Valleyfield, mémoires et résistances

Marie Blais Profession : chargée de cours en urbanisme – Posture syndicale : éternelle battante – Entrevue réalisée par Jean Trudelle

Parcours militant

Par Mis en ligne le 12 avril 2020

Quiconque a fré­quenté, entre 2005 et 2012, les ins­tances de la Fédération natio­nale des ensei­gnantes et des ensei­gnants du Québec (FNEEQ) ou de la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN), se sou­vien­dra des inter­ven­tions enflam­mées de Marie Blais. Brandissant un copieux texte de réfé­rence déjà lu, annoté, com­menté et ana­lysé avant même que d’autres l’aient déni­ché ! elle pré­sen­tait avec fougue des ana­lyses poli­tiques sans conces­sion qui allaient tou­jours direc­te­ment au coeur du pro­blème.

NCS – Marie, entrons rapi­de­ment dans le vif du sujet, mais juste avant… Quel est votre par­cours avant la plon­gée dans le monde syn­di­cal ? Vous êtes née à Montréal ?

M.B. – Oui, en 1954, sur la rue de Normanville dans le quar­tier Villeray. Un an plus tard, mes parents démé­na­geaient dans le quar­tier Ahuntsic. C’était un nou­veau quar­tier, une nou­velle ban­lieue nais­sante des années 1950.

NCS – Vous y habi­tez d’ailleurs encore ?

M.B. – Oui, sauf durant mes études où j’ai habité dans Côte-des-Neiges et à Paris. Mais c’est dans Ahuntsic que j’ai grandi… et où je suis allée à l’école. À l’école privée, je pré­cise. J’ai trouvé cela très dur, épou­van­table, pour tout dire ! C’était une école de filles, des filles de ministres, de dépu­tés… Des filles qui, l’hiver, allaient faire du ski toutes les fins de semaine ! Mais il y avait aussi des filles comme moi, dont les familles étaient moins en moyens, mais qui croient beau­coup en l’éducation, qui s’imaginent que le privé, c’est mieux, et qui se serrent beau­coup la cein­ture pour y envoyer leurs enfants. Il y avait vrai­ment un cli­vage social, mais le pire, c’était la com­pé­ti­tion sys­té­ma­tique, la concur­rence pous­sée à outrance, comme une obses­sion. Plus tard, j’ai refusé très réso­lu­ment que mon fils Matthieu aille dans ce genre d’école.

NCS – Vos parents n’étaient pas très riches ?

M.B. – Mon père était éco­no­miste, fils d’un employé de banque. Il a été le pre­mier de sa famille à aller à l’université. Il était ce que l’on appelle un « étu­diant de pre­mière géné­ra­tion ». Il a étudié en rela­tions indus­trielles à l’Université de Montréal. En récu­pé­rant les livres de mon père, j’ai trouvé fas­ci­nant de voir la teneur de ce qui était ensei­gné à ce moment-là : la doc­trine sociale de l’Église, des réfé­rences au mou­ve­ment coopé­ra­tif. Mon père appar­te­nait au Réseau de Claude Ryan au sein de L’Action catho­lique. Un jour, j’aimerais beau­coup enquê­ter sur cette période qui a vu germer plu­sieurs idées qui allaient servir de base à des réformes futures.

Donc, mon père tra­vaillait à la Ligue ouvrière catho­lique (LOC). Ça ne payait pas beau­coup. En 1959, après la grève des réa­li­sa­teurs, il est entré aux Affaires publiques de la télé­vi­sion de Radio-Canada. Il a été un des orga­ni­sa­teurs du pre­mier débat télé­visé, entre Jean Lesage et Daniel Johnson, en 1962. Il est ensuite monté dans la hié­rar­chie, jusqu’à deve­nir direc­teur de la télé­vi­sion fran­çaise de Radio-Canada. Au début des années 1970, il est passé du côté de la radio et là, vrai­ment, il s’est éclaté. Je pense qu’il a trans­formé la radio, en intro­dui­sant peu à peu une « radio de ser­vice », une radio de ter­rain. Il a aussi défendu la musique clas­sique. Durant les années 1980, la chaîne FM enre­gis­trait des concerts clas­siques. Il entre­te­nait notam­ment une véri­table col­la­bo­ra­tion avec le Père Fernand Lindsay du Festival de Lanaudière.

Au milieu des années 1980, les pre­mières com­pres­sions bud­gé­taires appa­raissent. Mon père s’est constam­ment battu pour pro­té­ger le réseau fran­çais de Radio-Canada. Même si ce réseau était plus écouté, le Réseau anglais était tou­jours plus pro­tégé. La sec­tion fran­çaise, et plus spé­ci­fi­que­ment la radio, éco­pait tou­jours. Lorsqu’il reve­nait d’Ottawa, mon père ne par­lait pas, il pre­nait son séca­teur et se réfu­giait dans son jardin de roses. Les com­pres­sions ont été plus mas­sives au début des années 1990, là, c’était trop. J’ai tou­jours eu l’impression que la haute direc­tion à Ottawa l’avait forcé à prendre sa retraite. Il est parti en 1992 et il est mort un an plus tard.

NCS – Et votre mère ?

M.B. – Ma mère était issue de la classe moyenne, fille d’un phar­ma­cien qui tra­vaillait chez Frost. Elle a fait l’École des beaux-arts de Montréal durant deux ans. Elle aurait voulu conti­nuer mais elle ne s’est pas affir­mée devant sa famille. Le fait de ne pas avoir pour­suivi ses études l’a tou­jours frus­trée. Elle s’était juré que sa fille ne vivrait pas le même sort.

NCS – Rien donc, au niveau fami­lial, ne vous avait pré­des­tiné à la mili­tance syn­di­cale ?

M.B. – Au contraire, mes parents étaient très impli­qués dans le quar­tier. Au début des années 1960, ils se sont battus pour la créa­tion d’un « parc-école », la future école Louis-Collin. Mon père était aussi très engagé dans le Mouvement Desjardins. Il a été un des fon­da­teurs et piliers de la Caisse popu­laire Saint-Paul-de-la-Croix à Ahuntsic et du Réseau des caisses de la région de Montréal.

Mais reve­nons à ma mère. Mes parents ont fondé la Société d’écologie et d’horticulture du nord de Montréal. Ma mère orga­ni­sait des confé­rences men­suelles avec des spé­cia­listes dans le domaine de l’horticulture ou de l’écologie. Pour s’assurer d’avoir du monde, elle télé­pho­nait à tous les membres. Elle vou­lait convaincre… et pour cela, il faut parler au monde ! Un tra­vail de ter­rain que l’on a peut-être un peu délaissé dans le mou­ve­ment syn­di­cal…

Pour elle, « Société d’écologie » n’était pas un vain mot. En 1977, elle s’est oppo­sée avec d’autres à un déve­lop­pe­ment immo­bi­lier dans le bois de Saraguay. Et malgré mes pré­dic­tions, ils ont gagné contre le pro­mo­teur Kaufman & Frères. Durant toute mon enfance, j’ai baigné dans de telles batailles. Très tôt, j’ai réa­lisé que si on avait des convic­tions, il fal­lait mener de longues luttes et qu’on pou­vait les gagner. J’ai retenu de mes parents qu’il ne faut jamais s’avouer vaincu d’avance, qu’il faut tou­jours mener le combat !

NCS – Et vos parents ont penché pour l’école privée ?

M.B. – Oui, mais sans moyens ! Pas au début de la car­rière de mon père, en tout cas. Plus tard, ils ont été plus à l’aise, mais quand j’ai com­mencé l’école, le budget était serré. J’ai quand même fait tout mon pri­maire et tout mon secon­daire au privé. D’une cer­taine manière, je suis un « pro­duit » du privé ! Un envi­ron­ne­ment comme celui-là, c’est fait pour te couler dans un moule. Plusieurs de mes col­lègues ont été cas­sées. Moi, au contraire, je me suis rebel­lée ! En 10e année, j’ai même affronté ma titu­laire… et j’ai gagné !

En fin de compte, j’ai vrai­ment détesté mon secon­daire. Quand je vois com­bien, à l’inverse pour mon fils Matthieu, l’école publique Sophie-Barat a consti­tué pour lui une étape posi­tive et impor­tante de son déve­lop­pe­ment, avec des pro­fes­seur-e-s sti­mu­lants, des ami-e-s et des acti­vi­tés qui l’ont façonné, qui ont orienté sa vie… quel contraste ! Mon fils est net­te­ment mieux pré­paré pour affron­ter l’avenir !

NCS – Et votre cégep ?

M.B. – Je suis allée au col­lège André-Grasset… Contrairement à mes frères, je n’ai pas trouvé cela trans­cen­dant, mais c’était mieux que le secon­daire, alors j’ai fait ma petite affaire. Ensuite, je me suis ins­crite au bac­ca­lau­réat en anthro­po­lo­gie à l’Université de Montréal. Et cela, ça m’a mar­quée. C’était l’époque de Bernard Bernier et de Pierre Beaucage qui ana­ly­saient le Japon et l’Amérique du Sud d’un point de vue mar­xiste. Bernard Arcand nous intro­dui­sait au struc­tu­ra­lisme de Lévi-Strauss et Rémi Savard par­ta­geait ses expé­riences de ter­rain avec les Innus de Maliotenam. Ils avaient chacun un regard anthro­po­lo­gique dif­fé­rent. Je décou­vrais des mots pour com­prendre une société, pour lire les enjeux sociaux. Cela m’a vrai­ment aidée toute ma vie ! Ils nous incul­quaient une rigueur, une vision large des choses. C’était génial. J’ai ter­miné mon bac en par­ti­ci­pant, au pas­sage, à quelques grèves, notam­ment celle où les frères Rougeau, deux lut­teurs, avaient été enga­gés pour tabas­ser les étu­diants !

NCS – Un pre­mier contact avec la gauche ?

M.B. – Il y avait une mou­vance de gauche en anthro­po­lo­gie mais elle était très frag­men­tée. À l’époque, j’étais un peu en marge. J’étudiais, je man­geais de l’anthropologie, c’était ça ma vie. À la fin de mon bac, j’ai passé un été à tra­vailler avec un groupe com­mu­nau­taire qui s’appelait le Projet Changement. Tous les jours, j’étais sur le ter­rain, j’offrais des ser­vices à domi­cile. Ce groupe des­ser­vait un quar­tier très étendu qui allait de la rue Sainte-Catherine à la rue Mont-Royal et de la rue University jusqu’à la rue Papineau. Un véri­table CLSC avant la lettre ! À l’époque, en 1976, dans ce quar­tier, il y avait des mai­sons aban­don­nées, des pro­prié­taires qui n’entretenaient pas leurs immeubles. Moi, une petite fille de la bour­geoi­sie nantie, qui n’était jamais sortie de son milieu, j’arrive là, j’entre dans des appar­te­ments avec des coque­relles par­tout, je vois des gens qui vivent dans des condi­tions épou­van­tables… ça marque !

NCS – Que fai­siez-vous ?

M.B. – Du ménage, des courses, des bains pour des per­sonnes âgées vivant seules et très dému­nies. C’était l’été du Recensement de 1976, plu­sieurs étaient stres­sés parce qu’ils ne pou­vaient pas rem­plir les for­mu­laires. J’ai fait ça un été. De l’aide directe aux gens, dans un quar­tier en tran­si­tion juste en marge des Jeux olym­piques. Quel contraste !

Entre temps, on met­tait en place des CLSC et on m’a offert d’aller y tra­vailler. Mais je vou­lais être « sau­veuse », régler les pro­blèmes « struc­tu­raux » qui géné­raient la dété­rio­ra­tion des loge­ments et la créa­tion des mai­sons de chambres ! Je suis entrée en maî­trise à l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal en 1976.

NCS – Avec beau­coup d’espoir, sans doute. La maî­trise a-t-elle répondu à vos attentes ?

M.B. – Oh oui ! L’école fran­çaise de socio­lo­gie urbaine, Castells, Topalov, Lefebvre, etc., m’apparaissait une approche très inté­res­sante pour com­prendre et ana­ly­ser le phé­no­mène urbain, mais je ne sai­sis­sais tou­jours pas pour­quoi les quar­tiers cen­traux de Montréal étaient si déla­brés et même à l’abandon. Et puis, j’ai décou­vert David Harvey, un auteur très inté­res­sant que je n’ai jamais pu ren­con­trer, mais dont les écrits m’ont permis de pous­ser mes recherches.

Harvey a étudié le rôle des ins­ti­tu­tions finan­cières dans les quar­tiers cen­traux de Baltimore, démon­trant que la dété­rio­ra­tion des quar­tiers n’était pas un « pro­ces­sus natu­rel » mais bien le résul­tat d’une logique d’intérêts de divers acteurs, notam­ment les ins­ti­tu­tions finan­cières qui pré­fé­raient inves­tir en ban­lieue plutôt que dans les quar­tiers cen­traux. Certains pro­prié­taires immo­bi­liers, n’ayant pas accès à un finan­ce­ment hypo­thé­caire (red­li­ning), ne pou­vaient pas entre­te­nir leurs immeubles. Est-ce que cette ana­lyse pou­vait s’appliquer à Montréal ? J’ai décidé de m’inscrire au doc­to­rat.

NCS – Sans doute pour essayer de trans­po­ser cette hypo­thèse ?

M.B. – Oui, mais je n’ai pas pu le faire. Par contre, j’ai pu aller à Paris et me joindre à une équipe de recherche qui tra­vaillait sur la trans­for­ma­tion d’Issy-les-Moulineaux, une ban­lieue rouge[1]. Ce groupe, sous la direc­tion de Marcel Roncayolo, géo­graphe à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), cher­chait une per­sonne qui s’intéressait à la pro­priété immo­bi­lière. En 1982, je me suis ins­crite à l’EHESS, où j’ai fait un DEA (diplôme d’études appro­fon­dies) en sciences sociales. Je suis restée à Paris deux ans.

Les cours du DEA se don­naient à l’École nor­male supé­rieure, rue d’Ulm. Alors là, ça a été extra­or­di­naire et pas­sion­nant. Pendant un an, plu­sieurs pro­fes­seurs pré­sen­taient le fruit de leurs recherches. Deux fois par mois, le ven­dredi, je sui­vais les cours de mon direc­teur de thèse. Lorsqu’il abor­dait un thème, une ques­tion ou un texte, il avait tou­jours une pers­pec­tive si dif­fé­rente, si per­son­nelle. Là, j’ai vrai­ment « tripé ». J’ai tou­jours cher­ché à faire la même chose avec mes étu­diants et étu­diantes : à partir de leurs textes, pous­ser leurs réflexions.

Le groupe de recherche en géo­gra­phie sociale de l’EHESS étu­diait l’évolution de plus de 1000 ménages qui habi­taient quelque 700 immeubles situés à Issy-les-Moulineaux. J’ai eu accès à des don­nées nomi­nales qui cou­vraient un siècle entier, de 1882 à 1982. Souvent, dans des « lotis­se­ments défec­tueux », des jour­na­liers avaient acheté un lopin de terre trans­mis ensuite à un enfant, géné­ra­le­ment un ouvrier qua­li­fié ou un employé ; après la guerre, leur enfant, cadre inter­mé­diaire, pre­nait pos­ses­sion de cet immeuble. La trans­for­ma­tion du quar­tier illus­trait la mobi­lité sociale, la méta­mor­phose de la classe ouvrière. C’était vrai­ment fas­ci­nant !

En 1985, je suis reve­nue ici. Je me suis rendu compte que mon cadre théo­rique n’était pas assez précis ni assez déve­loppé pour tenir compte de la richesse de toute cette infor­ma­tion. J’étais un peu perdue. C’est là que je suis deve­nue char­gée de cours en études urbaines, à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en 1985. J’ai pu raf­fi­ner mon cadre théo­rique, à un moment où la ques­tion de la gen­tri­fi­ca­tion com­men­çait à deve­nir un objet d’analyse.

NCS – En urba­nisme, on a… ou non un regard poli­tique sur les choses. La cir­cu­la­tion d’idées était plus dense en France, et le milieu en consé­quence plus sti­mu­lant ?

M.B. – Pas de doute là-dessus ! Ici, c’était très dif­fé­rent. En tant que char­gée de cours, je n’avais plus de réseau. Je ne pou­vais plus assis­ter aux cours de mon direc­teur de thèse. J’étais très isolée.

NCS – Et puis, vient la grève des chargé-e-s de cours de l’UQAM en 1987…

M.B. – Une grève qui a duré près de deux mois. On l’a appe­lée la « grève du cœur[2] ». Elle a été très dure, mar­quée par de grands moments de soli­da­rité mais l’atterrissage, avec la loi spé­ciale[3], a été très dif­fi­cile. Cela a été un tour­nant dans ma vie et je suis entrée de plain-pied dans le mou­ve­ment syn­di­cal.

NCS – Comment cela s’est-il passé ?

M.B. – Quand on a com­mencé à parler d’une grève des per­sonnes char­gées de cours, je me suis dit : bon, je vais aller voir ce qui se passe. La grève a été votée presque à l’unanimité et quand elle a débuté, j’ai décou­vert sur les piquets de grève plein de per­sonnes inté­res­santes. Les chargé-e-s de cours sont très isolés. On ne se voit pas, on ne se ren­contre pas. Sur les lignes de pique­tage, c’était tout le contraire, je « décou­vrais ma gang » !

Cela m’a amenée à m’impliquer. La défense des per­sonnes char­gées de cours était un mou­ve­ment nais­sant au niveau natio­nal. Des syn­di­cats se for­maient dans d’autres uni­ver­si­tés, et il y a eu des grèves iden­tiques dans d’autres syn­di­cats. J’ai décou­vert la FNEEQ et assisté à mon pre­mier congrès à Chicoutimi en 1987. Il y a eu à cette occa­sion quelques échanges entre les syn­di­cats, rela­ti­ve­ment à la grève, sur le mode « pour­quoi vous nous avez lâchés » et « oui, mais vous êtes partis tous seuls…». Ça « jasait » fort, il y avait beau­coup d’incompréhension. Il faut dire qu’à l’époque, il n’y avait pas à la FNEEQ de struc­ture for­melle de ren­contre pour les char­gées et char­gés de cours. Les regrou­pe­ments n’existaient pas encore.

NCS – Donc, pour vous, ce fut un pre­mier contact avec la pro­blé­ma­tique bien réelle de la

M.B. – Oui, bien sûr, mais la grève de 1987 était cen­trée sur l’équité sala­riale avec les pro­fes­seurs. Les char­gées et char­gés de cours avaient osé se com­pa­rer aux profs ! Rétrospectivement, je pense que le pro­blème était mal posé. On disait : à tra­vail égal, salaire égal. Nous savions que la com­pa­rai­son ne concer­nait que la part du salaire pro­fes­so­ral réservé à l’enseignement, mais la cam­pagne ne le disait pas expli­ci­te­ment. Résultat : les pro­fes­seurs étaient outrés et ils tra­ver­saient nos lignes de pique­tage allè­gre­ment. L’atmosphère était à couper au cou­teau.

NCS – À partir de là, vous vous êtes beau­coup enga­gée syn­di­ca­le­ment ?

M.B. – En 1988, je me suis pré­sen­tée à la vice-pré­si­dence aux rela­tions inter­syn­di­cales de mon syn­di­cat. J’ai quitté le comité exé­cu­tif en 1991. Puis j’ai siégé au conseil d’administration de l’UQAM et à la Commission de la recherche et des uni­ver­si­tés du Conseil supé­rieur de l’éducation. En 1998, je suis reve­nue dans mon syn­di­cat, puis en 2001, j’ai été élue à la coor­di­na­tion du Regroupement uni­ver­sité à la FNEEQ, où j’ai eu le pri­vi­lège de tra­vailler avec François Cyr[4].

NCS – Au départ de François Cyr, vous avec joint l’exécutif de la FNEEQ comme vice-pré­si­dente.

M.B. – Oui, c’était en 2004 et j’ai quitté la FNEEQ en mai 2012. Après une année de pause, je suis reve­nue à mon syn­di­cat, le SCCUQ, comme pré­si­dente jusqu’à mon départ en avril 2019, avant la retraite !

NCS – Une car­rière syn­di­cale tout impré­gnée de la cause des chargé-e-s de cours uni­ver­si­taires ! Revenons aux débuts. Lorsque vous avez été enga­gée, l’université avait recours à des chargé-e-s de cours depuis déjà long­temps. À quand remon­tait cette pra­tique ?

M.B. – Confier des cours par­ti­cu­liers, très spé­ci­fiques, à des experts ou des expertes, a tou­jours plus ou moins existé. Mais le faire de manière sys­té­ma­tique pour la for­ma­tion de base, c’est apparu avec la créa­tion du Réseau de l’Université du Québec (UQ). Dès le début, l’UQ a com­mencé à donner des charges de cours à des ensei­gnantes et des ensei­gnants qui sont deve­nus ce qu’on appe­lait à l’époque char­gés de cours « struc­tu­raux », c’est-à-dire qui vivaient de leur ensei­gne­ment.

NCS – Le choix de trans­po­ser à l’enseignement régu­lier l’embauche de chargé-e-s de cours, jusque-là enga­gés pour des ensei­gne­ments très spé­ci­fiques, était un choix finan­cier ?

M.B. – Absolument. Nous étions et nous sommes tou­jours la marge de manoeuvre de l’université ! L’ensemble du réseau de l’UQ, et plus par­ti­cu­liè­re­ment l’UQAM, a tou­jours été très mal financé. Depuis 1987, nous retrou­vons tou­jours une pro­por­tion impor­tante, autour de 56 % des charges de cours au 1er cycle[5], qui est assu­mée par des per­sonnes char­gées de cours.

NCS – Quelle est la pro­por­tion de celles et ceux qui sont en « double emploi » par rap­port aux char­gés struc­tu­raux ?

M.B. – À l’UQAM, cela tourne autour de 40 %. Celles et ceux qui militent sont sur­tout les « simple emploi » ; les autres sont moins pré­sents.

NCS – À l’époque de votre arri­vée et dans le cadre de cette pre­mière grève, com­ment se posait la ques­tion poli­tique de l’émancipation des chargé-e-s de cours ? Comment avez-vous perçu tout cela, au début ?

M.B. – Il faut com­prendre qu’à ce moment-là, on se bat­tait sur­tout contre une véri­table exploi­ta­tion. On avait des salaires de crève-faim. Avec le Fonds de défense pro­fes­sion­nelle de la CSN, je gagnais plus sur les piquets de grève qu’avec ma charge de cours ! C’était le cœur du conflit, on vou­lait se faire payer cor­rec­te­ment. À la fin des années 1980, on don­nait déjà plus de la moitié des cours du bac et on ne comp­tait que pour 6 % de la masse sala­riale de l’UQAM !

NCS – Et cette grève a permis des gains ?

M.B. – Sur le coup, elle a plutôt été désas­treuse sur le plan des résul­tats, donc dévas­ta­trice pour le syn­di­cat qui n’a rien gagné. La droite en a fait ses choux gras en disant : « Vous voyez, faire la grève, ça ne donne rien ! » Mais en fait, elle a été très impor­tante. Quelque mois plus tard, le 25 novembre 1987, une lettre d’entente per­met­tant une plus grande inté­gra­tion des chargé-e-s de cours à la mis­sion de l’université a pu être négo­ciée.

NCS – Dans les années 1990, à la FNEEQ, il y eut beau­coup de débats, par­fois acerbes, sur la stra­té­gie des per­sonnes char­gées de cours qu’on accu­sait de ne pas lutter contre la pré­ca­rité, mais de l’accepter et d’essayer seule­ment d’en d’améliorer les condi­tions. Le dis­cours syn­di­cal ne sem­blait pas remettre en cause l’existence même des chargé-e-s de cours dans les uni­ver­si­tés.

M.B. – Ce n’est pas aussi simple. Jusqu’au milieu des années 1980, il y avait des chargé-e-s de cours qui espé­raient obte­nir un jour un poste de pro­fes­seur. Mais c’était une vue de l’esprit. Dans les faits, les pro­fes­seur-e-s étaient eux-mêmes assez mal payés. Ainsi, en 1982, à l’UQAM, le syn­di­cat des pro­fes­seurs (le SPUQ) avait laissé tomber l’ouverture pos­sible de 380 nou­veaux postes en échange d’améliorations directes de leurs condi­tions de tra­vail. Alors effec­ti­ve­ment, le rêve vers la per­ma­nence a pris fin et la lutte por­tait sur le prin­ci­pal : l’accès à l’emploi et pour des condi­tions de tra­vail décentes.

NCS – Situation assez noire donc, au len­de­main d’une grève pour­tant his­to­rique…

M.B. – Oui. Mais cette grève a eu tout de même l’effet de faire prendre conscience à tout le monde, aux uni­ver­si­tés et à leurs conseils d’administration, mais sur­tout à nous-mêmes, que les char­gées et char­gés de cours exis­taient !

Après la grève, une ques­tion s’imposait : doit-on rester en marge de l’université ou mieux s’y inté­grer ? Le syn­di­cat a changé com­plè­te­ment de stra­té­gie et l’UQAM aussi. La lettre d’entente signée en novembre 1987, dont on a parlé pré­cé­dem­ment, a marqué notre his­toire en pavant la voie à un élar­gis­se­ment de notre tâche. Concrètement, cela a permis aux char­gées et char­gés de cours d’être rému­né­rés pour des tâches autres que l’enseignement.

NCS – La décen­nie des années 1990 a donc changé la donne ?

M.B. – Oui, mais notre pari se conju­guait mal­heu­reu­se­ment avec des com­pres­sions bud­gé­taires mas­sives. Cela nous a coupé le souffle. D’ailleurs, tout le mou­ve­ment syn­di­cal a écopé. On avait connu de petites embel­lies, et puis tout a été stoppé. Ce furent des années noires. L’offre de cours a dimi­nué, la taille des groupes a aug­menté et les salaires ont été coupés.

C’est tout le finan­ce­ment des uni­ver­si­tés qui était en jeu. En 2000, François Legault, alors ministre de l’Éducation du gou­ver­ne­ment péquiste, a changé la for­mule de finan­ce­ment qui favo­ri­sait les vieilles uni­ver­si­tés par un finan­ce­ment « par tête de pipe[6] ». On connaît la suite : cela a ouvert la porte à la concur­rence et à une course effré­née pour les effec­tifs étu­diants, mais cela a aussi amené des sous dans des uni­ver­si­tés comme l’UQAM.

NCS – Pendant ce temps, vous mili­tez à la FNEEQ. Revenons à la stra­té­gie des syn­di­cats de chargé-e-s de cours : on doit donc moins parler d’une pos­ture idéo­lo­gique d’acceptation de la pré­ca­rité que d’une réac­tion de résis­tance à un envi­ron­ne­ment hos­tile ?

M.B. – Tout à fait. Il y avait, dans le milieu syn­di­cal de l’enseignement, un dis­cours anti-pré­ca­rité, sans doute jus­ti­fié dans les cégeps, mais des col­lègues du col­lé­gial avaient une cer­taine ten­dance à la trans­po­ser sans nuance aux uni­ver­si­tés où la situa­tion n’était pas du tout la même. Ce qu’il faut com­prendre, c’est que les pré­caires des cégeps obte­naient à un moment donné la per­ma­nence, mais pas les char­gées et char­gés de cours dans les uni­ver­si­tés.

Être une per­sonne char­gée de cours était un obs­tacle pour obte­nir un poste de pro­fes­seur. Encore aujourd’hui, même si elle a un doc­to­rat et qu’elle fait de la recherche, la char­gée de cours est géné­ra­le­ment défa­vo­ri­sée. Les dépar­te­ments veulent enga­ger des cher­cheurs ; l’enseignement n’est pas sou­vent consi­déré. La logique des uni­ver­si­tés et celle des cégeps sont com­plè­te­ment dif­fé­rentes. Contrairement au col­lé­gial, la créa­tion de postes de pro­fes­seurs nous enlève du tra­vail !

NCS – D’où cette stra­té­gie de l’intégration à l’établissement et de la sta­bi­li­sa­tion des condi­tions de tra­vail ?

M.B. – Il y a encore tel­le­ment de choses à faire de ce côté-là. C’est au coeur des débats actuels au sein du SCCUQ. Il y a eu récem­ment toute une saga autour du chan­ge­ment de nom de notre syn­di­cat[7]. Quoi qu’on puisse penser de cette stra­té­gie, elle a été moti­vée par cette volonté de sta­bi­li­sa­tion et de reva­lo­ri­sa­tion de notre statut. Les per­sonnes char­gées de cours en ont marre de la mar­gi­na­li­sa­tion, de l’apar­theid uni­ver­si­taire. Changer le titre d’emploi pour « pro­fes­seurs ensei­gnants » exprime le désir de mettre fin à cette stig­ma­ti­sa­tion. Par ailleurs, uti­li­ser le terme « pro­fes­seur » signi­fie aussi affron­ter les pro­fes­seurs sur le plan de leur iden­tité pro­fes­sion­nelle. La ques­tion est très sen­sible de part et d’autre. À mon sens, le syn­di­cat se dirige vers un affron­te­ment majeur et les pro­fes­seures, pro­fes­seurs ensei­gnants risquent encore d’être bien seuls.

NCS – Mais la volonté de sta­bi­li­ser le statut des per­sonnes char­gées de cours n’était-elle pas déjà pré­va­lente au début des années 2000 ?

M.B. – Pas aussi clai­re­ment. Durant les années 2000, on vou­lait du rat­tra­page sala­rial. La ques­tion de la sta­bi­li­sa­tion s’est impo­sée dans cer­taines uni­ver­si­tés et, au fil des ans, des sta­tuts plus sta­bi­li­sés ont été créés à l’Université Laval, à l’Université du Québec à Trois-Rivières et à l’Université de Sherbrooke.

Dans d’autres syn­di­cats, dont le SCCUQ, il y avait de vifs débats, voire des ten­sions internes autour de cette ques­tion. Pour des rai­sons dif­fé­rentes, la plu­part des membres sont contre. Cela pose le pro­blème de l’assiette au beurre : viser le plein temps pour cer­taines et cer­tains, c’est dimi­nuer le volume d’emploi pour les autres, cela oppose les nou­veaux membres aux plus anciens… des années d’échanges et de débats pas faciles, com­pli­qués par des stra­té­gies patro­nales qui favo­ri­saient la pré­ca­ri­sa­tion de l’emploi. Ainsi, au SCCUQ, ce n’est que l’an der­nier qu’une posi­tion com­mune s’est fina­le­ment déga­gée.

NCS – Malgré tout, les chargé-e-s de cours fai­saient des gains et s’organisaient mieux, non ?

M.B. – La créa­tion du regrou­pe­ment des per­sonnes char­gées de cours à la FNEEQ a consti­tué une avan­cée majeure. Des per­sonnes comme François Cyr ont beau­coup aidé à donner de la cohé­rence au regrou­pe­ment, mais cela a pris du temps avant que les syn­di­cats se fassent confiance. Bien que chaque syn­di­cat puisse être jaloux de ses stra­té­gies et de ses objec­tifs, on a pu dis­cu­ter d’objectifs com­muns de négo­cia­tion et ainsi arri­ver à une bien meilleure concer­ta­tion. Avec l’appui de la CSN, on a déve­loppé un modèle de négo­cia­tion regrou­pée qui nous a permis des avan­cées impor­tantes, les gains des uns ser­vant de levier pour les autres. Durant les années 2000, on a fait un gros rat­tra­page sur le plan sala­rial, le salaire d’une charge de cours a plus que doublé. Ce n’est pas rien !

NCS – Quand on com­pare les gains obte­nus par les chargé-e-s de cours et la situa­tion qui pré­vaut dans beau­coup de pays du monde, il est clair que les chargé-e-s de cours du Québec sont, d’une cer­taine manière, « en avance ». Cela a donné aux syn­di­cats d’ici, en par­ti­cu­lier à la FNEEQ qui les regroupe, une sorte de cré­di­bi­lité dans le milieu inter­na­tio­nal du syn­di­ca­lisme ensei­gnant.

M.B. – Oui, on a pu faire plu­sieurs inter­ven­tions à l’Internationale de l’éducation (IE), soit dans les congrès, soit dans le caucus réservé à l’enseignement supé­rieur. Je pense que la FNEEQ a beau­coup contri­bué à ce que les dos­siers qui concernent les per­sonnes char­gées de cours sortent de l’ombre[8]. J’étais sou­vent la repré­sen­tante à statut pré­caire dans ces réunions inter­na­tio­nales.

NCS – Il y a eu aussi la Coalition of Contingent Academic Labor, la COCAL, dans laquelle le Québec a joué un rôle de leader ?

M.B. – Oui, la COCAL est le pen­dant nord-amé­ri­cain de l’IE, une coa­li­tion qui regroupe plu­sieurs syn­di­cats d’enseignants qui s’occupent de la pré­ca­ri­sa­tion de l’emploi dans les uni­ver­si­tés. On a eu des liens avec des syn­di­cats de Californie, de New York. Au Wisconsin, notre manière de tra­vailler, avec des pro­to­coles de coor­di­na­tion, a été appli­quée au sein de l’université. Effectivement, à cause des gains que nous avons faits, le Québec est un peu un modèle.

Dans les réunions de l’IE, je n’intervenais pas que sur la pré­ca­ri­sa­tion, mais aussi sur l’état des lieux et sur les dérives uni­ver­si­taires. En fait, ces réunions nous per­met­taient de voir venir les coups. Ainsi, en juillet 2007, à Berlin, je me sou­vien­drai tou­jours de la pré­sen­ta­tion remar­quable de Stephen J. Ball et Deborah Youdell sur la pré­sence du privé en édu­ca­tion. Un rap­port magis­tral[9] sur les dif­fé­rentes formes de pri­va­ti­sa­tion, notam­ment la pri­va­ti­sa­tion cachée en édu­ca­tion. J’avais enfin une grille d’analyse pour com­prendre com­ment s’opère la néo­li­bé­ra­li­sa­tion de l’enseignement supé­rieur.

Cette pré­sen­ta­tion était tout à fait à propos, car de retour à Montréal, au mois de sep­tembre 2007, l’Institut sur la gou­ver­nance d’organisations pri­vées et publiques (IGOPP) pré­sen­tait des pro­po­si­tions pour chan­ger la com­po­si­tion des conseils d’administration des cégeps et des uni­ver­si­tés[10]. Le gou­ver­ne­ment Charest a repris les grandes lignes de ce rap­port dans les Projets de loi 107 et 38 en pro­po­sant un chan­ge­ment dans la gou­ver­nance des uni­ver­si­tés.

NCS – Ce qui a généré une mobi­li­sa­tion de plu­sieurs acteurs uni­ver­si­taires…

M.B. – Entre 2007 et 2009, la Table des par­te­naires uni­ver­si­taires va effec­ti­ve­ment se mobi­li­ser avec succès contre ces pro­jets de loi 107 et 38. Durant toute cette période, une cer­taine conni­vence s’était déve­lop­pée au sein de la Table, une soli­da­rité qui sera un atout consi­dé­rable durant la lutte étu­diante de 2012.

En février 2010, lorsqu’un groupe de « lucides » pond un Pacte pour un finan­ce­ment concur­ren­tiel de nos uni­ver­si­tés[11], la Table des par­te­naires uni­ver­si­taires se saisit d’une nou­velle bataille et com­prend qu’il faut relan­cer la mobi­li­sa­tion. Pour répondre à cette vision mar­chande de l’université, les par­te­naires éla­borent un mani­feste pour une uni­ver­sité libre, auto­nome et acces­sible[12]. Ce mani­feste, pré­senté dans nos orga­ni­sa­tions res­pec­tives, a permis des inter­ven­tions d’appui au mou­ve­ment étu­diant de 2012.

Ces deux exemples démontrent qu’en construi­sant des conver­gences, il est pos­sible de com­battre la mar­chan­di­sa­tion de l’enseignement supé­rieur.

NCS – Revenons jus­te­ment à la situa­tion par­ti­cu­lière des per­sonnes char­gées de cours. Peuvent-elles déve­lop­per des conver­gences avec les pro­fes­seur-e-s, ou ces deux groupes sont-ils ce qu’on pour­rait appe­ler des « enne­mis de classe » éter­nels ?

M.B. – Comme on vient de le voir, au niveau natio­nal, sur les grands enjeux, la conver­gence est pos­sible. Au niveau local, la situa­tion est sou­vent plus com­plexe. Par exemple, le Syndicat des pro­fes­seurs et pro­fes­seures de l’UQAM (SPUQ) n’a jamais voulu que se crée un autre corps ensei­gnant. Or, toutes nos luttes cher­chaient à conso­li­der cet autre corps ensei­gnant. Obtenir une plus grande sta­bi­lité d’emploi, gagner en recon­nais­sance ins­ti­tu­tion­nelle et main­te­nant chan­ger de titre menace néces­sai­re­ment les profs… et cela nous place en conflit ouvert avec eux et, comme vous le dites, nous pose en enne­mis de classe mal­heu­reu­se­ment éter­nels. C’est vrai­ment très dom­mage, car sur les grands enjeux, on s’entend.

NCS – On com­prend que le statut de chargé-e-s de cours dans les uni­ver­si­tés est là pour rester. Mais les chargé-e-s de cours reven­diquent main­te­nant l’accès à la recherche. De l’extérieur, on a l’impression qu’une contra­dic­tion sub­siste : on accepte l’existence de deux sta­tuts dif­fé­rents, tout en conti­nuant à reven­di­quer, fina­le­ment, un cer­tain droit à toutes les tâches effec­tuées sous l’autre statut ?

M.B. – Oui, cela peut sem­bler contra­dic­toire. Il faut savoir que pour ensei­gner, les per­sonnes char­gées de cours doivent déte­nir des exi­gences de qua­li­fi­ca­tion (EQE). Dans la défi­ni­tion de ces exi­gences, il est sou­vent néces­saire d’avoir une expé­rience récente en recherche et créa­tion. Faire de la recherche ou de la créa­tion devient de plus en plus un incon­tour­nable pour les char­gées et char­gés de cours.

De plus, le profil des per­sonnes char­gées de cours a changé. Elles ont sou­vent un doc­to­rat, font de la recherche et obtiennent des sub­ven­tions. Comme la recherche n’est pas com­prise dans leur tâche, elles ne sont donc pas rému­né­rées. Ceci est une autre source de frus­tra­tions.

NCS – D’autres exemples ?

M.B. – Il y a un autre élé­ment de contexte qui est très impor­tant, celui de la frag­men­ta­tion de la tâche. Cette ten­dance est cru­ciale, autant pour nos condi­tions de tra­vail que pour les condi­tions d’apprentissage des étu­diantes et des étu­diants. On ne va pas se le cacher : la mas­si­fi­ca­tion de l’enseignement a entraîné une divi­sion, un mor­cel­le­ment de la tâche des pro­fes­seur-e-s avec l’apparition du statut de chargé de cours.

NCS – On assiste effec­ti­ve­ment à l’émergence d’une plé­thore d’intervenantes et d’intervenants autour de l’enseignement pro­pre­ment dit.

M.B. – Tout à fait. Avec l’apparition des auxi­liaires d’enseignement, les per­sonnes sur­veillantes d’examens, les cor­rec­trices et cor­rec­teurs, les pre­neurs de notes, etc. Et encore, on ne parle pas de la for­ma­tion à dis­tance ! C’est sou­vent sous le radar, mais cela va accen­tuer cette ten­dance. C’est un chan­ge­ment struc­tu­rel impor­tant sur lequel il n’y a aucune réflexion orga­ni­sée. Il y a une grève des tuteurs et tutrices qui dure main­te­nant depuis février 2019 à la TÉLUQ où l’université entend frac­tion­ner leur tâche, c’est majeur ! Et per­sonne ne parle de cette grève !

Ces chan­ge­ments struc­tu­raux amènent un chan­ge­ment de para­digme. J’ai sou­vent inter­pellé là-dessus les syn­di­cats de pro­fes­seurs, par­ti­cu­liè­re­ment la Fédération qué­bé­coise des pro­fes­seurs et pro­fes­seures d’université (FQPPU) à la Table des par­te­naires uni­ver­si­taires, et ce, sans grand résul­tat.

NCS – Y a-t-il plus de dis­cus­sions sur ce sujet à la FNEEQ ?

M.B. – Ce qui se passe à la TÉLUQ inter­pelle tous les syn­di­cats de chargé-e-s de cours et la FNEEQ. Mais que ce soit dans les syn­di­caux locaux ou à la FNEEQ, on a des feux à éteindre, et dis­cu­ter d’un chan­ge­ment de para­digme, ça appa­rait comme du pel­le­tage de nuages !

NCS – La FNEEQ a pour­tant pris l’initiative d’organiser des États géné­raux de l’enseignement supé­rieur (ÉGES) et ras­sem­blé du même coup l’essentiel des inter­ve­nants du monde uni­ver­si­taire, sauf les admi­nis­tra­tions…

M.B. – Je ne sais pas exac­te­ment quel était le projet ini­tial et ce qu’en atten­dait la FNEEQ, mais je dois dire que suis restée sur ma faim. Cela a été un peu comme un gros col­loque, inté­res­sant dans la mesure où il y a eu beau­coup d’échanges, mais fina­le­ment loin de géné­rer des résul­tats durables. Il faut dire que le sujet est immense !

En repre­nant la pré­si­dence du SCCUQ, j’ai pu rame­ner quelques grands enjeux dans les débats, l’impact de l’austérité par exemple. Mais dans mon syn­di­cat comme ailleurs, les pro­blèmes immé­diats obnu­bilent le reste. Alors une réflexion sur le carac­tère plus social et plus large de l’évolution de l’université… Pour la deuxième phase des EGES, qui a eu lieu à l’UQAM, j’ai réussi de peine et de misère à ras­sem­bler une dizaine de per­sonnes. Lors de la pre­mière ren­contre, à Québec, on était cinq !

NCS – Et l’événement lui-même ?

M.B. – Je pense que la pro­blé­ma­tique était peut-être trop grande et les objec­tifs un peu flous. Les uni­ver­si­tés ont évolué depuis long­temps un peu en vase clos, en s’adaptant len­te­ment à une société qui évolue vite, tout ça un peu à la pièce, en navi­guant à vue et en s’adaptant aux chan­ge­ments sans plan direc­teur. Or ces chan­ge­ments sont cru­ciaux : la mas­si­fi­ca­tion en ensei­gne­ment supé­rieur, l’internationalisation de l’université, la mar­chan­di­sa­tion du savoir, le déve­lop­pe­ment de l’enseignement à dis­tance, les liens avec l’entreprise privée… C’est majeur ! Tout cela pro­duit des impacts impor­tants qui affectent la mis­sion même des uni­ver­si­tés, qu’on ne peut peut-être plus poser dans les mêmes termes qu’avant. Pensons seule­ment à la place du privé dans la gou­ver­nance, à la ques­tion de la sup­po­sée « loyauté » envers l’employeur, une notion tordue qui a jus­ti­fié, récem­ment, le licen­cie­ment d’un émi­nent agro­nome du minis­tère de l’Agriculture. Ce sont des ques­tions de fond.

Les ÉGES pou­vaient dif­fi­ci­le­ment viser autre chose qu’un survol de ces grandes ques­tions. Mais des ana­lyses préa­lables, ou au moins des pro­po­si­tions d’analyse, ça n’y était pas. C’est un peu mal­heu­reux, on est à un moment char­nière qui com­man­de­rait jus­te­ment une réflexion en pro­fon­deur sur l’état des lieux. Il est tou­jours dif­fi­cile de sortir des conflits locaux.

NCS – N’est-ce pas une réflexion qui devrait débor­der du cadre syn­di­cal ?

M.B. – Absolument. Mais il semble bien qu’il n’y ait aucune volonté poli­tique de le faire. La place des uni­ver­si­tés dans la société, leur rôle social, sont des sujets qui n’intéressent plus grand monde. Dans une société néo­li­bé­rale, avec une gou­ver­nance mana­gé­riale, on s’inquiète peu des dérives du monde uni­ver­si­taire ; dans la société en géné­ral, l’enseignement supé­rieur ne sou­lève pas les pas­sions. Il y a long­temps que la chose poli­tique est com­plè­te­ment asso­ciée à une forme de ges­tion de la société plutôt que d’être le levier pour en construire une meilleure. Et il n’y a per­sonne, dans le milieu des direc­tions uni­ver­si­taires, qui sont elles aussi hap­pées par le quo­ti­dien, pour se lever et en appe­ler publi­que­ment à un bras­sage d’idées qui serait pour­tant néces­saire.

La nou­velle for­mule de finan­ce­ment des uni­ver­si­tés favo­rise la course aux étu­diantes et aux étu­diants inter­na­tio­naux ; cette inter­na­tio­na­li­sa­tion va accen­tuer la hié­rar­chi­sa­tion entre les uni­ver­si­tés. Les uni­ver­si­tés anglo­phones et les plus riches vont s’en sortir mais le réseau UQ, et plus spé­ci­fi­que­ment l’UQAM, risque de pâtir. La place qu’a prise le sec­teur privé dans la recherche est aussi extrê­me­ment inquié­tante, parce qu’on sub­sti­tue tran­quille­ment la recherche libre à la recherche sur com­mande, l’indépendance scien­ti­fique par un faux devoir de réserve. Tous ces élé­ments changent la donne.

NCS – On vous sent bien pes­si­miste… le néo­li­bé­ra­lisme a-t-il gagné ?

M.B. – Sur cer­tains aspects, je suis effec­ti­ve­ment assez pes­si­miste, notam­ment sur l’indépendance de la recherche uni­ver­si­taire. Avec toute la recherche finan­cée par le privé, les pro­fes­seurs n’osent plus parler. Que per­sonne dans le milieu de l’urbanisme uni­ver­si­taire ne se soit levé pour s’opposer au Réseau express métro­po­li­tain (REM) et à la pri­va­ti­sa­tion d’un réseau de trans­port en commun, c’est scan­da­leux ! Je ne peux pas m’empêcher de penser que la Caisse de dépôt et pla­ce­ment, arti­sane du REM, a le bras long. On sent que c’est de plus en plus dif­fi­cile de prendre la parole.

Les syn­di­cats consti­tuent les seuls acteurs qui pour­raient agir, mais avec les divi­sions actuelles qui s’accentuent entre pro­fes­seurs et per­sonnes char­gées de cours, je suis inquiète. Cette divi­sion existe depuis le début, alors la néo­li­bé­ra­li­sa­tion de l’université peut se faire en douce.

Par contre, la jeune géné­ra­tion, celle de mon fils Matthieu, me redonne cou­rage. Je n’en suis pas encore reve­nue de voir ce que l’école secon­daire lui avait apporté : un élan extra­or­di­naire à sa vie. Il est devenu un grand adepte de plein air, ses ami-e-s et lui sont allu­més, très conscients des enjeux envi­ron­ne­men­taux. C’est pour cela que Québec soli­daire rejoint beau­coup les jeunes. Pendant la der­nière cam­pagne élec­to­rale[13], c’était fas­ci­nant de voir com­ment cer­tains ques­tion­ne­ments com­men­çaient à per­co­ler dans le public, de jeunes familles nous remer­ciaient du tra­vail que l’on fai­sait pour l’environnement, pour l’école publique. Je peux me trom­per, mais je pense que quelque chose est en train de bouger dans la société qué­bé­coise… je croise les doigts !

Jean Trudelle est pro­fes­seur de phy­sique à la retraite du Collège Ahuntsic


  1. Le nom de « ban­lieue rouge » est donné à des quar­tiers ouvriers qui se sont déve­lop­pés durant les années 1920, dans des lotis­se­ments déla­brés, et dont les habi­tants repré­sen­taient l’assise poli­tique et com­mu­nau­taire du Parti com­mu­niste fran­çais. (NdR)
  2. Le syn­di­cat des char­gées, char­gés de cours de l’UQAM (SCCUQ) a axé sa stra­té­gie sur un nou­veau type de mobi­li­sa­tion, iden­ti­fiée par une cam­pagne de cœurs et de bal­lons roses (affiches pla­car­dées du cœur rose, pique-niques colo­rés, mani­fes­ta­tions, inter­ven­tions théâ­trales dans les salles de cours, lettres aux étu­diants, etc.), une stra­té­gie d’intervention publique ori­gi­nale pour rendre « visibles » les chargé-e-s de cours dans l’ensemble de la com­mu­nauté uni­ver­si­taire. Voir : <www​.sccuq​.org/​f​o​r​m​u​l​a​i​r​e​s​d​o​c​/​C​o​n​t​r​i​b​u​t​i​o​n.pdf>.
  3. Le gou­ver­ne­ment met fin à la grève en recou­rant à une loi spé­ciale, la loi 48, qui force le retour au tra­vail des char­gés de cours. C’est une pre­mière dans l’enseignement uni­ver­si­taire. La loi 78 impose aussi des condi­tions de tra­vail et de rému­né­ra­tion, un salaire moindre que les der­nières offres patro­nales reje­tées una­ni­me­ment.
  4. François Cyr (1952-2012) fut vice-pré­sident de la FNEEQ de 2001 à 2004. Il a aussi joué un grand rôle dans la mise en place de Québec soli­daire.
  5. Conseil des uni­ver­si­tés, Les char­gées de cours dans les uni­ver­si­tés qué­bé­coises, Avis au ministre de l’Enseignement supé­rieur et de la Science, sep­tembre 1989, p. 31.
  6. Un finan­ce­ment selon le nombre d’étudiants et d’étudiantes. (NdR).
  7. Le Syndicats des char­gées et de char­gés de cours le l’Université du Québec à Montréal (SCCUQ) est effec­ti­ve­ment devenu, en novembre 2018, le Syndicat des pro­fes­seures et pro­fes­seurs ensei­gnants de l’Université du Québec à Montréal (SPPEUQAM). (NdR)
  8. Voir notam­ment la pro­po­si­tion adop­tée au congrès de 2007 à Berlin sur les ensei­gnants à statut pré­caire : Internationale de l’Éducation, Resolution on fixed-term higher edu­ca­tion tea­ching per­son­nel, Berlin, 2007, <https://​ei​-ie​.org/​e​n​/​d​e​t​a​i​l​/​1​4​6​6​8​/​r​e​s​o​l​u​t​i​o​n​-​o​n​-​f​i​x​e​d​-​t​e​r​m​-​h​i​g​h​e​r​-​e​d​u​c​a​t​i​o​n​-​t​e​a​c​h​i​n​g​-​p​e​r​s​onnel>.
  9. Stephen J. Ball et Deborah Youdell, La pri­va­ti­sa­tion dégui­sée dans le sec­teur édu­ca­tif public. Rapport pré­li­mi­naire. 5e Congrès mon­dial de l’Internationale de l’éducation, Berlin, juillet 2007 ; en anglais : Stephen J. Ball et Deborah Youdell, Hidden Privatisation in Public Education, Institute of Education, University of London, 2008, <http://pages.ei ie​.org/​q​u​a​d​r​e​n​n​i​a​l​r​e​p​o​r​t​/​2​0​0​8​/​u​p​l​o​a​d​/​c​o​n​t​e​n​t​_​t​r​s​l​_​i​m​a​g​e​s​/​8​6​7​/​H​i​d​d​e​n​_​p​r​i​v​a​t​i​s​a​t​i​o​n​_​s​t​u​d​y​-​E​N.pdf>.
  10. Institut sur la gou­ver­nance d’organisations pri­vées et publiques, Rapport du Groupe de tra­vail sur la gou­ver­nance des uni­ver­si­tés du Québec, sep­tembre 2007, <http://​igopp​.org/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​2​0​1​4​/​0​4​/​R​a​p​p​o​r​t​_​f​i​n​a​l​_​-​_​l​a​_​g​o​u​v​e​r​n​a​n​c​e​_​d​e​s​_​u​n​i​v​e​r​s​i​t​e​s​-​2.pdf>.
  11. Lucien Bouchard et al, Pacte pour le finan­ce­ment concur­ren­tiel de nos uni­ver­si­tés, février 2010, <www​.ccmm​.ca/​d​o​c​u​m​e​n​t​s​/​s​a​l​l​e​D​e​P​r​e​s​s​e​/​2​0​0​9​_​2​0​1​0​/​p​a​c​t​e​/​p​a​c​t​e​-​f​i​n​a​n​c​e​m​e​n​t​-​u​n​i​v​e​r​s​i​t​e​s​_​f​r.pdf>.
  12. Table des par­te­naires uni­ver­si­taires, Manifeste de l’université qué­bé­coise. Pour une uni­ver­sité libre, acces­sible, démo­cra­tique et publique, 25 novembre 2010, <https://​fneeq​.qc​.ca/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​f​r​/​2​0​1​0​-​1​1​-​2​5​-​M​a​n​i​f​e​s​t​e​-​c​o​u​r​t​-​F​I​N​A​L.pdf>.
  13. Marie Blais est très impli­quée dans QS Maurice-Richard, où le can­di­dat Raphaël Rebelo est passé à quelques cen­taines de voix d’être élu. (NdR)

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