une étape impor­tante dans la pro­tec­tion de l’écologie pla­né­taire est en fait un vec­teur du ren­for­ce­ment des droits du capi­tal sur la nature. Elle recon­naît certes que les pay­sans et les com­mu­nau­tés ont uti­lisé et conservé les res­sources géné­tiques depuis des temps immé­mo­riaux, mais elle ne leur accorde aucun droit de ges­tion ou de pro­priété sur ces res­sources. En fait, la confé­rence a consa­cré les droits de pro­priété intel­lec­tuelle sur le vivant, enté­ri­nant à l’échelle inter­na­tio­nale ce que les groupes amé­ri­cains avaient com­mencé à obte­nir dans leur pays dès le début des années quatre-vingt. La Convention de 1992 ouvrait éga­le­ment la voie à la recherche sur de nou­velles res­sources géné­riques qui pour­raient pré­sen­ter un inté­rêt phar­ma­ceu­tique. Cette pros­pec­tion a été qua­li­fiée de bio­pi­ra­te­rie léga­li­sée par les ONG. De plus, sous la pres­sion des Etats-Unis, la Convention exclut une partie déci­sive de ces res­sources loca­li­sées dans les banques natio­nales et inter­na­tio­nales de gènes, source de pro­fits pour les groupes ali­men­taires qui vendent les semences. Le ton est donné par l’OCDE : »La pré­ser­va­tion des res­sources de la bio­di­ver­sité serait mieux assu­rée si elles étaient pri­va­ti­sées, plutôt que sou­mises à un régime de libre accès, dans lequel les uti­li­sa­teurs pra­ti­que­raient une exploi­ta­tion à court terme selon le prin­cipe un ‘pre­mier arrivé, pre­mier servi’». C’est dans ce cadre de « régu­la­tion par la pri­va­ti­sa­tion», qu’il faut situer les dis­cus­sions au sein de l’OMC, dont une pré­fi­gu­ra­tion se trouve dans les consé­quences sociales et envi­ron­ne­men­tales et sociales désas­treuses de l’exemple de l’Accord de Libre-échange Nord-Américain (ALENA) [49] .

Les ques­tions de l’espace et de sa place dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste ont été peu abor­dées par les mar­xistes Selon David Harvey, qui prône un « maté­ria­lisme his­to­rico-géo­gra­phique » ont tou­jours pri­vi­lé­gié « le temps et l’histoire [au détri­ment de] l’espace et la géo­gra­phie » [50] . L’espace comme tel repré­sente en effet une sphère de valo­ri­sa­tion pour le capi­tal, qui com­porte des sin­gu­la­ri­tés (rôle cen­tral de la spé­cu­la­tion finan­cière, très longue immo­bi­li­sa­tion du capi­tal fixe, etc.) qu’il fau­drait situer dans l’accumulation et ses contra­dic­tions. Ainsi que le sou­li­gnait H. Lefebvre « on peut déjà dire de l’espace ce que Marx disait et mon­trait de chaque chose pro­duite : elle contient et dis­si­mule en tant que chose, des rap­ports sociaux »[sou­li­gné dans le texte] [51] . Il faut cepen­dant se garder de tout réduc­tion­nisme éco­no­mique. L’histoire du capi­ta­lisme montre que la bour­geoi­sie n’a pas construit l’espace en fonc­tion des seules néces­si­tés éco­no­miques (la réduc­tion de l’espace par le temps » comme dit Marx) mais avec l’objectif poli­tique d’éviter que la classe ouvrière ne trouve, dans sa concen­tra­tion spa­tiale, la force néces­saire au combat pour son éman­ci­pa­tion. A cet égard, les tech­no­lo­gies de l’information, en faci­li­tant la décon­cen­tra­tion des unités de pro­duc­tion, y com­pris dans les indus­tries où les contraintes tech­niques sem­blaient conduire à d’immenses concen­tra­tions (auto­mo­biles, chimie) , ont affai­bli l’organisation col­lec­tive de sala­riés et leur capa­cité de résis­tance à la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste.

Parmi les ques­tions « envi­ron­ne­men­tales » cri­tiques, celle de l’urbanisation mas­sive de la pla­nète est sans doute une des plus frap­pantes. Le pro­ces­sus a bru­ta­le­ment accé­léré après la seconde guerre mon­diale. Il est par­ti­cu­lier marqué dans les pays ancien­ne­ment colo­niaux [52] . L’urbanisation des der­nières décen­nies est avant tout le résul­tat de l’expropriation du pro­duc­teur rural, paysan ou arti­san. Elle a été accé­lé­rée par le rem­pla­ce­ment de cultures vivrières par des pro­duc­tions des­ti­nées à l’exportation qui ont créé des situa­tions de pénu­rie ali­men­taire dra­ma­tique. La « révo­lu­tion verte » fut un vec­teur for­mi­dable des expor­ta­tions de fer­ti­li­sants, insec­ti­cides pro­duits par les groupes agro-chi­miques. Elle contri­bua à accen­tuer les inéga­li­tés entre pay­sans dans les pays dans les­quels une réforme agraire avait été mise en place pour conte­nir les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires de la pay­san­ne­rie [53] .

Le mou­ve­ment massif d’exode rural rap­pelle celui qui eut lieu dans les pays capi­ta­listes avan­cés au dix-neu­vième siècle. Ce serait pour­tant une erreur de voir dans la situa­tion actuelle de Sao Paolo, Mexico, Le Caire, Lagos ou Bombay une répé­ti­tion en plus grand de pro­ces­sus déjà vu dans l’histoire du capi­ta­lisme. Il ne suffit pas d’observer que les tra­gé­dies sani­taires et envi­ron­ne­men­tales que ces popu­la­tions connaissent ont un ordre de magni­tude bien supé­rieur à celles décrites par Engels à l’aube du capi­ta­lisme de la grande indus­trie. Il faut dire que ce qui se passe dans les villes du tiers-monde n’est pas le symp­tôme d’une mala­die infan­tile qui se résor­bera avec le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme, mais un pro­duit direct de la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal. En somme, si l’expression de déve­lop­pe­ment inégal et com­biné a un sens aujourd’hui, c’est celui de sou­li­gner que la domi­na­tion du capi­tal finan­cier non seule­ment pro­duit cette situa­tion, mais que sa péren­nité inter­dit toute autre pers­pec­tive aux popu­la­tions des immenses méga­poles des pays domi­nés que la mise en cause de leurs condi­tions de repro­duc­tion [54] . Les exi­gences des poli­tiques des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales empêchent la mise en place de mesures d’urgences visant à éviter la mul­ti­pli­ca­tion des disettes et épi­dé­mies. L’Administration amé­ri­caine, seule puis­sance « glo­bale » , est par­fai­te­ment consciente des enjeux. Les concen­tra­tions de popu­la­tions sont consi­dé­rées comme une menace directe contre la sécu­rité natio­nale par les experts amé­ri­cains de la défense, parce que pri­vées de tout espoir de trou­ver un tra­vail, réduites à une situa­tion de détresse extrême, elles risquent de verser dans des mou­ve­ments insur­rec­tion­nels [55] .

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Tels sont quelques-uns des méca­nismes à temps de ges­ta­tion long, pré­sents dans le capi­ta­lisme dès ses ori­gines, sur les­quels il nous paraît néces­saire d’engager une recherche sys­té­ma­tique avec l’idée qu’elle nous per­met­tra de mieux com­prendre les ten­dances que la finance et le régime d’accumulation finan­cière poussent à leur extrême. Rappelons que ce sont essen­tiel­le­ment des notes, que nous sou­met­tons ici à la réflexion et au débat cri­tique dans l’attente des élé­ments qu’ils nous appor­te­ront pour la pour­suite du tra­vail.


[1] Université de Paris-Nord, Villetaneuse (chesnaisf@​aol.​com)..
[2] Université de Versailles-Saint Quentin (claude.​serfati@​c3​ed.​uvsq.​fr).
[3] Le terme « notes » tra­duit à la fois le fait que c’est la pre­mière fois que nous (les auteurs) abor­dons ces ques­tions autre­ment que de façon allu­sive et que pour cette raison, nous sommes obli­gés de tou­cher à un éven­tail assez large de ques­tions sans les creu­ser vrai­ment.
[4] Sur la ques­tion du réchauf­fe­ment cli­ma­tique et de ses consé­quences sociales, cette accé­lé­ra­tion est l’un des prin­ci­paux résul­tats du second rap­port de la Commission des Nations Unies.
[5] James O’Connor, « La seconde contra­dic­tion du capi­ta­lisme : causes et consé­quences », Actuel Marx n° 12, « L’écologie, ce maté­ria­lisme his­to­rique », Paris, 1992, pp. 30, 36.
[6] Marx, Capital, III, 1, 263.
[7] C’est ce qui est établi avec tout le détail scien­ti­fique néces­saire dans J-P. Berlan, (coor­di­na­teur et prin­ci­pal auteur), La guerre au vivant, OGM et mys­ti­fi­ca­tions scien­ti­fiques, Agone, Marseille, 2001.
[8] Sur la place de l’OTAN dans la défense du régime de pro­priété privée, voir les maté­riaux ras­sem­blés dans C. Serfati, La mon­dia­li­sa­tion armée, Textuel, La Discorde, 2001.
[9] Le livre impor­tant, d’inspiration mar­xienne, de Christian DeBresson, sur le chan­ge­ment tech­nique porte presque exclu­si­ve­ment sur ses rap­ports avec et ses effets sur le tra­vail, ainsi que sur les façons dont les tra­vailleurs peuvent essayer de faire de ce ter­rain un champ de mobi­li­sa­tion. La ques­tion éco­lo­gique est seule­ment effleu­rée. Voir Christian DeBresson, Comprendre le chan­ge­ment tech­nique, Les Presses de l’Université d’Ottawa et les Editions de l’Université de Bruxelles, 1993.
[10] Michael Lowy dans son article, « De Marx à l’écosocialisme», a porté notre atten­tion sur des textes de Walter Benjamin et du mili­tant socia­liste autri­chien Julius Dickmann datant des années trente. Mais ensuite il faut attendre les années quatre-vingt-dix avec les essais de James O’Connor, de Tiziano Bagarolo(voir »Encore sur mar­xisme et éco­lo­gie », Quatrième Internationale, n° 44, Mai-juillet 1992) et des numé­ros spé­ciaux de revues amé­ri­caines, comme Science and Societyet Monthly Review.
[11] Voir notam­ment Leon Trotsky, Marxism and Science. Il s’agit de deux dis­cours de 1925 et de 1926 publiés en anglais en 1938, avec des aver­tis­se­ments forts dans la courte pré­face écrite par Trotski, dont il n’a été tenu aucun compte par les orga­ni­sa­tions trots­kistes qui en ont fait un texte de for­ma­tion. [12] John Belamy Foster, dans Marx’s Ecology : Materialism and Nature, Monthly Review Press, New York, 2000, vou­drait que Boukharine ait néan­moins été aussi le seul diri­geant bol­che­vique à avoir eu quelques intui­tions sur l’importance de la bio­sphère.
[13] Puisque ces textes sont assez sys­té­ma­ti­que­ment négli­gés, ou en tous les cas mino­rés dans leur contenu ana­ly­tique de trans­for­ma­tion des forces pro­duc­tives en fac­teurs des­truc­tifs, nous nous per­met­tons de recom­man­der la relec­ture des cha­pitres X à XV du livre I du Capital.
[14] Ces textes cri­tiques viennent d’être réunis et ré-appré­ciés par Paul Burkett, Marx and nature. A red and green pers­pec­ti­veet par John Bellamy Foster, Marx´s Ecology : Materialism and nature, op.cit. [15] La grande indus­trie et l’agriculture, Capital, livre I, der­nière sec­tion du cha­pitre XV.
[16] Dans le Manifeste du Parti Communiste, la for­ma­tion du « parti » est indis­so­ciable de ce mou­ve­ment d’auto-organisation. Il ne lui est pas exté­rieur. Il en l’une des formes.
[17] Capital, livre I, der­nière sec­tion du cha­pitre XV
[18] Marx, L’Idéologie alle­mande, Paris, Ed. Sociales, p. 67-68.
[19] Marx, Le Capital, livre I, cha­pitre XXV, para­graphe IV.
[20] C’est la posi­tion prise désor­mais par Michael Lowy, au moins dans le domaine de l’écologie, à la suite de Tiziano Bagarolo (voir note 6 pour les deux réfé­rences). Notre pre­mier tra­vail théo­rique sur la trans­for­ma­tion de forces ini­tia­le­ment ou poten­tiel­le­ment pro­duc­tives en forces des­truc­tives remonte pour l’un de nous (Chesnais) à un article de 1967 dans La Vérité (sous le nom Etienne Laurent). L’article appli­quait l’idée au pro­lé­ta­riat, aux crises et au déve­lop­pe­ment de la science sous l’emprise du mili­ta­risme et les indus­tries de guerre.
[21] Au sens déve­loppé par R. Lewontin et J-P. Berlan ; voir La guerre au vivant, op.cit.
[22] Voir pour une syn­thèse récente, E.M. Wood, The Origin of Capitalism, Monthly Review Press, 1999.
[23] La guerre au vivant, op​.cit​.page 47.
[24] Sur toute cette ques­tion, il est indis­pen­sable de lire La guerre au vivant, op.cit.
[25] J-B. Say, Cours com­plet d’économie poli­tique pra­tique, 1840. Nous devons cette cita­tion à J-M. Harribey dans L’économie éco­nome : le déve­lop­pe­ment sou­te­nable par la réduc­tion du temps de tra­vail, L’Harmattan, Paris, 1997, page 93, mais nous en pro­po­sons une inter­pré­ta­tion dif­fé­rente de la sienne.
[26] Cette dis­cus­sion se trouve dans la sec­tion du livre III du Capital consa­crée à la rente fon­cière, dans le cha­pitre XXXVIII qui porte le titre par­lant de « conver­sion du sur­pro­fit en rente fon­cière ».
[27] Capital, livre III, cha­pitre XLVII. Editions Sociales, page 188.
[28] K. Marx, Théories sur les plus-values, Editions sociales, 1976. tome 3, page 359.
[29] Harribey, op.cit.
[30] Les théo­ri­ciens néo­clas­siques sont par­ta­gés entre les par­ti­sans de la sou­te­na­bi­lité « faible » dans laquelle le capi­tal repro­duc­tible (tra­vail et capi­tal phy­sique) et le capi­tal natu­rel sont sub­sti­tuables dans la fonc­tion de pro­duc­tion et les adeptes de la sou­te­na­bi­lité « forte » pour les­quels ils ne le sont pas.
[31] Selon l’expression de M. O’Connor,
[32] Harribey, op.cit.,page 157-158.
[33] Marx, Capital, livre I, cha­pitre XV, para­graphe IV.
[34] Ibid.
[35] Ibid.
[36] Ibid, fin du para­graphe IV.
[37] M.Mies, « Liberacion del consumo o poli­ti­za­cion de la vida coti­diana », Mentras Tanto, n° 48, Barcelone, 1992, page 73, cité par Michael Lowy (voir réfé­rence plus haut).
[38] Marx, Capital, III, cha­pitre XV, Editions Sociales, tome 6, 263.
[39] Ibid, page 262.
[40] Capital I, sec­tion 1, cha­pitre X, Editions sociales. vol. 1, page 264 (sou­li­gné par nous). Aujourd’hui on peut ajou­ter « Après moi le déluge ! telle est aussi la devise des capi­ta­listes » pour l’eau, l’air, la bio­sphère, les res­sources non ou très len­te­ment renou­ve­lables, etc.
[41] J. O’ Connor, ‘Capitalism, Nature, Socialism : a Theoritical Introduction’ , Capitalism, Nature, Socialist, n°1, automne 1988, page 307.
[42] J. O’ Connor ‘Is Capitalism Sustainable ? ‘ dans M. O’Connor (Edieur) Is Capitalism Sustainable ? Political Economy and the Political Ecology, The Guilford Press, 1994, page 162.
[43] K. Polanyi, La grande trans­for­ma­tion ; Aux ori­gines poli­tiques et éco­no­miques de notre temps, Gallimard, 1983, page 180.
[44] Dans le traité de l’ALENA les légis­la­tions sur la santé et l’environnement sont des obs­tacles au com­merce et à la liberté de l’investissement. Des déci­sions de jus­tice ont imposé cette posi­tion au Canada et au Mexique.
[45] C. Serfati, La mon­dia­li­sa­tion armée, Textuel, La Discorde, 2001
[46] C. Meillassoux, L’économie de la vie, Démographie du tra­vail, Les Cahiers Libres, Edition Page, 1997.
[47] R. Gupta et Martinez-Alier,
[48] « Let them eat pol­lu­tion » , The Economist, 8 février 1992.
[49] J. Martinez-Alier, Getting Down to Earth : Practical Applications of Ecological Economics, Island Press, Washington, D.C., 1996.
[50] D. Harvey, Justice, Nature and the Geography of Difference, Blackwell, Oxford, 1996.
[51] H. Lefebvre, Espace et poli­tique, Anthropos, 1976 ( 2° édi­tion) , page 110
[52] En 1800, 98% de la popu­la­tion était rurale, la pro­por­tion était encore de 70% dans les pays déve­lop­pés et 82% dans les pays du tiers-monde en 1950, elle est aujourd’hui de 55% à l’échelle de la pla­nète (et 25% dans les pays déve­lop­pés) . Entre 1950 et 1990, la popu­la­tion urbaine en Afrique, Asie et Amérique latine vivant dans les villes a aug­menté de 300%
[53] Sur la rela­tion entre la « révo­lu­tion verte » , l’expropriation des pay­sans et les doc­trines mal­thu­sia­nistes, voir Eric B. Bross, The Malthus Factor : Poverty, Politics and Population in Capitalist Development, Zed Books, 1998
[54] C’est pour­quoi il est éton­nant que D. Harvey après avoir parlé d’un » procès global d’urbanisation capi­ta­liste ou de déve­lop­pe­ment spatio-tem­po­rel inégal » écrive que « l’explication du mou­ve­ment [d’urbanisation mas­sive dans les pays domi­nés] ne peut pas en lui-même être attri­bué à des machi­na­tions venant de quelque classe capi­ta­liste orga­ni­sée » [1996, pages 414-416] .
[55] Voir C. Serfati, La mon­dia­li­sa­tion armée, cha­pitre 3.
Source : Revue poli­tique viru­telle

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