PENSER LA GRANDE TRANSITION

Marx et la Grande Tortue

Demain et aujourd’hui, la société postcapitaliste

Par Mis en ligne le 08 décembre 2019

Entrevue avec Glen Coulthard[1]

Membre de la Nation dénée des Couteaux-Jaunes et pro­fes­seur à l’Université de Colombie-Britannique

Comment la situation au regard du pouvoir colonial a-t-elle évolué ?

G.C. – De la Conquête (1759-1760) jusque dans les années 1950, la struc­ture de la domi­na­tion colo­niale au Canada était assez expli­cite. Elle n’avait même pas à se cacher, comme le dirait Fanon. Les peuples autoch­tones n’avaient aucun pou­voir poli­tique ni contrôle sur la terre. En 1951, le gou­ver­ne­ment a changé l’infâme Loi sur les Indiens. L’intention de l’État cana­dien était de « gérer » et de paci­fier le mou­ve­ment et d’enfermer les affir­ma­tions autoch­tones dans le cadre colo­nial. Cependant, au fil du temps, nos peuples ont com­pris que c’était un piège. À partir de là, la résur­gence autoch­tone a bifur­qué.

Ce nouveau militantisme autochtone a alors pris une tournure anticapitaliste…

G.C. – J’ai tou­jours été poli­ti­que­ment atta­ché à un natio­na­lisme autoch­tone pro­fon­dé­ment anti­ca­pi­ta­liste, que j’ai appris chez moi, au sein de la com­mu­nauté dénée des Territoires du Nord-Ouest, qu’on appelle main­te­nant le ter­ri­toire Denedeh. J’ai com­mencé à penser au colo­nia­lisme comme à une struc­ture de dépos­ses­sion fondée sur le vol des terres et l’usurpation de l’autorité poli­tique des peuples autoch­tones par rap­port à leurs terres et à leurs com­mu­nau­tés.

Marx a été utile dans cette exploration ?

G.C. – Dans la hui­tième partie du Capital sur l’accumulation pri­mi­tive, Marx lie le pou­voir tota­li­sa­teur du capi­tal à celui du colo­nia­lisme par la dépos­ses­sion « ori­gi­naire », dans le lan­gage mar­xiste, dont le résul­tat est la pro­lé­ta­ri­sa­tion. Ce que j’ai fait, c’est recons­truire l’accumulation pri­mi­tive d’une manière qui, je pense, est fidèle à sa forme ori­gi­nelle, qui consi­dère la dépos­ses­sion comme une carac­té­ris­tique consti­tu­tive des rap­ports sociaux construits par le capi­ta­lisme, mais aussi, dans notre cas, du colo­nia­lisme. Cette dépos­ses­sion n’est pas une toile de fond ou sim­ple­ment un point de départ his­to­rique, mais une carac­té­ris­tique per­ma­nente de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux colo­niaux et capi­ta­listes qui se per­pé­tue jusqu’à aujourd’hui.

Au-delà de Marx

Dans son ana­lyse his­to­rique sur la nais­sance du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, Marx iden­ti­fie dif­fé­rentes pra­tiques éta­tiques et colo­niales qui ont servi à dépouiller par la conquête, l’asservissement, le crime et le pillage, les pro­duc­teurs, les com­mu­nau­tés et les socié­tés non capi­ta­listes de leurs moyens de pro­duc­tion et de sub­sis­tance. C’est ce pro­ces­sus hor­rible qui a créé les deux condi­tions qui étayent la rela­tion capi­ta­liste : d’abord en ouvrant à la pri­va­ti­sa­tion les ter­ri­toires et les res­sources par­ta­gées col­lec­ti­ve­ment, et ensuite en créant une « classe » de tra­vailleurs appe­lés à entrer pour leur survie dans la sphère d’exploitation qu’est le marché du tra­vail. Cependant, Marx avait ten­dance à pré­sen­ter l’accumulation pri­mi­tive comme si elle consti­tuait un pro­ces­sus confiné à une période pré­cise. En réa­lité, les pra­tiques de dépos­ses­sion vio­lentes et non dis­si­mu­lées jouent un rôle per­sis­tant dans la repro­duc­tion des rap­ports sociaux colo­niaux et capi­ta­listes.

Glen Sean Coulthard

Peau rouge, masques blancs, Montréal, Lux, 2018, p. 25-26

En quoi l’accumulation primitive prend-elle un aspect particulier sous le colonialisme ?

G.C. – Si nous abor­dons notre com­pré­hen­sion de la dépos­ses­sion d’un point de vue autoch­tone, il s’agit non seule­ment du vol de la matière elle-même, mais aussi de la des­truc­tion des rap­ports sociaux qui exis­taient avant le capi­ta­lisme. Ceux-ci, dans notre société dite tra­di­tion­nelle, repo­saient non seule­ment sur des prin­cipes d’égalitarisme, mais éga­le­ment sur la réci­pro­cité entre les per­sonnes et le monde autre qu’humain. Si nous consi­dé­rons la des­truc­tion de ce mode de pro­duc­tion comme une forme d’injustice, alors la déco­lo­ni­sa­tion revien­drait à réta­blir dans la période contem­po­raine des rap­ports sociaux anti­thé­tiques à l’accumulation capi­ta­liste et même à l’État.

Selon Marx, l’accumulation primitive est un processus violent. Le capital est « dégoulinant de sang et de saleté par tous ses pores, de la tête aux pieds »…

G.C. – Avec les cen­taines de femmes autoch­tones assas­si­nées et dis­pa­rues, on se rend compte de la nature vio­lente de l’accumulation pri­mi­tive. En paral­lèle, les choses ont évolué. L’État pra­tique une sorte de média­tion, à la condi­tion que les Autochtones acceptent de ne pas fran­chir les lignes rouges. C’est un peu ce qui s’est passé à l’époque de Marx. Au début, l’accumulation pri­mi­tive était un assaut direct et violent contre les pay­sans. Puis avec le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme, d’autres formes ont été mises en place pour dis­ci­pli­ner la classe ouvrière. Aujourd’hui, chez nous, la recon­nais­sance par l’État est l’un de ces outils idéo­lo­giques et vise à amener les peuples autoch­tones à se récon­ci­lier avec les asy­mé­tries colo­niales et l’accumulation capi­ta­liste sur leurs ter­ri­toires.

Pourquoi les Autochtones n’ont-ils pas été « prolétarisés » ?

G.C. – Après la traite des four­rures, la main-d’œuvre autoch­tone n’était pas au coeur de l’accumulation du capi­tal dans le contexte d’une éco­no­mie fondée sur le com­merce. Ce qui était cen­tral et qui l’est resté, c’est l’accès à la terre et aux res­sources qui étaient aupa­ra­vant sous la garde des nations auto­nomes et qui ont été désap­pro­priées par la rela­tion colo­niale. Cela ne veut pas dire que la pro­lé­ta­ri­sa­tion et la sou­mis­sion des peuples autoch­tones ne consti­tuent pas un pro­blème per­ma­nent pour le capi­tal et l’État cana­dien. Mais ce qui était immé­diat du point de vue du capi­ta­lisme et du colo­nia­lisme, c’était l’appropriation de l’assise fon­cière et des res­sources qui consti­tuent le ter­ri­toire autoch­tone. En géné­ral, les mar­xistes et les socia­listes cana­diens n’ont pas vu cela.

Et aujourd’hui ?

G.C. – Le Canada revient à une stra­té­gie éco­no­mique basée sur la cap­ta­tion des res­sources. Si vous consta­tez un déclin de la base manu­fac­tu­rière et une logique géo­po­li­tique d’exploitation des res­sources natio­nales plus agres­sive, les com­mu­nau­tés qui sont prêtes à prendre des risques deviennent encore plus impor­tantes pour tout projet de trans­for­ma­tion radi­cale. Cette évo­lu­tion posi­tionne les peuples autoch­tones comme des acteurs révo­lu­tion­naires impor­tants.

Pourquoi les revendications autochtones d’autonomie culturelle remettent-elles en question les rapports sociaux capitalistes ?

G.C. – Ma com­pré­hen­sion de la culture, mar­quée par ma rela­tion avec ma propre com­mu­nauté, s’accorde bien avec une appli­ca­tion onto­lo­gique de ce que Marx appelle un « mode de pro­duc­tion » – qui contre­dit la com­pré­hen­sion réduc­tion­niste consis­tant à sépa­rer une « base éco­no­mique » et une « super­struc­ture poli­tique ». Marx se réfère à un « mode » ou à une « forme de vie » qui englobe non seule­ment les forces et les rap­ports de pro­duc­tion, mais aussi les modes de pensée et de com­por­te­ment consti­tuant une tota­lité sociale. La reven­di­ca­tion des Dénés pour la recon­nais­sance cultu­relle englobe le poli­tique, le spi­ri­tuel, l’économique. C’est l’articulation entre ces sphères que vise à détruire la domi­na­tion colo­niale et capi­ta­liste sur le monde natu­rel.

Quel est le sens alors des luttes pour la reconnaissance ?

G.C. – Pour Fanon, la recon­nais­sance est un enjeu incon­tour­nable[2]. Elle est un ter­rain de lutte pour les Autochtones qui veulent défon­cer les limites struc­tu­relles des négo­cia­tions ou des échanges de recon­nais­sance dans les contextes colo­niaux. Fanon tire une deuxième idée de son expé­rience en tant que psy­chiatre. C’est la manière dont les formes de recon­nais­sance asy­mé­trique façonnent les sub­jec­ti­vi­tés poli­tiques. Les formes de recon­nais­sance colo­niale nous sont trans­mises des maîtres comme une forme per­ver­tie de jus­tice. C’est ce que Fanon appelle la « liberté blanche » et la « jus­tice blanche », mas­quant la rela­tion colo­niale.

Aujourd’hui au Canada, l’État tente d’imposer sa définition de la reconnaissance…

G.C. – Les der­nières années de négo­cia­tion autour des formes de recon­nais­sance – que ce soit par le biais du pro­ces­sus de règle­ment des reven­di­ca­tions ter­ri­to­riales, du pro­ces­sus d’autonomie gou­ver­ne­men­tale ou de la recon­nais­sance consti­tu­tion­nelle – ont influencé les iden­ti­tés autoch­tones de façon à rendre le colo­nia­lisme sup­por­table. Mais l’État se retrouve pris dans le piège de ses contra­dic­tions, car, il doit main­te­nir de façon vio­lente l’accès aux terres et aux res­sources des peuples autoch­tones.

Et que dire des « excuses » et du repenti exprimés quelquefois par les gouvernements ?

G.C. – Les excuses et l’appareil qui y est asso­cié, comme la Commission de vérité et de récon­ci­lia­tion, sont fondés sur l’idée que les crimes font partie du passé[3]. Par consé­quent, il faut « répa­rer » main­te­nant les sujets autoch­tones bles­sés par ces crimes. Entre les lignes, on nous dit que nous devons être capables de pro­gres­ser et donc de par­don­ner. On affirme que ceux qui refusent ce dis­cours tombent dans le trou noir de la colère, du res­sen­ti­ment et des désirs de ven­geance. Il faut, du point de vue de l’État, anéan­tir l’idée que la lutte contre les injus­tices colo­niales doit conti­nuer. Pour moi, la voie à suivre est l’inverse. L’importance des émo­tions néga­tives ne peut être négli­gée dans le pro­ces­sus de créa­tion de poli­tiques et de mou­ve­ments radi­caux. Les peuples colo­ni­sés et oppri­més doivent expri­mer leur rage et leur res­sen­ti­ment.

On voit depuis quelque temps une convergence entre luttes autochtones, luttes environnementales et luttes féministes. Est-ce un pas en avant ?

G.C. – Dans le cas des pro­jets d’oléoducs, ma seule pré­oc­cu­pa­tion est que cela ne soit pas pré­senté comme une simple ques­tion d’environnement, mais plutôt comme une ques­tion de déco­lo­ni­sa­tion. Un cadre d’analyse déco­lo­nial est néces­saire. Il est cru­cial de réta­blir le pou­voir autoch­tone sur les ter­ri­toires expro­priés par les indus­tries extrac­tives. Cela demande une forme de soli­da­rité sub­stan­tielle et non ins­tru­men­tale qui doit s’organiser autour de la concep­tion rela­tion­nelle que les peuples autoch­tones ont de la terre, de l’autonomie et de la sou­ve­rai­neté. Par rap­port à la lutte contre la vio­lence sexiste, ma col­lègue fémi­niste ani­shi­naabe, Dory Nason[4], explique qu’on ne peut pas plai­der pour la déco­lo­ni­sa­tion sans mettre fin à la vio­lence sexiste dans nos com­mu­nau­tés, car c’est ainsi que le colo­nia­lisme a tou­jours fonc­tionné et conti­nue de le faire aujourd’hui.

Autochtones et non-Autochtones doivent lutter ensemble…

G.C. – Aujourd’hui, la gauche doit prendre nos luttes plus au sérieux, recon­naître le poten­tiel révo­lu­tion­naire et la sub­jec­ti­vité des peuples autoch­tones et trou­ver de meilleurs moyens pour nous sou­te­nir mutuel­le­ment. Comme Sartre et Fanon le fai­saient, je pour­suis en ten­tant de convaincre les non-Autochtones de mettre fin à cette com­pli­cité sou­vent invo­lon­taire dans la dépos­ses­sion des terres autoch­tones et des formes de vie.


  1. L’entrevue, réa­li­sée par Andrew Bard Epstein, a été publiée le 13 jan­vier 2015 dans la revue Jacobin, sous le titre, « The colo­nia­lism of the present » : <https://​jaco​bin​mag​.com/​2​0​1​5​/​0​1​/​i​n​d​i​g​e​n​o​u​s​-​l​e​f​t​-​g​l​e​n​-​c​o​u​l​t​h​a​r​d​-​i​n​t​e​rview>. Elle a été tra­duite et abré­gée par Pierre Beaudet.
  2. Frantz Fanon, Peaux noires, masques blancs, Paris, Seuil, 1952, <http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​f​a​n​o​n​_​f​r​a​n​z​/​p​e​a​u​_​n​o​i​r​e​_​m​a​s​q​u​e​s​_​b​l​a​n​c​s​/​p​e​a​u​_​n​o​i​r​e​_​m​a​s​q​u​e​s​_​b​l​a​n​c​s​.html>.
  3. Brieg Capitaine, « De quoi la Commission de vérité et récon­ci­lia­tion du Canada est-elle le nom », Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 18, 2017.
  4. Voir Dory Nason, « We hold our hands up : indi­ge­nous women’s love and resis­tance », Decolonization. Indigeneity, Education and Society, blogue, 12 février 2013, <deco​lo​ni​za​tion​.word​press​.com/​2​0​1​3​/​02/12>.

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