Maintenir l’hypothèse communiste

Ce qui est premièrement décisif, c’est de maintenir l’hypothèse historique d’un monde délivré de la loi du profit et de l’intérêt privé. Tant qu’on est, dans l’ordre des représentations intellectuelles, soumis à la conviction qu’on ne peut pas en finir avec cela, que c’est la loi du monde, aucune politique d’émancipation n’est possible.

(…) On nous dit : « le monde a changé donc vous ne pouvez plus les prononcer [« ces mots qui étaient encore ceux de tout le monde en 68″], vous savez que c’était un langage d’illusion et de terreur. » Mais si ! Nous pouvons ! Nous devons !
(…) Saint-Just demandait, question capitale : « Que veulent ceux qui ne veulent ni la vertu ni la terreur? » Et il répondait : ils veulent la corruption. Et c’est bien ce que le monde d’aujourd’hui attend de nous : consentir à la corruption généralisée des esprits, sous le joug de la marchandise et de l’argent. Contre cela la principale vertu politique aujourd’hui est le courage. Le courage, pas seulement devant la police, cela viendra certainement, mais le courage de défendre et de pratiquer nos idées, nos principes, et nos mots, d’affirmer ce que nous pensons, ce que nous voulons, ce que nous faisons.
Disons-le en un mot : il nous faut le courage d’avoir une idée. Une grande idée. Soyons convaincus qu’avoir une grande idée n’est ni ridicule ni criminel. Le monde du capitalisme généralisé et arrogant où nous vivons nous ramène aux années 1840, au capitalisme naissant, dont l’impératif, formulé par Guizot, est : « enrichissez-vous! » Ce que nous traduirons par : « Vivez sans idée. » Nous devons dire que nous ne vivons pas sans idée. Nous devons dire : « Ayez le courage de soutenir l’idée, qui ne peut être que l’idée communiste, en son sens générique. » Voilà pourquoi nous restons contemporains de Mai 68. A sa manière, il a déclaré que vivre sans idée était insupportable. Puis une longue, une terrible résignation s’est installée. Aujourd’hui trop de gens pensent que vivre pour soi-même, pour ses intérêts, est inéluctable. Ayons le courage de nous séparer de ces gens. Comme en 68, refusons l’impératif : « Vis sans idée. » Le philosophe que je suis vous dit quelque chose qui a été répété depuis Platon, quelque chose de très simple. Il vous dit qu’il faut vivre avec une idée, et que , avec cette conviction, commence ce qui mérite d’être appelé la vraie politique.

Alain Badiou, L’hypothèse communiste.

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