Mais qui sont donc ces économistes ? Retour sur ceux qui avaient donné l’alarme sans être entendu

Mis en ligne le 23 février 2010

par James K. Galbraith [23-02-2010]

La crise finan­cière a révélé l’échec des cou­rants de pensée domi­nants de la science éco­no­mique, qui ne l’avaient pas vue venir. Mais ce n’est pas le cas de tous les éco­no­mistes. En réac­tion à l’article de Paul Krugman paru dans le New York Times, James K. Galbraith revient ici sur les tra­vaux des cher­cheurs qui avaient été igno­rés, aussi bien par les régu­la­teurs que par la majo­rité de la com­mu­nauté scien­ti­fique. Ces tra­vaux offrent aujourd’hui le cadre concep­tuel d’une nou­velle régu­la­tion finan­cière.

La théo­rie éco­no­mique en débat

Avant-propos par Wojtek Kalinowski

La crise finan­cière a ébranlé quelques cer­ti­tudes et déclen­ché une vague de cri­tiques à l’encontre des éco­no­mistes qui, comme on le dit sou­vent, n’auraient « rien vu venir ». On peut cepen­dant s’interroger sur les résul­tats concrets de cette agi­ta­tion média­tique : au bout du compte, quels ensei­gne­ments ont été tirés ? Au tour­nant de l’année 2008/2009, l’échec de la théo­rie des mar­chés « auto­ré­gu­la­teurs » était patent et ses effets désas­treux décriés à l’unisson par les hommes poli­tiques, les jour­na­listes et les experts. Un an plus tard, la nou­velle régu­la­tion finan­cière se fait tou­jours attendre, la lutte contre les para­dis fis­caux s’enlise – notam­ment en France – et le débat éco­no­mique revient à son thème de pré­di­lec­tion, la limi­ta­tion des dépenses publiques.

C’est dans ce contexte qu’il faut situer l’article de James K. Galbraith, que nous publions dans l’espoir d’ouvrir un débat sur les fon­de­ments théo­riques d’une régu­la­tion finan­cière viable, et plus lar­ge­ment sur le rap­port entre la macroé­co­no­mie, l’usage des mathé­ma­tiques et l’analyse des acteurs éco­no­miques réels. Rarement un débat d’idées aura été à la fois si essen­tiel et si dif­fi­cile à mettre en œuvre, bloqué par des cli­vages – qui, vus de l’extérieur, semblent qua­si­ment insur­mon­tables – entre les posi­tions « ortho­doxes » et « hété­ro­doxes » du champ éco­no­mique uni­ver­si­taire. S’inscrivant dans ce contexte, l’article de James K. Galbraith est déli­bé­ré­ment polé­mique ; il a été rédigé en réac­tion à l’essai de Paul Krugman, où le célèbre éco­no­miste diag­nos­ti­quait les erreurs de la théo­rie domi­nante mais pas­sait rapi­de­ment – trop rapi­de­ment selon Galbraith – sur ceux qui avaient tiré la son­nette d’alarme mais qui n’avaient pas été enten­dus. Mais ne nous trom­pons pas : l’intention de Galbraith n’est pas tant de « régler des comptes » avec les cou­rants de pensée domi­nants, que de mon­trer les approches théo­riques qui auraient pu – et qui peuvent tou­jours – servir à bâtir une régu­la­tion effec­tive du sec­teur finan­cier. En les pré­sen­tant à un public fran­co­phone, la Vie des Idées veut appor­ter sa contri­bu­tion au débat et inci­ter les éco­no­mistes à y par­ti­ci­per.

« Bien entendu, il y avait quelques éco­no­mistes qui contes­taient l’idée d’un com­por­te­ment ration­nel et se deman­daient si l’on pou­vait réel­le­ment faire confiance aux mar­chés, se réfé­rant au temps long des crises finan­cières aux consé­quences éco­no­miques dévas­ta­trices. Mais ils nageaient à contre-cou­rant, inca­pables de se faire entendre face à une com­plai­sance lar­ge­ment répan­due, et qui rétros­pec­ti­ve­ment nous paraît stu­pide ».

Paul Krugman, New York Times Magazine, 6 sep­tembre 2009.

Amen. Bien qu’il soit d’usage de placer ce mot à la fin d’une prière, il m’a semblé appro­prié cette fois-ci de le faire figu­rer en tête. En deux phrases, Paul Krugman, Prix Nobel d’économie 2008 et à cer­tains égards l’un des plus impor­tants éco­no­mistes de notre temps, a bien résumé ce que l’on peut consi­dé­rer comme l’échec d’une époque, tant sur le plan de la pensée éco­no­mique que sur celui de la poli­tique éco­no­mique.

Et pour­tant, le rôle de ces quelques phrases, noyées dans un essai de plus de 6 500 mots, semble pour le moins étrange. Le propos est isolé et ne débouche sur rien. À peu de choses près – une demi-phrase de plus et la men­tion d’une même per­sonne à trois reprises –, rien d’autre n’est dit à propos de ces éco­no­mistes qui avaient vu juste. Ils ne sont pas nommés. Leurs tra­vaux ne sont pas cités. On ne sait rien d’eux. Bien que l’histoire leur ait donné raison sur la ques­tion éco­no­mique la plus fon­da­men­tale de notre géné­ra­tion, ils res­tent les grands incon­nus du récit qui nous est conté.

L’article de Krugman est entiè­re­ment consa­cré à deux groupes, tous deux soli­de­ment ins­tal­lés au sommet (ou ce qu’ils consi­dèrent être le sommet) de la science éco­no­mique. Ces deux groupes sont par­ti­cu­liè­re­ment pré­oc­cu­pés par leur statut et se dis­putent pou­voir, pres­tige et influence. Ces éco­no­mistes, Krugman les nomme « éco­no­mistes d’eau de mer » et « éco­no­mistes d’eau douce » ; eux-mêmes pré­fèrent le label « néo-clas­sique » pour les uns, « néo-key­né­sien » pour les autres – bien que les uns n’aient rien de clas­sique, les autres rien de key­né­sien. On pour­rait éga­le­ment parler d’« école de Chicago » et d’« école du MIT », en réfé­rence au lieu res­pec­tif où la majo­rité d’entre eux a fait ses études supé­rieures. La vérité est que les éti­quettes sont impré­cises, car les dif­fé­rences entre les uns et les autres sont secon­daires, et pour tout dire obs­cures.

Ces deux groupes ont une pers­pec­tive com­mune, une pré­fé­rence par­ta­gée pour un même cadre de pensée. Krugman le décrit très bien en évo­quant « la recherche d’une approche englo­bante, élé­gante sur le plan intel­lec­tuel, qui don­nait en outre l’occasion aux éco­no­mistes de faire éta­lage de leurs prouesses mathé­ma­tiques ». Ce qui est tout à fait exact. Il s’agissait en partie de faire preuve d’élégance et en partie d’impressionner, mais il n’était fina­le­ment pas ques­tion… d’économie. Les pro­blèmes, les risques, les menaces et les poli­tiques éco­no­miques n’y étaient pas débat­tus. Par consé­quent, ces deux groupes par­tagent le même échec. C’est bien cela le plus éton­nant. Il ne s’agissait pas d’une guerre sans merci entre Pangloss et Cassandre qui aurait ravagé la science éco­no­mique. On avait plutôt affaire à une conver­sa­tion entre copains, avec Bonnet Blanc d’un côté et Blanc Bonnet de l’autre. Et si vous pen­siez que Bonnet Blanc ou Blanc Bonnet n’était pas très esti­mable – eh bien, c’est que vous n’étiez pas vrai­ment un éco­no­miste.

Le pro­fes­seur Krugman sou­tient que Bonnet Blanc et Blanc Bonnet « ont pris la beauté pour la vérité ». La beauté en ques­tion rési­dait dans une « vision du capi­ta­lisme comme un sys­tème par­fait ou presque par­fait ». Assurément, accu­ser un scien­ti­fique – ou, pire encore, une dis­ci­pline tout entière – d’avoir confondu la beauté et la vérité n’est pas anodin. On peut néan­moins se deman­der ce qu’il y avait de beau dans cette idée. Krugman ne le dit pas vrai­ment, mais il note que le recours aux mathé­ma­tiques pour décrire la pré­ten­due per­fec­tion était « impres­sion­nant » (impres­sive-loo­king) – elles per­met­taient de « rendre plus sédui­sante » (gus­sied-up) la démons­tra­tion au moyen « d’équations sophis­ti­quées » (fancy equa­tions). Le choix des termes est révé­la­teur : « impres­sion­nant » ? « Séduisant » ? Ce n’est pas dans ces termes qu’on décrit nor­ma­le­ment la Vénus de Milo…

Certes, les mathé­ma­tiques ont quelque chose de beau, ou du moins peuvent avoir quelque chose de beau. J’aime par­ti­cu­liè­re­ment les géo­mé­tries com­plexes géné­rées par les sys­tèmes non linéaires simples. Mais les démons­tra­tions mal­adroites que l’on retrouve dans les articles des revues d’économie mains­tream n’ont rien à voir avec cela. Elles font plutôt penser à de labo­rieux exer­cices de lycéens. On a le sen­ti­ment que l’objectif est d’intimider plutôt que d’éclairer. Il y a une raison simple à cela : une idée qui pas­se­rait pour sim­pliste lorsqu’elle est expri­mée avec des mots devient « impres­sion­nante » dès qu’on y attache plé­thore de sym­boles grecs. Surtout s’il s’agit d’une idée comme celle-ci : « Le capi­ta­lisme est un sys­tème par­fait ou presque par­fait » – qui aurait bien du mal, énon­cée de cette façon, à résis­ter à l’épreuve du rire.

Il se trouve que John Maynard Keynes, celui-là même que Krugman évoque en des termes élo­gieux dans son article, avait sa propre vison du triomphe de la vision des éco­no­mistes – et notam­ment du triomphe de David Ricardo, que l’on peut consi­dé­rer comme le pre­mier apôtre d’une poli­tique éco­no­mique déduite des pré­misses théo­riques, sur Thomas Robert Malthus. Voici ce qu’écrit Keynes :

« Une vic­toire aussi déci­sive que celle de Ricardo a quelque chose de sin­gu­lier et de mys­té­rieux. Elle ne peut s’expliquer que par la concor­dance de sa doc­trine avec le milieu où elle a vu le jour. Le fait qu’elle abou­tis­sait à des conclu­sions tout à fait dif­fé­rentes de celles qu’attendait le public pro­fane ajou­tait, semble-t-il, à son pres­tige intel­lec­tuel. Que son ensei­gne­ment, appli­qué aux faits, fût aus­tère et désa­gréable lui confé­rait de la gran­deur morale. Qu’elle fût apte à sup­por­ter une super­struc­ture logique, vaste et cohé­rente, lui don­nait de la beauté. Qu’elle pré­sen­tât beau­coup d’injustices sociales et de cruau­tés appa­rentes comme des inci­dents inévi­tables dans la marche du pro­grès, et les efforts des­ti­nés à modi­fier cet état de fait comme sus­cep­tibles de pro­duire en défi­ni­tive plus de mal que de bien, la recom­man­dait à l’autorité. Qu’elle four­nît cer­taines jus­ti­fi­ca­tions aux libres acti­vi­tés de l’individu capi­ta­liste, lui valait l’appui des forces sociales domi­nantes grou­pées der­rière l’autorité » [1].

Notons que Keynes n’en oublie pas pour autant l’importance du fac­teur esthé­tique. Mais il l’insère dans un tableau plus riche asso­ciant l’opportunisme, la véna­lité et l’apologétique. Aujourd’hui, les effets de séduc­tion pro­duits par la méthode déduc­tive sont connus – de cer­tains éco­no­mistes du moins – sous le nom de « vice ricar­dien ». Keynes écri­vait éga­le­ment :

« Jusqu’à une date récente la doc­trine elle-même n’a jamais été contes­tée par les éco­no­mistes ortho­doxes, mais son inap­ti­tude remar­quable à servir à la pré­dic­tion scien­ti­fique a fini par dimi­nuer gran­de­ment le pres­tige de ses adeptes. Car depuis Malthus les éco­no­mistes pro­fes­sion­nels paraissent avoir été insen­sibles au désac­cord entre les conclu­sions de leur théo­rie et les faits d’observation. Le public au contraire n’a pas manqué de rele­ver ce désac­cord… [2] »

Les choses n’ont guère changé depuis et il est inté­res­sant de se deman­der pour­quoi.

On ne peut invo­quer, pour expli­quer cette situa­tion, l’absence de tra­vaux sur la nature et les causes des désastres finan­ciers. Ces tra­vaux existent, mais les auteurs et les approches qui abordent ce genre de ques­tions ont été relé­gués aux marges du sys­tème uni­ver­si­taire. Leurs articles ne sont publiés que dans des revues de second rang, voire dans des lettres d’information ou des blogs. Les cher­cheurs qui tra­hissent leur scep­ti­cisme en s’intéressant à ce type de publi­ca­tions sont dis­sua­dés de pour­suivre une car­rière uni­ver­si­taire. S’ils sont suf­fi­sam­ment tenaces, il ne leur reste plus qu’à s’exiler dans une petite uni­ver­sité ou dans les écoles d’enseignement supé­rieur (libe­ral art col­leges [3]), où ils seront sûrs de passer inaper­çus.

Aventurons-nous dans ces contrées oubliées de la science éco­no­mique, et ris­quons-nous à une rapide pré­sen­ta­tion de ces auteurs et cou­rants de pensée qui ont vu juste. Je ne pré­tends pas être exhaus­tif ; je me suis seule­ment appuyé sur mes lec­tures habi­tuelles et celles qui m’ont été sug­gé­rées par de nom­breux col­lègues – dont presque aucun n’appartient à ces pré­ten­dus « dépar­te­ments d’élite ». Parmi les exemples donnés plus loin, de nom­breux pro­viennent des auteurs eux-mêmes ou de leurs admi­ra­teurs. D’autres exemples, qui auraient éga­le­ment pu être cités, ne doivent leur absence qu’au manque de place [4].

1. Les éter­nelles Cassandre : le point de vue mar­xiste

Depuis plus d’une géné­ra­tion – telle une relique des mou­ve­ments radi­caux des années 1960, quand le key­né­sia­nisme tenait le haut du pavé –, la seule dis­si­dence sym­bo­lique auto­ri­sée dans de nom­breux dépar­te­ments d’économie est une forme amé­ri­ca­ni­sée du mar­xisme, déve­lop­pée pour une bonne part à l’université du Massachusetts à Amherst dans les années 1970, après l’expulsion des radi­caux de Harvard. Au regard de cette tra­di­tion, la lutte des classes et les rela­tions de pou­voir demeurent au cœur de l’analyse éco­no­mique, et la crise est inévi­table.

En 2004, l’économiste sud-afri­cain Patrick Bond a iden­ti­fié deux approches rele­vant de ce cou­rant. L’une est repré­sen­tée par Robert Brenner, qui a fait de la com­pé­ti­tion sans merci son prin­ci­pal thème de recherche. L’autre, qui s’intéresse plus par­ti­cu­liè­re­ment aux phé­no­mènes de sur­ac­cu­mu­la­tion du capi­tal, est portée par Ellen Wood et David Harvey, avec plu­sieurs ver­sions dis­cor­dantes ou concur­rentes, y com­pris celle de Giovanni Arrighi. Dans un article qui revient sur le dérou­le­ment de la récente crise, Brenner estime que celle-ci « révèle d’énormes pro­blèmes au cœur de l’économie réelle, des pro­blèmes non réso­lus qui ont été mas­qués par l’endettement durant des décen­nies, ainsi que par une crise finan­cière sans pré­cé­dent depuis l’après-guerre » [5].

En met­tant l’accent sur l’« éco­no­mie réelle », ce cou­rant mar­xiste ne four­nit pas de véri­table théo­rie des crises finan­cières. Sur ce plan, ses repré­sen­tants ne sont pas si éloi­gnés que cela du cou­rant domi­nant : à leurs yeux, la finance n’est qu’un voile qui masque des forces plus pro­fondes. Les spé­ci­fi­ci­tés de la crise, et ses moda­li­tés, ont donc une impor­tance rela­ti­ve­ment secon­daire (la crise pro­nos­ti­quée par Bond en 2004 devait être déclen­chée par un effon­dre­ment du dollar, dû à l’ampleur des défi­cits cou­rants et à l’échec de la poli­tique « impé­riale » menée en Irak ; c’est l’exemple d’une crise qui aurait pu se pro­duire mais qui n’a fina­le­ment pas eu lieu). Les néo-mar­xistes ne s’intéressent pas non plus aux ques­tions d’ordre poli­tique, dans le sens où ils ne croient pas que le sys­tème actuel puisse fonc­tion­ner.

2. L’art de détec­ter les bulles

Une seconde approche consiste à iden­ti­fier les bulles finan­cières, signes avant-cou­reurs d’un crash immi­nent. Dean Baker, du Center for Economic and Policy Research à Washington, en est un des spé­cia­listes incon­tes­tés, pou­vant se tar­guer d’avoir anti­cipé la bulle immo­bi­lière quand le monde aca­dé­mique, dans sa grande majo­rité, l’ignorait encore. Dès 2002, Baker écri­vait :

« Si les prix des loge­ments rede­viennent conformes au niveau géné­ral des prix, comme cela s’est tou­jours pro­duit par le passé, 2 000 mil­liards de dol­lars par­ti­ront en fumée, ren­dant encore plus grave la réces­sion. L’éclatement de la bulle immo­bi­lière com­pro­met­tra éga­le­ment la survie de Fannie Mae et Freddie Mac et de nom­breuses autres ins­ti­tu­tions finan­cières » [6].

Cette pré­vi­sion, qui s’est avérée exacte [7], s’appuyait sur une méthode simple. Celle-ci consiste à iden­ti­fier des indi­ca­teurs éco­no­miques – géné­ra­le­ment, le rap­port entre deux variables sous-jacentes – qui brus­que­ment dévient de leurs niveaux his­to­riques, d’une façon qui sug­gère un état tem­po­raire et instable. Il pou­vait s’agir du rap­port entre le cours de bourse d’une société et son béné­fice net après impôts ramené à une action [8], par exemple dans le sec­teur des nou­velles tech­no­lo­gies dans les années 1990. Parmi les exemples plus récents, la méthode peut s’appliquer aux ratios prix / loyers sur le marché immo­bi­lier, aux ratios mesu­rant l’évolution des prix des loge­ments par rap­port à l’inflation, aux taux de loge­ments vacants, et à bien d’autres choses (c’est l’ampleur de l’écart, asso­ciée à la taille du parc de loge­ments, qui permet de mesu­rer l’ampleur de la bulle elle-même – dans le cas du marché immo­bi­lier [amé­ri­cain], Baker l’avait éva­luée à 8 000 mil­liards de dol­lars).

Derrière cette méthode, on retrouve l’idée que les rela­tions et les ins­ti­tu­tions de marché sont géné­ra­le­ment stables, au sens où il exis­te­rait quelque chose comme un niveau « normal ». Ce qui veut dire que, lorsque les prix décrochent de leurs valeurs habi­tuelles, un retour brutal à la situa­tion ini­tiale finira tou­jours par se pro­duire : cela com­mence par une bulle et finit par un crash. Ceux qui ont acheté au prix fort devront vendre au plus bas et se retrou­ve­ront ruinés. Pendant six ans, Baker a mul­ti­plié les mises en garde contre ce scé­na­rio.

Détecter les bulles en train de se former a une vertu capi­tale : la plu­part du temps, cette méthode fonc­tionne. Mais il s’agit d’une méthode sans fon­de­ments théo­riques solides. À chaque fois, il y a un risque qu’elle échoue : les rela­tions entre les ins­ti­tu­tions du marché en ques­tion – comme le ratio « normal » prix / loyer ou le PER – peuvent évo­luer. Mais peut-être qu’un nou­veau para­digme est en train de voir le jour, après tout.

3. De Keynes à Godley

L’œuvre de Keynes est étroi­te­ment liée au cadre de la comp­ta­bi­lité natio­nale, ce que nous appe­lons [aux États-Unis] National Income and Product Accounts (NIPA). Le pro­duit total est le flux des dépenses qui ali­mentent l’économie, et ce que nous appe­lons crois­sance éco­no­mique est la mesure des varia­tions de ce flux. Les dépenses sont de plu­sieurs ordres : on peut sché­ma­ti­que­ment dis­tin­guer les dépenses de consom­ma­tion, d’investissement, les dépenses de fonc­tion­ne­ment de l’État et les expor­ta­tions nettes. Chacune de ces dépenses fait l’objet d’une théo­rie spé­ci­fique per­met­tant d’en ana­ly­ser les méca­nismes [9].

Les rela­tions comp­tables décrivent le monde dans des termes rela­tion­nels. La notion de Produit natio­nal brut, en par­ti­cu­lier, qui défi­nit la dépense totale par la somme des dépenses qui la com­posent [10], pré­sup­pose l’existence d’une rela­tion de réci­pro­cité et de com­pen­sa­tion entre les défi­cits bud­gé­taires et l’épargne privée. Plus pré­ci­sé­ment, le solde du sec­teur privé (l’excès de l’épargne natio­nale sur l’investissement natio­nal) doit tou­jours être égal à la somme du défi­cit bud­gé­taire et des excé­dents nettes d’exportation. Ainsi, à balance com­mer­ciale inchan­gée, un creu­se­ment des défi­cits publics se tra­duit par une hausse de l’épargne privée. Et inver­se­ment, un accrois­se­ment de l’épargne privée aug­mente le défi­cit bud­gé­taire.

C’est en s’inspirant de cette idée que Wynne Godley, l’économiste de Cambridge (Grande-Bretagne), et une équipe du Levy Economics Institute ont consa­cré une série d’analyses à l’économie amé­ri­caine, met­tant en garde à plu­sieurs reprises contre l’évolution inquié­tante de la balance cou­rante et sur­tout contre la dégra­da­tion du solde du sec­teur privé [11]. Ils mon­traient que les sur­plus bud­gé­taires de la fin des années 1990 (et les défi­cits légers des pre­mières années de la décen­nie sui­vante) cor­res­pon­daient à un accrois­se­ment de l’endettement privé (l’investissement pre­nant le pas sur l’épargne). Ils fai­saient valoir que, pour finan­cer ces dettes, les ménages seraient tôt ou tard contraints de réduire leurs dépenses, ce qui pro­vo­que­rait à son tour un ralen­tis­se­ment de l’activité, un effon­dre­ment du prix des actifs cor­res­pon­dants, et une baisse des reve­nus de l’impôt. En consé­quence, le défi­cit bud­gé­taire allait encore s’accroître et fini­rait par crever le pla­fond. Là encore, c’est à quelques nuances près ce qui s’est pro­duit sur le plan éco­no­mique.

La méthode de Godley res­semble à celle de Baker : un état est consi­déré comme instable dès lors qu’un indi­ca­teur (ou ratio) s’écarte de ses valeurs anté­rieures. La dif­fé­rence est que Godley s’appuie sur un cadre comp­table ; son approche est donc struc­tu­rée et permet de com­prendre ce qui peut et ce qui ne peut pas être sup­porté par le sys­tème. C’est un pro­grès très net.

Par exemple, jusqu’à une date récente les sur­plus du sec­teur public étaient rendus pos­sibles par l’accumulation de la dette privée. Cela sou­lève une ques­tion cru­ciale : un tel endet­te­ment peut-il être sup­por­table, et que se passe-t-il quand il ne l’est plus ? La ques­tion peut être retour­née en période de crise. Le sec­teur privé se remet­tant à épar­gner, il est inévi­table que les défi­cits publics se creusent. Mais jusqu’où les hommes poli­tiques, peu fami­liers de ces rela­tions, seront-ils prêts à tolé­rer de tels défi­cits ? La ques­tion mérite d’être posée, car le jour où ils ne le seraient plus pour des rai­sons poli­tiques, l’économie pour­rait s’effondrer.

Sur la scène inter­na­tio­nale, la volonté de nom­breux pays étran­gers de déte­nir des bons du Trésor amé­ri­cain four­nit une contre­par­tie à notre dette publique : les défi­cits seront inévi­tables tant que le monde entier conti­nuera de voir une valeur refuge dans ces obli­ga­tions d’État. Mais cela sou­lève encore une autre ques­tion : pour quelles rai­sons les banques cen­trales cherchent-elles à consti­tuer de telles réserves ? La démarche de Godley a donc le mérite de foca­li­ser notre atten­tion sur l’essentiel : sur ce que nous savons et sur ce qu’il fau­drait que nous sachions.

4. De Minsky aux dyna­miques finan­cières non linéaires

Les tra­vaux de Hyman Minsky abordent le pro­blème de l’instabilité finan­cière sous un autre angle. Une idée cen­trale chez lui est que la sta­bi­lité engendre l’instabilité [12]. Durant les périodes de calme et de crois­sance sou­te­nue, les opé­ra­teurs de marché se lassent de plus en plus des ren­de­ments modé­rés. Pour aug­men­ter la ren­ta­bi­lité de leurs pla­ce­ments, ils com­mencent à prendre des risques de plus en plus impor­tants, et se lancent dans des paris aux effets de levier de plus en plus élevés. Des posi­tions finan­cières jusqu’alors viables, au regard des cash-flows passés – des posi­tions de cou­ver­ture (hedge posi­tions) – font alors place à d’autres, dont on sait d’avance qu’à terme elles devront être refi­nan­cées. Ce sont des paris spé­cu­la­tifs. Ce qui suit est une tran­si­tion en dou­ceur, imper­cep­tible, où les posi­tions spé­cu­la­tives se trans­forment en posi­tions qui ne peuvent plus être refi­nan­cées que par des nou­veaux emprunts tou­jours plus impor­tants. C’est la der­nière étape, la chaîne de Ponzi, qui s’effondrera une fois décou­verte.

L’analyse de Minsky montre que l’instabilité finan­cière du capi­ta­lisme n’est pas seule­ment inévi­table mais qu’elle lui est intrin­sèque : l’instabilité vient de l’intérieur, sans que des causes externes ou des « chocs » ne soient néces­saires. Il n’y a pas de crois­sance équi­li­brée qui puisse per­du­rer indé­fi­ni­ment. À moins de chan­ger le sys­tème, la res­pon­sa­bi­lité des pou­voirs publics est donc de régu­ler les pra­tiques finan­cières, de limi­ter la spé­cu­la­tion et d’allonger ainsi au maxi­mum la phase d’expansion du cycle.Ces réflexions trouvent leur pro­lon­ge­ment dans des études plus récentes des sys­tèmes dyna­miques non linéaires. On songe notam­ment aux tra­vaux de Peter Albin, de Barkley Rosser Jr. et de Ping Chen [13]. Une des pro­prié­tés des sys­tèmes non linéaires est la suc­ces­sion de dif­fé­rentes phases de tran­si­tion, de la situa­tion d’équilibre aux cycles qui se répètent deux, quatre ou huit fois de suite pour fina­le­ment abou­tir au chaos déter­mi­niste. Ces phases de tran­si­tion, sem­blables à celles de l’eau pas­sant de l’état solide à l’état liquide puis à l’état gazeux, sont qua­li­ta­ti­ve­ment dis­tinctes, intrin­sè­que­ment stables, et aux fron­tières bien déli­mi­tées. Le pas­sage de fron­tière, nous explique-t-on, ne consti­tue en rien un « chan­ge­ment de para­digme » ; c’est sim­ple­ment le même sys­tème inté­gré qui passe d’un état à un autre. Réguler le sys­tème consiste par consé­quent à le main­te­nir dans une de ses phases de sta­bi­lité – celle de cou­ver­ture ou celle de spé­cu­la­tion – bien à l’écart de la fron­tière où com­mence la tran­si­tion asso­ciée aux sché­mas de type Ponzi, où l’effondrement devient inévi­table.

C’est une idée simple. Et pour­tant, elle n’a pas été prise en compte par le cou­rant domi­nant dans sa réflexion sur les mesures à prendre pour faire face à la crise. Ping Chen cite sur ce point – pour le réfu­ter – Robert Lucas, l’économiste phare de l’école de Chicago :

« “La leçon prin­ci­pale qu’il nous faut rete­nir de l’hypothèse de l’efficience des mar­chés, écrit Lucas, est qu’il est vain de cher­cher à mettre fin à une crise ou à une réces­sion en confiant à des ban­quiers cen­traux et à des régu­la­teurs la tâche d’identifier et de neu­tra­li­ser les bulles. Si de telles per­sonnes exis­taient, le prix de leurs ser­vices serait très au-dessus de nos moyens”. Cela pour­rait s’appeler le théo­rème de Lucas de l’impossible ges­tion des crises. Le pro­blème est que ce théo­rème pré­sente […] des failles évi­dentes. Nous avons montré dans notre théo­rie du marché viable qu’il exis­tait des méthodes pour se pré­mu­nir contre les bulles. Par exemple, de brusques varia­tions dans le volume des échanges à Wall Street signalent une intense acti­vité spé­cu­la­tive de la part de gros inves­tis­seurs, et des com­por­te­ments mimé­tiques de la part des “noise tra­ders” [14]. Une agence de régu­la­tion pour­rait faci­le­ment prendre des mesures contra­cy­cliques, par exemple en ren­for­çant les exi­gences de fonds propres, en limi­tant les effets de levier ou en aug­men­tant le taux d’imposition des tran­sac­tions » [15].

Au sein du cou­rant domi­nant, en revanche, l’insouciance et le fata­lisme se sont com­bi­nés pour jus­ti­fier l’inaction. Cela explique l’empressement patho­lo­gique de cer­tains éco­no­mistes – Lawrence Summers par exemple – à appor­ter leur cau­tion au déman­tè­le­ment de règles qui, à l’instar du Glass-Steagall Act, avaient permis de tenir le sys­tème à dis­tance de la phase de Ponzi. On se sou­vient aussi – pour rap­pe­ler un exemple gro­tesque – des propos d’Alan Greenspan encou­ra­geant la géné­ra­li­sa­tion des cré­dits immo­bi­liers spé­cu­la­tifs. D’évidence, ce serait un grand pro­grès si la pensée de Minsky pou­vait ins­pi­rer les pra­tiques de régu­la­tion. Une ques­tion demeure cepen­dant en sus­pens : com­ment déter­mi­ner très concrè­te­ment le type de régu­la­tion qu’il nous faut adop­ter ?

5. De John Kenneth Galbraith à la nou­velle cri­mi­no­lo­gie

Dans ce domaine, le point de départ de la réflexion est donné dans l’œuvre majeure de John Kenneth Galbraith, Le Nouvel État indus­triel [16]. Énorme succès de librai­rie au moment de sa sortie en 1967, ce livre n’a cessé d’être cri­ti­qué par les éco­no­mistes du cou­rant domi­nant – non sans succès, puisqu’il a fini par être tota­le­ment oublié sous l’effet de la montée en puis­sance du néo-libé­ra­lisme. Il faut dire que ce livre repré­sen­tait une menace de taille pour tout ce cou­rant de pensée, car il visait, au moins par­tiel­le­ment, à rem­pla­cer une éco­no­mie des mar­chés par une éco­no­mie des orga­ni­sa­tions – des entre­prises, des gou­ver­ne­ments, des syn­di­cats et d’autres orga­ni­sa­tions – met­tant l’accent sur les struc­tures de gou­ver­nance, les contre-pou­voirs (coun­ter­vai­ling powers) et l’efficacité des efforts entre­pris col­lec­ti­ve­ment en vue d’objectifs com­muns.

Dans L’État pré­da­teur [17], je sou­tiens qu’après 1970 les grandes entre­prises amé­ri­caines ont été pré­ci­pi­tées dans la crise par des poli­tiques de « stop and go », une com­pé­ti­tion inter­na­tio­nale intense, le chan­ge­ment tech­no­lo­gique, et sur­tout par un affai­blis­se­ment des pro­cé­dures de contrôle interne visant à les pro­té­ger contre les abus de la part de leurs diri­geants. Dans l’industrie finan­cière, c’est pré­ci­sé­ment cet affai­blis­se­ment – voire la cor­rup­tion – des ins­tru­ments de contrôle, aussi bien internes que ceux impo­sés par les régu­la­tions externes, qui a mené au désastre.

Dans ce domaine, une obser­va­tion atten­tive des faits nous en apprend par­fois plus que les sta­tis­tiques. Le tra­vail que Gary Dymski a consa­cré en 2005 au marché des sub­primes en est une bonne illus­tra­tion. Il montre lui aussi qu’il était tout à fait pos­sible de pré­voir la crise. Il suf­fi­sait d’ouvrir les yeux :

« Il est pro­bable que les emprun­teurs poten­tiels se scin­de­ront en deux groupes : ceux dont les actifs et la posi­tion offrent des garan­ties solides, et ceux dont les niveaux de richesse sont si faibles que leurs contrats seront rédi­gés dans le seul espoir d’en extraire suf­fi­sam­ment de gains de court terme pour com­pen­ser la situa­tion d’insolvabilité qui se décla­rera inévi­ta­ble­ment (pour la plu­part d’entre eux) à plus long terme… La crise finan­cière que nous connais­sons des tra­vaux de Minsky se carac­té­rise par l’effondrement des attentes et des pos­si­bi­li­tés de refi­nan­ce­ment sur le marché formel… Il existe cepen­dant un second type de crise, où cet effon­dre­ment se pro­duit éga­le­ment sur le marché infor­mel… Cela ne signi­fie pas que les per­sonnes concer­nées dis­pa­raî­tront ou ces­se­ront d’emprunter : elles n’auront pas d’autre choix que de s’enfoncer tou­jours plus pro­fon­dé­ment dans l’endettement. Quand la valeur de l’actif aura été épui­sée et qu’il n’y aura plus la moindre pos­si­bi­lité d’aménagement de la dette, leur vie finira par se confondre avec la crise finan­cière » [18].

Les tra­vaux de Dymski ont éga­le­ment bien décrit, et cela très tôt, les stra­té­gies des grandes banques et d’autres acteurs du prêt immo­bi­lier vis-à-vis des popu­la­tions pauvres et des mino­ri­tés eth­niques, ainsi que les pièges qu’ils leur ont tendus pour capter le peu d’actifs dont ces popu­la­tions dis­posent. Cela pose inévi­ta­ble­ment la ques­tion de leur res­pon­sa­bi­lité et nous amène à un autre impor­tant cou­rant de recherches, consa­cré au com­por­te­ment éco­no­mique et au res­pect de la loi, et plus spé­ci­fi­que­ment aux condi­tions d’émergence des « épi­dé­mies » de fraude.

Dans ce domaine, la prin­ci­pale réfé­rence est l’étude que William K. Black [19] a consa­crée à la crise des Savings and Loans [20], où il déve­loppe la notion de « fraude du contrô­leur » (control fraud) – une fraude au détri­ment d’une orga­ni­sa­tion, com­mise par ceux-là mêmes qui sont char­gés de la contrô­ler [21]. Le même effort d’attirer l’attention des éco­no­mistes mains­tream sur ces phé­no­mènes est visible dans les tra­vaux d’Akerlof et Romer [22], eux-mêmes pro­fon­dé­ment ins­pi­rés par l’expérience de Black en tant qu’enquêteur et « lan­ceur d’alerte » dans l’affaire des Savings and Loans.

Dans la crise actuelle, les traces de fraude et de cor­rup­tion sont par­tout : des termes du contrat du prêt immo­bi­lier et/​ou hypo­thé­caire à l’estimation des biens sur laquelle il était fondé, en pas­sant par l’évaluation des col­la­té­raux ados­sés à ces prêts, la gros­sière négli­gence des régu­la­teurs et l’idée que les risques pour­raient être neu­tra­li­sés grâce à l’invention des credit default swaps – le sub­sti­tut d’un contrat d’assurance auquel il man­quait l’essentiel, à savoir des réserves en cas de pertes. Rien de tout cela n’a été anti­cipé par les éco­no­mistes du cou­rant domi­nant, qui consi­dèrent géné­ra­le­ment la cri­mi­na­lité comme un sujet indigne de leur talent. En décou­vrant aujourd’hui la vérité, sou­ve­nons-nous que le scan­dale des Savings and Loans s’était soldé par plus de mille incul­pa­tions et condam­na­tions à des peines de prison. De toute évi­dence, à la croi­sée de l’économie et de la cri­mi­no­lo­gie, de vastes espaces res­tent à explo­rer pour des cher­cheurs sou­hai­tant aller de l’avant.

6. Conclusion

Paul Krugman a rendu un fier ser­vice en pour­fen­dant les échecs d’un club dont il a été, durant de nom­breuses années, un membre émi­nent. Je suis donc tenté de par­don­ner au rédac­teur du New York Times Sunday Magazine d’avoir repris pour l’occasion, presque mot pour mot, le titre d’un de mes articles publié neuf ans plus tôt. Je ne résiste cepen­dant pas à la ten­ta­tion de citer mes propos de l’époque :

« Les membres les plus influents de la pro­fes­sion […] ont formé une sorte de Politburo de l’économiquement cor­rect. En règle géné­rale – comme on pou­vait s’y attendre dans un club de gent­le­men –, cette appar­te­nance les a placés du mau­vais côté sur toutes les ques­tions poli­tiques impor­tantes, et cela depuis des décen­nies. Ils pré­voient des désastres qui n’ont jamais lieu. Ils excluent la pos­si­bi­lité d’événements qui finissent par se pro­duire… Ils s’opposent aux réformes de bon sens les plus néces­saires, leur pré­fé­rant de simples pla­ce­bos. Ils sont tou­jours aussi sur­pris lorsqu’un évé­ne­ment fâcheux – comme une réces­sion – se pro­duit. Et quand ils finissent par se rendre compte que telle ou telle posi­tion est inte­nable, ils ne reviennent pas dessus. Ils n’imaginent pas qu’il puisse y avoir de faille dans une théo­rie. Ils pré­fèrent alors chan­ger de sujet. Dans un tel club, on ne perd pas la face parce qu’on s’est trompé. On ne cesse jamais d’être invité dans les col­loques et les congrès sui­vants, pour pré­sen­ter ses tra­vaux. Et le club reste tou­jours aussi fermé à ceux qui n’en sont pas membres » [23].

Voilà le pro­blème prin­ci­pal. Comme je l’ai montré à tra­vers ce rapide état des lieux – qui demeure incom­plet –, il existe un corpus très riche de lit­té­ra­ture et de tra­vaux éco­no­miques per­met­tant d’étudier l’économie réelle et ses pro­blèmes. Cette lit­té­ra­ture est per­ti­nente d’une façon que le cou­rant domi­nant, y com­pris dans ses nou­velles approches à la mode comme l’« éco­no­mie com­por­te­men­tale », n’est tout sim­ple­ment pas. Mais quelle est la place de ces tra­vaux dans les débats aca­dé­miques ? Elle est à peu près nulle.

Il est donc inutile d’enfermer la dis­cus­sion dans le cadre étroit d’une science éco­no­mique conven­tion­nelle. L’urgence est bien plus d’élargir le champ aca­dé­mique et de donner de la visi­bi­lité à des tra­vaux qui nous sont réel­le­ment utiles pour faire face aux ter­ribles pro­blèmes éco­no­miques de notre époque. Il faut qu’on puisse faire car­rière aca­dé­mique dans des domaines et avec des approches qui ont fait la preuve de leur uti­lité. Cette tâche ne doit mani­fes­te­ment pas être confiée aux dépar­te­ments d’économie concer­nés, mais aux conseils d’administration, aux orga­nismes de finan­ce­ment, aux fon­da­tions, aux étu­diants et peut-être même à leurs parents. L’idée n’est pas de se dis­pu­ter indé­fi­ni­ment avec Bonnet Blanc et Blanc Bonnet, mais de dépas­ser leurs que­relles et d’avancer vers le champ qui doit être là quelque part, qui en effet est bien là.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuel Fournier, revu par Aurore Lalucq et Wojtek Kalinowski.

Cet article est paru en anglais dans la revue Thought & Action (automne 2009), sous le titre « Who Are These Economists, anyway ? ». Version fran­çaise publiée en par­te­na­riat avec l’Initiative inter­na­tio­nale pour repen­ser l’économie (www​.​i​-​r​-​e​.org).

Aller plus loin

Sur le web :

L’article de Paul Krugman, The New York Times, 2/09/2009.

Une des mul­tiples recen­sions de l’article de Krugman, par Gilles Raveaud, L’économie poli­tique, 4/09/2009.

La réponse de Barry Eichengreen, The National inter­est.

La réponse de Martin Baily, Brookings, 8/09/2009.

Un autre papier influent sur un thème proche, le dos­sier de The Economist en juillet der­nier :

l’édito

le dos­sier lui-même

une réponse de Robert Lucas deux semaines plus tard

Références biblio­gra­phiques :

George Akerlof, Paul M. Romer, « Looting:The Economic Underworld of Bankruptcy for Profit », Brookings Papers on Economic Activity, Economic Studies Program, The Brookings Institution, vol. 24, 1993.- Peter S. Albin, Barriers and Bounds to Rationality, Princeton, Princeton University Press, 1998.

Giovanni Arrighi, « The Social and Political Economy of Global Turbulence », New Left Review, mars-avril 2003.- Dean Baker, « The Run Up in Home Prices : Is It Real or Is It Another Bubble ? », 5 août 2002 (www​.cepr​.net/​d​o​c​u​m​e​n​t​s​/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​h​o​u​s​i​n​g​_​2​0​0​2​_​0​8.htm).

William K. Black, The Best Way to Rob a Bank is to Own One, Austin, University of Texas Press, 2005.- Patrick Bond, « Crunch Time for US Capitalism ? », Z-Net Commentary, 4 décembre 2004.

Robert Brenner, The Boom and the Bubble, New York, Verso, 2003.- Robert Brenner, « The Origins of the Present Crisis », 2009 (www​.sscnet​.ucla​.edu/​i​s​s​r​/​c​stch/).

Jing Chen, James K. Galbraith, « A Biophysical Approach to Production Theory », University of Texas Inequality Project Working Paper, 55, février 2009.

Ping Chen, Micro Interaction, Meso Foundation, and Macro Vitality, à paraître.- Jane D’Arista, « The Overheated Mortgage Machine », Flow of Funds Review & Analysis, décembre 2002.

Paul Davidson, Financial Markets, Money and the Real World, Londres, Edward Elgar, 2003.- Gary Dymski, « Financial Globalization, Social Exclusion and Financial Crisis », International Review of Applied Economics, 19, n° 4, octobre 2005, p. 439-457.

James K. Galbraith, « How The Economists Got it Wrong », The American Prospect, février 2000.

James K. Galbraith, The Predator State, New York, Free Press, 2008.

John Kenneth Galbraith, The New Industrial State, Princeton, Princeton University Press, 2007 [1967].

Wynne Godley, « Prospects for the United States and the World : A Crisis That Conventional Remedies Cannot Resolve », Levy Economics Institute Strategic Analysis, décembre 2008 (www​.levy​.org).

David Harvey, The New Imperialism, Oxford, Oxford University Press, 2005.

John M. Keynes, The General Theory of Employment Interest and Money, Londres, MacMillan, 1936.

Paul Krugman, « How Did Economists Get it So Wrong ? », New York Times Sunday Magazine, 6 sep­tembre 2009.

Hyman P. Minsky, Stabilizing an Unstable Economy, New York, McGraw-Hill, 2008.- Philip Mirowski, More Heat Than Light, New York, Cambridge University Press, 1991.

Barkley Jr. Rosser, Mauro Gallegati, Antonio Palestrini, « The Period of Financial Distress in Speculative Markets : Interacting Heterogeneous Agents and Financial Constraints », Macroeconomic Dynamics, à paraître (dis­po­nible sur : http://​cob​.jmu​.edu/​r​o​s​serjb).

Janine Wedel, Collision and Collusion. The Strange Case of Western Aid to Eastern Europe, Londres, Palgrave-MacMillan, 2001.

Ellen Meikskins Wood, Empire of Capital, New York, Verso, 2005.

Documents joints

Mais qui sont donc ces éco­no­mistes ? (PDF – 196 ko)

par James K. Galbraith

Notes

[1] John Meynard Keynes, Théorie géné­rale de l’emploi, de l’intérêt et de la mon­naie, 1936 (NdT : les réfé­rences biblio­gra­phiques com­plètes sont don­nées en fin d’article). [2] Ibid. [3] NdT : Les Liberal Art Colleges sont des éta­blis­se­ments d’enseignement supé­rieur qui ne pos­sèdent pas de labo­ra­toire de recherche et qui ne délivrent ni de diplômes de troi­sième cycle, ni de diplômes pro­fes­sion­nels. Ils servent sou­vent comme une pré­pa­ra­tion géné­ra­liste aux étu­diants qui sou­haitent ensuite se spé­cia­li­ser dans une dis­ci­pline pré­cise. [4] Je passe sur les tra­vaux des éco­no­mistes d’entreprise, comme Nouriel Roubini, dont je ne par­viens pas clai­re­ment à dis­cer­ner les méthodes, ou Nassim Taleb dont le nihi­lisme me paraît exces­sif lorsqu’il dit que rien ne peut être prédit ; en l’occurrence, la pré­sente crise a été prévue par cer­tains. Je ne traite pas non plus des tra­vaux des grands théo­ri­ciens comme Paul Davidson (voir la biblio­gra­phie) ou Joseph Stiglitz. Tous les deux ont pré­senté des rai­sons d’ordre géné­ral de s’attendre à une crise, mais ont beau­coup moins décrit les rai­sons spé­ci­fiques qui allaient mener à la crise. [5] Bond, « Crunch time for US Capitalism ? », 2004 ; Brenner, The Boom and the Bubble, 2003 ; Wood, Empire of Capital, 2005 ; Harvey, The New Imperialism, 2005 ; Arrighi, « The social and poli­ti­cal eco­nomy of global tur­bu­lence », 2003 ; Brenner, « The ori­gins of the present crisis », 2009. [6] Baker, « The run up in home prices », 2002. [7] Tout comme celle de Jane D’Arista, dans un de ses tra­vaux sur les mou­ve­ments de capi­taux : « L’éclatement de la bulle hypo­thé­caire pour­rait déclen­cher des bou­le­ver­se­ments finan­ciers impor­tants, aux consé­quences macroé­co­no­miques bien plus pro­fondes que celles engen­drées par le remue-ménage consé­cu­tif à la crise des S&< des années 1980 » (voir biblio­gra­phie). [8] NdT : soit le PER – Price Earnings Ratio – ou le coef­fi­cient de capi­ta­li­sa­tion des résul­tats. [9] Comme Mirowski l’a montré, on peut consi­dé­rer que, chez Keynes, les dépenses totales consti­tuent l’étalon de valeur dont l’équivalent dans les théo­ries pré­cé­dentes pou­vait être l’or, le tra­vail ou le bien être psy­cho­lo­gique. [10] C+I+G+X-M=Y. Avec Y pour le revenu, C pour la consom­ma­tion, I pour l’investissement, G pour les dépenses de l’État, X pour les expor­ta­tions, et M pour les impor­ta­tions. La seconde rela­tion nous donne (S-I) = (G-T) + (X-M) où S est défini par Y-C-T avec T pour les taxes. [11] Godley, « Prospects for the United States and the World », 2008. [12] Minsky, Stabilizing an Unstable Economy, 2008. [13] Albin, Barriers and Bounds to Rationality, 1998 ; Rosser et al., « The period of finan­cial dis­tress in spe­cu­la­tive mar­kets », à paraître ; Chen, Micro Interaction, à paraître. [14] NdT : dans la théo­rie finan­cière, le « noise trader » est un inves­tis­seur qui n’est pas plei­ne­ment ration­nel et dont la demande d’actifs finan­ciers est affec­tée par d’autres mobiles – émo­tions, mimé­tisme, etc. – que l’analyse des « fon­da­men­taux » éco­no­miques. [15] Chen, Micro Interaction, à paraître. [16] John Kenneth Galbraith, Le Nouvel État indus­triel, 2007. [17] James K. Galbraith, The Predator State, 2008 (tr. fran­çaise : L’État pré­da­teur, Seuil, 2009). [18] Dymski, « Financial glo­ba­li­za­tion, social exclu­sion and finan­cial crisis », 2005. [19] Black, The Best Way to Rob a Bank is to Own One, 2005. [20] NdT : crise ban­caire qui, entre 1986 et 1995, vit dis­pa­raître plu­sieurs cen­taines de caisses d’épargne (les Savings and Loans) spé­cia­li­sées dans les prêts hypo­thé­caires. [21] Il existe de nom­breux paral­lèles entre l’étude du « pillage des orga­ni­sa­tions » (orga­ni­za­tio­nal loo­ting) dans les éco­no­mies déve­lop­pées de l’Ouest et celle des éco­no­mies dévas­tées de l’Europe de l’Est (voir biblio­gra­phie). [22] Akerlof, Romer, « Looting : the eco­no­mic under­world of ban­kruptcy for profit », 1-74. [23] Galbraith, « How The Economists Got it Wrong », 2000.

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