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Malgré le frette et les barbares

Par Mis en ligne le 12 juin 2014

La chan­son Les Yankees, de Richard Desjardins, est un chef-d’œuvre. Elle raconte en poésie ce qu’est l’impérialisme et le colo­nia­lisme à tra­vers le récit d’un débar­que­ment de marines au sud du conti­nent. La chan­son fait écho à une longue tra­di­tion de dépos­ses­sion en Amérique latine, une sombre tra­di­tion à l’origine de l’expression « République de bananes ». On avait jadis attri­bué ce surnom au Honduras à l’époque où une com­pa­gnie bana­nière fonc­tion­nait comme le véri­table pou­voir à l’intérieur d’un État dirigé par un gou­ver­ne­ment de marion­nettes. Mais qui sont vrai­ment ces « yan­kees » ?

Honduras : Coup d’état et libre-échange

« On pen­sait que cette époque était ter­mi­née », affir­mait Bertha Oliva en confé­rence à Montréal mer­credi der­nier. Mme Oliva est la coor­don­na­trice d’un centre de défense des droits humains au Honduras (COFADEH) et elle com­men­tait la situa­tion désas­treuse dans laquelle se trouve son pays. Le Honduras semble se diri­ger à contre-sens de l’histoire alors qu’il com­bine aujourd’hui des pro­ces­sus de dépos­ses­sion dignes de l’époque colo­niale et une répres­sion impi­toyable de la dis­si­dence comme le fai­saient les gou­ver­ne­ments mili­taires des années 80.

Bertha Oliva réa­lise une tour­née cana­dienne pour une raison bien simple : depuis le coup d’État de 2009 contre un pré­sident trop peu favo­rable aux inté­rêts des élites éco­no­miques locales, le gou­ver­ne­ment Harper est devenu le plus grand allié de l’État hon­du­rien. Alors qu’on pour­rait s’attendre d’un pays qui affirme volon­tiers faire la pro­mo­tion des valeurs démo­cra­tiques dans le monde qu’il applique plutôt des sanc­tions à un État où l’impunité règne en matière de vio­la­tion des droits humains et où le climat social s’est dégradé au point d’en faire la capi­tale mon­diale de l’homicide. Toutefois, le Canada n’a rien trouvé de mieux que de signer un accord de libre-échange avec le Honduras.

La semaine der­nière, le député du NPD Wayne Marston ques­tion­nait (à 2 h 22 m 50 s) les Conservateurs au Parlement cana­dien à propos de leur poli­tique vis-à-vis le Honduras. Il a lon­gue­ment déploré que le gou­ver­ne­ment de ce pays ne par­vienne pas à faire la lumière sur les innom­brables accu­sa­tions d’exécutions extra­ju­di­ciaires qui pèsent sur les ser­vices de police et l’armée. Il a rap­pelé en outre que bien sou­vent, les clauses de pro­tec­tions sociales ou envi­ron­ne­men­tales dans ce type d’accord servent sur­tout d’écran de fumée.

Berta Oliva allait plus loin encore en expli­quant que le Procureur géné­ral du Honduras avait affirmé qu’il arri­vait à enquê­ter sur seule­ment 20 % des meurtres commis dans le pays. Et on demeure encore bien loin de condam­na­tions comme tel… Elle a donc posé cette ques­tion poi­gnante : « Comment se fait-il qu’un pays comme le Canada sup­porte et récom­pense un gou­ver­ne­ment comme celui-là ? »

Claude Vaillancourt d’ATTAC-Québec (qui lan­çait hier soir un livre sur le libre-échange) a sug­géré deux réponses à la ques­tion de Bertha Oliva. D’une part, il y aurait un motif géo­po­li­tique aux poli­tiques d’Ottawa puisque le coup d’État de 2009 et le gou­ver­ne­ment actuel au Honduras ont éloi­gné ce pays des gou­ver­ne­ments de gauche en Amérique latine qui cherchent à briser les liens de subor­di­na­tion avec les pays du Nord. Quant à la deuxième raison qui expli­que­rait la signa­ture d’un accord de libre-échange, il s’agirait de servir les inté­rêts des minières cana­diennes qui sont très actives dans la région. Ce ne serait pas le pre­mier pays où la poli­tique étran­gère cana­dienne s’aligne sur les inté­rêts des entre­prises minières, comme l’expliquait récem­ment Alain Denault à l’émission Tout le monde en parle.

Le Guatemala et le bas de laine des Québécois.e.s

Si Richard Desjardins avait écrit sa chan­son en 2014, il aurait peut-être rem­placé les « yan­kees » par les « minières cana­diennes enre­gis­trées à la bourse de Toronto »… puisque de nos jours, ce sont bien sou­vent des com­pa­gnies cana­diennes qui font la pluie et le beau temps dans les conflits sociaux et envi­ron­ne­men­taux en Amérique latine. Même s’ils sont peu connus du public, ces conflits sont si nom­breux désor­mais que des orga­ni­sa­tions comme Mines Alerte ont été fon­dées pour veiller sur l’activité minière cana­dienne et que c’est un tra­vail en soit désor­mais de réper­to­rier tous les conflits miniers dans une région comme l’Amérique latine (ex. : cette banque de don­nées conte­nant plus de 200 pro­jets miniers à l’origine de conflits).

Il a deux semaines, l’environnementaliste gua­té­mal­tèque Rafael Maldonado pré­cé­dait Bertha Oliva à Montréal. Lui aussi débar­quait avec de bien tristes nou­velles rela­ti­ve­ment aux acti­vi­tés minières d’une entre­prise cana­dienne dans son pays. Cette fois, c’est la com­pa­gnie Tahoe Resources Inc., enre­gis­trée en Colombie-Britannique, qui est en cause. Les idées de la confé­rence de M. Maldonado ont été rap­por­tées dans ce billet de blogue. Tous les élé­ments clas­siques des conflits socio-envi­ron­ne­men­taux en Amérique latine s’y trouvent : pro­messes de pros­pé­rité non tenues, dégra­da­tion de l’environnement, répres­sion des popu­la­tions locales sou­vent autoch­tones, com­pli­cité des auto­ri­tés gou­ver­ne­men­tales avec la société minière, etc. Maldonado demande aux auto­ri­tés cana­diennes de per­mettre aux vic­times d’abus de porter plainte devant les tri­bu­naux cana­diens contre les entre­prises fau­tives. Le lobby minier a résisté dans le passé à de telles réformes juri­diques.

De son côté, pour forcer les entre­prises à revoir leurs pra­tiques, le Projet d’accompagnement Québec-Guatemala s’est asso­cié à diverses orga­ni­sa­tions dans la foulée de la venue de Rafael Maldonado au Québec afin de lancer une cam­pagne de dés­in­ves­tis­se­ment contre les socié­tés qui se rendent cou­pables d’actes répré­hen­sibles. Selon les cal­culs effec­tués par ces groupes, la Caisse de dépôt et de pla­ce­ment du Québec (CDPQ) aurait investi 246 mil­lions de dol­lars du pro­ver­bial « Bas de laine des Québécois.e.s » dans l’entreprise Goldcorp, éga­le­ment mise en cause par des ONG pour ses acti­vi­tés contro­ver­sées en Amérique cen­trale (on appre­nait d’ailleurs hier que Goldcorp avait haussé le mon­tant de son offre d’achat hos­tile visant à acqué­rir la minière qué­bé­coise Osisko).

¡ Fuera Yankis !

Il est ardu de croire que les Québécois.e.s et les Canadien.ne.s sont réel­le­ment confor­tables à l’idée d’une retraite pai­sible qui dépen­drait du sac­cage de l’environnement et de l’humiliation de peuples de pays du Sud. Il semble donc que l’information à ce sujet peine à percer dans l’opinion publique et que les entre­prises elles-mêmes soient par­ve­nues à ériger une ligne de défense effi­cace en affi­chant leur adhé­sion à la « res­pon­sa­bi­lité sociale des entre­prises ». Mais un coup d’œil à l’intensité des conflits et à la feuille d’érable (et la fleur de lys) qui se voient sans arrêt écla­bous­sées en Amérique latine (et ailleurs dans le monde), nous enseigne que la situa­tion est bien cri­tique. Au Honduras, plus que par­tout ailleurs, le gou­ver­ne­ment cana­dien contri­bue à conso­li­der le pou­voir d’un État qui fait l’objet d’un ter­rible bilan en matière de droits humains. Et si c’était nous, fina­le­ment, les Yankees ?

IRIS, le 11 avril 2014

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