Confessions de boomers non-repentis

Malgré le frette et les barbares

Par , Mis en ligne le 26 avril 2012

C’est il y a long­temps et c’est hier. C’est du temps du frette et des bar­bares. Dans les rues de la ville, on est des mil­liers. On se regarde, on se trouve beaux. On occupe nos écoles, nos col­lèges et nos uni­ver­si­tés, même si on se fait plan­ter. On défile dans les rues, quelques fois paci­fi­que­ment, quelques fois moins. On est inso­lents. On pense que tout est pos­sible, quelque part, une cer­taine année 1968.

Chaque jour on se sur­prend à se sur­prendre en écou­tant Prague, Paris, Shanghai, Buenos Aires, Los Angeles. On lit Sartre, Marx, Paul Nizan, Marcuse, Hubert Aquin. On ne sait presque rien, on est curieux. Nos profs ont 30 ans, nous on en a 20. On écoute Bob Dylan et Raymond Lévesque. Au tour­nant d’un soir frais, on est frappé par le Chat dans le sac, le film-choc de Gilles Groulx. On fri­sonne en lisant Speak White de Michèle Lalonde. On tombe en amour deux fois par jour. On orga­nise des manifs deux fois par semaine. On se fait tabas­ser par les boeufs deux fois par mois. On se voit partir vers les com­munes de Californie et pour­quoi pas, vers les camps de réfu­giés pales­ti­niens. Et c’est ainsi que nous appre­nons à apprendre, en y per­dant, par­fois, au pas­sage, quelques ses­sions et quelques luttes.

Pendant quelques années, une grande vague nous tra­verse. Le pou­voir nous pue au nez, les p’tits et les gros mafieux, les ves­tiges de la grande noir­ceur, les néo-tech­no­crates. On les rejette en bloc, sans regret. Après 1968 vient 1969 et un rebond incroyable des mobi­li­sa­tions. Arrogants, on regarde de haut un René Lévesque, il ne nous convainc pas, on est dans la stra­to­sphère.

En octobre 1970, le Manifeste du FLQ nous rentre dedans comme une tor­nade. Chaque tour­nure de la poésie de Jacques Lanctôt vient nous cher­cher : « Faites vous-mêmes votre révo­lu­tion dans vos quar­tiers, dans vos milieux de tra­vail. Et si vous ne le faites pas vous-mêmes, d’autres usur­pa­teurs tech­no­crates ou autres rem­pla­ce­ront la poi­gnée de fumeurs de cigares que nous connais­sons main­te­nant et tout sera à refaire. Vous seuls êtes capables de bâtir une société libre ».

Pendant quelques mois, les pan­tins de Trudeau nous pour­chassent, nous empri­sonnent. Ils pensent qu’ils nous font peur. En réa­lité ils nous sti­mulent. Deuxième bon coup, la gué­rilla sym­bo­lique est liqui­dée par ceux là mêmes qui l’ont amor­cée. On repart en grand : grèves, manifs, affron­te­ments. Le fémi­nisme fait une irrup­tion spec­ta­cu­laire dans nos vies. Nos blondes exigent l’égalité. Tout se bous­cule, tout est remué. On crée des asso­cia­tions, des coopé­ra­tives, des gar­de­ries popu­laires et on inves­tit les syn­di­cats. On y brasse la cage, on y bous­cule l’appareil et bien des gens. On a raison de se révol­ter, c’est vrai et on le sait. Mais on ne sait pas trop com­ment le chan­ger ce monde.

On crée 1000 pro­jets, 1000 revues, 1000 comi­tés de lutte et d’action poli­tique. On cherche sans trop savoir quoi cher­cher. On mime, on clone, on répète de ce que d’autres ont fait avant nous, mais sans convic­tion. Et puis, à s’activer conti­nuel­le­ment sans pers­pec­tive de chan­ge­ment de fond, au fil des années, on se fatigue, on se chi­cane, on se dis­loque. Arrive un cer­tain soir d’élection en novembre 1976. Dans un sens, on a rien à faire avec cela, on ne se recon­naît pas dans cette pas­sion tran­quille. Dans un sens, on a tout à faire avec cela, car le Québec, c’est nous, aussi, qui l’avons changé.

Les années passent. Les bébés (les nôtres) naissent. On tra­vaille, on pioche, on enseigne, on butine ici et là. On s’enferme dans le ron-ron de nos asso­cia­tions et de nos syn­di­cats main­te­nant deve­nues « par­te­naires » de nos vis-à-vis. On espère, on déses­père. Le retour des droites nous déprime : Reagan, Mulroney, Bourassa bis, Lucien Bouchard. Nos grandes ambi­tions semblent tota­le­ment inutiles. On se replie, mais on regarde tou­jours. Du coin de l’œil, de nou­velles géné­ra­tions sur­gissent de nulle part. On appelle cela Seattle, les indiens du Chiapas, la fin de l’apartheid, la chute du mur de Berlin, l’intifada des Palestiniens. Après tout, oui le monde peut chan­ger. Un autre monde est pos­sible.

Chez nous, le Québec passe à un cheveu de deve­nir adulte lors du réfé­ren­dum de 1995. Les Québécoises enva­hissent les rues. Suivent les alter­mon­dia­listes et les syn­di­ca­listes, entre Porto Alegre et l’UQÀM. En marge du Sommet des Amériques, lors d’un prin­temps fris­quet de 2001, on visua­lise à Québec une nou­velle force, une nou­velle confiance. Maintenant on le sait, nous sommes des mil­lions. Beaucoup de boo­mers non-repen­tis sont encore là, mais un peu en arrière.

Un nou­veau-vieux concept prend beau­coup de place, l’écologie. La roue de l’histoire conti­nue, infa­ti­gable. La géné­ra­tion de la révo­lu­tion-pas-si-tran­quille s’épuise, s’enlise, se renou­velle sans rien chan­ger. Le pou­voir, un peu par­tout dans le monde, tourne en rond et s’enlise dans la cor­rup­tion et la col­lu­sion.

On se retrouve main­te­nant avec les enfants de nos enfants. Ils nous ont vu aller, ils savent ce qu’on a fait. Ils connaissent nos « aven­tures » par­fois ridi­cules, par­fois roman­tiques. Ils savent mieux cal­cu­ler. Ils se sont appro­prié un mot qui nous était étran­ger : la stra­té­gie. Ils sont cham­pions du dis­cours arti­culé et de la com­mu­ni­ca­tion réseau­tée. Ils lisent Gorz, Bourdieu, Chomsky, Naomi Klein. Ils parlent quatre langues. Ils sont chez eux à Caracas et Barcelone tout en ayant les pieds bien plan­tés dans notre vil­lage d’Astérix. Ils sont sou­cieux sans ce côté dra­ma­tique qui nous menait à tant d’impasses. Ils ne veulent pas se casser la tête contre le mur, comme nous. Ils font des recherches et mènent des enquêtes, ils creusent les gale­ries en des­sous de l’édifice lézar­dée du pou­voir.

Pour autant, il y a des idées qui demeurent impor­tantes. Le pou­voir des domi­nants ne s’effondre pas juste comme cela. Il faut pous­ser fort, et aussi, réflé­chir, être radi­ca­le­ment modéré pour­rait-on dire. En même temps, ne pas s’isoler, ne pas se pein­tu­rer dans le coin, rester arro­gants devant les puis­sants, mais humbles devant les gens. Sans oublier d’être impa­tiem­ment patients.

Chaque jour depuis deux mois, c’est ceque nous enten­dons. Dans l’océan de carrés rouges, nous nous sen­tons presque inutiles. Leçon obli­ga­toire de modes­tie, un peu de nos­tal­gie, mais sur­tout une grande fierté. Cette géné­ra­tion va beau­coup plus loin. Elle sait éviter les pro­vo­ca­tions bouf­fonnes qui fai­saient nos délices, et tenir le cap sur l’essentiel. Elle invente de nou­velles pra­tiques de la démo­cra­tie et du dis­cours citoyen, de nou­velles méthodes de com­mu­ni­ca­tion et de réseau­tage, de nou­velles tac­tiques de mobi­li­sa­tion et d’actions d’une rafraî­chis­sante créa­ti­vité. Elle sait sur­tout qu’il nous faut trou­ver notre propre chemin, que per­sonne ne l’a tracé pour nous.

Les boo­mers non-repen­tis, les ex gau­chistes qui, peuvent encore mar­cher sans mar­chette, crier sans s’étouffer, s’exciter sans crever, se retrouvent encore une fois dans la rue où fran­che­ment, on observe bien des têtes blanches. Parfois, l’émotion est pal­pable, les yeux sont humides. Mais le plus frap­pant, c’est la joie, la plé­ni­tude de par­ta­ger avec ces dizaines de mil­liers d’indignés le plai­sir de tisser la grande toile de la soli­da­rité.

Nous ne savons pas si les étu­diants vont gagner. Mais quelque chose d’important est en train de prendre racine sur le ter­reau des luttes de ce prin­temps 2012.

Et nous en sommes soli­daires, malgré le frette et les bar­bares.

Pierre Beaudet, École de déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal et de mon­dia­li­sa­tion, Université d’Ottawa
André Vincent, Communication gra­phique, Collège Ahuntsic

Une réponse à “Malgré le frette et les barbares”

  1. CAP-NCS dit :

    Richard Desjardins
    LES YANKEES

    La nuit dor­mait dans son ver­seau, les chèvres buvaient au Rio
    Nous allions au hasard, et nous vivions encore plus fort
    Malgré le frette et les bar­bares

    Nous savions qu’un jour ils vien­draient, à grands coups d’axes
    À coups de taxes nous tra­ver­ser le corps de bord en bord
    Nous les der­niers humains de la terre

    Le vieux Achille a dit : À soir c’est un peu trop tran­quille
    Amis, lais­sez-moi faire le guet
    Allez ! Dormez en paix !

    Ce n’est pas le bruit du ton­nerre ni la rumeur de la rivière
    Mais le galop de mil­liers de che­vaux en course dans l’oeil du guet­teur
    Et tout ce monde sous la toile qui dort dans la pro­fon­deur
    Réveillez-vous ! Voilà les Yankees, voilà les Yankees
    Easy come, Wisigoths, voilà les Gringos !

    Ils débar­quèrent dans la clai­rière et dis­po­sèrent leurs jouets de fer
    L’un d’entre eux loadé de guns s’avance et pogne le méga­phone

    Nous venons de la part du Big Control, son laser vibre dans le pôle
    Nous avons tout tout tout conquis jusqu’à la glace des galaxies
    Le pré­sident m’a com­mandé de paci­fier le monde entier
    Nous venons en amis
    Maintenant assez de dis­cus­sion et signez-moi la red­di­tion
    Car bien avant la nuit, nous rega­gnons la Virginie !
    Voilà les Yankees, voilà les Yankees
    Easy come, Wisigoths, Voilà les Gringos !

    Alors je compte jusqu’à trois et toutes vos filles pour nos sol­dats
    Le grain, le chien et l’uranium, l’opium et le chant de l’ancien
    Tout désor­mais nous appar­tient
    Et pour que tous aient bien com­pris, je comp­te­rai deux fois
    Et pour les news de la NBC
    Tell me my friend, qui est le chef ici ? Et qu’il se lève !

    Et le soleil se leva

    Hey Gringo ! Escucha me, Gringo !
    Nous avons tra­versé les conti­nents, des océans sans fin
    Sur des radeaux tres­sés de rêves
    Et nous voici devant vivants, fils de soleil éblouis­sant
    La vie dans le reflet d’un glaive

    America, America, ton dragon fou s’ennuie
    Amène-le que je l’achève
    Caligula, ses légion­naires
    Ton pré­sident, ses mil­lion­naires
    Sont pendus au bout de nos lèvres

    Gringo ! T’auras rien de nous
    De ma mémoire de titan, mémoire de ‘tit enfant
    Ça fait long­temps que je t’attends
    Gringo ! Va-t-en ! Va-t-en
    Allez Gringo ! Que Dieu te blesse !

    La nuit dor­mait dans son ver­seau, les chèvres buvaient au Rio
    Nous allions au hasard et nous vivions encore plus fort
    Malgré le frette et les bar­bares