Marx et le détour irlandais

Par Mis en ligne le 29 octobre 2014

En abor­dant la ques­tion natio­nale, on sait que nos « ancêtres », en com­men­çant par Marx, ont mené de grands débats qui ont conti­nué lors des grandes révo­lu­tions du 20e siècle et au-delà. Au Québec, dans le tour­nant des années 1960, la gauche qué­bé­coise a adopté la pers­pec­tive « indé­pen­dance-socia­lisme » (le tiret entre les deux mots indi­quant qu’il s’agissait, dans cette optique, d’une seule et même lutte). Plus tard, cette posi­tion a été contes­tée par divers cou­rants (dont les partis se défi­nis­sant comme « mar­xistes-léni­nistes) qui pro­po­saient de reve­nir au projet anté­rieur de « lutte com­mune contre le capi­ta­lisme ». Néanmoins dans les années 1980-90, la majo­rité de la gauche s’est rallié à une mou­ture renou­ve­lée du « socia­lisme-indé­pen­dance », et ce dans le contexte d’une grande conflic­tua­lité avec le PQ et sa ges­tion néo­li­bé­rale. C’est là où sont nés divers pro­jets, dont celui de Québec Solidaire. C’est ainsi qu’on se retrouve aujourd’hui devant un nou­veau-vieux débat, face à l’offensive des domi­nants qui cherchent à « liqui­der » les objec­tifs de l’émancipation sociale et natio­nale. C’est dans ce contexte qu’il peut être inté­res­sant de (re) par­cou­rir ce qu’ont pensé nos « ancêtres » et c’est pour­quoi vous sont pro­po­sées quelques réflexions sur cet « héri­tage ».

Marx : les pro­lé­taires n’ont pas de patrie

À l’époque de Marx dans cette Europe tur­bu­lente, les luttes pro­lé­taires sur­gissent par­tout. Un projet de trans­for­ma­tion, porté par des cou­rants socia­listes, com­mu­nistes, anar­chistes, prend forme à tra­vers les « trade-unions » anglaises, les mul­ti­tudes urbaines de Paris et de Barcelone et tant d’autres mou­ve­ments popu­laires. Dans cette pers­pec­tive selon Marx,

Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu’ils n’ont pas. Comme le pro­lé­ta­riat de chaque pays doit en pre­mier lieu conqué­rir le pou­voir poli­tique, s’ériger en classe diri­geante de la nation, deve­nir lui-même la nation, il est encore par là, natio­nal, quoique nul­le­ment au sens bour­geois du mot. Déjà les démar­ca­tions natio­nales et les anta­go­nismes entre les peuples dis­pa­raissent de plus en plus avec le déve­lop­pe­ment de la bour­geoi­sie, la liberté du com­merce, le marché mon­dial, l’uniformité de la pro­duc­tion indus­trielle et les condi­tions d’existence qu’ils entraînent. Le pro­lé­ta­riat au pou­voir les fera dis­pa­raître plus encore. Son action com­mune, dans les pays civi­li­sés tout au moins, est une des pre­mières condi­tions de son éman­ci­pa­tion. Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme, et vous abo­li­rez l’exploitation d’une nation par une autre nation[1].

L’angle mort

Pour la pensée socia­liste de l’époque, c’est au cœur du capi­ta­lisme « moderne » que sur­vien­dra la rup­ture, ce qui laisse dans l’ombre les révoltes qui com­mencent à écla­ter dans les colo­nies, où, estime Marx, la domi­na­tion euro­péenne a un impact « civi­li­sa­teur », comme il l’affirme dans le cas de l’Inde domi­née par l’Angleterre :

Aussi tristes qu’il soit du point de vue des sen­ti­ments humains de voir ces myriades d’organisations sociales patriar­cales (…) se désa­gré­ger en élé­ments consti­tu­tifs et être réduites à la détresse (…), nous ne devons pas oublier que ces com­mu­nau­tés vil­la­geoises (…) por­taient la marque infa­mante des castes et de l’esclavage (…) Il est vrai que l’Angleterre, en pro­vo­quant une révo­lu­tion sociale en Hindoustan, était guidée par les inté­rêts les plus abjects (…). Mais la ques­tion n’est pas là. Il s’agit de savoir si l’humanité peut accom­plir sa des­ti­née sans une révo­lu­tion fon­da­men­tale dans l’état social de l’Asie. Sinon, elle fut un ins­tru­ment incons­cient de l’Histoire en pro­vo­quant cette révo­lu­tion[2].

Parallèlement, Engels, le com­pa­gnon de Marx, « célèbre » la conquête du Mexique par les États-Unis :

Est-ce un mal­heur que la splen­dide Californie soit arra­chée aux Mexicains pares­seux qui ne savaient qu’en faire ? Est-ce un mal­heur que les éner­giques Yankees, en exploi­tant les mines d’or qu’elle recèle aug­mentent les moyens moné­taires (…) qu’ils ouvrent pour la pre­mière fois l’océan Pacifique à la civi­li­sa­tion ? L’« indé­pen­dance » de quelques Californiens et Texans espa­gnols peut en souf­frir, la « jus­tice » et autres prin­cipes moraux peuvent être violés, mais qu’est-ce en regard de faits si impor­tants pour l’histoire du monde [3]?

Engels recom­mande aux « petits » peuples d’accepter la domi­na­tion des grandes puis­sances capables de les sortir du « stade le plus pri­mi­tif et le plus bar­bare de la civi­li­sa­tion »[4].

Le virage

Quelques décen­nies plus tard sur­vient la Commune de Paris (1871), qui est un peu l’apothéose du mou­ve­ment popu­laire euro­péen et en même temps, la fin d’un cer­tain idéa­lisme dans les rangs socia­listes. En même temps, Marx observe que les trade-unions anglaises, en qui il avait confié l’espoir de construire le socia­lisme, sont coop­tées par l’État capi­ta­liste et impé­ria­liste anglais, ce qui l’amène à réa­li­ser Marx l’importance de la ques­tion de l’Irlande, où la sub­ju­ga­tion du peuple irlan­dais per­pé­tue le pou­voir des domi­nants.

L’Irlande est le grand moyen grâce auquel l’aristocratie anglaise main­tient sa domi­na­tion en Angleterre même. En ce qui concerne la bour­geoi­sie anglaise, elle a d’abord un inté­rêt en commun avec l’aristocratie anglaise : trans­for­mer l’Irlande en un simple pâtu­rage four­nis­sant au marché anglais de la viande et de la laine au prix le plus bas pos­sible[5].

Cette sub­ju­ga­tion de l’Irlande est à mettre en rap­port dans la conflic­tua­lité de classe :

Chaque centre indus­triel et com­mer­cial d’Angleterre pos­sède main­te­nant une classe ouvrière divi­sée en deux camps hos­tiles (…). L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlan­dais en qui il voit un concur­rent qui dégrade son niveau de vie. Par rap­port à l’ouvrier irlan­dais, il se sent membre de la nation domi­nante (…) Il se berce de pré­ju­gés reli­gieux, sociaux et natio­naux contre les tra­vailleurs irlan­dais (…) L’Irlandais voit dans l’ouvrier anglais à la fois un com­plice et un ins­tru­ment stu­pide de la domi­na­tion anglaise en Irlande (…) Cet anta­go­nisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son orga­ni­sa­tion.

En fin de compte, Marx conclut que la lutte pour l’émancipation natio­nale de l’Irlande est une condi­tion sine qua non pour l’émergence d’un projet socia­liste en Angleterre : (il faut) éveiller dans la classe ouvrière anglaise la conscience que l’émancipation natio­nale de l’Irlande ne soit pas pour elle une ques­tion abs­traite de jus­tice ou de sen­ti­ments huma­ni­taires, mais la condi­tion pre­mière de sa propre éman­ci­pa­tion sociale[6].

Après Marx

Après Marx, les socia­listes main­tiennent cet appui à l’Irlande, mais res­tent très réser­vés sur les luttes anti­co­lo­niales. En gros, ils pensent que les peuples oppri­més seront « libé­rés » par ces révo­lu­tions socia­listes à venir et qu’ils n’ont qu’à être patients. Pour autant, de nou­veaux débats prennent forme. Otto Bauer, un socia­liste autri­chien, avance l’idée du droit à l’autodétermination des nations, mais en même temps dit-il, ces droits des nations ne doivent pas contre­dire la marche vers le socia­lisme. Rosa Luxembourg, une autre per­son­na­lité de la social-démo­cra­tie, s’oppose à cet assou­plis­se­ment. Dans le cadre de l’expansion du capi­ta­lisme à l’échelle mon­diale, le socia­lisme n’a rien à faire avec la lutte natio­nale : « Dans la société de classe, il n’y a pas de nation en tant qu’entité socio­po­li­tique homo­gène. En revanche dans chaque nation, il y a des classes aux inté­rêts et aux “droits” anta­go­nistes »[7].

Lénine pour sa part choi­sit un autre chemin. Loin d’être un « front secon­daire » qui doit patiem­ment « attendre » la révo­lu­tion dans les pays capi­ta­listes avan­cés, le mou­ve­ment de libé­ra­tion dans les colo­nies « menace le capi­tal »[8]. Les socia­listes, estime-t-il, doivent appuyer for­te­ment les révoltes des peuples dans les colo­nies. En même temps, Lénine est par­ti­san (contre Luxembourg) du droit à l’autodétermination pour les peuples oppri­més. Il faut « recon­naître le droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes, à se sépa­rer[9]. Pour autant, la sépa­ra­tion ou la consti­tu­tion d’États indé­pen­dants n’est pas une néces­sité abso­lue.

Par la suite, des mou­ve­ments révo­lu­tion­naires se mettent en place en Asie, en Afrique et en Amérique latine pour pro­mou­voir les “deux révo­lu­tions”, celle contre le colo­nia­lisme et l’impérialisme, et celle contre le capi­ta­lisme. Cette conver­gence débouche sur plu­sieurs vic­toires popu­laires, notam­ment en Chine. Au tour­nant des années 1960, les mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale affirment être au cœur de la révo­lu­tion mon­diale, comme l’affirme Che Guevara :

Le but stra­té­gique de cette lutte doit être la des­truc­tion de l’impérialisme. Le rôle qui nous revient à nous, exploi­tés et sous-déve­lop­pés du monde, c’est d’éliminer les bases de sub­sis­tance de l’impérialisme : nos pays oppri­més, d’où ils tirent des capi­taux, des matières pre­mières, des tech­ni­ciens et des ouvriers à bon marché, nous sou­met­tant à une dépen­dance abso­lue[10].

Le tiers-monde dans cette pers­pec­tive devient, comme l’Irlande pour Marx, le chemin obligé de la lutte d’émancipation.

Le débat conti­nue

Ces explo­ra­tions ont confronté le dilemme qui pro­vient du fait que le capi­ta­lisme, dans son déploie­ment, se nour­rit des contra­dic­tions entre les États, qu’il ins­tru­men­ta­lise les frac­tures sociales et natio­nales et qu’il repose sur un pou­voir hégé­mo­nique. Marx l’a bien vu dans le cas irlandais/​anglais, en obser­vant que les luttes natio­nales sont des luttes de classes, et que les luttes de classes sont éga­le­ment des luttes natio­nales. Selon Kevin Anderson, “Marx déve­loppa une théo­rie dia­lec­tique du chan­ge­ment social qui n’a jamais été uni­li­néaire ni exclu­si­ve­ment basée sur la classe (…) Sa théo­rie de la révo­lu­tion com­mença, au fil du temps à se concen­trer de plus en plus sur la ren­contre de la classe avec l’ethnicité, la race et le natio­na­lisme[11].

Dans l’expérience his­to­rique des luttes, les résis­tances contre l’oppression natio­nale et l’impérialisme ne sont pas ‘natio­na­listes’. Elles n’essentialisent pas le concept de la nation, his­to­ri­que­ment déter­miné et chan­geant et évitent que la lutte natio­nale ne soit détour­née de son sens, y com­pris par le natio­na­lisme ‘de gauche’. Aujourd’hui, les luttes de classes sont occul­tées par le fait que le pou­voir ins­tru­men­ta­lise les divi­sions entre les classes popu­laires, d’où le retour des vieux démons du natio­na­lisme, du racisme et de l’ethnisme. Face à cela, le projet contre-hégé­mo­nique doit ‘réima­gi­ner’ la nation, en faire un pro­ces­sus de réuni­fi­ca­tion des classes popu­laires. Il doit éla­bo­rer de nou­veaux outils de coor­di­na­tion inter­na­tio­na­liste. Il doit per­sé­vé­rer dans une guerre de posi­tion en menant la bataille des idées et la bataille tout court.

Octobre 2014

[1] Marx et Engels, Le Manifeste du Parti com­mu­niste (1847) < http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​m​a​r​x​/​w​o​r​k​s​/​1​8​4​7​/​0​0​/​k​m​f​e​1​8​4​7​0​0​0​0.htm >

[2] Karl Marx, « La domi­na­tion bri­tan­nique en Inde », New York Daily Tribune, 25 juin 1853, dans Sur les socié­tés pré­ca­pi­ta­listes, Textes choi­sis de Marx, Engels Lénine, sous la direc­tion de Maurice Godelier, Éditions sociales, Paris 1970

[3] Friedrich Engels, « Le pan­sla­visme démo­cra­tique », article publié dans la Nouvelle Gazette rhé­nane (1849 < http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​e​n​g​e​l​s​/​w​o​r​k​s​/​1​8​4​9​/​0​2​/​f​e​1​8​4​9​0​2​1​4.htm >

[4] Idem.

[5] Lettre de Marx à Siegfried Mayer et August Vogt, 9 avril 1870, < http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​m​a​r​x​/​w​o​r​k​s​/​0​0​/​p​a​r​t​i​/​k​m​p​c​0​6​2​.​h​t​m​#ftn1 >

[6] Lettre de Marx à Siegfried Mayer et August Vogt.

[7] Rosa Luxembourg, La ques­tion natio­nale et l’autonomie, Le Temps des cerises, 2001

[8] Lénine, L’impérialisme stade suprême du capi­ta­lisme, (1916) < www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​l​e​n​i​n​/​w​o​r​k​s​/​1​9​1​6​/​v​l​i​m​p​e​r​i​/​v​l​i​m​p.htm. >

[9] Lénine, Du droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes [1914], < http://​www​.matie​re​vo​lu​tion​.fr/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​le557>

[10] Ernesto Che Guevara, Message à la Tricontinentale (1967, < http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​g​u​e​v​a​r​a​/​w​o​r​k​s​/​1​9​6​7​/​0​0​/​t​r​i​c​o​n​t​i​n​e​n​t​a​l​e.htm >

[11] Kevin Anderson, « Sur la dia­lec­tique de la race et de la classe », Contretemps, octobre 2013.

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