Les groupes populaires face à l’État

Manon Massé : la politique par en bas

Résistances

Par , , Mis en ligne le 25 septembre 2018

NCS Comment a com­mencé ton aven­ture dans le monde mili­tant ?

M.M. Mon par­cours com­mence dans les centres d’éducation popu­laire, en fait dans la pas­to­rale sociale. J’avais com­mencé un bac en théo­lo­gie, et fina­le­ment je me suis rendu compte que ce n’était pas pour moi. L’injustice sociale, c’est le mot-clé dans mon par­cours. Pourquoi ? Comment ? Comment ça s’articule ? Ce sont les mou­ve­ments d’éducation popu­laire qui ont fait ma conscien­ti­sa­tion poli­tique. C’est là que j’apprends à réflé­chir sur cette « démo­cra­tie » qui se pré­sente comme la liberté pour tout le monde, mais qui est en fait une grande machine qui prend les déci­sions à notre place. Au début des années 1980, je suis embau­chée par le Comité social Centre-Sud. Et ainsi, je suis deve­nue une « acti­viste » à tra­vers l’outil extra­or­di­naire qu’est l’éducation popu­laire.

NCS Quel est cet outil ?

M.M. On peut le résu­mer dans une petite for­mule : « Toi, seule, tu ne sais rien, mais ensemble on sait tout, on peut tout ». Dans mes inter­ven­tions, je ne suis pas à l’aise dans la pos­ture de celle qui sait. Je suis très à l’aise d’être celle qui sus­cite, qui fait en sorte qu’ensemble on découvre…

NCS Tu as aussi décou­vert l’oppression de genre…

M.M. Le Comité social est là pour aider cette popu­la­tion vul­né­rable du Centre-Sud, et ce sont les femmes qu’on voit. À cette époque, celles-ci sont confron­tées à un nou­veau pro­blème, la gen­tri­fi­ca­tion (l’embourgeoisement). Elles viennent aux ate­liers de cou­ture ou de cui­sine pour en parler, pour s’entraider, pour bou­cler les fins de mois. Leur situa­tion est pré­caire. Des pro­prié­taires veulent les mettre dehors pour vendre ou pour louer les appar­te­ments à prix élevé à une nou­velle clien­tèle com­po­sée d’hommes gais, capables de payer. Il y a vrai­ment une réa­lité de classe sociale dif­fé­rente qui s’exprime. Ensemble, on trouve des solu­tions. On va parler aux gens, y com­pris aux gais. On permet à des femmes et à des familles de garder leur loge­ment. On vit l’expérience sans néces­sai­re­ment l’intellectualiser, mais en agis­sant ce sur quoi on a du pou­voir.

NCS De l’éducation popu­laire, tu évo­lues vers le mou­ve­ment des femmes…

M.M. En 1994, je tra­vaille au YMCA et j’entends dire que Françoise David invite des groupes de femmes pour par­ta­ger l’idée d’un grand projet de lutte contre la pau­vreté. À cette époque, je ne me recon­nais pas fémi­niste deux secondes, mais cette idée d’une marche des femmes contre la pau­vreté, ça m’accroche. Avec des fémi­nistes qui sont de tous les réseaux, c’est ainsi que naît la Marche Du pain et des roses. Avec cette expé­rience, je découvre que la pau­vreté a un sexe ! Je com­mence aussi à m’équiper en termes d’analyse de classe, à com­prendre l’évolution du capi­ta­lisme. Je découvre que ce capi­ta­lisme est un sys­tème qui agit à la grande défa­veur des femmes, patriarches obligent, qu’il y a tout un pan de l’économie dont on ne parle jamais, parce qu’il est gra­tuit et que c’est nous les femmes qui l’assumons. Avec la marche, tout change. Je rajoute à ma com­pré­hen­sion des inéga­li­tés sociales une couche de com­pré­hen­sion de plus qui s’appelle l’analyse fémi­niste. Et de là, je com­prends le colo­nia­lisme, les accords com­mer­ciaux inter­na­tio­naux, etc. À cette époque, on parle de double dis­cri­mi­na­tion, mais ce n’est pas encore très bien arti­culé, ni dans le mou­ve­ment des femmes ni dans le mou­ve­ment popu­laire. Avant que le mou­ve­ment popu­laire arrive à com­prendre qu’il y a plus d’inégalités si t’es plus foncé, ça prend un peu de temps. Encore main­te­nant, je ne suis même pas cer­taine que toutes et tous sont arri­vés là ! L’analyse inter­sec­tion­nelle est encore un objec­tif à atteindre.

NCS La Marche des femmes Du pain et des roses (1995), cela a été un moment déci­sif ?

M.M. Ce fut un pri­vi­lège d’être là à ce moment. Pour l’organisation de la Marche, on ras­semble les fémi­nistes d’un nombre extra­or­di­nai­re­ment varié de groupes : de l’Association des reli­gieuses pour la pro­mo­tion des femmes aux fémi­nistes dans les mou­ve­ments syn­di­caux, de femmes ou popu­laires, jusqu’aux femmes en coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, aux écolos, aux jeunes. Dans ce vaste mou­ve­ment, il y avait cepen­dant des angles morts. Par exemple, les Autochtones et les femmes raci­sées sont peu pré­sentes. On n’est pas contre, on veut qu’elles par­ti­cipent, mais on ne réus­sit pas à atta­cher les liens, le mou­ve­ment demeure majo­ri­tai­re­ment blanc. Il y avait des sen­si­bi­li­tés mais ça se ne tra­dui­sait pas sys­té­ma­ti­que­ment, concrè­te­ment, dans la lutte côte à côte. C’est par après que ça s’est fait, lorsqu’on a com­mencé à mieux com­prendre l’intersectionnalité. La Marche mon­diale des femmes de l’an 2000 nous rap­pro­chera plus de cet objec­tif.

NCS Qu’est-ce qui t’a fait évo­luer des mou­ve­ments popu­laires vers Québec soli­daire ?

M.M. La Marche de 1995 a permis aux femmes d’avoir gain de cause sur plu­sieurs de leurs reven­di­ca­tions, mais lors de la Marche mon­diale de 2000, le gou­ver­ne­ment du Québec nous a envoyé pro­me­ner. C’est même insul­tant, parce que comme seule réponse à nos 20 reven­di­ca­tions, il décide d’augmenter le salaire mini­mum de 10 cents de l’heure ! Dans les groupes de femmes, il y a beau­coup de colère. Ce gou­ver­ne­ment du Parti qué­bé­cois (PQ) a du front. On vient d’organiser la pla­nète entière et notre propre gou­ver­ne­ment nous rit dans la face. On se dit, cela ne peut plus durer, il faut que ça change. Avec la coor­ga­ni­sa­trice de l’action au Québec, Alexa Conradi, on dit alors à Françoise David qu’il faut qu’elle intègre à son dis­cours la néces­sité d’aller sur le ter­rain élec­to­ral. On ne sait pas trop com­ment. Françoise a des hési­ta­tions, mais fina­le­ment, en partie parce qu’elle a confiance en nous, elle accepte. Le 14 octobre 2000, devant une foule d’au moins 30 000 per­sonnes, elle dit : « Va-t-il fal­loir créer un nou­veau parti poli­tique ? » C’est alors qu’on a senti comme un fris­son dans la foule.

NCS Comment le pro­ces­sus a-t-il démarré concrè­te­ment ?

M.M. Comme d’habitude, autour d’une table. Nous étions quelques-unes et quelques-uns à trou­ver que les partis poli­tiques exis­tants ne répon­daient plus aux besoins du peuple. L’idée de mettre sur pied un mou­ve­ment poli­tique fai­sait son chemin. Pour moi, cela doit se faire avec Françoise David, c’est elle la por­teuse, c’est elle la femme d’État. À ce moment, moi je ne veux pas vrai­ment faire de poli­tique, mais je veux faire gagner Françoise !

NCS Il y a des débats et tout le monde n’est pas d’accord…

M.M. Dans un pre­mier temps, nous avons mis sur pied le réseau D’abord soli­daires qui réunit des gens qui veulent pro­fon­dé­ment chan­ger le monde. Sans être d’accord sur tout, on veut tra­vailler ensemble, parce qu’on l’a fait depuis quelques années avec le Sommet socioé­co­no­mique de 1996, la Marche mon­diale des femmes en 2000, le Sommet des Amériques en 2001, et j’en passe. Pendant deux ans et demi, on réflé­chit sur com­ment ce chan­ge­ment peut sur­ve­nir. On sait, au moins, qu’il faut une vaste démarche d’éducation poli­tique. Au fil du temps, on en vient à des conclu­sions un peu dif­fé­rentes. Et ainsi une « bébitte » à trois têtes est née. Il y a la tête « édu­ca­tion poli­tique » qui doit être non par­ti­sane. Il y a une tête liber­taire pour qui l’important est de redé­fi­nir les façons de faire en agis­sant à la base. Et fina­le­ment, il y a la tête Option citoyenne qui veut faire de la poli­tique par­ti­sane. Tout en res­pec­tant nos dif­fé­rences, on reste soli­daire. À la fin, nous nous quit­tons en bons termes avec la convic­tion que l’action des trois « têtes » est néces­saire si ont veut arri­ver à un réel chan­ge­ment durable !

NCS Comment s’est fait le rap­pro­che­ment d’Option citoyenne avec l’Union des forces pro­gres­sistes (UFP) ?

M.M. Pour les membres d’Option citoyenne, une des ques­tions déli­cates à dis­cu­ter est celle de l’indépendance. Pour nous à Option citoyenne, le projet social a tou­jours été pré­do­mi­nant. Malgré les craintes, l’idée d’un mariage avec l’UFP est inté­res­sante puisqu’on peut ima­gi­ner placer le projet social au cœur du projet indé­pen­dan­tiste. À l’UFP, la démarche pro­po­sée pour faire l’indépendance est une assem­blée consti­tuante où pour­rait s’exercer le choix du peuple, par le peuple, pour le peuple. Une vraie démarche de sou­ve­rai­neté popu­laire ! Cela prend à peu près deux ans de ren­contres pour cla­ri­fier tous les élé­ments de la fusion.

NCS Tu pen­sais que le fémi­nisme pou­vait être au cœur de ce projet ?

M.M. Option citoyenne était une orga­ni­sa­tion com­po­sée majo­ri­tai­re­ment de femmes alors que l’UFP nous appa­rais­sait un peu un club de gars. Pour le congrès de fon­da­tion de Québec soli­daire, j’ai tra­vaillé fort avec des fémi­nistes de l’UFP pour être cer­taine qu’il y ait au moins 50 % de femmes pré­sentes. Plus encore, que les femmes allaient être confor­tables avec le fonc­tion­ne­ment, la culture orga­ni­sa­tion­nelle. Ça a réussi. Ça a été un très beau moment.

NCS L’étape était fran­chie…

M.M. À partir de ce moment-là, le fémi­nisme s’est ins­crit dans le code géné­tique de Québec soli­daire (QS). En 2006, QS est fondé. Un mois après, il y a une élec­tion par­tielle dans la cir­cons­crip­tion de Sainte-Marie-Saint-Jacques. Au début, pour moi, c’est un peu la sur­prise, toutes les per­sonnes qui pensent se pré­sen­ter comme can­di­dates sont des hommes. Je me dis que ce n’est pas vrai qu’un parti fémi­niste va pré­sen­ter un gars à sa pre­mière élec­tion, aussi bon qu’il soit. J’ai donc décidé de rele­ver le défi. Je me suis pré­sen­tée cinq fois : en 2006, 2007, 2008, 2012 et 2014… Cinq cam­pagnes élec­to­rales en huit ans, c’est dur, je ne sais même pas com­ment j’ai réussi à faire ça !

NCS Abordons un autre thème, qui est relié bien sûr. Les groupes com­mu­nau­taires qui sont ta base en quelque sorte passent un mau­vais moment. Ils perdent leur auto­no­mie, ils deviennent des outils de l’État qui se décharge de ses fonc­tions sociales. En même temps, l’État les place dans une situa­tion où on leur permet de moins en moins de reven­di­quer. Comment faire pour résis­ter à cela ?

M.M. Je n’ai pas la pré­ten­tion d’avoir une pleine ana­lyse, mais il me semble que ce para­digme existe depuis long­temps. Dans tout le mou­ve­ment com­mu­nau­taire, il me semble que les centres de femmes ont mieux géré cette situa­tion. Ils ont conti­nué d’accueillir les femmes, de briser l’isolement, de faire de l’écoute, de les orien­ter, et en même temps, de faire de l’analyse de conjonc­ture, de l’éducation popu­laire, du tra­vail de conscien­ti­sa­tion et de l’action col­lec­tive. Cette approche a tou­jours fait partie de leur mis­sion, d’où la tra­di­tion de faire de l’action col­lec­tive tout en aidant les femmes dans ce qu’elles vivent. Au bout du compte, les groupes popu­laires doivent tout faire pour ne pas perdre leur étoile du Nord qui est celle de la défense des droits. L’État veut faire de nous des groupes de ser­vice point à la ligne ! Nous devons résis­ter.

NCS Revenons à QS. Le parti pro­gresse mais ren­contre encore des obs­tacles. Est-ce que ce projet peut éviter les risques de tomber dans la poli­tique « poli­ti­cienne » ?

M.M. Il y a tou­jours un risque. Il y a aussi un risque à ne rien faire. Quand j’ai décidé de faire de la poli­tique, je savais qu’il y avait ce risque. Quand j’ai décidé d’arrêter d’être dans les groupes de femmes, c’était aussi un autre risque. Des fois je me pose la ques­tion : « Est-ce que j’aurais dû rester là ? J’aurais peut-être pro­vo­qué plus de chan­ge­ment que dans le parti poli­tique ». Au bout de la ligne, je me suis dit que ça fai­sait 35 ans que je jouais dans l’autre cour, et donc, qu’il était temps d’essayer dans celle-là pour voir si ça mar­chait mieux. Autrement, je n’ai jamais arrêté de faire la même chose. J’ai pris des véhi­cules dif­fé­rents, j’ai même fait de l’action directe (avec le bateau cana­dien pour Gaza !). Dans la boite à outils de la trans­for­ma­tion sociale, j’ai trouvé plu­sieurs choses utiles, plu­sieurs outils. C’est cer­tain que les reven­di­ca­tions face à nos droits doivent être diri­gées vers l’État. Sinon les femmes pour­raient conti­nuer à être vio­lées par leur conjoint sans que ce soit reconnu comme un viol. Le légis­la­teur a un rôle à jouer. Alors pour moi qui ai une petite ten­dance anar­chiste, il n’y a pas d’incompatibilité entre faire ce que je fais, faire de l’action directe, conti­nuer l’action d’éducation, et ne pas écar­ter l’idée de la déso­béis­sance civile non vio­lente. À tra­vers l’histoire, les peuples n’ont jamais obtenu jus­tice en res­tant assis à attendre que les puis­sants les recon­naissent. Il en est encore de même aujourd’hui !

Manon Massé est actuel­le­ment dépu­tée de QS de la cir­cons­crip­tion de Sainte-Marie-Saint-Jacques à Montréal et porte-parole femme de QS au niveau natio­nal.

Propos recueillis par Pierre Beaudet et Mathilde Grandgonnet

Respectivement rédacteur aux NCS et doctorante à l’Université d’Ottawa

NCS – Comment a commencé ton aventure dans le monde militant ?

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