Valleyfield, mémoires et résistances

Manon Massé – Parler vrai

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 12 mai 2020

Montréal, Écosociété, 2018

En lisant Parler vrai de Manon Massé, si vous êtes très reli­gieux, vous n’aimerez peut-être pas l’affirmation que « Dieu… doit être aussi, quelque part, homo­sexuel » (p. 37) ; si vous êtes un converti à l’Union sovié­tique, vous n’aimerez pas lire que « le mur de Berlin est encore solide : on a l’impression qu’il n’y a plus d’avenir » (p. 32) ; si vous êtes un phi­lo­sophe qui se méfie de l’ouverture du dis­cours reli­gieux, vous vous méfie­rez peut-être de « l’analyse cri­tique à tra­vers la foi » (p. 29).

Cependant, si vous demeu­rez patient ou patiente jusqu’à la fin, vous trou­ve­rez sans doute le livre hon­nête et intime. L’auteure, la der­nière d’une famille de trois enfants, une tomboy dans l’enfance, qui l’est encore plus ou moins, qui a témoi­gné de la vio­lence conju­gale et de la pau­vreté de sa jeu­nesse, parle plutôt qu’elle écrit. Ceci non seule­ment parce qu’elle n’a « pas l’habitude de prendre la plume » (p. 20), mais avant tout parce que c’est plus enga­geant. D’ailleurs, son texte étant essen­tiel­le­ment livré au pré­sent ampli­fie l’impression qu’elle parle direc­te­ment au lec­teur et à la lec­trice. Pour elle, parler n’est ni décrire ni inter­pré­ter, c’est plutôt une étape inévi­table à fran­chir vers l’action, pour « passer de la parole aux actes » (p. 58). Sa pré­oc­cu­pa­tion n’est donc pas sim­ple­ment d’énoncer le vrai, mais plutôt de prendre la parole pour actua­li­ser le vrai.

Femme de lutte contre les cli­chés, les nom­breuses injus­tices créées par la pau­vreté, le patriar­cat, le capi­ta­lisme, sa cible est mul­tiple. Parlant fran­che­ment, elle consi­dère son combat, même dans le cadre du mou­ve­ment des femmes, majo­ri­tai­re­ment « un combat de classe » (p. 44). Pour elle, l’hypocrisie consti­tue une pos­ture adop­tée par les gens res­pon­sables de la situa­tion sociale actuelle pour « brouiller leur piste » en actes et en paroles : « mesure de ratio­na­li­sa­tion bud­gé­taire » au lieu de « coupe », « inves­tis­se­ment en capi­tal humain » au lieu de « créer une job », etc. (p. 123). Opposant sa posi­tion à tout cela, mais aussi à quelques ten­dances anar­chistes, elle dit expli­ci­te­ment que, pour un chan­ge­ment véri­table, il faut prendre le pou­voir poli­tique. C’est « l’objectif de tout parti poli­tique qui se res­pecte » (p. 116).

Comme un méde­cin com­pé­tent face à une mala­die gué­ris­sable, elle ne se limite pas à diag­nos­ti­quer les pro­blèmes : elle répond par des solu­tions sou­hai­tables, mais aussi réa­li­sables. Qu’il s’agisse de santé, d’éducation, d’enjeux cli­ma­tiques, de la sou­ve­rai­neté du Québec, etc., pour chaque élé­ment elle sug­gère des pistes. Tout au long de son livre, elle reste fidèle à sa démarche : « connaître, com­prendre, pour agir » (p. 41). Peut-être ne serez-vous pas d’accord avec cer­tains diag­nos­tics ou cer­taines mesures, mais vous en vien­drez à admettre que son propos témoigne de l’engagement d’une per­sonne authen­tique qui avoue modes­te­ment qu’une seule per­sonne n’a pas réponse à toutes les ques­tions. Ainsi, elle sou­ligne la néces­sité pour le lec­teur et la lec­trice aussi de s’engager.

Ce livre concis, au contenu riche exposé en 22 sec­tions, s’adresse donc à nous si nous sommes de ceux qui pensent que notre situa­tion, bien qu’essentiellement mau­vaise, peut être amé­lio­rée. Ce sou­li­gne­ment du « nous » se trouve au début du livre dans la cita­tion phi­lo­so­phique ubuntu[1] :« Je suis parce que nous sommes » (p. 9). Cette néces­sité pour nous d’agir est éga­le­ment sou­li­gnée dans les der­nières phrases « Ensemble on est capable de beau­coup. La suite est entre nos mains » (p. 172). Ainsi sont cadrés le livre et ses lec­teurs et lec­trices.


  1. Le terme ubuntu est sou­vent lié au pro­verbe « Umuntu ngu­muntu nga­bantu » signi­fiant approxi­ma­ti­ve­ment : « Je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes », ou d’une manière plus lit­té­rale : « Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous ». Wikipedia. (NdR)

Vous appré­ciez cet article ? Soutenez-nous en vous abon­nant au NCS ou en fai­sant un don.

Vous pouvez nous faire par­ve­nir vos com­men­taires par cour­riel ou à notre adresse pos­tale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.