Marinaleda : un modèle d’auto-gestion unique en Europe

Mis en ligne le 20 avril 2010

par Andrea Duffour

Depuis l’alerte google Alternatives au capi­ta­lisme j’ai récem­ment décou­vert l’existence de MARINALEDA, une com­mune de 2645 habi­tants en Andalousie « où Marx vivrait s’il était encore en vie, avec zéro chô­mage, zéro poli­cier et des habi­ta­tions à 15 euros par mois » (1). Une alter­na­tive au capi­ta­lisme réa­li­sée à moins de 2000 km de chez nous et qui fonc­tionne depuis plus de 30 ans sans que je n’en aie jamais entendu parler ? A la pre­mière occa­sion, c’est donc sac à dos, train, bus et autos­top que j’irai pour véri­fier si cette belle utopie existe vrai­ment…

Comme c’est Pâques, je tombe en pleine Semana Santa. Au vil­lage voisin on m’avertit : « Leur maire est un fou, quand nous autres, Espagnols, fai­sons des pro­ces­sions reli­gieuses, eux ils font la fête pen­dant 5 jours »

J’apprends que la fête de la paix qui tombe durant la Semaine Sainte y est effec­ti­ve­ment une tra­di­tion depuis plu­sieurs années et beau­coup de jeunes de Sevilla, Granada ou Madrid ont rejoint les vil­la­geois. Des lec­tures, des films ou une confé­rence, en soli­da­rité avec la Palestine, ainsi qu un appel au boy­cott des pro­duits israé­liens ouvrent les soi­rées de concerts et de fête. Pour les nuits, l’immense com­plexe poly-spor­tif reste ouvert pour loger les visi­teurs de l’extérieur. Une pre­mière auberge est en construc­tion.

En tant que membre de l’association de soli­da­rité Suisse-Cuba, je m’étais dépla­cée pour voir s’il exis­tait effec­ti­ve­ment une expé­rience socia­liste un peu simi­laire à la révo­lu­tion cubaine ici en Europe et j’en ai eu pour mon compte.

Le droit à la terre et au tra­vail

A Marinaleda aussi, il a fallu d’abord passer par une réforme agraire. « La lutte révo­lu­tion­naire du peuple cubain a été une lumière pour tous les peuples du monde et nous avons une grande admi­ra­tion pour ses acquis », m’explique Juan Manuel Sanchez Gordillo, maire com­mu­niste, réélu depuis 31 ans. Il était le plus jeune édile d’Espagne en 1979. En 1986, après 12 ans de luttes et d’occupations où les femmes ont joué le rôle prin­ci­pal, ce vil­lage a réussi à obte­nir 1200 ha de terre d’un grand lati­fun­diaire, terre qui a aus­si­tôt été redis­tri­buée et trans­for­mée en coopé­ra­tive agri­cole de laquelle vit aujourd’hui presque tout le vil­lage. « La terre n’appartient à per­sonne, la terre ne s’achète pas, la terre appar­tient à tous ! ».

A la ferme de la coopé­ra­tive, EL HUMOSO, les asso­ciés tra­vaillent 6.5h par jour, du lundi au samedi, ce qui donne des semaines de 39 h. Tout le monde a le même salaire, indé­pen­dant de la fonc­tion. 400 per­sonnes du vil­lage les rejoignent pen­dant les mois de novembre à jan­vier (olives), et 500 en avril (habas, hari­cots de Lima).

La récolte (huile d’olive extra vierge, arti­chauts, poi­vrons, etc.,) est mise arti­sa­na­le­ment en boite ou en bocal dans la petite fabrique HUMAR MARINALEDA au milieu du vil­lage où tra­vaillent env. 60 femmes et 4-5 hommes en bavar­dant dans une ambiance décon­trac­tée. Le tout est vendu prin­ci­pa­le­ment en Espagne. Une partie de l’huile d’olive part pour l’Italie qui change l’étiquette et la revend sous un autre nom. « Nous avons la meilleure qua­lité, mais mal­heu­reu­se­ment, c’est eux qui ont les canaux pour la com­mer­cia­li­sa­tion » m’explique un tra­vailleur de la ferme. Avis donc aux maga­sins alter­na­tifs de chez nous pour leur pro­po­ser un marché direct…

Les béné­fices de la coopé­ra­tive ne sont pas dis­tri­bués, mais réin­ves­tis pour créer du tra­vail. Ça a l’air si simple, mais c’est pour cela que le vil­lage est connu pour ne pas souf­frir du chô­mage. En dis­cu­tant avec la popu­la­tion, j’ai pour­tant appris qu’à cer­taines époques de l’année, il n’y a pas assez de tra­vail dans l’agriculture pour tous, mais que les salaires sont tout de même versés. Comme à Cuba, l’habitation, le tra­vail, la culture, l’éducation et la santé sont consi­dé­rées comme un droit. Une place à la crèche avec tous les repas com­pris coûte 12 euros par mois. A nou­veau, ça rap­pelle Cuba où l’éducation est gra­tuite, depuis la crèche jusqu’à l’université.

Les mai­sons auto-construites

Plus de 350 mai­sons ont déjà été construites par les habi­tants eux-mêmes. Il n’y a pas de dis­cri­mi­na­tion et l’unique condi­tion pour une attri­bu­tion est de ne pas déjà dis­po­ser d’un loge­ment. La muni­ci­pa­lité met à dis­po­si­tion gra­tui­te­ment la terre et les conseils d’un archi­tecte, Sevilla fait un prêt des maté­riaux. Les mai­sons ont 90m2, deux salles d’eau et une cour indi­vi­duelle de 100m2 où on peut plan­ter ses légumes, faire ses bar­be­cues, mettre son garage ou agran­dir en cas de besoin. Comme dans cer­taines régions à Cuba, un groupe de futurs voi­sins construisent ensemble pen­dant une année une rangée de mai­sons mitoyennes sans savoir encore laquelle sera la leur. Une fois le loge­ment attri­bué, les fini­tions, l’emplacement des portes, les ouver­tures peuvent être indi­vi­dua­li­sées par chaque famille. Le loyer se décide en réunion du col­lec­tif. Il a été arrêté fixé à moins de 16 euros par mois. Les construc­teurs deviennent ainsi pro­prié­taires de leur maison, mais elle ne pourra jamais être reven­due. (En dehors de l’auto-construction, j’ai ren­con­tré une famille qui loue à 24 euros par mois ainsi que la seule ouvrière de la fabrique Humar Marinaleda qui vient de l’extérieur et qui paye, elle, 300 euros pour son loge­ment. Les per­sonnes qui sou­haitent vivre à Marinaleda doivent y passer deux ans d’accoutumance avant une déci­sion défi­ni­tive).

Le coif­feur, qui fait plutôt partie de la mino­rité de l’opposition, est pro­prié­taire de sa maison et se plaint de devoir tra­vailler quand même. A ma ques­tion, pour­quoi il ne vend pas sa maison à une des nom­breuses familles espa­gnoles qui aime­raient venir rejoindre ce vil­lage, il dit qu’il y a tout de même aussi des avan­tages de rester ici. (L’opposition serait finan­cée par le PSOE, Partido socia­listo obrero espa­gnol, selon cer­taines sources).

Ce samedi de Pâques, les inté­ressé-e-s sont invi­tés à la mairie pour une petite confé­rence. Le maire nous explique son point de vue sur dif­fé­rents points avant de répondre à nos ques­tions. En voici quelques extraits ou résu­més :

S’organiser

« Il faut lutter unis. Au niveau inter­na­tio­nal, nous sommes connec­tés avec Via cam­pe­sina, puis nous nous sommes orga­ni­sés syn­di­ca­le­ment et poli­ti­que­ment », nous com­mu­nique le maire. Esperanza, 30 ans, édu­ca­trice de pro­fes­sion, conseillère sociale béné­vole de la muni­ci­pa­lité, m’avait déjà expli­qué ceci la veille au « syn­di­cat », bar et lieu de ren­contres muni­ci­pal : « Ici, nous avons fait les chan­ge­ments depuis le bas, avec le SAT, syn­di­cat de tra­vailleurs d’Andalousie, ancien­ne­ment SOC, syn­di­cat fondé en 76, juste après Franco, et avec la CUT, col­lec­tif uni­taire de tra­vailleurs, parti anti­ca­pi­ta­liste ».

Pas de gen­darme

« Nous n’avons pas de gen­darmes ici – ça serait un gas­pillage inutile » Les gens n’ont pas envie de van­da­li­ser leur propre vil­lage. « Nous n’avons pas de curé non plus –gra­cias à Dios ! » plai­sante le maire. La liberté de pra­ti­quer sa reli­gion est pour­tant garan­tie et une petite pro­ces­sion reli­gieuse timide défile dis­crè­te­ment, sans spec­ta­teurs, dans le vil­lage en évi­tant la place de fête.

Le capi­ta­lisme

« La crise ? Le sys­tème capi­ta­liste a tou­jours été un échec, la crise ne date pas d’aujourd’hui. L’avantage de la crise : le mythe du marché est tombé (…) Les réa­li­tés sont tou­jours les mêmes : quelque 2% détiennent 50% de la terre (…). Ceux qui veulent réfor­mer le capi­ta­lisme veulent tout chan­ger pour que rien ne change ! Dans le capi­ta­lisme, on a des syn­di­cats de régime et non pas des syn­di­cats de classe, il y a beau­coup d’instruments d’aliénation, pas de liberté d’expression, seule­ment la liberté d’acquisition (…) A Marinaleda, nous serons les pre­miers quand il s’agit de lutter et les der­niers à l’heure des béné­fices. »

Démocratie

« Nous pra­ti­quons une démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, on décide de tout, des impôts aux dépenses publiques, dans des grandes assem­blées. Beaucoup de têtes donnent beau­coup d’idées. Nos gens savent aussi qu’on peut tra­vailler pour d’autres valeurs qu’uniquement pour de l’argent. Quand nous avons besoin ou envie, nous orga­ni­sons un dimanche rouge : par exemple cer­tai­ne­ment dimanche après cette fête, il y aura assez de jeunes volon­taires qui vien­dront net­toyer la place ou pré­pa­rer un petit déjeu­ner pour les enfants et tout ceci pour le plai­sir d’être ensemble et d’avoir un vil­lage propre (…). La démo­cra­tie doit être éco­no­mique et sociale, pas seule­ment poli­tique. Quant à la démo­cra­tie poli­tique, la majo­rité 50%+1 ne sert à rien. Pour une vraie démo­cra­tie, il faut au moins 80-90% d’adhérents à une idée. D’ailleurs, toutes nos charges poli­tiques sont tous sans rému­né­ra­tion ».

Luttes futures et amendes…

Le maire appelle à par­ti­ci­per à la grève géné­rale annon­cée par le SA pour ce 14 avril, en soli­da­rité avec les sans terres en Andalousie qui ne béné­fi­cient pas encore de leur droit à la terre et aussi pour nos reven­di­ca­tions à nous. Il pré­co­nise aussi la néces­sité de natio­na­li­ser les banques, l’énergie, les trans­ports, etc. Nous devons 20-30 mil­lions de pese­tas d’amendes pour nos luttes dif­fé­rentes…

La culture, les fêtes

« Nous fai­sons beau­coup de fêtes avec des repas com­muns gra­tuits, et il y a tou­jours assez de volon­taires pour orga­ni­ser tout cela. La joie et la fête doivent être un droit, gra­tuites et pour tous. Ce n’est pas la mayon­naise des médias qui vont nous dicter ce qui doit nous plaire, nous avons une culture à nous. »

Expérience sociale unique en Europe

Avec un sol qui n’est plus une mar­chan­dise, mais devenu un droit pour celui qui veut le culti­ver ou l’habiter, une habi­ta­tion pour 15 euros par mois, du sport ou la culture gra­tuits ou presque (pis­cine muni­ci­pale 3 euros pour la saison), un sens com­mu­nau­taire de bien-être, je pense pou­voir dire que Marinaleda est une expé­rience unique en Europe. Chaque samedi d’ailleurs, le maire répond éga­le­ment aux ques­tions des vil­la­geois pré­sent-e-s à la maison com­mu­nale sur la chaîne de la TV locale. Cela nous rap­pelle l’émission « Alô pré­si­dente » de Hugo Chavez, un autre leader pour lequel Gordillo a exprimé son admi­ra­tion.

La dés­in­for­ma­tion

Apaga la TV, enciende tu mente – Eteins la TV, allume ton cer­veau, ce pre­mier mural m’avait frappé, il se trouve jusqu’en face de la TV locale… A ma ques­tion en lien avec la dés­in­for­ma­tion, Juan Miguel Sanchez Gordillo me fait part de son plan d’écrire un livre sur « Los pren­sa­te­nientes » – la demi-dou­zaine de trans­na­tio­nales qui pos­sèdent les médias dans le monde. « Pendant que la gauche écrit des pam­phlets que per­sonne ne lit, la droite éco­no­mique, la grande bour­geoi­sie, ins­talle chez toi plein de canaux de télé­vi­sion racon­tant tous les mêmes valeurs et pro­pa­geant la même pro­pa­gande men­son­gère. (…) Au niveau de l’information, l’éducation est très impor­tante » et, en ce qui concerne le pro­gramme natio­nal de l’éducation, cela ne lui convient pas. Jean Manuel Sanchez Gordillo me confie donc qu’il compte venir bien­tôt en Suisse pour étu­dier notre sys­tème d’éducation qui est orga­nisé au niveau can­to­nal… Probablement il pense que nous sommes une vraie démo­cra­tie avec des pro­grammes sco­laires indé­pen­dants du pou­voir…

Des expé­riences alter­na­tives au capi­ta­lisme qui font peur

Par rap­port aux médias, la ques­tion que je me pose à nou­veau est la sui­vante : Pourquoi l’expérience de Marinaleda est si mal connue en Espagne ainsi qu’auprès de nos édiles ? Pourquoi Cuba, cas d’école au niveau mon­dial en ce qui concerne la dés­in­for­ma­tion, mérite un budget annuel de 83 mil­lions de dol­lars de la part des Etats-Unis, consa­crés uni­que­ment au finan­ce­ment de la dés­in­for­ma­tion et des agres­sions contre ce petit pays ?

Y aurait-il des alter­na­tives au capi­ta­lisme qui fonc­tionnent depuis long­temps et qui font si peur à cer­tains ?

Andrea Duffour

Association Suisse-Cuba

http://​www​.cuba​-si​.ch

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