Maintenir l’hypothèse communiste

Mis en ligne le 27 octobre 2010

Ce qui est premièrement décisif, c’est de maintenir l’hypothèse historique d’un monde délivré de la loi du profit et de l’intérêt privé. Tant qu’on est, dans l’ordre des représentations intellectuelles, soumis à la conviction qu’on ne peut pas en finir avec cela, que c’est la loi du monde, aucune politique d’émancipation n’est possible.

(…) On nous dit : « le monde a changé donc vous ne pouvez plus les pro­non­cer [« ces mots qui étaient encore ceux de tout le monde en 68″], vous savez que c’était un lan­gage d’illusion et de ter­reur. » Mais si ! Nous pou­vons ! Nous devons !
(…) Saint-Just deman­dait, ques­tion capi­tale : « Que veulent ceux qui ne veulent ni la vertu ni la ter­reur ? » Et il répon­dait : ils veulent la cor­rup­tion. Et c’est bien ce que le monde d’aujourd’hui attend de nous : consen­tir à la cor­rup­tion géné­ra­li­sée des esprits, sous le joug de la mar­chan­dise et de l’argent. Contre cela la prin­ci­pale vertu poli­tique aujourd’hui est le cou­rage. Le cou­rage, pas seule­ment devant la police, cela vien­dra cer­tai­ne­ment, mais le cou­rage de défendre et de pra­ti­quer nos idées, nos prin­cipes, et nos mots, d’affirmer ce que nous pen­sons, ce que nous vou­lons, ce que nous faisons.
Disons-le en un mot : il nous faut le cou­rage d’avoir une idée. Une grande idée. Soyons convain­cus qu’avoir une grande idée n’est ni ridi­cule ni cri­mi­nel. Le monde du capi­ta­lisme géné­ra­lisé et arro­gant où nous vivons nous ramène aux années 1840, au capi­ta­lisme nais­sant, dont l’impératif, for­mulé par Guizot, est : « enri­chis­sez-vous ! » Ce que nous tra­dui­rons par : « Vivez sans idée. » Nous devons dire que nous ne vivons pas sans idée. Nous devons dire : « Ayez le cou­rage de sou­te­nir l’idée, qui ne peut être que l’idée com­mu­niste, en son sens géné­rique. » Voilà pour­quoi nous res­tons contem­po­rains de Mai 68. A sa manière, il a déclaré que vivre sans idée était insup­por­table. Puis une longue, une ter­rible rési­gna­tion s’est ins­tal­lée. Aujourd’hui trop de gens pensent que vivre pour soi-même, pour ses inté­rêts, est iné­luc­table. Ayons le cou­rage de nous sépa­rer de ces gens. Comme en 68, refu­sons l’impératif : « Vis sans idée. » Le phi­lo­sophe que je suis vous dit quelque chose qui a été répété depuis Platon, quelque chose de très simple. Il vous dit qu’il faut vivre avec une idée, et que , avec cette convic­tion, com­mence ce qui mérite d’être appelé la vraie politique.

Alain Badiou, L’hypothèse com­mu­niste.

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