Mai-juin 1968 en France : l’épicentre d’une crise d’hégémonie. [1]

Mis en ligne le 07 mai 2008

Nous publions ici, la pre­mière partie d’une étude d’Alain Bihr met­tant, tout d’abord, en pers­pec­tive his­to­rique inter­na­tio­nale le mai-juin 1968 fran­çais. A. Bihr four­nit, de même, une ana­lyse des diverses alliances de classes et frac­tions de classes qui ont marqué la ges­tion de la domi­na­tion bour­geoise en France, en par­tant de la Troisième République pour abou­tir à la période direc­te­ment anté­rieure à 1968. Avant cela, il expli­cite la notion d’hégémonie chez Gramsci. La seconde partie se cen­trera sur la relance de la conflic­tua­lité ouvrière dans les années 1960 et sur la riposte capi­ta­liste. (Redaction).

Alain Bihr *

Comment rééva­luer le sens et la portée de la crise sociale et poli­tique que la France a connue en mai-juin 1968 qua­rante ans après ces évé­ne­ments ? Si cet éloi­gne­ment his­to­rique rela­tif pré­sente mani­fes­te­ment des avan­tages (ne serait-ce qu’en nous libé­rant des erreurs de juge­ment et des illu­sions qui furent celles de leurs acteurs ou témoins directs – dont l’auteur de ces lignes), ne pré­sente-t-il pas aussi des pièges, dont le moindre n’est pas de tenter de recons­truire le fil de ces évé­ne­ments uni­que­ment en fonc­tion de ce que l’on sait aujourd’hui en avoir été l’issue ? Le parti pris que j’ai adopté est d’assumer clai­re­ment la dis­tance his­to­rique par rap­port à l’événement, en l’accentuant même déli­bé­ré­ment : pré­ci­sé­ment parce que je pense que l’événement a eu une portée his­to­rique et mon­diale, il me faudra remon­ter plus loin encore d’en l’histoire et, inver­se­ment, des­cendre le cours de celle-ci pour en res­sai­sir tous les tenants et abou­tis­sants. De même qu’il me faudra resi­tuer cet évé­ne­ment dans le contexte inter­na­tio­nal qui a été le sien et qui lui donne éga­le­ment pour partie son sens. C’est d’ailleurs par là que je vais com­men­cer.

1. Le monde de la seconde moitié des années 1960

Le monde des années 1960 est encore celui qui est né aux len­de­mains de la Seconde Guerre mon­diale. Il est carac­té­risé à la fois par la riva­lité entre ce qu’on appelle à l’époque impro­pre­ment les « deux blocs», capi­ta­liste et “socia­liste”, oscil­lant entre « guerre froide » et « détente», de même que par la confron­ta­tion de ce qu’on ne nomme pas encore le Nord et le Sud, mais « les pays déve­lop­pés » et « les pays sous-déve­lop­pés » (euphé­mi­que­ment rebap­ti­sés par la suite « pays en voie en voie de déve­lop­pe­ment»). Dénominations tout aussi impropres les unes que les autres pour dési­gner les rap­ports entre centre et péri­phé­rie du sys­tème capi­ta­liste mon­dial. Or, ce qui frappe rétros­pec­ti­ve­ment dans le spec­tacle qu’offre glo­ba­le­ment le monde ainsi découpé des années 1960, c’est bien la crise géné­rale, tantôt larvée, tantôt ouverte, des dif­fé­rentes formes de domi­na­tion qui s’y exercent, aussi diverses soient-elles.

Et tout d’abord dans les rap­ports “Nord-Sud”. Il n’est pas néces­saire de reve­nir lon­gue­ment sur la grande vague de déco­lo­ni­sa­tion qui déferle alors sur l’Afrique et une bonne partie de l’Asie, met­tant fin à l’existence d’empires colo­niaux quel­que­fois plu­ri­sé­cu­laires. La plu­part des anciennes colo­nies euro­péennes (celles du Royaume-Uni, de la France, des Pays-Bas) viennent d’accéder ou accèdent alors à l’indépendance poli­tique, que celle-ci ait été concé­dée assez faci­le­ment par les anciennes puis­sances colo­niales ou qu’elle ait été dure­ment arra­chée par les peuples colo­ni­sés au terme de véri­tables guerres de libé­ra­tion natio­nale. Seul va encore sub­sis­ter pen­dant quelques années ce qui reste de l’empire colo­nial por­tu­gais (jusqu’à la « révo­lu­tion des œillets » d’avril 1974) et de l’empire colo­nial espa­gnol (jusqu’à la mort de Franco en novembre 1975). La France elle-même sort alors de deux guerres colo­niales quasi suc­ces­sives (la guerre d’Indochine entre 1946 et 1954, la guerre d’Algérie entre 1954 et 1962) qui auront de sur­croît pré­ci­pité l’indépendance de ses colo­nies afri­caines mais auront aussi par­ti­cipé – j’y revien­drai – à la poli­ti­sa­tion du milieu étu­diant en France à la fin des années 1950 et au début des années 1960.

En fait, pour la plu­part de ces ex-colo­nies euro­péennes, cette indé­pen­dance poli­tique va s’avérer syno­nyme d’illusion, dans la mesure où, de fait, elle a signi­fié le pas­sage d’une forme archaïque d’impérialisme (le colo­nia­lisme) à un néo-impé­ria­lisme fondé sur le déve­lop­pe­ment inégal et, par­tant, l’échange inégal sur le marché mon­dial, pré­ci­sé­ment géné­rés par des siècles de colo­ni­sa­tion, syno­nymes de dépen­dance (tech­no­lo­gique et finan­cière) conti­nue et de spé­cia­li­sa­tion contrainte dans la pro­duc­tion de matières pre­mières bon marché. C’est ce que ces jeunes nations du Tiers-monde (le monde naît à la confé­rence de Bandoeng qui se tient en 1955 à l’initiative de Sukarno, de Nehru et de Nasser) vont rapi­de­ment apprendre à leurs dépens.

Il n’empêche que, notam­ment lorsqu’elle a été conquise de haute lutte par la mobi­li­sa­tion poli­tique et même mili­taire des popu­la­tions colo­ni­sées, cette indé­pen­dance signi­fie aussi l’impossibilité de main­te­nir tels quels les anciens modes de domi­na­tion de la péri­phé­rie par le centre. Rien n’est plus symp­to­ma­tique à cet égard que la défaite mili­taire que connaissent toutes les puis­sances occi­den­tales qui per­sistent dans la voie de la per­pé­tua­tion de ces anciens modes, qu’il s’agisse de puis­sances secon­daires lar­ge­ment décli­nantes (comme le Portugal en Angola et au Mozambique) ou de puis­sances de tout pre­mier plan, comme les Etats-Unis au Vietnam. De ce point de vue aussi, l’année 1968 sera sym­bo­lique puisqu’elle com­mence par la grande offen­sive que les maquis « viet­cong», appuyés par l’armée nord-viet­na­mienne mais aussi par l’URSS, déclenchent fin jan­vier au Sud-Vietnam contre l’armée de ce der­nier et ses alliés états-uniens (offen­sive dite du Têt, le Nouvel An viet). Si cette offen­sive est dans l’immédiat un échec sur le plan mili­taire, elle sera à terme une réus­site sur le plan poli­tique puisqu’elle contri­buera à convaincre une partie de l’opinion publique et des res­pon­sables poli­tiques états-uniens que l’engagement mili­taire de leur Etat en Indochine ne pou­vait être qu’un bour­bier de plus en plus san­glant et coû­teux dont il deve­nait, par consé­quent, urgent de se sortir. D’autant plus que, là encore, l’affaire avait déjà entre-temps par­ti­cipé à la poli­ti­sa­tion du monde étu­diant sur les campus des uni­ver­si­tés états-uniennes en en radi­ca­li­sant la contes­ta­tion.

Que ces vic­toires, déjà acquises ou pro­chaines, rem­por­tées par les mou­ve­ments anti­co­lo­nia­listes sinon anti-impé­ria­listes dans le Tiers-monde, aient été dues, en partie, à l’appui du « camp socia­liste » (l’URSS et ses satel­lites est-euro­péens, ou la Chine, etc.) ne doit pas faire illu­sion sur la nature et le piètre état du dit camp – au sein duquel la crise des formes de domi­na­tion n’est pas moins mani­feste alors.

Et, pour com­men­cer, l’autorité du chef de camp y est de plus en contes­tée. Si la « désta­li­ni­sa­tion » entre­prise par Khrouchtchev à partir de 1956 a permis de venir à bout de la dis­si­dence you­go­slave (1948), les années 1960 s’ouvrent sur « le grand schisme » entre Moscou et Pékin que rien ne vien­dra réduire par la suite, bien au contraire : les deux « frères enne­mis » s’affrontent même pen­dant quelque temps (entre mars et août 1969) le long du fleuve Oussouri. Avant même cette rup­ture, l’autorité “sovié­tique” avait été à plu­sieurs reprises remise en cause en Europe de l’Est, à la faveur de l’émeute ouvrière ber­li­noise de juin 1953, des mani­fes­ta­tions et grèves polo­naises de juin 1956 et sur­tout, bien évi­dem­ment, de l’insurrection hon­groise d’octobre et novembre 1956, noyée dans le sang par les chars et les troupes du grand frère “sovié­tique”.

Cette remise en cause de l’autorité de l’URSS sur ses satel­lites allait trou­ver une nou­velle occa­sion, écla­tante, de se mani­fes­ter pen­dant l’année 1968 avec « le prin­temps de Prague», auquel là encore il aura été mis fin par une inter­ven­tion mili­taire, élar­gie cette fois-ci à l’ensemble des troupes des « Etats frères » (à l’exception de la Roumanie). Additionnées aux révé­la­tions se mul­ti­pliant sur la nature et l’ampleur des crimes de masses commis par ces régimes, ces dif­fé­rentes crises achèvent de dis­cré­di­ter le soi-disant « modèle sovié­tique » (fondé en fait sur l’écrasement des soviets) de même qu’elles affai­blissent l’emprise de l’URSS sur le mou­ve­ment ouvrier dans le monde par partis “com­mu­nistes” inter­po­sés. Surtout, la manière dont elles sont trai­tées disent alors l’impossibilité de ce « modèle » de se réfor­mer ; ce que prouve simul­ta­né­ment l’échec rela­tif des réformes entre­prises entre 1956 et 1964 en URSS par Khrouchtchev et son équipe, une per­es­troïka (sans glas­nost cepen­dant) tentée un quart de siècle avant celle de Gorbatchev qui popu­la­ri­sera le terme. De cet échec résul­tera direc­te­ment la stag­na­tion de l’ère Brejnev au cours de laquelle l’URSS perdra défi­ni­ti­ve­ment la partie de bras de fer l’opposant à l’Occident, ouvrant la voie à son effon­dre­ment final.

Et, à l’Ouest, pré­ci­sé­ment, quoi de neuf alors ? En fait, lui non plus n’échappe pas à cette remise en cause géné­rale des modes de domi­na­tion qui carac­té­rise les années 1960. Dans son cas, la cible en est consti­tuée par les termes du com­pro­mis for­diste entre Capital et Travail sur lequel avaient fini par débou­cher la crise struc­tu­relle du capi­ta­lisme mon­dial cen­trée sur les années 1930, les luttes sociales et poli­tiques, en un mot : les luttes de classes, qui l’avaient accom­pa­gnées au sein des dif­fé­rents Etats cen­traux ainsi que les affron­te­ments mili­taires entre eux connus sous le nom de Première et Seconde guerres mon­diales. J’aurai l’occasion de reve­nir plus loin en détail sur les termes de ce com­pro­mis, variables dans ses formes ins­ti­tu­tion­nelles et idéo­lo­giques d’un Etat à l’autre, mais impli­quant par­tout l’acceptation par les tra­vailleurs sala­riés des formes renou­ve­lées de la domi­na­tion et de l’exploitation capi­ta­liste (dont le tra­vail à la chaîne dans l’industrie auto­mo­bile est l’exemple emblé­ma­tique) en contre­par­tie de la garan­tie d’une réduc­tion de leur temps de tra­vail, d’une hausse de leurs salaires réels (cor­res­pon­dant à un élar­gis­se­ment et à un enri­chis­se­ment de leur norme de consom­ma­tion), de la mise en place de sys­tèmes publics ou privés de pro­tec­tion sociale (contre la mala­die, l’infirmité, la charge d’enfants, le chô­mage, la vieillesse) impli­quant la socia­li­sa­tion d’une partie du salaire, plus lar­ge­ment de la satis­fac­tion d’un cer­tain nombre de besoins col­lec­tifs (le loge­ment, l’éducation, la santé, les loi­sirs), d’une “démo­cra­ti­sa­tion” de l’Etat et de la société civile sous forme de la réduc­tion des inéga­li­tés et d’une mobi­lité sociale accrue, etc.[1]

Ce com­pro­mis va servir de base et de cadre aux trois décen­nies d’accumulation intense et conti­nue du capi­tal (les fameuses « trente glo­rieuses » chères à Jean Fourastié) que l’ensemble des Etats cen­traux vont connaître aux len­de­mains de la Seconde Guerre mon­diale et sur­tout à un renou­vel­le­ment des formes d’hégémonie de la bour­geoise. Mais, pré­ci­sé­ment, il com­mence, lui aussi, à donner des signes d’essoufflement dans le cours des années 1960. Les prin­ci­paux en sont, du côté du capi­tal, la baisse ten­dan­cielle du taux de profit, la reprise du mou­ve­ment d’internationalisation des capi­taux (dès la fin des années 1950), la consti­tu­tion du marché des euro­dol­lars, la crise larvée du sys­tème moné­taire inter­na­tio­nal résul­tat des accords de Bretton Woods, du fait de la fai­blesse crois­sante du dollar qui en est le pivot ; et, du côté du tra­vail, la vague de grandes grèves ouvrières, la plu­part dites à l’époque « sau­vages » (parce qu’échappant au contrôle des orga­ni­sa­tions syn­di­cales), qui va défer­ler dans tous les Etats cen­traux. La grève géné­rale de mai-juin 1968 en France n’en sera qu’un épi­sode dont le reten­tis­se­ment qu’elle a eu à l’étranger ne doit pas nous faire oublier toutes celles qui, avant comme après cette date char­nière, secouèrent par exemple l’industrie auto­mo­bile, emblème de l’industrie de l’époque for­diste, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Italie, en Allemagne, en Suède, etc.

Ainsi, les Etats cen­traux du monde occi­den­tal n’échappent-ils pas à la remise en cause géné­rale des rap­ports de domi­na­tion qui carac­té­risent les années 1960, et qui explique l’un des maîtres mots de l’époque, celui de « contes­ta­tion ». Evidemment, cette crise du for­disme prend des formes et une inten­sité spé­ci­fiques au sein de chacun de ces Etats. En France, elle va revê­tir le carac­tère d’une véri­table crise d’hégémonie. C’est du moins la thèse que j’entends déve­lop­per dans la suite de cet article.

2. Bref rappel concernant le concept gramscien d’hégémonie

C’est un truisme de la science poli­tique que tout pou­voir s’exerce par la contrainte et la vio­lence, mais aussi par un cer­tain consen­te­ment obtenu de la part de ses propres sujets. Il sup­pose donc la capa­cité du pou­voir de se légi­ti­mer à leurs yeux, en orga­ni­sant les condi­tions maté­rielles, psycho-affec­tives et intel­lec­tuelles de leur « sou­mis­sion volon­taire » selon la célèbre expres­sion d’Etienne de La Boétie [2]. Cette vérité géné­rale vaut aussi pour le cas par­ti­cu­lier de la domi­na­tion de classe.

Antonio Gramsci désigne pré­ci­sé­ment sous le terme d’hégémonie la capa­cité de la classe domi­nante à obte­nir le consen­te­ment des classes domi­nées à leur propre domi­na­tion. Pour lui, une classe domi­nante est d’abord une classe hégé­mo­nique, qui sait faire accep­ter par les autres classes sa domi­na­tion, c’est-à-dire sa direc­tion de la société, notam­ment en éle­vant ses inté­rêts par­ti­cu­liers au rang d’intérêt géné­ral de la société. D’où sa défi­ni­tion syn­thé­tique de la domi­na­tion de classe comme « une hégé­mo­nie cui­ras­sée de coer­ci­tion » [3].

Mais l’intérêt de Gramsci ne se limite pas à la reprise de cette idée somme toute banale. Son inté­rêt est d’avoir montré que l’hégémonie d’une classe passe par la consti­tu­tion autour d’elle d’un bloc social qu’il dénomme « bloc his­to­rique » [4] et que je dénom­me­rai pour ma part bloc hégé­mo­nique. Rappelons que, par bloc social, il faut entendre, d’une manière géné­rale, un sys­tème, sou­vent fort com­plexe, d’alliances hié­rar­chi­sées entre dif­fé­rentes classes, frac­tions, couches ou caté­go­ries sociales, quel­que­fois rivales entre elles par ailleurs ; alliances consti­tuées sous la direc­tion de l’une d’entre elles qui y occupe pré­ci­sé­ment une posi­tion hégé­mo­nique ; dont l’unité est assu­rée par un réseau d’organisations com­munes ainsi que par une idéo­lo­gie com­mune ; qui peuvent d’ailleurs abou­tir à une fusion par­tielle de cer­tains de ces élé­ments. La consti­tu­tion de tels blocs sociaux s’effectue essen­tiel­le­ment sous l’effet des contraintes nées de la lutte des classes. Car celle-ci abou­tit à ce résul­tat para­doxal de com­po­ser les classes en des ensembles englo­bants (les blocs sociaux) aussi bien qu’à les décom­po­ser à en des unités plus res­treintes (des frac­tions, couches ou caté­go­ries).

Selon Gramsci, l’hégémonie de la classe domi­nante se réa­lise donc par la consti­tu­tion, sous sa direc­tion (ou sous celle d’une frac­tion d’entre elle), d’un sys­tème de rap­ports d’alliances, de subor­di­na­tion, de com­pro­mis, de conces­sion, avec cer­taines classes, frac­tions ou couches domi­nées, qui par­tagent avec elle un ensemble d’intérêts, d’idées et de valeurs dont la dif­fu­sion et la pré­gnance dans l’ensemble de la société se trouvent assu­rées de ce fait. A l’intérieur d’un pareil bloc, toutes ces classes ne sont cepen­dant pas logées à la même enseigne. Certaines, dont la classe domi­nante ménage les inté­rêts en pas­sant avec elles de véri­tables com­pro­mis, y ont statut d’alliées. Dans le cadre de pareilles alliances, ces classes domi­nées peuvent accé­der (mais ce n’est de loin pas tou­jours le cas) au rang de classe régnante, voire de classe tenante. La classe (ou frac­tion) régnante est celle « dont les partis poli­tiques sont pré­sents aux places domi­nantes de la scène poli­tique » : c’est celle dont les repré­sen­tants poli­tiques consti­tuent et dirigent par exemple la coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale et/​ou la coa­li­tion majo­ri­taire sur le plan par­le­men­taire. La classe (ou frac­tion) tenante de l’appareil d’Etat est celle « dans laquelle se recrute le per­son­nel poli­tique, bureau­cra­tique, mili­taire, etc., qui occupe les “som­mets” de l’Etat», autre­ment dit les hauts fonc­tion­naires civils, mili­taires, voire reli­gieux [5].

D’autres classes, par­ties pre­nantes du bloc hégé­mo­nique, n’y ont que statut de classes ou de frac­tions relais. La classe domi­nante se contente de leur accor­der quelques conces­sions (pri­vi­lèges) éco­no­miques ou poli­tiques ; essen­tiel­le­ment pour prix de leur rôle de « pro­pa­gan­distes » auprès de l’ensemble des classes domi­nées des inté­rêts, idées et valeurs autour des­quels se soude le bloc hégé­mo­nique.

D’autres, enfin, doivent se conten­ter d’un statut encore plus modeste de classes ou de frac­tions appuis. Elles n’obtiennent en fait aucune conces­sion réelle de la part de la classe domi­nante. Leur sou­tien à cette der­nière, leur par­ti­ci­pa­tion au bloc hégé­mo­nique, se fonde en défi­ni­tive essen­tiel­le­ment sur des illu­sions idéo­lo­giques, notam­ment quant à la nature et au rôle de l’Etat, perçu comme arbitre impar­tial placé au-dessus des classes : elles sont de pures vic­times du féti­chisme de l’Etat.

La cohé­sion d’un tel bloc hégé­mo­nique est, tout d’abord, le fruit de sa repré­sen­ta­tion sur la scène poli­tique. Vu la com­plexité des rap­ports liant ses élé­ments consti­tu­tifs, cette repré­sen­ta­tion n’est que rare­ment assu­rée par une seule for­ma­tion poli­tique. Elle pré­sente le plus sou­vent la forme d’une coa­li­tion de for­ma­tions, ou d’un « arc » de for­ma­tions, allant d’une droite à une gauche, incluant donc des riva­li­tés entre elles. Ces coa­li­tions consti­tuent en somme ce qu’on pour­rait appe­ler, pour pro­lon­ger la méta­phore, l’armature du bloc social : ce sont elles qui résistent aux pres­sions exté­rieures comme aux ten­sions inté­rieures qui tendent, constam­ment, à faire écla­ter le bloc hégé­mo­nique.

La cohé­sion du bloc hégé­mo­nique résulte, par ailleurs, de la mise en forme et de la dif­fu­sion d’une culture com­mune, c’est-à-dire d’un ensemble d’idées, de normes, de valeurs com­mu­né­ment par­ta­gées par les membres des dif­fé­rentes classes et frac­tions qui com­posent le bloc hégé­mo­nique. Diffusion qui est orga­ni­sée à tra­vers un réseau d’institutions cultu­relles, une presse, des groupes d’intellectuels, etc. C’est là, tou­jours pour rester dans l’ordre de la méta­phore méca­nique, du ciment du bloc social.

Le bloc hégé­mo­nique assure à la classe domi­nante une base sociale parmi les classes domi­nées qu’il intègre. Certaines de ces classes se font dès lors les défen­seurs des inté­rêts de la classe domi­nante au sein de l’ensemble de la société, élar­gis­sant d’autant l’assise sociale de son pou­voir poli­tique, notam­ment sur le plan élec­to­ral. Ce même bloc consti­tue de sur­croît un rem­part social pour la classe domi­nante. Elle lui permet d’isoler et d’affaiblir, voire de neu­tra­li­ser poli­ti­que­ment, celles des classes domi­nées éven­tuel­le­ment exclues du bloc hégé­mo­nique, en les ame­nant quel­que­fois à se rési­gner à accep­ter leur subor­di­na­tion. Le consen­te­ment actif des classes inclues dans le bloc hégé­mo­nique peut donc se ren­for­cer par le consen­te­ment passif de celles des classes qui s’en trouvent exclues.

3. La crise du bloc hégémonique sous le gaullisme

Pour com­prendre com­ment s’est nouée la crise d’hégémonie que la France va connaître dans les années 1960 et dont mai-juin 1968 consti­tue l’épicentre, il faut reve­nir aux bou­le­ver­se­ments qu’elle a enre­gis­trés… dans le der­nier quart du XIXe siècle ! Autrement dit, il me faut pra­ti­quer un véri­table détour his­to­rique.

Le bloc des pos­sé­dants sous la IIIe République (1870-1940)

De mars à mai 1871, à la suite de la défaite fran­çaise dans la guerre franco-alle­mande déclen­chée par Napoléon III, le peuple de Paris éta­blit un véri­table pou­voir insur­rec­tion­nel, la fameuse Commune de Paris. Pour la pre­mière fois, le pro­lé­ta­riat fran­çais ne se contente plus, comme à Lyon en novembre 1831 (la révolte de Canuts) ou à Paris en juin 1848, d’une simple émeute de rue : il prend et exerce le pou­voir. Si, grâce aux troupes ras­sem­blées à Versailles par Adolphe Tiers (1797-1877), ce pou­voir insur­rec­tion­nel est ren­versé, la bour­geoi­sie fran­çaise prend alors la véri­table mesure de la menace que repré­sente pour elle le mou­ve­ment ouvrier nais­sant, qui vient avec la Commune de se poser en véri­table can­di­dat à la relève de son pou­voir. La néces­sité s’impose dès lors à elle d’édifier un véri­table rem­part social capable de conju­rer dura­ble­ment cette menace révo­lu­tion­naire, en même que d’élargir la base sociale de son pou­voir. Ce rem­part social pren­dra pré­ci­sé­ment la forme d’un bloc social qui assu­rera son hégé­mo­nie pen­dant près d’un siècle, bloc que j’appellerai pour des rai­sons qui vont appa­raître ci-après le bloc des pos­sé­dants.

Au cœur de ce bloc figure une alliance entre la bour­geoi­sie et les classes moyennes tra­di­tion­nelles : le petit capi­tal, la petite-bour­geoi­sie, mais aussi la petite et moyenne pay­san­ne­rie, qui consti­tuait alors, ne l’oublions pas, la majeure partie de la popu­la­tion fran­çaise, enfin les pro­fes­sions libé­rales. Autrement dit, une alliance entre la (grande) pro­priété capi­ta­liste (celle des mines, des forges, des che­mins de fer, de la grande indus­trie, du négoce concen­tré, de la banque et de la bourse) ; et la (petite) pro­priété pré- ou archéo-capi­ta­liste. Cette alliance s’est nouée essen­tiel­le­ment sur la base de leur com­mune volonté de défendre la pro­priété (des moyens de pro­duc­tion) contre les aspi­ra­tions révo­lu­tion­naires qui se font jour dans le pro­lé­ta­riat. Il s’agit donc clai­re­ment d’une alliance des­ti­née à isoler ce der­nier, qui va alors crois­sant avec l’industrialisation, ainsi que le mou­ve­ment ouvrier, qui va alors en se déve­lop­pant : l’unification des mul­tiples syn­di­cats locaux et des Bourses du Travail se réa­lise en effet en 1895 avec la consti­tu­tion de la Confédération géné­rale du tra­vail (CGT) ; et celle des dif­fé­rents petits partis socia­listes dans la Section fran­çaise de l’Internationale Ouvrière (SFIO), l’ancêtre de l’actuel Parti socia­liste, suit en 1905.

Mais cette alliance sup­pose aussi toute une série de conces­sions de la part la bour­geoi­sie envers les classes moyennes tra­di­tion­nelles. Des conces­sions poli­tiques, tout d’abord, avec l’établissement défi­ni­tif du régime répu­bli­cain, repo­sant sur le suf­frage uni­ver­sel (mas­cu­lin), qui va offrir de nom­breuses car­rières poli­tiques aux notable locaux que sont alors sou­vent les notaires, les méde­cins, les avo­cats, autre­ment dit les membres des pro­fes­sions libé­rales. Mais aussi et sur­tout des conces­sions éco­no­miques, des­ti­nées à pré­ser­ver ces classes moyennes des menaces que fait struc­tu­rel­le­ment peser sur elles le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme. Car ce der­nier est néces­sai­re­ment syno­nyme de péné­tra­tion du capi­tal dans l’agriculture, l’artisanat, le com­merce, les ser­vices, etc., avec ce qu’elle implique : la sou­mis­sion de l’ensemble de l’économie aux impé­ra­tifs et aux fluc­tua­tions de la repro­duc­tion du capi­tal, l’appauvrissement et la ruine (l’expropriation) de la plus grande part des petits pro­duc­teurs mar­chands. C’est à l’égard de telles menaces que les classes moyennes tra­di­tion­nelles obtiennent des garan­ties dans le cadre de l’alliance qui va désor­mais les lier à la bour­geoi­sie.

Par exemple, des mesures pro­tec­tion­nistes à l’égard de la concur­rence étran­gère, dont la poli­tique agri­cole de Jules Méline, ministre de l’Agriculture de 1883 à 1885, puis Président du Conseil (Premier ministre) de 1896 à 1898),restera l’archétype ; ou des pri­vi­lèges fis­caux, dont l’adoption de la patente (un impôt local assis sur l’activité com­mer­ciale) en 1880, pré­ser­vant les inté­rêts de la petite bour­geoi­sie, four­nit un exemple.

Leur alliance avec la grande bour­geoi­sie va ainsi offrir à ces classes moyennes tra­di­tion­nelles un véri­table sursis his­to­rique. Car les pré­cé­dentes conces­sions vont ralen­tir le pro­ces­sus de leur lami­nage par le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste. Le ralen­tir, mais non pas le stop­per com­plè­te­ment. De plus, cette alliance va leur per­mettre d’occuper le devant de la scène poli­tique, par l’intermédiaire notam­ment du Parti radi­cal, qui les repré­sentent mas­si­ve­ment et qui va se trou­ver au centre de toutes les com­bi­nai­sons poli­ti­ciennes et gou­ver­ne­men­tales sous la IIIe République. Encadrées et repré­sen­tées par des membres des pro­fes­sions libé­rales (notaires, avo­cats, méde­cins) mais aussi des ensei­gnants (ce qui vaudra à la IIIe République la déno­mi­na­tion de « République des pro­fes­seurs»), les classes moyennes tra­di­tion­nelles vont ainsi accé­der au rang de classe régnante ; la classe domi­nante conti­nuant cepen­dant à occu­per seules les som­mets de l’appareil d’Etat, donc à consti­tuer la classe tenante de cet appa­reil. Enfin, ce sont leurs valeurs qui vont triom­pher durant toute cette période : « L’importance de la famille, la pré­do­mi­nance des valeurs de pres­tige social, le style d’autorité pater­na­liste, le sens de l’épargne, l’attachement à la rente, le refus de la concur­rence, la valo­ri­sa­tion de l’égalitarisme sont autant de mani­fes­ta­tions d’une société presque entiè­re­ment struc­tu­rée par des petits et moyens pro­prié­taires privés, jaloux de leur patri­moine et sou­cieux de le conser­ver et de le trans­mettre à leurs enfants. » [6] Les classes moyennes tra­di­tion­nelles ne pou­vaient que se mon­trer les fidèles sup­por­teurs et défen­seurs d’un régime éri­geant leur propre vision du monde en idéo­lo­gie offi­cielle.

Cette alliance avait cepen­dant aussi son coût et ses limites. D’une part, la survie des classes moyennes tra­di­tion­nelles impli­quait de frei­ner l’accumulation du capi­tal en France. La fai­blesse du déve­lop­pe­ment indus­triel global (com­pa­ra­ti­ve­ment à sa vigueur en Allemagne et aux Etats-Unis par exemple), la len­teur de la concen­tra­tion et de la cen­tra­li­sa­tion du capi­tal dont l’essentiel demeu­rera long­temps fami­lial, une bour­geoi­sie fri­leuse et peu entre­pre­nante, pré­fé­rant la rente (notam­ment colo­niale) au profit d’entreprise, le rôle moteur de l’Etat dans quelques sec­teurs de pointe seule­ment (che­mins de fer, arme­ment, aéro­nau­tique): tels auront été quelques-uns des traits les plus carac­té­ris­tiques du déve­lop­pe­ment capi­ta­lise en France jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mon­diale, qui s’expliquent tous en défi­ni­tive par les condi­tions socio-éco­no­miques de l’établissement et au main­tien de cette alliance hégé­mo­nique. Ce sont aussi les loin­taines causes du retard pris par le capi­ta­lisme fran­çais sur un cer­tain nombre de ses concur­rents directs ; retard qui se fait encore sentir jusqu’à aujourd’hui dans cer­tains domaines.

D’autre part, ce bloc hégé­mo­nique excluait pour l’essentiel des classes que le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme ne pou­vait cepen­dant man­quer de faire gros­sir. Le pro­lé­ta­riat, en pre­mier lieu, isolé sans doute, mais dis­po­sant du même coup d’une auto­no­mie incon­trô­lable, auto­no­mie favo­rable au déve­lop­pe­ment des ten­dances révo­lu­tion­naires (notam­ment du syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire et de l’anarcho-syndicalisme) au sein du mou­ve­ment ouvrier alors en pleine expan­sion. Le bloc hégé­mo­nique ne pou­vait guère espé­rer en inté­grer les membres que par le biais fort limité de l’idéal répu­bli­cain et des pos­si­bi­li­tés res­treintes d’ascension sociale au sein de la petite-bour­geoi­sie (l’accès au statut de tra­vailleur indé­pen­dant) ou, dans une moindre mesure, au sein des couches infé­rieures de l’encadrement (les « couches moyennes sala­riées»).

Mais la même alliance hégé­mo­nique excluait tout aussi bien, en second lieu, ce mêem enca­dre­ment, lui aussi en rapide déve­lop­pe­ment avec l’appareil d’Etat, et qui ne pou­vait pas davan­tage se satis­faire de cette situa­tion [7]. D’une part parce qu’elle impli­quait le ralen­tis­se­ment de l’accumulation du capi­tal, auquel l’encadrement tient d’autant plus qu’il est gage de son propre déve­lop­pe­ment (quan­ti­ta­tif et qua­li­ta­tif) – en quoi évi­dem­ment les « couches moyennes sala­riées » s’opposent fon­da­men­ta­le­ment aux classes moyennes tra­di­tion­nelles. Et, d’autre part et sur­tout, parce que cette situa­tion ne lui offrait que peu de place sur la scène poli­tique, elle ne lui per­met­tait pas de jouer un rôle poli­tique à la mesure de ses ambi­tions : elle per­met­tait, au mieux, à cer­taines de ses caté­go­ries (les ensei­gnants et les jour­na­listes) de jouer un rôle subal­terne de relais au sein du bloc hégé­mo­nique, devant aban­don­ner la pre­mière place sur la scène poli­tique aux classes moyennes tra­di­tion­nelles et leurs repré­sen­tants du Parti radi­cal.

D’où, dès le début du siècle, une radi­ca­li­sa­tion poli­tique d’une partie de cette classe, essen­tiel­le­ment de sa frac­tion publique (celle opé­rant au sein des appa­reils d’Etat : les fonc­tion­naires, etc.); et sa recherche d’une alliance à gauche avec le pro­lé­ta­riat. Ainsi s’est consti­tué, face au bloc hégé­mo­nique, un bloc de gauche, à base ouvrière et sous direc­tion des repré­sen­tants poli­tiques et idéo­lo­giques de l’encadrement dont la SFIO consti­tuera le pivot, seule avant la Première Guerre mon­diale, puis dans un rap­port com­plexe et fluc­tuant parce que concur­ren­tiel et conflic­tuel avec son frère ennemi, le Parti “com­mu­niste” (PC) après l’éclatement de la SFIO au congrès de Tours [8]. C’est ce bloc qui, sous la forme d’un Front popu­laire, verra ses repré­sen­tants accé­der pour quelques mois, aux res­pon­sa­bi­li­tés gou­ver­ne­men­tales à la faveur de sa vic­toire élec­to­rale de mai 1936, suivie d’une grève géné­rale avec occu­pa­tion d’usines qui devait per­mettre à la base ouvrière d’arracher de sub­stan­tielles aug­men­ta­tions de salaires et deux pre­mières semaines de congés payés annuels.

Une hégé­mo­nie ban­cale sous la IVe République (1946-1958)

Aux len­de­mains de la Seconde Guerre mon­diale, l’heure de choix cru­ciaux sonne pour la bour­geoi­sie en France. Différents fac­teurs vont alors se conju­guer pour l’engager, tout comme ses homo­logues étran­gères, sur la voie de ce nou­veau modèle de déve­lop­pe­ment que l’on qua­li­fiera par après de for­disme.

D’une part, la crise struc­tu­relle cen­trée sur les années 1930 a clai­re­ment mis en évi­dence l’impuissance des poli­tiques éco­no­miques libé­rales à régu­ler le cycle éco­no­mique et à pilo­ter le pro­ces­sus d’accumulation du capi­tal, dès lors que la concen­tra­tion et la cen­tra­li­sa­tion du capi­tal ont fait appa­raître ou tend à faire appa­raître, dans la plu­part des branches indus­trielles, des capi­taux en situa­tion d’oligopole voire de quasi-mono­pole. Cette régu­la­tion et ce pilo­tage passent dès lors par une inter­ven­tion éta­tique réso­lue, jouant de dif­fé­rents ins­tru­ments de poli­tique éco­no­mique : poli­tique moné­taire (contrôle du crédit sur le marché natio­nal, fixa­tion du taux de change de la mon­naie natio­nale), poli­tique bud­gé­taire (déter­mi­nant recettes fis­cales et dépenses publiques), poli­tique sala­riale (par l’intermédiaire de la fixa­tion d’un salaire mini­mum, de l’incitation à la négo­cia­tion sala­riale dans les dif­fé­rentes branches et, bien évi­dem­ment, du contrôle direct de la masse sala­riale du sec­teur public). Cette inter­ven­tion éta­tique, des­ti­née à sou­te­nir la demande finale, avait été pré­co­ni­sée et théo­ri­sée notam­ment par John Maynard Keynes dans sa Théorie géné­rale de l’emploi, de l’intérêt et de la mon­naie parue en 1936 ; en réac­tion à la crise struc­tu­relle alors à son paroxysme.

D’autre part, la pres­sion des luttes ouvrières, ren­for­cée par le pres­tige acquis par le mou­ve­ment ouvrier et notam­ment le Parti com­mu­niste au sein de la Résistance pen­dant l’occupation nazie, va contraindre la classe domi­nante à entrer dans une logique de com­pro­mis à l’égard du mou­ve­ment ouvrier. Il s’agit en gros du com­pro­mis for­diste dont j’ai déjà eu l’occasion de pré­sen­ter les termes géné­raux plus haut.

C’est ce com­pro­mis qui va servir de base et de cadre aux poli­tiques de régu­la­tions key­né­siennes pré­cé­dem­ment men­tion­nées. Notons cette spé­ci­fi­cité fran­çaise (que la France par­tage cepen­dant avec l’Italie): l’acteur essen­tiel du com­pro­mis for­diste du côté des sala­riés y aura été PC et la CGT, deve­nue sa « cour­roie de trans­mis­sion » sur le plan syn­di­cal, pour­tant tous deux orga­ni­sa­tions offi­ciel­le­ment hos­tiles à toute espèce de com­pro­mis avec « l’ennemi de classe ». C’est alors que le PC est asso­cié aux res­pon­sa­bi­li­tés gou­ver­ne­men­tales, entre 1944 et 1947, que dif­fé­rents élé­ments clés du com­pro­mis for­diste (à com­men­cer par le sys­tème public de pro­tec­tion sociale, la fameuse « Sécurité sociale») sont mis en place ; en même temps que la classe ouvrière est désar­mée et remise au tra­vail. Et, dans la dyna­mique ulté­rieure du com­pro­mis for­diste, ce sont le PC et la CGT qui vont jouer en France le rôle joué par les partis et syn­di­cats sociaux-démo­crates dans le reste des Etats capi­ta­listes cen­traux. La suite de cet article le mon­trera encore.

Enfin, dans le cas fran­çais, l’intervention de l’Etat que requé­raient tant la régu­la­tion du cycle éco­no­mique que le com­pro­mis for­diste lui-même va se trou­ver encore ren­for­cée par la néces­sité de rat­tra­per le retard pris par le capi­ta­lisme en France au cours des décen­nies pré­cé­dentes ; retard dont nous avons vu qu’il s’explique en bonne partie par les consé­quences de l’alliance hégé­mo­nique passée avec les classes moyennes tra­di­tion­nelles. D’où, tou­jours entre 1944 et 1945, là encore sous la pres­sion du mou­ve­ment ouvrier par PC et CGT inter­po­sés, un vaste mou­ve­ment de natio­na­li­sa­tions indus­trielles (dans les sec­teurs clés des mines et de la pro­duc­tion de l’énergie) mais aussi ban­caires. De ce fait, l’Etat fran­çais va se trou­ver doter d’un appa­reil d’administration éco­no­mique et finan­cière bien plus impor­tant que la plu­part des autres Etats cen­traux.

A partir ce moment-là, l’hégémonie de la classe domi­nante va rele­ver de condi­tions contra­dic­toires, qui vont la rendre sin­gu­liè­re­ment fra­gile ; et de plus en plus fra­gile d’ailleurs au fur et à mesure où le for­disme (le modèle for­diste de déve­lop­pe­ment) va s’étendre et s’approfondir. D’une part, en effet, cette hégé­mo­nie inclut désor­mais, parmi ses condi­tions de pos­si­bi­lité, le com­pro­mis for­diste passé avec le mou­ve­ment ouvrier ; lequel com­pro­mis exige une moder­ni­sa­tion socio-éco­no­mique conti­nue non seule­ment de l’appareil pro­duc­tif, mais de l’ensemble de la société. Mais, contrai­re­ment à ce qui va se passer dans d’autres Etats euro­péens au même moment (en par­ti­cu­lier dans les Etats scan­di­naves, au Royaume-Uni, dans le Benelux et en Allemagne), ce com­pro­mis va se trou­ver limité et sa dyna­mique entra­vée par l’emprise du PC et de la CGT sur le mou­ve­ment ouvrier, tout élar­gis­se­ment ou appro­fon­dis­se­ment du com­pro­mis for­diste se tra­dui­sant par le ren­for­ce­ment de cette emprise, propre à effrayer l’ensemble des classes pos­sé­dantes.

D’où, d’autre part, la recon­duc­tion sous l’égide de partis de droite (le Centre natio­nal des indé­pen­dants et pay­sans), de centre-droit (le Mouvement répu­bli­cain popu­laire, une for­ma­tion démo­crate chré­tienne), de centre gauche (le Parti radi­cal, très affai­bli désor­mais) et même de gauche (la SFIO, celle-ci jouant de plus en plus le rôle pré­cé­dem­ment tenu par le Parti radi­cal, avec cepen­dant aussi une réelle base ouvrière), de l’alliance entre l’ensemble de la bour­geoi­sie et les classes moyennes tra­di­tion­nelles. Alliance qui exige au contraire de conti­nuer à frei­ner voire de dif­fé­rer toute œuvre de moder­ni­sa­tion du capi­ta­lisme, dont ces classes moyennes craignent tou­jours de faire les frais.

Craintes en partie jus­ti­fiées. La dyna­mique du for­disme implique, en effet, dès les années 1950, un pro­ces­sus accé­léré de concen­tra­tion du capi­tal indus­triel et com­mer­cial, inquié­tant les « petites et moyennes entre­prises » (le petit et moyen capi­tal). Il signi­fie de même la péné­tra­tion des rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion dans l’agriculture ou dans le com­merce de détail, mena­çant ainsi les posi­tions de la petite pay­san­ne­rie et de la petite-bour­geoi­sie. Enfin toute la dyna­mique du for­disme exige une aug­men­ta­tion des impôts et des coti­sa­tions sociales, rela­ti­ve­ment incom­pa­tible avec le main­tien des pri­vi­lèges fis­caux de l’ensemble des classes pos­sé­dantes.

Résultat de cette contra­dic­tion de l’hégémonie bour­geoise : l’instabilité minis­té­rielle chro­nique de la IVe République, qui l’a défi­ni­ti­ve­ment décon­si­dé­rée. Incapable de choi­sir entre le passé et l’avenir, entre la gauche et la droite, entre le main­tien de l’empire colo­nial (la France connaî­tra alors les deux guerres colo­niales évo­quées plus haut, qui la désho­no­re­ront et l’affaibliront) et un déve­lop­pe­ment recen­tré sur l’espace métro­po­li­tain, entre l’intégration euro­péenne (qui débute avec la consti­tu­tion en 1951 de la Communauté euro­péenne du char­bon et de l’acier et la signa­ture du traité de Rome ins­ti­tuant en 1957 la Communauté éco­no­mique euro­péenne) et le repli hexa­go­nal, ce régime ne pou­vait que mécon­ten­ter tout le monde en défi­ni­tive, en finis­sant par faire l’unanimité contre lui.

La ten­ta­tive de replâ­trage gaul­liste

Pour résoudre cette contra­dic­tion, il fal­lait un régime de type bona­par­tiste. C’est-à-dire un régime qui, en pro­fi­tant de « l’équilibre catas­tro­phique » (Gramsci) entre les classes sociales né de leurs luttes et de leur para­ly­sie réci­proque, soit appa­rem­ment mais aussi pour partie réel­le­ment capable de s’ériger au-dessus d’elles et de leur impo­ser un ordre commun. C’est le régime gaul­liste (1958-1969) qui, après le retour au pou­voir du géné­ral de Gaulle en mai 1958, dans le cadre consti­tu­tion­nel de la Ve République, allait consti­tuer une pareille solu­tion bona­par­tiste [9]

S’appuyant élec­to­ra­le­ment et idéo­lo­gi­que­ment sur le vieux bloc hégé­mo­nique qu’il va tenter de res­sou­der, ce régime allait conduire à marche forcée une poli­tique de moder­ni­sa­tion éco­no­mique et sociale, pour­tant direc­te­ment contraire aux inté­rêts de la plu­part des membres des classes moyennes tra­di­tion­nelles, pierres angu­laires de ce bloc. Politique par contre en partie conforme aux impé­ra­tifs d’ensemble du com­pro­mis for­diste ; ce qui allait per­mettre au nou­veau régime, inver­se­ment, au moins dans un pre­mier temps, de se ral­lier une partie des sala­riés, y com­pris des ouvriers, et de désar­mer l’opposition de gauche.

Equilibre subtil mais fra­gile. Car la poli­tique qu’il ren­dait pos­sible a tra­vaillé simul­ta­né­ment à le saper, en en modi­fiant les condi­tions d’existence. Trois évo­lu­tions désta­bi­li­sa­trices vont en avoir raison au cours des années 1960 et, fina­le­ment, faire entrer la vieille for­mule hégé­mo­nique dans sa phase de crise finale, en affec­tant la situa­tion socio-éco­no­mique des dif­fé­rentes classes sociales et, par­tant, leurs posi­tions dans la lutte des classes.

En pre­mier lieu, cette poli­tique va favo­ri­ser un dépla­ce­ment de l’hégémonie au sein même de la bour­geoi­sie. A partir du milieu des années 1960, sur fond de consti­tu­tion du « Marché commun » euro­péen (créé par le traité de Rome de 1957 ins­ti­tuant la Communauté éco­no­mique euro­péenne, l’ancêtre de l’actuelle Union euro­péenne) et d’un mou­ve­ment plus géné­ral d’internationalisation des mar­chés et de la pro­duc­tion, consé­quence de la dyna­mique de l’accumulation for­diste mais aussi des limites qu’elle est en train de ren­con­trer dans le cadre des dif­fé­rents Etats natio­naux, un puis­sant mou­ve­ment de concen­tra­tion indus­trielle et de cen­tra­li­sa­tion ban­caire saisit le capi­ta­lisme fran­çais. En quelques années, par absorp­tions, fusions ou par­ti­ci­pa­tions croi­sées, on assiste à l’émergence des pre­miers groupes finan­ciers fran­çais de taille inter­na­tio­nale, dont les deux prin­ci­paux sont Paribas et Suez. Groupes capables d’opérer sur le marché mon­dial et d’y sou­te­nir la concur­rence de sem­blables groupes étran­gers.

Ce mou­ve­ment va ten­dan­ciel­le­ment ren­for­cer la frac­tion finan­cière de la bour­geoi­sie fran­çaise, très dif­fé­rente à la fois de la bour­geoi­sie non mono­po­liste et de la « bour­geoi­sie d’Etat » propre au for­disme. La bour­geoi­sie non mono­po­liste (le petit et moyen capi­tal), héri­tière de la bour­geoi­sie qui avait conclu l’alliance avec les classes moyennes tra­di­tion­nelles et en avait béné­fi­cié, consi­dère encore le capi­tal comme un patri­moine fami­lial à faire fruc­ti­fier et à gérer en tant que gage de la péren­nité de son exis­tence – d’où son carac­tère sou­vent dynas­tique et peu dyna­mique. A l’inverse, la bour­geoi­sie finan­cière se com­porte en véri­table « capi­tal per­son­ni­fié», selon l’expression de Marx : seule compte pour elle la valo­ri­sa­tion du capi­tal, à laquelle tout doit être sacri­fié, y com­pris éven­tuel­le­ment l’existence des capi­ta­listes en tant que pro­prié­taires indi­vi­duels de capi­taux.

Avec la « bour­geoi­sie d’Etat», ces corps de hauts fonc­tion­naires qui avaient conduit la moder­ni­sa­tion éco­no­mique de la France depuis les len­de­mains de la Seconde guerre mon­diale, en pre­nant appui sur le sec­teur public et natio­na­lisé, la bour­geoi­sie finan­cière par­tage bien le souci d’efficacité de l’appareil éco­no­mique. Mais son moder­nisme ne vise pas la cohé­rence et l’autosuffisance de l’appareil pro­duc­tif natio­nal qui avaient mobi­lisé la pre­mière aux len­de­mains de la Seconde guerre mon­diale ; son hori­zon et ses inté­rêts se situent d’emblée au niveau du marché mon­dial. Elle va donc s’écarter de plus en plus des objec­tifs de cohé­rence et d’autosuffisance de l’appareil éco­no­mique natio­nal, au fur et à mesure que s’accentuera le pro­ces­sus d’internationalisation des mar­chés et de la pro­duc­tion pré­cé­dem­ment évoqué et dont elle est l’instigatrice en même temps que la béné­fi­ciaire.

C’est cette frac­tion finan­cière de la bour­geoi­sie qui, sous la pré­si­dence de Georges Pompidou (1969-1974) et, plus encore, sous celle de Valery Giscard d’Estaing (1974-1981), va s’assurer l’hégémonie au sein de la bour­geoi­sie fran­çaise. Ce sont désor­mais ses inté­rêts qui vont déter­mi­ner pour l’essentiel les orien­ta­tions poli­tiques des gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs. Et cela d’autant plus faci­le­ment que ce sont ses membres qui, par le biais de la haute fonc­tion publique (celle issue des « grandes écoles», telles que Polytechnique, l’Ecole nor­male d’administration ou l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales), vont occu­per de plus en plus les som­mets de l’appareil d’Etat.

En deuxième lieu, en enga­geant réso­lu­ment la France dans la voie de la moder­ni­sa­tion for­diste, la poli­tique gaul­liste va tendre à trans­for­mer pro­fon­dé­ment les condi­tions d’existence des classes moyennes tra­di­tion­nelles, jusqu’à les lami­ner. Ainsi, à partir de la seconde moitié des années 1950, se pro­duit un mou­ve­ment géné­ral d’intégration du sec­teur agri­cole aux struc­tures capi­ta­listes qui va s’accélérer au cours de la décen­nie sui­vante. Ses prin­ci­pales carac­té­ris­tiques en auront été une dépen­dance accrue à l’égard du marché, la néces­sité d’augmenter en consé­quence la pro­duc­ti­vité du tra­vail agri­cole par sa méca­ni­sa­tion, l’endettement crois­sant auprès des agri­cul­teurs auprès de “leur” banque, le Crédit Agricole, l’expansion com­mer­ciale dans le cadre du déve­lop­pe­ment du « Marché commun » euro­péen et de l’institution de la poli­tique agri­cole com­mune (PAC), des­ti­née à assu­rer l’autosuffisance ali­men­taire de l’Europe, le tout dans le cadre main­tenu des exploi­ta­tions fami­liales. Telles ont été les trans­for­ma­tions pro­fondes qui ont affecté le monde paysan pen­dant cette période. Avec, à la clef, sa réduc­tion de 20,6 % à 7,5 % de la popu­la­tion active fran­çaise entre 1954 et 1975. Une partie impor­tante de la pay­san­ne­rie se pro­lé­ta­rise, son exode vers les villes venant ali­men­ter une indus­trie for­diste avide d’ouvriers spé­cia­li­sés (OS); ou bien elle se trouve pau­pé­ri­sée par sa totale dépen­dance à l’égard des indus­tries agroa­li­men­taires et des orga­nismes de finan­ce­ment. Tandis qu’une autre partie se trans­forme, sous l’égide du Centre natio­nal des jeunes agri­cul­teurs, en une couche de dyna­miques « entre­pre­neurs agri­coles», autre­ment dit de petits et moyens capi­ta­listes. Dans tous les cas, le monde paysan tra­di­tion­nel dis­pa­raît ; d’ailleurs, c’est de cette époque que date la sub­sti­tu­tion symp­to­ma­tique, dans le dis­cours public offi­ciel (par exemple dans la ter­mi­no­lo­gie de la sta­tis­tique publique), de l’expression « agri­cul­teurs exploi­tants » au vocable devenu désuet voire mépri­sant de « paysan ».

Et, tou­jours entre 1954 et 1975, de même, les petits com­mer­çants passent de 1’250’000 à 910’000 ; et les arti­sans chutent de 760’000 à 530’000. Tandis que se déve­loppe simul­ta­né­ment le capi­tal com­mer­cial concen­tré sous la forme des super- et des hyper­mar­chés (le pre­mier maga­sin Carrefour ouvre en 1960), ces formes typi­que­ment for­distes du com­merce des moyens de consom­ma­tion cou­rants, res­pon­sables de la ruine du com­merce de détail, non ali­men­taire aussi bien qu’alimentaire.

Bref, pour les classes moyennes tra­di­tion­nelles, ces vingt années ont repré­senté un véri­table jeu de dupes ! Certes, le pou­voir gaul­liste n’aura cessé de leur donner des gages idéo­lo­giques (défense de la pro­priété fami­liale, exal­ta­tion de « l’ordre moral», lutte contre la gauche socia­liste et com­mu­niste) ; de même qu’il aura conti­nué à leur concé­der quelques avan­tages (notam­ment sur le plan de la fis­ca­lité et de la pro­tec­tion sociale : de moindres taux d’imposition dou­blés d’une large tolé­rance à l’égard de leur fraude fis­cale). Mais, simul­ta­né­ment, toute sa poli­tique aura consisté, à tra­vers ses efforts de moder­ni­sa­tion for­diste du capi­ta­lisme fran­çais, à orga­ni­ser leur eutha­na­sie : leur mort lente, par asphyxie ou par muta­tion forcée.

En troi­sième lieu, cette moder­ni­sa­tion for­diste à marches for­cées du capi­ta­lisme fran­çais sous le régime gaul­liste n’aura pas moins affecté les condi­tions socio-éco­no­miques d’existence mais aussi les posi­tions poli­tiques des deux autres classes fon­da­men­tales : le pro­lé­ta­riat et l’encadrement. Globalement, elle va les ren­for­cer l’une et l’autre, tout en accrois­sant leur mécon­ten­te­ment et leur frus­tra­tion poli­tique, pour des rai­sons cepen­dant spé­ci­fiques à chaque fois. Les évé­ne­ments que la France a connus en mai et juin 1968, les mani­fes­ta­tions et émeutes étu­diantes dou­blées de la plus grande grève géné­rale de l’histoire fran­çaise, tant par sa durée que par le nombre de ses par­ti­ci­pants, accom­pa­gnée de l’occupation d’un très grand nombre de lieux de tra­vail (usines, maga­sins, bureaux, etc.), en auront été l’expression directe, consti­tuant un séisme poli­tique d’une grande ampleur en France même, perçu bien au-delà même des fron­tières natio­nales. Séisme dont les nom­breuses répliques émaille­ront la chro­nique sociale et poli­tique fran­çaise dans les années sui­vantes.

Ce qui frappe cepen­dant d’emblée au sein de ce séisme, c’est bien sa dua­lité de ses foyers. En effet, on y observe net­te­ment le concours d’éléments issus de deux classes dif­fé­rentes, dont les moti­va­tions, les formes et les styles d’action, les objec­tifs reven­di­ca­tifs, les stra­té­gies et les tac­tiques, les réfé­rences poli­tiques et idéo­lo­giques même dif­fèrent voire divergent – ce qui ne signi­fie pas pour autant que ces deux acteurs ne vont pas s’influencer réci­pro­que­ment ni même, par moments au moins, se ren­for­cer l’un l’autre en contri­buer à une même syner­gie. Cette dua­lité n’est peut-être pas immé­dia­te­ment per­cep­tible au cœur de l’explosion de mai-juin 1968 mais elle ne ces­sera de s’affirmer tout au long cours des années pos­té­rieures, et ce en dépit des efforts entre­pris, notam­ment par les orga­ni­sa­tions “gau­chistes” (essen­tiel­le­ment trots­kistes et maoïstes [10]), pour la sur­mon­ter, tandis que, il est vrai, les lourds appa­reils du PC et de la CGT vont mettre tout en œuvre pour main­te­nir la cou­pure entre les deux.

Cette dua­lité va se retrou­ver dans les effets poli­tiques immé­diats et sur­tout à plus long terme que ce séisme va pro­duire sur le rap­port de forces entre les dif­fé­rentes classes sociales au sein de la for­ma­tion fran­çaise. Car si, plus encore que les évo­lu­tions pré­cé­dentes, ce séisme mani­feste alors l’épuisement de l’ancienne for­mule hégé­mo­nique, en la fai­sant entrer dans sa phase de crise finale et en créant la néces­sité de l’invention d’une for­mule nou­velle, les luttes pro­lé­ta­riennes et la contes­ta­tion déve­lop­pée par l’encadrement n’y par­ti­ci­pe­ront pas de la même manière : cette inven­tion pas­sera par le rejet et la défaite des pre­mières tandis que, au contraire, elle inté­grera en partie la seconde en lui assu­rant ainsi une réus­site contra­dic­toire. C’est ce que nous allons exa­mi­ner en détail dans la deuxième partie


* Alain Bihr est pro­fes­seur à L’université de Besançon. Il a publié récem­ment aux Editions La Découverte, Le sys­tème des inéga­li­tés (avec Roland Pfefferkorn) et aux Editions Page deux La Novlangue néo-libé­rale.
1. Pour une pré­sen­ta­tion plus détaillée de cette notion de com­pro­mis for­diste, je ren­voie à Du “Grand Soir” à l’alternative, Paris, Editions Ouvrières (Editions de l’Atelier), 1991, cha­pitre II. Traduction por­tu­gaise : Da Grande Note à l’alternativa, Sao Paulo, Boitempo Editorial, 1998.
2. Discours de la ser­vi­tude volon­taire ou le Contr’un [1548], Paris, Flammarion, 1993.
3. La for­mule sert en fait, chez Gramsci, à défi­nir l’Etat. Cf. ses Cahiers de prison, n°6 [1930-1933], tra­duc­tion fran­çaise, Gallimard, 1983, page 83.
4. Cf. Hugues Portelli, Gramsci et le bloc his­to­rique, Paris, PUF, 1972.
5. Cf. Nicos Poulantzas, Pouvoir poli­tique et Classes sociales, Paris, Maspero, 1971, tome 2, pages 74 et 75.
6. André Gauron, Histoire éco­no­mique et sociale de la Ve République, La Découverte, tome 1, Le Temps des Modernistes, 1983, page 43.
7. Sur la nature de classe des « couches moyennes sala­riées», que je consi­dère comme une classe sociale à part entière, l’encadrement, cf. Entre bour­geoi­sie et pro­lé­ta­riat : l’encadrement capi­ta­liste, Paris, L’Harmattan, 1989.
8. Au cours de ce congrès qui s’est tenu fin décembre 1920 à Tours furent dis­cu­tées les condi­tions d’adhésion de la SFIO à la IIIe Internationale, condi­tions accep­tées par une majo­rité de délé­gués qui consti­tue­ront le Parti “com­mu­niste” tandis que la mino­rité, regrou­pée autour de Léon Blum, refu­sera l’adhésion à la IIIe Internationale et main­tien­dra la SFIO.
9. Ce retour s’est pro­duit sous la menace d’un putsch bran­die par une partie des som­mets de l’appareil mili­taire, alors engagé dans la guerre d’Algérie, pen­sant trou­ver dans le géné­ral de Gaulle une garan­tie de la pour­suite de « l’Algérie fran­çaise » : de la pré­sence colo­niale fran­çaise en Algérie. Lorsqu’il appa­raî­tra que celui-ci s’était en fait résolu à négo­cier l’indépendance de l’Algérie avec le Front de libé­ra­tion natio­nal (FLN) algé­rien, un véri­table putsch mili­taire s’est pro­duit en avril 1961, rapi­de­ment mâté, mais suivi de l’action ter­ro­riste d’ultras du colo­nia­lisme regrou­pés au sein de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) qui durera plu­sieurs années. Les géné­raux put­chistes d’Alger, arrê­tés, jugés et condam­nés seront ulté­rieu­re­ment gra­ciés par le géné­ral de Gaulle, dési­reux de s’assurer le concours éven­tuel de l’armée, à la faveur des évé­ne­ments de mai-juin 1968.
10. Cette déno­mi­na­tion impropre et qui se veut péjo­ra­tive désigne alors des orga­ni­sa­tions (quel­que­fois grou­pus­cu­laires) se réfé­rant au léni­nisme voire au mar­xisme-léni­nisme. Parmi les pre­mières, les prin­ci­pales sont la Jeunesse com­mu­niste révo­lu­tion­naire et la Ligue com­mu­niste (ancêtres de l’actuelle Ligue com­mu­niste révo­lu­tion­naire), Lutte ouvrière (tou­jours exis­tante) et l’Organisation com­mu­niste inter­na­tio­na­liste (ancêtre de l’actuel Parti des tra­vailleurs). Parmi les secondes, les trois prin­ci­pales sont le Parti com­mu­niste mar­xiste-léni­niste de France, la Gauche pro­lé­ta­rienne et Vive la révo­lu­tion (VLR), toutes trois dis­pa­rues dans les années 1970.


Source : Revue poli­tique vir­tuelle

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