Manifeste écosocialiste international (mai 2002)

Mis en ligne le 07 novembre 2007

Les débuts du vingt et unième siècle sont catas­tro­phi­ques : risque éco­lo­gi­que sans pré­cé­dent, ordre mon­dial chao­ti­que cerné par la ter­reur et les guer­res de basse inten­sité qui se répan­dent telle la gan­grène sur la pla­nète – en Afrique cen­trale, au Moyen Orient, le long de la côte paci­fi­que de l’Amérique du Sud – et se réper­cu­tent à tra­vers les nations.

Les crises éco­lo­gi­ques et socié­ta­les sont intrin­sè­que­ment liées et devraient être per­çues comme les mani­fes­ta­tions dif­fé­ren­tes des mêmes forces struc­tu­rel­les. Les pre­miè­res, de façon géné­rale, trou­vent leur ori­gine dans une indus­tria­li­sa­tion ram­pante qui détruit ta capa­cité ter­res­tre à amor­tir la dégra­da­tion éco­lo­gi­que. Les secon­des pro­vien­nent d’une forme d’impérialisme connue sous le nom de glo­ba­li­sa­tion, qui a des effets dévas­ta­teurs sur les socié­tés qui lui résis­tent. Ces forces sous-jacen­tes repré­sen­tent les dif­fé­rents aspects d’une même dyna­mi­que cen­trale : l’expansion du sys­tème capi­ta­liste mon­dial. Nous reje­tons tous les euphé­mis­mes et la pro­pa­gande consis­tant à amoin­drir la bru­ta­lité de ce régime : un rava­le­ment de façade de ses coûts éco­lo­gi­ques, comme toute rela­ti­vi­sa­tion de ses coûts humains au nom de la démo­cra­tie et des droits de l’homme. Nous insis­tons au contraire sur ta néces­sité de consi­dé­rer le capi­tal à partir de ce qu’il a réel­le­ment commis.

En agis­sant sur la nature et son équi­li­bre éco­lo­gi­que, dans l’obligation constante d’étendre sa pro­fi­ta­bi­lité, ce régime expose les éco­sys­tè­mes à des pol­lu­tions désta­bi­li­san­tes, frag­mente les habi­tats natu­rels qui ont évolué pen­dant des mil­lé­nai­res pour per­met­tre l’épanouissement des orga­nis­mes vivants, gas­pille les res­sour­ces, réduit la vita­lité char­nelle de la nature à l’échange gla­cial qu’exige l’accumulation du capi­tal.

Du côté de l’humanité et de ses exi­gen­ces d’autodétermination, de biens com­muns et d’existence pleine sens, le capi­tal réduit la majo­rité de la popu­la­tion pla­né­taire à un pur et simple réser­voir de main-d’oeuvre et la plu­part des autres au rang de choses. Il a envahi et miné l’intégrité des com­mu­nau­tés par le biais de sa culture consu­mé­riste de masse dépo­li­ti­sée. Il a aug­menté les dis­pa­ri­tés de reve­nus et de pou­voir à des niveaux jamais atteints dans l’histoire humaine. Il a tra­vaillé avec un réseau d’États clients, cor­rom­pus et ser­vi­les, dont les élites loca­les accom­plis­sent le tra­vail de répres­sion et pro­tè­gent le centre de tout oppro­bre. De plus, il a com­mencé à créer un réseau d’organisations trans­na­tio­na­les pla­cées sous la super­vi­sion des pou­voirs occi­den­taux et de la super­puis­sance amé­ri­caine afin de miner l’autonomie de la péri­phé­rie tout en main­te­nant un énorme appa­reil mili­taire qui ren­force la sou­mis­sion au centre capi­ta­liste.

Le sys­tème capi­ta­liste actuel ne peut régu­ler, et encore moins sur­mon­ter, les crises qu’il a engen­drées. Il ne peut résou­dre la crise éco­lo­gi­que parce qu’il devrait poser des limi­tes à l’accumulation – choix inac­cep­ta­ble pour un sys­tème basé sur la règle du « gros­sis ou meurs ! « Il ne peut résou­dre la crise posée par la ter­reur et autres formes de rébel­lion vio­lente parce qu’il devrait aban­don­ner la logi­que de l’empire et impo­ser en consé­quence d’inacceptables limi­tes à la crois­sance et au « mode de vie « sou­te­nus par cet empire. La seule solu­tion à sa portée est le recours à la force bru­tale qui accroît l’aliénation et sème les grai­nes du ter­ro­risme comme du contre-ter­ro­risme, évo­luant vers une variante nou­velle et mali­gne de fas­cisme.

Le sys­tème capi­ta­liste mon­dial a fait his­to­ri­que­ment faillite. Il est devenu un empire dont l’extraordinaire gigan­tisme cache de moins en moins la fai­blesse sous-jacente. Suivant le voca­bu­laire de l’écologie, il est devenu pro­fon­dé­ment « insou­te­na­ble » et doit être radi­ca­le­ment changé. Il doit être rem­placé si l’on veut un avenir meilleur.

Ainsi le choix dra­ma­ti­que posé par Rosa Luxembourg fait-il son retour : socia­lisme ou bar­ba­rie ! Le visage de la bar­ba­rie révèle main­te­nant les emprein­tes du nou­veau siècle et prend l’allure de la catas­tro­phe éco­lo­gi­que, du couple terreur/​contre-​terreur et de leur dégé­né­res­cence fas­ciste.

Mais pour­quoi le socia­lisme ? Pourquoi faire revi­vre un mot qui serait condamné à la pou­belle de l’histoire à cause des inter­pré­ta­tions erro­nées du XXe siècle ? Pour la simple raison que, même inac­com­plie, la notion de socia­lisme repré­sente encore le dépas­se­ment du capi­ta­lisme. Si le capi­tal est vaincu, tâche qui revêt aujourd’hui l’urgence de la survie même de la civi­li­sa­tion, le résul­tat ne pourra être que le « socia­lisme», puis­que ce terme est celui qui dési­gne la rup­ture et le pas­sage vers une société post­ca­pi­ta­liste. Si nous disons que le capi­tal est radi­ca­le­ment insou­te­na­ble et qu’il verse dans la bar­ba­rie, nous disons éga­le­ment que nous avons besoin de bâtir un socia­lisme capa­ble de résou­dre les crises que le capi­tal a créées. Si les « socia­lis­mes » passés ont échoué dans cette tâche, il est de notre devoir, à moins de nous sou­met­tre à une fin bar­bare, de lutter pour que le socia­lisme l’emporte. De même que la bar­ba­rie a changé d’une manière qui reflète le siècle, depuis que Rosa Luxembourg a énoncé son alter­na­tive pro­phé­ti­que, le socia­lisme doit aussi évo­luer pour cor­res­pon­dre à l’époque dans laquelle nous vivons.

Pour toutes ces rai­sons, nous avons choisi de nommer éco­so­cia­lisme notre inter­pré­ta­tion du socia­lisme et de nous employer à le réa­li­ser.
Pourquoi l’écosocialisme ?

Dans le contexte de la crise éco­lo­gi­que, nous com­pre­nons l’écosocialisme non comme le refus des socia­lis­mes « pre­mière ver­sion » du ving­tième siècle mais comme leur pro­lon­ge­ment. Comme eux, il se fonde sur le fait que le capi­tal est du tra­vail mort objec­tivé qui pro­fite de la sépa­ra­tion des pro­duc­teurs et des moyens de pro­duc­tion. Le socia­lisme dans sa pre­mière ver­sion n’a pas été capa­ble de réa­li­ser son but pour des rai­sons trop com­plexes à expli­quer ici, sauf à les résu­mer comme les effets divers du sous-déve­lop­pe­ment dans un contexte d’hostilité des pou­voirs capi­ta­lis­tes exis­tants. Cette conjonc­ture a eu de nom­breu­ses consé­quen­ces délé­tè­res sur les socia­lis­mes exis­tant, prin­ci­pa­le­ment le refus de la démo­cra­tie interne, de pair avec une ému­la­tion pro­duc­ti­viste avec le capi­ta­lisme, condui­sant fina­le­ment à l’effondrement de ces socié­tés et la ruine de leur envi­ron­ne­ment.

L’écosocialisme conserve les objec­tifs éman­ci­pa­teurs du socia­lisme pre­mière ver­sion et rejette les buts atté­nués, réfor­mis­tes, de la social-démo­cra­tie et les struc­tu­res pro­duc­ti­vis­tes du socia­lisme bureau­cra­ti­que. Il insiste sur une redé­fi­ni­tion des voies et du but de la pro­duc­tion socia­liste dans un cadre éco­lo­gi­que.

Il le fait non pour impo­ser la rareté, la rigueur, et la répres­sion, mais pour res­pec­ter les limi­tes de crois­sance essen­tiel­les pour une société dura­ble. Son but est plutôt de trans­for­mer les besoins et de sub­sti­tuer une dimen­sion qua­li­ta­tive à ce qui était quan­ti­ta­tif. Du point de vue de la pro­duc­tion des biens, cela se tra­duit par la prio­rité des valeurs d’usage par rap­port aux valeurs d’échange, projet lourd de consé­quen­ces pour l’activité éco­no­mi­que immé­diate.

La géné­ra­li­sa­tion d’une pro­duc­tion éco­lo­gi­que dans des condi­tions socia­lis­tes peut per­met­tre de rem­por­ter une vic­toire sur les crises pré­sen­tes. Une société de pro­duc­teurs libre­ment asso­ciés ne s’arrête pas à sa propre démo­cra­ti­sa­tion. Elle doit insis­ter sur la libé­ra­tion de tous les êtres comme son fon­de­ment et son but. Elle l’emporte ainsi sur le mou­ve­ment impé­ria­liste à la fois sub­jec­ti­ve­ment et objec­ti­ve­ment. En réa­li­sant un tel but, elle se bat contre toute forme de domi­na­tion, y com­pris celles de genre et de race, et elle dépasse les condi­tions qui nour­ris­sent les déri­ves fon­da­men­ta­lis­tes et à leurs mani­fes­ta­tions ter­ro­ris­tes. En résumé, le prin­cipe d’une société mon­diale s’inscrit dans une pers­pec­tive d’harmonie éco­lo­gi­que incon­ce­va­ble dans les condi­tions pré­sen­tes. L’un de ses résul­tats pra­ti­ques serait par exem­ple l’extinction de la dépen­dance pétro­lière comme du capi­tal indus­triel. En retour, cela peut créer la condi­tion maté­rielle de libé­ra­tion des terres aujourd’hui aux mains de l’impérialisme pétro­lier, tout en conte­nant le réchauf­fe­ment de la pla­nète et autres maux nés de la crise éco­lo­gi­que.

Personne ne peut lire ces pres­crip­tions sans penser aux nom­breu­ses ques­tions théo­ri­ques et pra­ti­ques qu’elles sou­lè­vent et sans un cer­tain décou­ra­ge­ment, tant elles sem­blent éloi­gnées de l’état actuel du monde réel­le­ment exis­tant, qu’il s’agisse des ins­ti­tu­tions ou des niveaux de conscience. Nous n’avons pas besoin de déve­lop­per ces points faci­le­ment recon­nais­sa­bles par tous. Mais nous vou­drions insis­ter pour qu’ils soient pris en consi­dé­ra­tion. Notre propos n’est ni de défi­nir chaque pas à fran­chir, ni de hurler contre le pou­voir exor­bi­tant l’adversaire. Il s’agit plutôt d’une logi­que de trans­for­ma­tion néces­saire et suf­fi­sante de l’ordre actuel pour fran­chir les étapes inter­mé­diai­res vers ce but. Nous agis­sons ainsi de manière à penser plus pro­fon­dé­ment ces pos­si­bi­li­tés et en même temps à com­men­cer à tra­vailler avec ceux qui par­ta­gent nos pré­oc­cu­pa­tions. Si ces argu­ments ont quel­que valeur, des idées et des pra­ti­ques simi­lai­res ger­me­ront de façon coor­don­née dans d’innombrables endroits du globe.

L’Écosocialisme sera inter­na­tio­nal, uni­ver­sel, ou ne sera pas. Les crises de notre époque peu­vent et doi­vent être com­pri­ses comme des oppor­tu­ni­tés révo­lu­tion­nai­res que nous devons faire éclore.

(tiré de Contretemps, numéro quatre, mai 2002)
Ecosocialisme
Du Manifeste au réseau mili­tant…

Le 7 et 8 octo­bre 2007, un groupe de mili­tants éco­lo­gis­tes de treize pays s’est réuni à Paris afin d’inaugurer le Réseau Ecosocialiste International. Le Manifeste Ecosocialiste International, écrit il y a quel­ques années par Joel Kovel et Michael Löwy, a été le point de départ de cette ini­tia­tive. «‘Ecosocialisme’ est un mot qui n’apparaît encore dans aucun dic­tion­naire, a déclaré l’un des orga­ni­sa­teurs de l’événement, mais nous croyons qu’il repré­sente l’unique et meilleur espoir pour la gué­ri­son de la pla­nète et pour le sau­ve­tage de la société de la dévas­ta­tion éco­lo­gi­que ».

Plus de 60 mili­tant-e-s en pro­ve­nance de l’Argentine, de l’Australie, de la Belgique, du Brésil, du Canada, de Chypre, de la France, de la Grèce, de l’Italie, de la Suisse, du Royaume-Uni et des Etats-Unis, appar­te­nant à des partis poli­ti­ques et des mou­ve­ments éco­lo­gi­ques divers, ont par­ti­cipé à la réunion. Ils ont­dé­cidé d’organiser une grande confé­rence éco­so­cia­liste inter­na­tio­nale en jan­vier 2009, en lien avec le pro­chain Forum Social Mondial au Brésil. Les par­ti­ci­pant-e-s ont élu un comité de coor­di­na­tion qui sera chargé de déve­lop­per le réseau dans sa phase ini­tiale. Ses mem­bres sont Ian Angus (Canada), Pedro Ivo Batista (Brésil), Jane Ennis (Royaume-Uni), Sarah Farrow (Royaume-Uni), Danielle Follett (Etats-​Unis/​France) Vincent Gay (France), Joel Kovel (Etats-Unis), Beatriz Leandro (Brésil), Michael Löwy (France/​Brésil), Laura Maffei (Argentine), George Mitralias (Grèce), Jonathan Neale (Royaume-Uni), Tracy Nguyen (Royaume-Uni) Ariel Salleh (Australie), Eros Sana (France) et Derek Wall (Royaume-Uni). Le comité a aussi l’intention d’incorporer d’autres mem­bres de Chine, de l’Inde, de l’Afrique, de l’Océanie et de l’Europe de l’Est.

Les éco­so­cia­lis­tes croient que la force motrice der­rière la crise éco­lo­gi­que est la pres­sion impi­toya­ble du sys­tème capi­ta­liste vers l’expansion, un pro­ces­sus qui détruit non seule­ment l’intégrité de la nature mais aussi la base éco­lo­gi­que de la survie humaine. Ainsi, ils/​elles rejè­tent les solu­tions par­tiel­les qui ne font qu’ajuster le sys­tème, et recher­chent­des chan­ge­ments fon­da­men­taux dans la société et sa rela­tion avec la nature. L’écosocialisme est une syn­thèse dyna­mi­que des appro­ches « rouges » et « vertes ». Il n’a pas de plan fixe pour la trans­for­ma­tion de la société et il adopte un point de vue cri­ti­que envers les expé­rien­ces réa­li­sées au nom du socia­lisme au cours du der­nier siècle. Les éco­so­cia­lis­tes ont en commun la convic­tion que la créa­tion d’un avenir viva­ble exige que le monde entier tra­vaille ensem­ble pour éli­mi­ner le capi­ta­lisme et construire une société alter­na­tive, fondée sur les prin­ci­pes de la jus­tice sociale et envi­ron­ne­men­tale, ainsi que sur la par­ti­ci­pa­tion popu­laire. Par consé­quent, le réseau se pro­pose de faci­li­ter la com­mu­ni­ca­tion et la soli­da­rité entre les per­son­nes et les orga­ni­sa­tions tou­jours plus nom­breu­ses qui par­ta­gent cette pers­pec­tive.

Pour plus d’informations, voir www​.eco​so​cia​lism​.org

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