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Mal-être pluriel – Souffrances et résistances face à la psychologisation du social

INTRODUCTION AU DOSSIER - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 30 - Automne 2023

INTRODUCTION AU DOSSIER – Notre époque voit se multiplier les publications et les gourous qui promettent de nous apprendre en trois « zooms » comment gérer intelligemment nos émotions, prévenir l’épuisement professionnel, etc. Toute une « industrie du bien-être » comme la nomme Zineb Farsi, autrice de Le Yoga, nouvel esprit du capitalisme[1], s’est en effet développée depuis une quarantaine d’années.

Mais, paradoxalement, nous n’avons peut-être jamais été aussi éloignés de vivre de la façon harmonieuse promise. Les enjeux de santé mentale se diversifient et s’accroissent. On parle à présent d’anxiété de performance chez les jeunes, même de dépression qui éclate chez des enfants à l’école primaire. On parle moins d’autres mal-être, qui n’en sont pas moins présents : par exemple, la façon dont les femmes sont toujours contraintes de contrôler leurs émotions et leur corps ou la pression et les microagressions que subissent les immigrantes et immigrants racisés voulant s’intégrer à une société.

Qu’ont en commun ces différents constats ? Le fil conducteur de ce dossier n’est pas de livrer une analyse « totale » ou « globale » du capitalisme et de ses méfaits. D’autres l’ont fait avant nous, tel Franco Berardi avec son livre Tueries. Forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu[2] qui s’intéresse à l’augmentation des taux de suicide dans certains pays et aux tueries qui se répètent comme symptômes d’une logique systémique à l’œuvre.

Nous voulons plutôt attirer l’attention, comme on tire une sonnette d’alarme, sur la façon dont nous sommes piégés – et même consentants – par un discours idéologique et des représentations sociales qui constituent la marque de fabrique de cette ère néolibérale laquelle réclame un engagement total, et surtout excessif, au travail, aux études; qui nous somment de nous comporter de manière autonome tout en nous surveillant plus que jamais grâce notamment aux algorithmes utilisés par les plateformes numériques et les différents réseaux sociaux; finalement, qui nous amènent à nous dévaloriser, à nous sentir toujours en dessous de l’objectif à atteindre quand bien même nous donnons notre « 110 % ».

Deux phénomènes, faces d’une même médaille, peuvent rendre compte de l’ampleur et de l’emprise de la logique productiviste et marchande qui colonise dorénavant jusqu’à notre intimité[3]. D’une part, nous voyons progresser la médicalisation des comportements sociaux, une façon de dénier les ressorts structurels des nouvelles formes de stress ou d’anxiété produits par les modes de développement de nos sociétés, ou un moyen de dépolitiser ces comportements et de tenter de les vider de leur substance critique incontrôlable.

Loin de nous l’idée qu’il n’y aurait pas de maladies mentales, source d’importantes souffrances, comme le sont la dépression ou la bipolarité. D’ailleurs, paradoxe en réalité guère surprenant, ces maladies ne sont pas plus acceptées aujourd’hui qu’il y a quarante ans, ce qui constitue pour le moins un signe de l’emprise toujours forte des normes et du contrôle des populations.

Mais l’existence de pathologies mentales ne doit cependant pas nous empêcher d’interroger l’apparition de nouveaux troubles classifiés, à la façon dont Ian Hacking, dans son ouvrage Les fous voyageurs[4], a montré la volatilité de certaines maladies mentales qui se développent en même temps qu’elles sont identifiées par les spécialistes, et disparaissent quelques décennies plus tard, nous rappelant que certaines époques de bouleversements ou de chaos, comme l’est la nôtre[5], sont propres à engendrer des comportements atypiques. Durkheim l’avait déjà souligné avec son étude sur le suicide. Aujourd’hui, combien d’enfants se retrouvent diagnostiqués à l’école comme présentant un trouble du déficit de l’attention (TDAH) et doivent prendre des médicaments ?

Depuis quelques années, on voit toutefois apparaitre au sein de différentes disciplines, surtout dans les domaines de la sociologie, du travail social et de la psychologie, des travaux qui remettent en question la gestion politique de la maladie mentale. On assiste aussi à l’émergence d’actions collectives et de mouvements sociaux concernés par la santé mentale, comme le Mouvement Jeunes et santé mentale et le Mouvement Santé mentale Québec, qui dénoncent la médicalisation des problèmes sociaux et qui revendiquent de nouvelles approches d’intervention. Par médicalisation des comportements, nous nous référons à la tendance à ne considérer les problèmes de santé mentale que sous l’angle de l’intervention pharmacologique. Cela conduit à la surmédicalisation de la population qui ne s’attaque pas aux causes des troubles mentaux, mais vise à en contrôler les effets tout en minimisant l’importance des problèmes sociétaux qui génèrent des situations de malaise et de souffrance, et en laissant de côté les stratégies de prévention primaire en santé qui peuvent s’avérer beaucoup plus efficaces à long terme.

D’autre part, la psychologisation du social, évoquée en introduction avec l’essor de « l’industrie du bien-être », s’est largement déployée : de la psychanalyse ou de philosophies existentielles comme l’est originellement le yoga, on ne retient que des boites à outils pour mener « un travail sur soi ». Et nous voilà sommés de savoir gérer notre stress ou notre anxiété sans nous attarder sur les situations sociales, économiques, culturelles avec lesquelles la santé mentale se construit et interagit.

Comme le soulignait Robert Castel[6], qui avait anticipé la dérive des pratiques psychiques dans cette mise en thérapie généralisée des « normaux » au nom de « la maximisation de [leurs] potentialités », l’individu est certes considéré comme un être relationnel, « mais c’est du collectif décollectivisé […], qui se limite à l’interrelationnel ». Exit les normes sociales contraignantes, les relations de travail et la logique gestionnaire, la charge mentale de la toujours présente double journée de travail des femmes, la stigmatisation des migrantes et migrants sans statut, des chômeuses et chômeurs, des assisté·e·s sociaux, etc.; il n’y a plus que des enjeux individuels et c’est sur l’individu que repose la charge d’atteindre les objectifs en adoptant les bons comportements. La psychologie est ainsi mise au service de la « normalisation » des êtres humains dénonce Eugène Enriquez : « C’est la grande perversion de la psychologisation : non seulement c’est l’individu – et jamais le collectif de travail – qui est jugé sur son travail, et en même temps, il est jugé sur sa personnalité[7] ».

En quoi consentons-nous à ces processus ? Bowles et Gintis, deux économistes férus de démocratie, ont bien mis en évidence la grande force du libéralisme par rapport au marxisme, soit le fait de reconnaitre une place à l’agir individuel[8]. Notre modernité est associée au processus d’individualisation. Quoi de plus séduisant aujourd’hui – et subliminal aux images et égoportraits circulant sur les réseaux sociaux – que ce discours qui promet la réussite et l’admiration des pair·e·s à tous ceux et celles qui osent prendre des risques en devenant « entrepreneur de soi » ?

Cependant, agir individuel et agir collectif sont inextricablement imbriqués. Nous sommes mieux outillés à présent, sociologiquement parlant, pour comprendre comment le collectif sous différentes formes (protection sociale, droit du travail, mouvements sociaux féministes, antiracistes ou, pour les classes sociales nanties, héritage, capital économique et symbolique, réseaux sociaux construits par la fréquentation de prestigieuses écoles, etc.) ouvre ou ferme des possibilités de choix pour les individus et atténue ou amplifie les inégalités multiples qui structurent nos sociétés.

Mais dans la vision libérale, les analyses en termes de rapports sociaux de classe, de sexe, de race, d’âge… n’ont pas leur place. Comme l’indiquent Bowles et Gintis, le libéralisme n’accorde, à la différence de Marx, aucune place à l’agir collectif. Incapable de saisir ce qui fait système et dépasse l’addition de volontés individuelles, le libéralisme ne peut que rabattre sur l’individu – et ce, au prix d’une souffrance sociale croissante – tous les problèmes sociaux et économiques qui constituent autant de dissonances cognitives pour cette idéologie. Autrement dit, la vision libérale de l’agir individuel ne peut fonctionner qu’à condition de considérer ceux et celles qui échouent comme des personnes immatures, en échec, des « mineurs » qui doivent parfaire leur apprentissage[9], et qui n’ont donc pas les mêmes mérites (individuels par définition) parce qu’ils n’arrivent pas à « gérer intelligemment leurs émotions », c’est-à-dire à se conduire de façon stratégique, et performer : ainsi des femmes qui n’arrivent pas à briser les plafonds de verre, des migrants qui choisissent mal leurs orientations et réseaux, des jeunes qui ne résistent pas à la pression des études et à l’insécurité des emplois précaires, des personnes issues de la « diversité[10] » qui se complairaient dans une culture de la pauvreté et de la délinquance[11], etc.

La pandémie de COVID-19 nous a toutefois refait la démonstration à la grandeur de la planète qu’il existe des inégalités multiples et systémiques, et que nous n’étions pas égaux face à la charge mentale que la pandémie et le confinement faisaient peser sur nous. Avoir ou pas la possibilité de s’isoler et de percevoir des revenus, ou de télétravailler et diriger une équipe depuis son chalet, ou être privé de tout parce qu’on effectue un travail informel ou précaire, n’a bien évidemment pas les mêmes conséquences.

Autrement dit, celles et ceux qui se sont remis le plus vite du confinement n’étaient pas nécessairement les plus forts mentalement, mais plutôt celles et ceux qui avaient conservé, grâce à leur position sociale et professionnelle, une marge de manœuvre individuelle, permettant même à certains d’entre eux de transformer ce moment en une façon d’expérimenter un autre rapport au monde. Parallèlement, des personnes âgées aux faibles revenus ou particulièrement isolées ont fini par se sentir abandonnées ou ont perdu définitivement leur mobilité, des femmes dépendantes d’un conjoint violent n’ont pu faire appel aux ressources communautaires et certains corps de métier, comme les préposées aux bénéficiaires, où se concentrent les personnes racisées ou migrantes, ont traversé des expériences traumatisantes : livrées parfois à elles-mêmes dans des résidences privées pour ainé·e·s où le personnel médical manquait, elles ont assisté, sans moyen d’y faire face, à la souffrance et à la mort de ces ainé·e·s abandonnés.

En jetant ainsi une lumière crue sur les difficiles épreuves auxquelles est confronté tout un monde ignoré, non reconnu, voire méprisé parce qu’effectuant des tâches qui – consubstantiellement aux divisions du travail genré, racisé et de classe – ne sont pas destinées à obtenir de la reconnaissance, car elles « appartiennent à ces catégories de travail “pénible et salissant” constituant “un bien négatif, qui s’accompagne habituellement d’autres biens négatifs, à savoir la pauvreté, l’insécurité, la maladie, des atteintes corporelles, de la honte et de l’humiliation”[12] », la pandémie a dévoilé l’opposition binaire qui sous-tend la vision libérale de l’individu. Elle a aussi contribué à mettre au premier plan les enjeux de santé mentale[13] en les considérant non plus comme des enjeux relevant de la responsabilité individuelle, mais bien de la société et des États, comme l’a énoncé l’Organisation mondiale de la santé en indiquant, lors d’une réunion à Athènes en 2021 de ministres et responsables de la santé, que « la santé mentale et le bien-être doivent être perçus comme des droits humains fondamentaux ».

Par ce dossier sur le mal-être pluriel, nous souhaitons stimuler une discussion plus large sur les façons de construire une société respectueuse de la santé mentale et du bien-être, en s’attaquant aux inégalités et aux racines structurelles de la souffrance psychologique. Conjointement, en explorant la psychologisation du social et la responsabilisation individuelle de la santé mentale, nous insistons sur l’importance d’une approche intersectionnelle des systèmes d’inégalités pour comprendre l’impact différencié du capitalisme sur la santé mentale des femmes, des minorités, des jeunes et des communautés autochtones. C’est d’ailleurs ce par quoi nous ouvrons ce dossier.

Présentation des articles du dossier

Capitalisme, colonialisme, patriarcat et intersectionnalité des mal-être

Dans ses éditions numériques de la fin aout, Radio-Canada a publié un reportage sur les hikikomoris[14], ces Japonaises et Japonais qui vivent reclus dans leur chambre depuis des années et qui n’échangent avec d’autres qu’à l’aide de leur cellulaire ou d’Internet. Les jeunes constituent une grande partie de ces personnes et sont plus souvent candidats au suicide que la plupart des personnes d’autres tranches d’âge. Un phénomène spécifique au monde nippon ? Certes, la société japonaise incarne une société axée sur la performance, où la pression mise sur les jeunes est, comme en Corée du Sud, immense. Cependant, n’est-ce pas ce qui nous guette si rien ne s’y oppose ? Dans son article « Les jeunes ni en emploi, ni aux études, ni en formation : pression sociale, mal-être et résistance », Quentin Guatieri mentionne qu’au Québec, onze pour cent des jeunes qu’on appelle NEET, sont dans cette situation. Est-ce à dire, comme le soutiennent les politiques publiques, d’abord soucieuses de pallier les pénuries de main-d’œuvre à moindre coût, que ces jeunes sont passifs et n’ont aucun sens de leur responsabilité individuelle ? L’auteur dépeint le sentiment de mal-être qui envahit ces jeunes confrontés à ces discours et politiques de normalisation, mais il présente aussi en quoi leur attitude diffère de celle des jeunes Japonais dépeints dans les récits de Radio-Canada comme honteux de ne pas suivre la voie qu’on leur avait tracée. Car l’attitude des jeunes NEEF représente à la fois une critique du fonctionnement du marché du travail, qui ne leur offre que la précarité, et une façon de mettre à distance « ces injonctions sociales à “se changer” et à se “réintégrer” à n’importe quel prix ».

La compassion est au cœur du care. Mais dans cette société où la marchandisation grignote toutes les sphères de la vie quotidienne, nous ne choisissons pas les conditions dans lesquelles nous prenons volontairement soin des autres, de nos proches en particulier, jusqu’à s’épuiser pour satisfaire cet engagement moral envers la vulnérabilité d’autrui, qui est à la source du care. Comme le souligne le titre de son article, « La fatigue de compassion dans une société capitaliste et patriarcale », Catherine Côté montre les multiples répercussions pour les femmes, car le care est « hautement genré », de cette activité bénévole qui oblige le plus souvent à réduire son temps de travail rémunéré et donc ses revenus, faute d’une reconnaissance par l’État de la proche aidance, et qui finit par conduire à des formes d’épuisement. Cet épuisement se retrouve aussi dans les activités de care salariées, où les impératifs de rentabilité conduisent à n’examiner la productivité que sous un angle marchand qui entre en contradiction avec l’empathie nécessaire pour « prendre soin ». Résultat : « des sentiments de frustration, de déconnexion, d’intolérance, de mélancolie… » jusqu’à ne plus éprouver de compassion.

Dans l’article « La vulnérabilité des travailleurs agricoles mexicains saisonniers face à la COVID-19 », Zuemy M. Cahuich Cahuich examine la migration circulaire entre le Mexique et le Canada pendant la pandémie de COVID-19, et met en évidence l’accroissement des conditions de vulnérabilité des travailleuses et travailleurs saisonniers mexicains. Les données proviennent d’entretiens réalisés entre 2019 et 2021 avec des travailleurs et des fonctionnaires gouvernementaux participant au programme PTAS dans l’État de Quintana Roo au Mexique. La pandémie a révélé la précarité structurelle des travailleurs agricoles temporaires, souvent marginalisés par un capitalisme axé sur les profits au détriment de leur bien-être.

Dans l’article « Néolibéralisme, risque et suicide », Eliana Cárdenas, chercheuse sur le suicide, aborde dans une entrevue la relation entre la rationalité néolibérale et son impact sur la santé mentale et le suicide. Selon Cárdenas, le suicide doit également être compris comme un acte politique et une forme de résistance face à un système qui a marginalisé et exploité les communautés. Dans ce contexte, le suicide cesse d’être un acte individuel pour devenir une manifestation collective, résultant directement d’un modèle socio-économique défaillant.

Mal-être dans les organisations du travail

La deuxième partie de ce dossier est consacrée aux organisations du travail dominées par les (grandes) entreprises entretenant différents liens de subordination avec leurs salarié·e·s ou ce que les plateformes numériques appellent leurs collaborateurs. Un changement de paradigme majeur dans le management et la gestion des ressources humaines s’est opéré à partir des années 1980; cette partie en éclaire les conséquences sur la santé mentale.

Dans le premier article, « Le bien-être par l’autonomie au travail : historicisation d’une impasse », Isabelle Ruelland nous propose de resituer comment le management s’est intéressé au bien-être au travail et comment les transformations sociales et économiques du capitalisme contemporain ont abouti à instrumentaliser le désir d’autonomie pour le présenter comme un vecteur essentiel du bien-être au travail et pour obtenir un engagement immodéré, mais très contrôlé. En déconstruisant les fondements historiques, elle montre « les relations paradoxales que l’autonomie doit entretenir désormais avec la contrainte et le contrôle » et comment ces relations paradoxales « participent d’un mal-être grandissant des travailleurs et travailleuses dans les organisations ».

À contrepied des discours qui nous répètent ad nauseam qu’il ne tient qu’à nous-mêmes de réussir notre vie et que l’entreprise est le lieu du bonheur, Isabelle Fortier, dans « Les voies trompeuses de la réalisation de soi au travail », déconstruit pas à pas cette idéologie selon laquelle on pourrait atteindre un « idéal du moi » au travail. Soulignant comment le néolibéralisme institue le modèle de l’entrepreneur de soi en reprenant un discours sur le désir qui provient de la comète des années 1968, elle détricote la fable néolibérale selon laquelle l’entreprise pourrait faire le bonheur de ses salarié·e·s en montrant sur quoi ce nouvel enchantement repose en fait : l’imposition de nouvelles finalités au travail où la qualité du travail est réduite à des indicateurs quantitatifs maitrisés par des gestionnaires qui peuvent suivre une évolution sans même connaitre le travail réel effectué; la mise en concurrence qui en résulte, pour celles et ceux qui accomplissent les tâches, entre souci de soi et souci du travail bien fait; le changement des modalités de reconnaissance qui conduisent à l’épuisement professionnel, etc. Agir contre ces processus exige, nous dit Isabelle Fortier, de redonner du pouvoir aux travailleurs et travailleuses sur le plan individuel, mais aussi collectif.

Le travail émotionnel que fournissent les femmes dans leurs activités de care au sein de la famille a été théorisé par la sociologue Archie Russel Hochschild. Dans l’article « La positivité toxique : la dictature du bonheur au travail », Angelo Soares montre comment la « psychologie positive » permet d’instrumentaliser cette capacité de l’humain à travailler ses émotions pour en faire des « marchandises fictives ». Après avoir déconstruit l’opposition entre pensée et raison pour montrer la place des émotions dans toutes les activités humaines, l’auteur s’attaque à la façon dont la « psychologie positive » normalise ce que nous devrions ressentir et rejeter selon le discours entrepreneurial. Tout un processus qui conduit aux injonctions sur le bonheur au travail, mais aussi à un travail de l’individu pour effacer de son esprit les dissonances cognitives que ce processus fait bien sûr émerger, et qui sont source de souffrance. Angelo Soares souligne aussi que les « émotions sont traversées par différents rapports sociaux », notamment, selon que l’on est femme ou homme, racisé·e ou pas, on aura droit ou pas à exprimer certaines émotions.

Les plateformes numériques sont bien connues. Mais qui sait vraiment que « collaborer » à ces plateformes ne signifie pas qu’on ait un tel pouvoir individuel ou collectif, bien au contraire. Dans son article « Les conducteurs Uber : entre l’illusion du choix et la surveillance panoptique », qui repose sur une ethnographie effectuée à Montréal, Rabih Jamil dévoile les conditions de travail dans cette entreprise des NATU[15]. Alors qu’Uber promet autonomie, flexibilité, liberté, les conducteurs doivent se conformer à un comportement de façade très dépersonnalisant car ils se savent surveillés par l’application Uber, à chaque instant de leurs interactions avec les clientes et clients, ceux-ci les évaluant en outre à la fin de la course en fonction de ce qu’Uber leur a promis. Dans ces conditions, pourquoi rester ? Ce ne sont pas n’importe quelles personnes qui se retrouvent prises dans la toile de l’application Uber; le plus souvent, ce sont des personnes minorisées, confrontées à la précarité, qui n’ont guère le choix de leur travail, comme c’est le cas des immigrants racisés à Montréal.

Après avoir énoncé en introduction les liens entre organisation du travail et santé mentale, Mélanie Dufour-Poirier et Nicolas Chaignot Delage déplorent, dans « Santé mentale au travail et action syndicale : des défis à relever », que, hormis le stress post-traumatique, les enjeux de santé mentale ne sont pas reconnus au Québec dans les lois sur la santé et sécurité au travail, qui viennent pourtant de faire l’objet d’une réforme. Or, c’est dorénavant considéré par l’Organisation internationale du travail et l’Organisation mondiale de la santé comme faisant partie des droits fondamentaux des êtres humains. Cette législation trop timorée ne facilite pas la tâche des syndicats. Cependant, force est de constater que nombre d’entre eux restent pris dans le discours de la psychologisation du social, renvoyant à la « fragilité psychologique [d’un] travailleur » ce qui relève en réalité de l’organisation du travail. L’article propose ensuite des pistes pour que les syndicats relèvent ces défis.

Résistances individuelles et collectives

En ouverture de cette troisième et dernière partie du dossier, par son article « Le pouvoir d’agir dans une société de performance », Jacques Rhéaume nous convie à une réflexion plus générale sur les conditions du pouvoir d’agir individuel. Commençant par une synthèse de ce qui a été le projet de la modernité en Occident et de la façon dont celui-ci s’est réduit dans la vision néolibérale, l’auteur nous amène à examiner le regard que porte Eugène Enriquez sur les formes d’exercice du pouvoir, qui oscillent entre affirmation collective et idéalisation d’un chef; il en ressort que c’est dans l’articulation entre l’agir individuel et l’agir collectif que se situent les perspectives démocratiques et l’accessibilité partagée à un agir individuel en tant que « sujet social ». Jacques Rhéaume l’illustre en faisant appel à la sociologie clinique qui s’appuie tant sur les récits de vie/récits d’histoires organisationnelles que sur les échanges en groupe pour permettre aux individus ou aux organisations communautaires, soit de redonner du sens à leur travail et de se réapproprier un pouvoir d’agir individuel et collectif, soit de réinsuffler une vie démocratique et de choisir ses orientations « à la lumière des expériences passées » et dans les contextes dans lesquels nous évoluons.

Pour mieux comprendre les dynamiques qui animent les mouvements sociaux revendiquant un traitement différent de la problématique de la santé mentale, l’article intitulé « C’est fou la vie, faut pas en faire une maladie ! » nous livre une histoire d’indignation et de lutte contre la médicalisation des difficultés vécues par les jeunes. Signé par Myriam Lepage Lamazzi et Jimmy Chabot du Mouvement Jeunes et santé mentale, il relate l’histoire et les revendications du mouvement et le combat de ces jeunes contre la médicalisation au Québec. Ils ont développé des outils: une affiche, une vidéo, un manifeste et une déclaration commune.

Dans l’entrevue, « Politiser les “plaintes” systématiquement dévalorisées par l’institution », Nathalie Morel explique comment les propos de ses collègues de la Fédéraation autonome de l’enseignement (FAE), qui « se plaignaient d’épuisement, d’anxiété de performance, c’est-à-dire du sentiment de n’être jamais à la hauteur », l’ont amenée à s’intéresser aux travaux de Marie-France Maranda en psychodynamique du travail, car celle-ci a souligné pourquoi et comment la profession enseignante est source de risque pour la santé mentale. Nathalie Morel a ensuite convaincu ses collègues de l’exécutif de la FAE de mener une recherche-action avec une équipe de spécialistes. L’entrevue permet de comprendre comment la FAE a pu se réapproprier cette recherche jusqu’à proposer, dans le cadre des négociations de la convention collective post-pandémie, un projet-pilote financé par l’employeur public pour favoriser la prise de parole des enseignantes sur leurs conditions de travail et sur le fait que les directions prennent en compte leurs suggestions. La recherche a permis aussi d’établir un guide à l’usage des enseignantes et enseignants et regroupant des bonnes pratiques face aux différentes situations qui les isolent et les épuisent, en s’appuyant sur les récits de pratiques réalisés dans le cadre de la recherche.

Par Carole Yerochewski, Cécile Van de Velde, Alain Saint-Victor, Isabelle Ruelland, Chantal Ismé, Salvador David Hernandez.

 


NOTES

  1. Zineb Farsi, Le Yoga, nouvel esprit du capitalisme, Paris, Textuel, 2023.
  2. Franco Berardi, Tueries. Forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu, Montréal, Lux, 2016.
  3. Voir Anne Jourdain et Sidonie Naulin, « Marchandiser ses loisirs sur Internet : une extension du domaine du travail ? », dans Sarah Abselnour et Dominique Méda (dir.), Les nouveaux travailleurs des applis, Paris, Presses universitaires de France, 2019 et Patrick Cingolani, La colonisation du quotidien, Paris, Éd. Amsterdam, 2021.
  4. Ian Hacking, Les fous voyageurs, Paris, La Découverte/Empêcheurs de tourner en rond, 2002.
  5. Voir le texte résumé de Beverly J. Silver et Corey R. Payne, traduit par Emmanuel Chaput, « Crise de l’hégémonie mondiale et accélération de l’histoire sociale », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 25, hiver 2021.
  6. « D’où vient la psychologisation des rapports sociaux ? », entrevue de Robert Castel et d’Eugène Enriquez par Hélène Stevens dans Sociologies Pratiques, vol. 2, n° 17, 2008.
  7. Ibid.
  8. Samuel Bowles et Herbert Gintis, La démocratie post-libérale. Essai politique sur le libéralisme et le marxisme, Paris, La Découverte, 1988.
  9. Ibid.
  10. Euphémisme utilisé par le management, à la place de personnes racisées, pour masquer le caractère systémique du racisme.
  11. Voir la critique de Keeanga-Yamahtta Taylor dans Black Lives Matter. Le renouveau de la révolte noire américaine, Marseille, Agone, 2017.
  12. Stefan Voswinkel, Isabelle Gernet, Emmanuel Renault, « L’admiration sans appréciation. Les paradoxes de la double reconnaissance du travail subjectivisé », Travailler, vol. 2, n° 18, 2007, p. 59-87, citant Walzer, 1994, p. 244.
  13. Selon Statistiques Canada, la pandémie et le confinement ont eu des « répercussions négatives sur le bien-être et l’état de santé mentale autodéclarés, surtout chez les jeunes Canadiens et Canadiennes ». Toutefois l’institut de statistiques relève aussi que d’autres facteurs que la pandémie sont intervenus dans les taux de surmortalité, ce qui renvoie aux inégalités dans le type d’emploi ou de logement occupé, les possibilités d’accès aux soins, mais comprend aussi chez les jeunes (et la population) une « surconsommation » d’alcool et de drogues entrainant des surdoses. On a ainsi dénombré 6310 décès attribuables aux empoisonnements et surdoses accidentelles en 2021 contre 4605 en 2020 et 4830 en 2017.
  14. Guillaume Piedboeuf, « Seuls au soleil-levant. Les fantômes de Tokyo », Radio-Canada, récits numériques, 28 aout 2023, < https://ici.radio-canada.ca/recit-numerique/5860/solitude-isolement-ermite-hikikomori-syndrome>.
  15. Acronyme réunissant les géants étatsuniens des plateformes numériques (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) qui se sont implantés en cassant un modèle d’affaire préexistant, en l’occurrence la filière des taxis pour Uber.

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