Espagne

Marchandisation de la santé et opposition des professionnels

Par Mis en ligne le 10 juin 2014

Il y a quelques années Michael Moore décri­vait brillam­ment dans son film Sicko [2007] le marché et les escro­que­ries du sec­teur de la santé aux États-Unis aux mains de grandes com­pa­gnies d’assurance. Pourtant, c’est pré­ci­sé­ment ce modèle qui est en voie d’être imposé dans l’État espa­gnol. On voit bien où nous conduira cette poli­tique : 50 mil­lions d’états-uniens sont tota­le­ment dépour­vus de cou­ver­ture en matière de santé et 64 % du total de la popu­la­tion, en 2010, n’ont qu’une assu­rance privée, laquelle refuse sou­vent de rem­bour­ser les trai­te­ments néces­saires. Si vous voulez voir ce qui nous attend, ne man­quez pas de voir ce film, car plus qu’un docu­men­taire, c’est un film d’horreur.

espanha greve 33Les enve­loppes bud­gé­taires adop­tées impliquent la coupe la plus impor­tante jamais subie par le sec­teur de la santé : 7 267 mil­lions d’euros (7,2 mil­liards). Il s’agit donc d’une offen­sive en règle contre l’actuel sys­tème de santé, avec notam­ment : la fin du ser­vice de santé uni­ver­sel, ce qui mar­gi­na­lise les per­sonnes immi­grées sans papiers ; la réduc­tion de diverses pres­ta­tions sociales ; l’introduction du co-paie­ment (par­ti­ci­pa­tion aux frais) dans le domaine de la santé, ce qui nous fait payer deux fois ; et dans cer­taines régions auto­nomes, comme en Catalogne, celle d’un double co-paie­ment, soit un co-paie­ment par rap­port à l’État cen­tral, en plus d’un co-paie­ment cata­lan, puisqu’on doit ainsi repayer ce que nous avons déjà payé sous forme d’impôts.

Il s’agit-là de mesures qui nous font recu­ler de plu­sieurs décen­nies et qui favo­risent un ser­vice de santé défi­cient, avec de longues listes d’attente, des réduc­tions de per­son­nel et d’infrastructures… dans le but de nous pous­ser ainsi vers les mutuelles pri­vées. Il est évident que le succès du sys­tème médi­cal privé est dû au mau­vais fonc­tion­ne­ment du sys­tème public. On peut être malades, mais ils nous veulent suf­fi­sam­ment vivants pour pou­voir conti­nuer à payer. C’est ainsi qu’on impulse un sys­tème de santé à deux vitesses, l’une pour les riches et une autre pour les pauvres : la santé cesse d’être un droit pour deve­nir un pri­vi­lège.

La Catalogne et la Communauté valen­cienne ont été les pion­nières dans ces pra­tiques. À noter que ceux qui poussent les auto­ri­tés dans cette voie ont géné­ra­le­ment un long cur­ri­cu­lum dans le privé. C’est notam­ment le cas de Boi Ruiz, actuel conseiller de santé de la Generalitat cata­lane. Avant d’occuper ce poste, il a été pré­sident et direc­teur de la prin­ci­pale entre­prise privée patro­nale dans ce sec­teur : la Unió Catalana d’Hospitals. Et main­te­nant c’est le tour de Madrid. Comme par hasard, Antonio Burgueño – actuel­le­ment direc­teur géné­ral de Hospitales de la Consejeria de Sanidad madri­lène et le prin­ci­pal idéo­logue de la pri­va­ti­sa­tion des hôpi­taux et des centres de santé – a tra­vaillé durant plus de vingt ans dans le sec­teur… privé de la santé. Y aurait-il un conflit d’intérêts ?

On nous l’a répété à satiété : « la santé publique ne fonc­tionne pas », « la ges­tion privée est meilleure ». Il y a un détail curieux : lorsque le gou­ver­ne­ment, les médias ou le monde des affaires se réfèrent au domaine de la santé, c’est tou­jours pour parler des « coûts » de la santé, des « dépenses » pour les médi­ca­ments. S’occuper de la santé, nous dit-on, implique des coûts, entraîne des dépenses. Or, alors qu’on parle tou­jours de « dépenses publiques », il est ques­tion d’« inves­tis­se­ments » privés. Ils mani­pulent les mots pour jus­ti­fier leurs pra­tiques, mais nous sommes tou­jours plus nom­breux à ne pas croire leurs men­songes. La santé ou l’éducation ne sont pas une « dépense », mais un « inves­tis­se­ment », un inves­tis­se­ment dans un modèle de société qui vise à répondre aux droits et besoins des per­sonnes.

Aujourd’hui, les tra­vailleurs et tra­vailleuses du sec­teur de la santé lèvent le pied. À Madrid, il y a déjà eu plu­sieurs jour­nées de grève, des mani­fes­ta­tions mas­sives, des occu­pa­tions d’hôpitaux comme celui de l’emblématique hôpi­tal La Princesa, où vingt occu­pa­tions ont eu lieu, la col­lecte d’un mil­lion de signa­tures dans la popu­la­tion pour la défense du sys­tème de santé public, ainsi que de mul­tiples actions comme celle appe­lée : « Embrasse ton hôpi­tal » [occu­pa­tion-encer­cle­ment de l’hôpital]… Tout cela pour dire « NON » au plan de réforme du sys­tème de santé impulsé par la Comunidad de Madrid. Une « réforme » qui pré­tend, entre autres, pri­va­ti­ser six hôpi­taux et 27 dis­pen­saires et impo­ser une taxe d’un euro par ordon­nance. D’après les syn­di­cats, cette réforme entraî­ne­rait la perte de 7 000 postes de tra­vail.

Et tout cela alors que ce dimanche, 2 décembre 2012, quelque 50 000 per­sonnes occu­pant dif­fé­rentes fonc­tions dans le sec­teur mani­fes­taient à Madrid pour reven­di­quer leurs droits en ce qui concerne les impayés de l’administration publique. Un total de 300 mil­lions est dû par l’administration dans ce sec­teur, ce qui menace d’entraîner la fer­me­ture d’environ 20 % des centres où ils tra­vaillent. C’est une mani­fes­ta­tion his­to­rique, la pre­mière pro­tes­ta­tion mas­sive de ce col­lec­tif depuis des années.

À Barcelone, les tra­vailleurs de l’Hôpital de Sant Pau ont com­mencé il y a trois jours (3 décembre) une occu­pa­tion d’une durée indé­ter­mi­née pour s’opposer aux coupes bud­gé­taires. Celles-ci ont entraîné pour cet hôpi­tal la fer­me­ture de 84 lits, une réduc­tion de l’activité des ser­vices de radio­thé­ra­pie et de radio­lo­gie, la fer­me­ture de celui de chi­rur­gie, etc., avec la dété­rio­ra­tion qui en résulte pour les pres­ta­tions. Les pro­tes­ta­tions contre les coupes sala­riales, les licen­cie­ments et la pré­ca­rité consti­tuent un autre front. De fait, le cas de l’hôpital de Sant Pau peut être étendu à beau­coup d’autres centres. Et la lutte du per­son­nel et le sou­tien social et citoyen avec les­quels il peut comp­ter est un exemple à géné­ra­li­ser.

La Catalogne a été à l’avant-garde de la pri­va­ti­sa­tion du sec­teur de la santé au niveau éta­tique. C’est un bon exemple pour mon­trer à quel point les poli­tiques éco­no­miques du CiU [Convergence et Union, parti de la droite cata­lane] et du PSC [Parti des socia­listes de Catalogne] mènent une poli­tique iden­tique. La revue en ligne Cafèamblet  dénonce depuis long­temps les obs­curs négoces de CiU et du PSC concer­nant la santé publique cata­lane. Ces enquêtes ont valu à la revue une amende de 10 000 euros pour avoir décou­vert « lo que no tocaba » [le peu de trans­pa­rence des comptes publics où se mêlent inté­rêts publics et privés]. Et main­te­nant plu­sieurs enti­tés sociales ont déposé plainte devant le Tribunal Supérieur de Justice de Catalogne contre le conseiller Boi Ruiz et son équipe. Elles les sus­pectent d’être mêlés à des délits de trafic d’influences, de non-assis­tance à per­sonnes en danger, d’activités inter­dites aux fonc­tion­naires, etc.

Rentabiliser la santé publique est un des prin­ci­paux objec­tifs du capi­tal privé dans l’actuelle situa­tion de crise, laquelle four­nit l’excuse par­faite pour appli­quer des poli­tiques de pri­va­ti­sa­tion qui étaient pla­ni­fiées depuis long­temps. Tout comme on cherche à faire des pro­fits avec les sec­teurs de l’éducation, du loge­ment, des trans­ports publics et en fin de compte avec nos vies. Les ser­vices publics sont en point de mire du pou­voir éco­no­mique et poli­tique qui les voient comme un grand gâteau qu’ils veulent se par­ta­ger pour aug­men­ter leur taux de profit. Mais comme on l’a répété à maintes reprises : « la santé publique ne se vend pas, elle se défend ». Un point c’est tout.

(Traduction A l’Encontre ; article ori­gi­nal publié dans le quo­ti­dien Publico, le 5 décembre 2012)

A l’Encontre, le 7 décembre 2012

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