Marx contre-attaque

L'idée de communisme» selon Badiou, Rancière, Zizek, Negri...

Par Mis en ligne le 20 juillet 2010

« L’idée de com­mu­nisme » retrou­ve­rait-elle, par temps de crise, une vigueur inat­ten­due ? Alain Badiou, Slavoj Zizek, Toni Negri, Michael Hardt, Jacques Rancière et plu­sieurs autres grands noms de la phi­lo­so­phie poli­tique radi­cale mon­diale étaient réunis, ce week-end [13, 14 et 15 mars 2009], à Londres, pour un col­loque sur cette notion. Aude Lancelin a suivi les débats.

On ignore si la tombe de Marx, située au cime­tière de Highgate à Londres, a été spé­cia­le­ment fleu­rie durant ce week-end. Il est cer­tain en revanche qu’un hom­mage autre­ment plus sti­mu­lant vient d’être rendu au pen­seur au cœur même de la capi­tale bri­tan­nique. Trois jour­nées durant, du ven­dredi 13 au dimanche 15 mars 2009, les plus pres­ti­gieux noms de la phi­lo­so­phie poli­tique radi­cale mon­diale, de Slavoj Zizek à Alain Badiou, Toni Negri, Michael Hardt, Jacques Rancière et bien d’autres, se sont suc­cédé à la tri­bune de la « Birkbeck uni­ver­sity of London » pour réflé­chir ensemble à l’avenir de l’idée com­mu­niste. Un amphi­théâtre de neuf cent places avait été mis à dis­po­si­tion pour ce col­loque à tous égards excep­tion­nel, sobre­ment inti­tulé « On the idea of Communism ». Il aura à peine suffi à conte­nir une foule spec­ta­cu­lai­re­ment jeune, atten­tive et rieuse, venue de l’Europe entière avec car­nets de notes, canettes de Coca light et camé­scopes high-tech pour entendre les grandes figures d’un concept poli­tique qu’on disait salu­tai­re­ment mort.

Doit-on voir dans cette éton­nante affluence une consé­quence des convul­sions que connaît actuel­le­ment l’économie capi­ta­liste mon­diale ? Il est cer­tain que la déso­rien­ta­tion actuelle se montre suf­fi­sam­ment pro­fonde pour redon­ner un nou­veau lustre aux objec­tions mar­xistes. Ce n’est du reste pas le moindre de ses dégâts col­la­té­raux, ne man­que­ront pas de grin­cer cer­tains pen­seurs média­tiques hexa­go­naux. Prudence tou­te­fois. On sait que les crises de cette ampleur peuvent faire sauter cer­tains ver­rous idéo­lo­giques comme elles peuvent aussi débou­cher sur le pire. Les Britanniques le savent bien, qui ont récem­ment connu des grèves ouvrières d’une ampleur inédite contre l’embauche de tra­vailleurs étran­gers. Une agi­ta­tion inquié­tante, vive­ment condam­née par Gordon Brown. Surpris par la réus­site de leur propre démons­tra­tion de force, les orga­ni­sa­teurs de ce week-end « rouge » non loin d’une City lon­do­nienne dra­ma­ti­que­ment sinis­trée se gar­daient donc de tout triomphalisme.

Slavoj Zizek

Slavoj Zizek

Un tabou est bel et bien en train de tomber cepen­dant. Celui qui pesait sur le mot même de « com­mu­nisme », cri­mi­na­lisé depuis la fin des années 70, usé et défi­ni­ti­ve­ment rin­gar­disé au cours de la décen­nie sui­vante. Le 7 mars der­nier, une semaine avant le col­loque de Londres, le « Financial Times » lui-même, peu sus­pi­ciable de com­plai­sances gau­chistes, posait sans pré­cau­tions la ques­tion : « Communism : an alter­na­tive to capi­ta­lism once again ? ». La veille, le jour­nal avait déjà consa­cré un long por­tait au slo­vène Slavoj Zizek, pré­senté en véri­table rock star mar­xiste. De plus en plus popu­laire en Angleterre, dési­gné parmi les 25 « top lea­ders » intel­lec­tuels mon­diaux par les lec­teurs du « Foreign Policy » l’an der­nier, Zizek a éga­le­ment été nommé direc­teur inter­na­tio­nal dudit « Birckbek Institute», faculté ayant tou­jours main­tenu une tra­di­tion d’accueil à l’égard des intel­lec­tuels com­mu­nistes bla­ck­lis­tés pen­dant la guerre froide(1). Une fonc­tion hono­ri­fique qui lui aura permis de lancer l’idée de ce col­loque avec le phi­lo­sophe Alain Badiou, lui aussi en voie de média­ti­sa­tion accé­lé­rée au Royaume-Uni.

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Alain Badiou

Quelques jours avant le début de la mani­fes­ta­tion, ce der­nier appa­rais­sait d’ailleurs à la BBC dans un célèbre talk poli­tique pour y défendre son best-seller post-élec­tions pré­si­den­tielles, « De quoi Sarkozy est-il le nom ? », qui vient de paraître en anglais chez Verso. Détail cocasse, si le célèbre auteur de « l’Être et l’événement » est aussi l’objet de polé­miques en Grande-Bretagne, c’est pour une raison inverse aux motifs fran­çais ordi­naires. Le samedi 14, une petite mani­fes­ta­tion anti-Badiou accueillait en effet à l’entrée le public… mais celle-ci était orga­ni­sée par un quar­te­ron de vieux mili­tants du PC bri­tan­nique, repro­chant au phi­lo­sophe sa sup­po­sée tra­hi­son social-démo­crate et sa rup­ture avec les objec­tifs révo­lu­tion­naires. Badiou go home, en somme. Un comble pour le grand pla­to­ni­cien d’Ulm, encore cari­ca­turé par beau­coup de médias fran­çais en sul­fu­reux pro­mo­teur d’un maoïsme muséi­fié refu­sant de tirer les leçons des tra­gé­dies pas­sées. Une opi­nion que ne sem­blait pas en tout cas par­ta­ger le public du week-end, dont cer­tains étaient venus de très loin pour obser­ver de près le der­nier maître lacano-althus­sé­rien issu des années 60, comme on vient tou­cher un mor­ceau de la Sainte croix.

Loin de tout folk­lore bol­che­vique cepen­dant, l’heure n’était pas à la rumi­na­tion nos­tal­gique ni à la pro­vo­ca­tion anti-libé­rale gros­sière durant ces trois jour­nées de haute den­sité concep­tuelle. L’humeur n’était évi­dem­ment pas davan­tage à une ten­ta­tive de sau­ve­tage par­tiel du bilan indis­cu­ta­ble­ment cala­mi­teux des Partis-Etats com­mu­nistes du XXe siècle. Sur ce plan-là, tous les inter­ve­nants étaient d’emblée d’accord. Deux condi­tions sine qua non déter­mi­naient leur pré­sence à cette mani­fes­ta­tion. Être dis­posé à envi­sa­ger posi­ti­ve­ment un renou­veau de l’hypothèse com­mu­niste aujourd’hui, et n’être le porte-voix d’aucune for­ma­tion poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle. Non à la mili­tance har­gneuse, place à la « patience du concept », selon l’expression du grand hégé­lien Gérard Lebrun citée par Zizek.

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Toni Negri

Moyennant quoi, et c’est en soi un évé­ne­ment, la tota­lité des per­son­na­li­tés conviées avaient accepté l’invitation, à l’exception de Giorgo Agamben, aux abon­nés absents, et de la grande gen­de­riste amé­ri­caine Judith Butler, long­temps hési­tante. Le phi­lo­sophe Jean-Luc Nancy, prévu au pro­gramme, avait fina­le­ment dû renon­cer la veille pour rai­sons médi­cales. Ainsi la gauche intel­lec­tuelle radi­cale était-elle repré­sen­tée lors de ce mee­ting lon­do­nien dans ses mul­tiples nuances, et ce jusqu’aux plus irré­con­ci­lia­ble­ment opposées.

Rien de commun en effet entre Toni Negri, ancien acti­viste ita­lien devenu depuis la paru­tion d’«Empire » – une réfé­rence théo­rique majeure pour le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste et cer­tains col­lec­tifs de pré­caires ou d’intermittents – et Slavoj Zizek, aux anti­podes de l’acharnement negriste contre l’Etat-nation. Tous deux auront d’ailleurs une légère prise de bec au sujet de la poli­tique menée par Lula au Brésil, défen­due par Negri au détri­ment de Chavez. Rien de commun non plus entre son conci­toyen Alessandro Russo et le même Negri, ardent pro­mo­teur du « oui » au traité consti­tu­tion­nel européen.

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Avec son coau­teur Michael Hardt, spé­cia­le­ment venu des Etats-Unis pour l’occasion, tous deux défendent en effet une forme de deleu­zisme mutant, incarné en France par la revue « Multitudes », qui tend à envi­sa­ger posi­ti­ve­ment cer­taines formes du capi­ta­lisme avancé comme une pos­sible pro­duc­tion de « commun », le para­digme de cela étant fourni par Internet.

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Bruno Bosteels

Rien qui puisse donc les rap­pro­cher des vues d’un Badiou, ni de sa garde rap­pro­chée repré­sen­tée ici par Alberto Toscano ou le jeune pro­fes­seur de lit­té­ra­ture à Cornell, USA, Bruno Bosteels, auteur le ven­dredi après-midi d’une remar­quable inter­ven­tion sur le « com­mu­nisme à l’âge de la ter­reur », très infor­mée de la situa­tion passée et actuelle du gau­chisme français.

Rien de commun entre eux non, hormis l’horizon com­mu­niste jus­te­ment. Hormis le sou­hait de ne pas lais­ser l’adversaire conti­nuer à pro­cla­mer l’échec et la souillure défi­ni­tive de cette idée éman­ci­pa­trice sans laquelle, « il n’y aurait rien dans le deve­nir his­to­rique et poli­tique qui puisse être d’un quel­conque inté­rêt pour un phi­lo­sophe », selon la phrase d’Alain Badiou reprise sur l’affiche pourpre du col­loque de Birkbeck. Ce souci-là, « le souci de ne pas se lais­ser impo­ser l’idée d’échec par l’autre camp, c’est de Gaulle qui me l’a ins­pi­rée », glisse le phi­lo­sophe fran­çais. « Nous avons perdu ? Non, nous n’avons pas perdu, a-t-il dit en 1940… Il est alors parti à Londres, avec rien dans les poches, rien sous la manche. Et quelques années plus tard, c’est en vain­queur qu’il est revenu à Paris. » Ici Londres, les com­mu­nistes d’hier parlent à ceux de demain.

Aude Lancelin
16/03/2009

Notes

(1) L’historien bri­tan­nique mar­xiste Eric Hobsbawn, auteur de « l’Âge des extrêmes», y a notam­ment long­temps enseigné.

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