Mai-juin 1968 en France : l’épicentre d’une crise d’hégémonie. [1]

Mis en ligne le 07 mai 2008

Nous publions ici, la première partie d’une étude d’Alain Bihr mettant, tout d’abord, en perspective historique internationale le mai-juin 1968 français. A. Bihr fournit, de même, une analyse des diverses alliances de classes et fractions de classes qui ont marqué la gestion de la domination bourgeoise en France, en partant de la Troisième République pour aboutir à la période directement antérieure à 1968. Avant cela, il explicite la notion d’hégémonie chez Gramsci. La seconde partie se centrera sur la relance de la conflictualité ouvrière dans les années 1960 et sur la riposte capitaliste. (Redaction).

Alain Bihr *

Comment réévaluer le sens et la portée de la crise sociale et politique que la France a connue en mai-juin 1968 quarante ans après ces événements ? Si cet éloignement historique relatif présente manifestement des avantages (ne serait-ce qu’en nous libérant des erreurs de jugement et des illusions qui furent celles de leurs acteurs ou témoins directs – dont l’auteur de ces lignes), ne présente-t-il pas aussi des pièges, dont le moindre n’est pas de tenter de reconstruire le fil de ces événements uniquement en fonction de ce que l’on sait aujourd’hui en avoir été l’issue ? Le parti pris que j’ai adopté est d’assumer clairement la distance historique par rapport à l’événement, en l’accentuant même délibérément : précisément parce que je pense que l’événement a eu une portée historique et mondiale, il me faudra remonter plus loin encore d’en l’histoire et, inversement, descendre le cours de celle-ci pour en ressaisir tous les tenants et aboutissants. De même qu’il me faudra resituer cet événement dans le contexte international qui a été le sien et qui lui donne également pour partie son sens. C’est d’ailleurs par là que je vais commencer.

1. Le monde de la seconde moitié des années 1960

Le monde des années 1960 est encore celui qui est né aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Il est caractérisé à la fois par la rivalité entre ce qu’on appelle à l’époque improprement les «deux blocs», capitaliste et “socialiste”, oscillant entre «guerre froide» et «détente», de même que par la confrontation de ce qu’on ne nomme pas encore le Nord et le Sud, mais «les pays développés» et «les pays sous-développés» (euphémiquement rebaptisés par la suite «pays en voie en voie de développement»). Dénominations tout aussi impropres les unes que les autres pour désigner les rapports entre centre et périphérie du système capitaliste mondial. Or, ce qui frappe rétrospectivement dans le spectacle qu’offre globalement le monde ainsi découpé des années 1960, c’est bien la crise générale, tantôt larvée, tantôt ouverte, des différentes formes de domination qui s’y exercent, aussi diverses soient-elles.

Et tout d’abord dans les rapports “Nord-Sud”. Il n’est pas nécessaire de revenir longuement sur la grande vague de décolonisation qui déferle alors sur l’Afrique et une bonne partie de l’Asie, mettant fin à l’existence d’empires coloniaux quelquefois pluriséculaires. La plupart des anciennes colonies européennes (celles du Royaume-Uni, de la France, des Pays-Bas) viennent d’accéder ou accèdent alors à l’indépendance politique, que celle-ci ait été concédée assez facilement par les anciennes puissances coloniales ou qu’elle ait été durement arrachée par les peuples colonisés au terme de véritables guerres de libération nationale. Seul va encore subsister pendant quelques années ce qui reste de l’empire colonial portugais (jusqu’à la «révolution des œillets» d’avril 1974) et de l’empire colonial espagnol (jusqu’à la mort de Franco en novembre 1975). La France elle-même sort alors de deux guerres coloniales quasi successives (la guerre d’Indochine entre 1946 et 1954, la guerre d’Algérie entre 1954 et 1962) qui auront de surcroît précipité l’indépendance de ses colonies africaines mais auront aussi participé – j’y reviendrai – à la politisation du milieu étudiant en France à la fin des années 1950 et au début des années 1960.

En fait, pour la plupart de ces ex-colonies européennes, cette indépendance politique va s’avérer synonyme d’illusion, dans la mesure où, de fait, elle a signifié le passage d’une forme archaïque d’impérialisme (le colonialisme) à un néo-impérialisme fondé sur le développement inégal et, partant, l’échange inégal sur le marché mondial, précisément générés par des siècles de colonisation, synonymes de dépendance (technologique et financière) continue et de spécialisation contrainte dans la production de matières premières bon marché. C’est ce que ces jeunes nations du Tiers-monde (le monde naît à la conférence de Bandoeng qui se tient en 1955 à l’initiative de Sukarno, de Nehru et de Nasser) vont rapidement apprendre à leurs dépens.

Il n’empêche que, notamment lorsqu’elle a été conquise de haute lutte par la mobilisation politique et même militaire des populations colonisées, cette indépendance signifie aussi l’impossibilité de maintenir tels quels les anciens modes de domination de la périphérie par le centre. Rien n’est plus symptomatique à cet égard que la défaite militaire que connaissent toutes les puissances occidentales qui persistent dans la voie de la perpétuation de ces anciens modes, qu’il s’agisse de puissances secondaires largement déclinantes (comme le Portugal en Angola et au Mozambique) ou de puissances de tout premier plan, comme les Etats-Unis au Vietnam. De ce point de vue aussi, l’année 1968 sera symbolique puisqu’elle commence par la grande offensive que les maquis «vietcong», appuyés par l’armée nord-vietnamienne mais aussi par l’URSS, déclenchent fin janvier au Sud-Vietnam contre l’armée de ce dernier et ses alliés états-uniens (offensive dite du Têt, le Nouvel An viet). Si cette offensive est dans l’immédiat un échec sur le plan militaire, elle sera à terme une réussite sur le plan politique puisqu’elle contribuera à convaincre une partie de l’opinion publique et des responsables politiques états-uniens que l’engagement militaire de leur Etat en Indochine ne pouvait être qu’un bourbier de plus en plus sanglant et coûteux dont il devenait, par conséquent, urgent de se sortir. D’autant plus que, là encore, l’affaire avait déjà entre-temps participé à la politisation du monde étudiant sur les campus des universités états-uniennes en en radicalisant la contestation.

Que ces victoires, déjà acquises ou prochaines, remportées par les mouvements anticolonialistes sinon anti-impérialistes dans le Tiers-monde, aient été dues, en partie, à l’appui du «camp socialiste» (l’URSS et ses satellites est-européens, ou la Chine, etc.) ne doit pas faire illusion sur la nature et le piètre état du dit camp – au sein duquel la crise des formes de domination n’est pas moins manifeste alors.

Et, pour commencer, l’autorité du chef de camp y est de plus en contestée. Si la «déstalinisation» entreprise par Khrouchtchev à partir de 1956 a permis de venir à bout de la dissidence yougoslave (1948), les années 1960 s’ouvrent sur «le grand schisme» entre Moscou et Pékin que rien ne viendra réduire par la suite, bien au contraire : les deux «frères ennemis» s’affrontent même pendant quelque temps (entre mars et août 1969) le long du fleuve Oussouri. Avant même cette rupture, l’autorité “soviétique” avait été à plusieurs reprises remise en cause en Europe de l’Est, à la faveur de l’émeute ouvrière berlinoise de juin 1953, des manifestations et grèves polonaises de juin 1956 et surtout, bien évidemment, de l’insurrection hongroise d’octobre et novembre 1956, noyée dans le sang par les chars et les troupes du grand frère “soviétique”.

Cette remise en cause de l’autorité de l’URSS sur ses satellites allait trouver une nouvelle occasion, éclatante, de se manifester pendant l’année 1968 avec «le printemps de Prague», auquel là encore il aura été mis fin par une intervention militaire, élargie cette fois-ci à l’ensemble des troupes des «Etats frères» (à l’exception de la Roumanie). Additionnées aux révélations se multipliant sur la nature et l’ampleur des crimes de masses commis par ces régimes, ces différentes crises achèvent de discréditer le soi-disant «modèle soviétique» (fondé en fait sur l’écrasement des soviets) de même qu’elles affaiblissent l’emprise de l’URSS sur le mouvement ouvrier dans le monde par partis “communistes” interposés. Surtout, la manière dont elles sont traitées disent alors l’impossibilité de ce «modèle» de se réformer ; ce que prouve simultanément l’échec relatif des réformes entreprises entre 1956 et 1964 en URSS par Khrouchtchev et son équipe, une perestroïka (sans glasnost cependant) tentée un quart de siècle avant celle de Gorbatchev qui popularisera le terme. De cet échec résultera directement la stagnation de l’ère Brejnev au cours de laquelle l’URSS perdra définitivement la partie de bras de fer l’opposant à l’Occident, ouvrant la voie à son effondrement final.

Et, à l’Ouest, précisément, quoi de neuf alors ? En fait, lui non plus n’échappe pas à cette remise en cause générale des modes de domination qui caractérise les années 1960. Dans son cas, la cible en est constituée par les termes du compromis fordiste entre Capital et Travail sur lequel avaient fini par déboucher la crise structurelle du capitalisme mondial centrée sur les années 1930, les luttes sociales et politiques, en un mot : les luttes de classes, qui l’avaient accompagnées au sein des différents Etats centraux ainsi que les affrontements militaires entre eux connus sous le nom de Première et Seconde guerres mondiales. J’aurai l’occasion de revenir plus loin en détail sur les termes de ce compromis, variables dans ses formes institutionnelles et idéologiques d’un Etat à l’autre, mais impliquant partout l’acceptation par les travailleurs salariés des formes renouvelées de la domination et de l’exploitation capitaliste (dont le travail à la chaîne dans l’industrie automobile est l’exemple emblématique) en contrepartie de la garantie d’une réduction de leur temps de travail, d’une hausse de leurs salaires réels (correspondant à un élargissement et à un enrichissement de leur norme de consommation), de la mise en place de systèmes publics ou privés de protection sociale (contre la maladie, l’infirmité, la charge d’enfants, le chômage, la vieillesse) impliquant la socialisation d’une partie du salaire, plus largement de la satisfaction d’un certain nombre de besoins collectifs (le logement, l’éducation, la santé, les loisirs), d’une “démocratisation” de l’Etat et de la société civile sous forme de la réduction des inégalités et d’une mobilité sociale accrue, etc.[1]

Ce compromis va servir de base et de cadre aux trois décennies d’accumulation intense et continue du capital (les fameuses «trente glorieuses» chères à Jean Fourastié) que l’ensemble des Etats centraux vont connaître aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale et surtout à un renouvellement des formes d’hégémonie de la bourgeoise. Mais, précisément, il commence, lui aussi, à donner des signes d’essoufflement dans le cours des années 1960. Les principaux en sont, du côté du capital, la baisse tendancielle du taux de profit, la reprise du mouvement d’internationalisation des capitaux (dès la fin des années 1950), la constitution du marché des eurodollars, la crise larvée du système monétaire international résultat des accords de Bretton Woods, du fait de la faiblesse croissante du dollar qui en est le pivot ; et, du côté du travail, la vague de grandes grèves ouvrières, la plupart dites à l’époque «sauvages» (parce qu’échappant au contrôle des organisations syndicales), qui va déferler dans tous les Etats centraux. La grève générale de mai-juin 1968 en France n’en sera qu’un épisode dont le retentissement qu’elle a eu à l’étranger ne doit pas nous faire oublier toutes celles qui, avant comme après cette date charnière, secouèrent par exemple l’industrie automobile, emblème de l’industrie de l’époque fordiste, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Italie, en Allemagne, en Suède, etc.

Ainsi, les Etats centraux du monde occidental n’échappent-ils pas à la remise en cause générale des rapports de domination qui caractérisent les années 1960, et qui explique l’un des maîtres mots de l’époque, celui de «contestation». Evidemment, cette crise du fordisme prend des formes et une intensité spécifiques au sein de chacun de ces Etats. En France, elle va revêtir le caractère d’une véritable crise d’hégémonie. C’est du moins la thèse que j’entends développer dans la suite de cet article.

2. Bref rappel concernant le concept gramscien d’hégémonie

C’est un truisme de la science politique que tout pouvoir s’exerce par la contrainte et la violence, mais aussi par un certain consentement obtenu de la part de ses propres sujets. Il suppose donc la capacité du pouvoir de se légitimer à leurs yeux, en organisant les conditions matérielles, psycho-affectives et intellectuelles de leur «soumission volontaire» selon la célèbre expression d’Etienne de La Boétie [2]. Cette vérité générale vaut aussi pour le cas particulier de la domination de classe.

Antonio Gramsci désigne précisément sous le terme d’hégémonie la capacité de la classe dominante à obtenir le consentement des classes dominées à leur propre domination. Pour lui, une classe dominante est d’abord une classe hégémonique, qui sait faire accepter par les autres classes sa domination, c’est-à-dire sa direction de la société, notamment en élevant ses intérêts particuliers au rang d’intérêt général de la société. D’où sa définition synthétique de la domination de classe comme «une hégémonie cuirassée de coercition» [3].

Mais l’intérêt de Gramsci ne se limite pas à la reprise de cette idée somme toute banale. Son intérêt est d’avoir montré que l’hégémonie d’une classe passe par la constitution autour d’elle d’un bloc social qu’il dénomme «bloc historique» [4] et que je dénommerai pour ma part bloc hégémonique. Rappelons que, par bloc social, il faut entendre, d’une manière générale, un système, souvent fort complexe, d’alliances hiérarchisées entre différentes classes, fractions, couches ou catégories sociales, quelquefois rivales entre elles par ailleurs ; alliances constituées sous la direction de l’une d’entre elles qui y occupe précisément une position hégémonique ; dont l’unité est assurée par un réseau d’organisations communes ainsi que par une idéologie commune ; qui peuvent d’ailleurs aboutir à une fusion partielle de certains de ces éléments. La constitution de tels blocs sociaux s’effectue essentiellement sous l’effet des contraintes nées de la lutte des classes. Car celle-ci aboutit à ce résultat paradoxal de composer les classes en des ensembles englobants (les blocs sociaux) aussi bien qu’à les décomposer à en des unités plus restreintes (des fractions, couches ou catégories).

Selon Gramsci, l’hégémonie de la classe dominante se réalise donc par la constitution, sous sa direction (ou sous celle d’une fraction d’entre elle), d’un système de rapports d’alliances, de subordination, de compromis, de concession, avec certaines classes, fractions ou couches dominées, qui partagent avec elle un ensemble d’intérêts, d’idées et de valeurs dont la diffusion et la prégnance dans l’ensemble de la société se trouvent assurées de ce fait. A l’intérieur d’un pareil bloc, toutes ces classes ne sont cependant pas logées à la même enseigne. Certaines, dont la classe dominante ménage les intérêts en passant avec elles de véritables compromis, y ont statut d’alliées. Dans le cadre de pareilles alliances, ces classes dominées peuvent accéder (mais ce n’est de loin pas toujours le cas) au rang de classe régnante, voire de classe tenante. La classe (ou fraction) régnante est celle «dont les partis politiques sont présents aux places dominantes de la scène politique» : c’est celle dont les représentants politiques constituent et dirigent par exemple la coalition gouvernementale et/ou la coalition majoritaire sur le plan parlementaire. La classe (ou fraction) tenante de l’appareil d’Etat est celle «dans laquelle se recrute le personnel politique, bureaucratique, militaire, etc., qui occupe les “sommets” de l’Etat», autrement dit les hauts fonctionnaires civils, militaires, voire religieux [5].

D’autres classes, parties prenantes du bloc hégémonique, n’y ont que statut de classes ou de fractions relais. La classe dominante se contente de leur accorder quelques concessions (privilèges) économiques ou politiques ; essentiellement pour prix de leur rôle de «propagandistes» auprès de l’ensemble des classes dominées des intérêts, idées et valeurs autour desquels se soude le bloc hégémonique.

D’autres, enfin, doivent se contenter d’un statut encore plus modeste de classes ou de fractions appuis. Elles n’obtiennent en fait aucune concession réelle de la part de la classe dominante. Leur soutien à cette dernière, leur participation au bloc hégémonique, se fonde en définitive essentiellement sur des illusions idéologiques, notamment quant à la nature et au rôle de l’Etat, perçu comme arbitre impartial placé au-dessus des classes : elles sont de pures victimes du fétichisme de l’Etat.

La cohésion d’un tel bloc hégémonique est, tout d’abord, le fruit de sa représentation sur la scène politique. Vu la complexité des rapports liant ses éléments constitutifs, cette représentation n’est que rarement assurée par une seule formation politique. Elle présente le plus souvent la forme d’une coalition de formations, ou d’un «arc» de formations, allant d’une droite à une gauche, incluant donc des rivalités entre elles. Ces coalitions constituent en somme ce qu’on pourrait appeler, pour prolonger la métaphore, l’armature du bloc social : ce sont elles qui résistent aux pressions extérieures comme aux tensions intérieures qui tendent, constamment, à faire éclater le bloc hégémonique.

La cohésion du bloc hégémonique résulte, par ailleurs, de la mise en forme et de la diffusion d’une culture commune, c’est-à-dire d’un ensemble d’idées, de normes, de valeurs communément partagées par les membres des différentes classes et fractions qui composent le bloc hégémonique. Diffusion qui est organisée à travers un réseau d’institutions culturelles, une presse, des groupes d’intellectuels, etc. C’est là, toujours pour rester dans l’ordre de la métaphore mécanique, du ciment du bloc social.

Le bloc hégémonique assure à la classe dominante une base sociale parmi les classes dominées qu’il intègre. Certaines de ces classes se font dès lors les défenseurs des intérêts de la classe dominante au sein de l’ensemble de la société, élargissant d’autant l’assise sociale de son pouvoir politique, notamment sur le plan électoral. Ce même bloc constitue de surcroît un rempart social pour la classe dominante. Elle lui permet d’isoler et d’affaiblir, voire de neutraliser politiquement, celles des classes dominées éventuellement exclues du bloc hégémonique, en les amenant quelquefois à se résigner à accepter leur subordination. Le consentement actif des classes inclues dans le bloc hégémonique peut donc se renforcer par le consentement passif de celles des classes qui s’en trouvent exclues.

3. La crise du bloc hégémonique sous le gaullisme

Pour comprendre comment s’est nouée la crise d’hégémonie que la France va connaître dans les années 1960 et dont mai-juin 1968 constitue l’épicentre, il faut revenir aux bouleversements qu’elle a enregistrés… dans le dernier quart du XIXe siècle ! Autrement dit, il me faut pratiquer un véritable détour historique.

Le bloc des possédants sous la IIIe République (1870-1940)

De mars à mai 1871, à la suite de la défaite française dans la guerre franco-allemande déclenchée par Napoléon III, le peuple de Paris établit un véritable pouvoir insurrectionnel, la fameuse Commune de Paris. Pour la première fois, le prolétariat français ne se contente plus, comme à Lyon en novembre 1831 (la révolte de Canuts) ou à Paris en juin 1848, d’une simple émeute de rue : il prend et exerce le pouvoir. Si, grâce aux troupes rassemblées à Versailles par Adolphe Tiers (1797-1877), ce pouvoir insurrectionnel est renversé, la bourgeoisie française prend alors la véritable mesure de la menace que représente pour elle le mouvement ouvrier naissant, qui vient avec la Commune de se poser en véritable candidat à la relève de son pouvoir. La nécessité s’impose dès lors à elle d’édifier un véritable rempart social capable de conjurer durablement cette menace révolutionnaire, en même que d’élargir la base sociale de son pouvoir. Ce rempart social prendra précisément la forme d’un bloc social qui assurera son hégémonie pendant près d’un siècle, bloc que j’appellerai pour des raisons qui vont apparaître ci-après le bloc des possédants.

Au cœur de ce bloc figure une alliance entre la bourgeoisie et les classes moyennes traditionnelles: le petit capital, la petite-bourgeoisie, mais aussi la petite et moyenne paysannerie, qui constituait alors, ne l’oublions pas, la majeure partie de la population française, enfin les professions libérales. Autrement dit, une alliance entre la (grande) propriété capitaliste (celle des mines, des forges, des chemins de fer, de la grande industrie, du négoce concentré, de la banque et de la bourse) ; et la (petite) propriété pré- ou archéo-capitaliste. Cette alliance s’est nouée essentiellement sur la base de leur commune volonté de défendre la propriété (des moyens de production) contre les aspirations révolutionnaires qui se font jour dans le prolétariat. Il s’agit donc clairement d’une alliance destinée à isoler ce dernier, qui va alors croissant avec l’industrialisation, ainsi que le mouvement ouvrier, qui va alors en se développant : l’unification des multiples syndicats locaux et des Bourses du Travail se réalise en effet en 1895 avec la constitution de la Confédération générale du travail (CGT) ; et celle des différents petits partis socialistes dans la Section française de l’Internationale Ouvrière (SFIO), l’ancêtre de l’actuel Parti socialiste, suit en 1905.

Mais cette alliance suppose aussi toute une série de concessions de la part la bourgeoisie envers les classes moyennes traditionnelles. Des concessions politiques, tout d’abord, avec l’établissement définitif du régime républicain, reposant sur le suffrage universel (masculin), qui va offrir de nombreuses carrières politiques aux notable locaux que sont alors souvent les notaires, les médecins, les avocats, autrement dit les membres des professions libérales. Mais aussi et surtout des concessions économiques, destinées à préserver ces classes moyennes des menaces que fait structurellement peser sur elles le développement du capitalisme. Car ce dernier est nécessairement synonyme de pénétration du capital dans l’agriculture, l’artisanat, le commerce, les services, etc., avec ce qu’elle implique : la soumission de l’ensemble de l’économie aux impératifs et aux fluctuations de la reproduction du capital, l’appauvrissement et la ruine (l’expropriation) de la plus grande part des petits producteurs marchands. C’est à l’égard de telles menaces que les classes moyennes traditionnelles obtiennent des garanties dans le cadre de l’alliance qui va désormais les lier à la bourgeoisie.

Par exemple, des mesures protectionnistes à l’égard de la concurrence étrangère, dont la politique agricole de Jules Méline, ministre de l’Agriculture de 1883 à 1885, puis Président du Conseil (Premier ministre) de 1896 à 1898),restera l’archétype; ou des privilèges fiscaux, dont l’adoption de la patente (un impôt local assis sur l’activité commerciale) en 1880, préservant les intérêts de la petite bourgeoisie, fournit un exemple.

Leur alliance avec la grande bourgeoisie va ainsi offrir à ces classes moyennes traditionnelles un véritable sursis historique. Car les précédentes concessions vont ralentir le processus de leur laminage par le développement capitaliste. Le ralentir, mais non pas le stopper complètement. De plus, cette alliance va leur permettre d’occuper le devant de la scène politique, par l’intermédiaire notamment du Parti radical, qui les représentent massivement et qui va se trouver au centre de toutes les combinaisons politiciennes et gouvernementales sous la IIIe République. Encadrées et représentées par des membres des professions libérales (notaires, avocats, médecins) mais aussi des enseignants (ce qui vaudra à la IIIe République la dénomination de «République des professeurs»), les classes moyennes traditionnelles vont ainsi accéder au rang de classe régnante ; la classe dominante continuant cependant à occuper seules les sommets de l’appareil d’Etat, donc à constituer la classe tenante de cet appareil. Enfin, ce sont leurs valeurs qui vont triompher durant toute cette période: «L’importance de la famille, la prédominance des valeurs de prestige social, le style d’autorité paternaliste, le sens de l’épargne, l’attachement à la rente, le refus de la concurrence, la valorisation de l’égalitarisme sont autant de manifestations d’une société presque entièrement structurée par des petits et moyens propriétaires privés, jaloux de leur patrimoine et soucieux de le conserver et de le transmettre à leurs enfants.» [6] Les classes moyennes traditionnelles ne pouvaient que se montrer les fidèles supporteurs et défenseurs d’un régime érigeant leur propre vision du monde en idéologie officielle.

Cette alliance avait cependant aussi son coût et ses limites. D’une part, la survie des classes moyennes traditionnelles impliquait de freiner l’accumulation du capital en France. La faiblesse du développement industriel global (comparativement à sa vigueur en Allemagne et aux Etats-Unis par exemple), la lenteur de la concentration et de la centralisation du capital dont l’essentiel demeurera longtemps familial, une bourgeoisie frileuse et peu entreprenante, préférant la rente (notamment coloniale) au profit d’entreprise, le rôle moteur de l’Etat dans quelques secteurs de pointe seulement (chemins de fer, armement, aéronautique): tels auront été quelques-uns des traits les plus caractéristiques du développement capitalise en France jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, qui s’expliquent tous en définitive par les conditions socio-économiques de l’établissement et au maintien de cette alliance hégémonique. Ce sont aussi les lointaines causes du retard pris par le capitalisme français sur un certain nombre de ses concurrents directs ; retard qui se fait encore sentir jusqu’à aujourd’hui dans certains domaines.

D’autre part, ce bloc hégémonique excluait pour l’essentiel des classes que le développement du capitalisme ne pouvait cependant manquer de faire grossir. Le prolétariat, en premier lieu, isolé sans doute, mais disposant du même coup d’une autonomie incontrôlable, autonomie favorable au développement des tendances révolutionnaires (notamment du syndicalisme révolutionnaire et de l’anarcho-syndicalisme) au sein du mouvement ouvrier alors en pleine expansion. Le bloc hégémonique ne pouvait guère espérer en intégrer les membres que par le biais fort limité de l’idéal républicain et des possibilités restreintes d’ascension sociale au sein de la petite-bourgeoisie (l’accès au statut de travailleur indépendant) ou, dans une moindre mesure, au sein des couches inférieures de l’encadrement (les «couches moyennes salariées»).

Mais la même alliance hégémonique excluait tout aussi bien, en second lieu, ce mêem encadrement, lui aussi en rapide développement avec l’appareil d’Etat, et qui ne pouvait pas davantage se satisfaire de cette situation [7]. D’une part parce qu’elle impliquait le ralentissement de l’accumulation du capital, auquel l’encadrement tient d’autant plus qu’il est gage de son propre développement (quantitatif et qualitatif) – en quoi évidemment les «couches moyennes salariées» s’opposent fondamentalement aux classes moyennes traditionnelles. Et, d’autre part et surtout, parce que cette situation ne lui offrait que peu de place sur la scène politique, elle ne lui permettait pas de jouer un rôle politique à la mesure de ses ambitions : elle permettait, au mieux, à certaines de ses catégories (les enseignants et les journalistes) de jouer un rôle subalterne de relais au sein du bloc hégémonique, devant abandonner la première place sur la scène politique aux classes moyennes traditionnelles et leurs représentants du Parti radical.

D’où, dès le début du siècle, une radicalisation politique d’une partie de cette classe, essentiellement de sa fraction publique (celle opérant au sein des appareils d’Etat : les fonctionnaires, etc.); et sa recherche d’une alliance à gauche avec le prolétariat. Ainsi s’est constitué, face au bloc hégémonique, un bloc de gauche, à base ouvrière et sous direction des représentants politiques et idéologiques de l’encadrement dont la SFIO constituera le pivot, seule avant la Première Guerre mondiale, puis dans un rapport complexe et fluctuant parce que concurrentiel et conflictuel avec son frère ennemi, le Parti “communiste” (PC) après l’éclatement de la SFIO au congrès de Tours [8]. C’est ce bloc qui, sous la forme d’un Front populaire, verra ses représentants accéder pour quelques mois, aux responsabilités gouvernementales à la faveur de sa victoire électorale de mai 1936, suivie d’une grève générale avec occupation d’usines qui devait permettre à la base ouvrière d’arracher de substantielles augmentations de salaires et deux premières semaines de congés payés annuels.

Une hégémonie bancale sous la IVe République (1946-1958)

Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, l’heure de choix cruciaux sonne pour la bourgeoisie en France. Différents facteurs vont alors se conjuguer pour l’engager, tout comme ses homologues étrangères, sur la voie de ce nouveau modèle de développement que l’on qualifiera par après de fordisme.

D’une part, la crise structurelle centrée sur les années 1930 a clairement mis en évidence l’impuissance des politiques économiques libérales à réguler le cycle économique et à piloter le processus d’accumulation du capital, dès lors que la concentration et la centralisation du capital ont fait apparaître ou tend à faire apparaître, dans la plupart des branches industrielles, des capitaux en situation d’oligopole voire de quasi-monopole. Cette régulation et ce pilotage passent dès lors par une intervention étatique résolue, jouant de différents instruments de politique économique : politique monétaire (contrôle du crédit sur le marché national, fixation du taux de change de la monnaie nationale), politique budgétaire (déterminant recettes fiscales et dépenses publiques), politique salariale (par l’intermédiaire de la fixation d’un salaire minimum, de l’incitation à la négociation salariale dans les différentes branches et, bien évidemment, du contrôle direct de la masse salariale du secteur public). Cette intervention étatique, destinée à soutenir la demande finale, avait été préconisée et théorisée notamment par John Maynard Keynes dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie parue en 1936 ; en réaction à la crise structurelle alors à son paroxysme.

D’autre part, la pression des luttes ouvrières, renforcée par le prestige acquis par le mouvement ouvrier et notamment le Parti communiste au sein de la Résistance pendant l’occupation nazie, va contraindre la classe dominante à entrer dans une logique de compromis à l’égard du mouvement ouvrier. Il s’agit en gros du compromis fordiste dont j’ai déjà eu l’occasion de présenter les termes généraux plus haut.

C’est ce compromis qui va servir de base et de cadre aux politiques de régulations keynésiennes précédemment mentionnées. Notons cette spécificité française (que la France partage cependant avec l’Italie): l’acteur essentiel du compromis fordiste du côté des salariés y aura été PC et la CGT, devenue sa «courroie de transmission» sur le plan syndical, pourtant tous deux organisations officiellement hostiles à toute espèce de compromis avec «l’ennemi de classe». C’est alors que le PC est associé aux responsabilités gouvernementales, entre 1944 et 1947, que différents éléments clés du compromis fordiste (à commencer par le système public de protection sociale, la fameuse «Sécurité sociale») sont mis en place ; en même temps que la classe ouvrière est désarmée et remise au travail. Et, dans la dynamique ultérieure du compromis fordiste, ce sont le PC et la CGT qui vont jouer en France le rôle joué par les partis et syndicats sociaux-démocrates dans le reste des Etats capitalistes centraux. La suite de cet article le montrera encore.

Enfin, dans le cas français, l’intervention de l’Etat que requéraient tant la régulation du cycle économique que le compromis fordiste lui-même va se trouver encore renforcée par la nécessité de rattraper le retard pris par le capitalisme en France au cours des décennies précédentes ; retard dont nous avons vu qu’il s’explique en bonne partie par les conséquences de l’alliance hégémonique passée avec les classes moyennes traditionnelles. D’où, toujours entre 1944 et 1945, là encore sous la pression du mouvement ouvrier par PC et CGT interposés, un vaste mouvement de nationalisations industrielles (dans les secteurs clés des mines et de la production de l’énergie) mais aussi bancaires. De ce fait, l’Etat français va se trouver doter d’un appareil d’administration économique et financière bien plus important que la plupart des autres Etats centraux.

A partir ce moment-là, l’hégémonie de la classe dominante va relever de conditions contradictoires, qui vont la rendre singulièrement fragile ; et de plus en plus fragile d’ailleurs au fur et à mesure où le fordisme (le modèle fordiste de développement) va s’étendre et s’approfondir. D’une part, en effet, cette hégémonie inclut désormais, parmi ses conditions de possibilité, le compromis fordiste passé avec le mouvement ouvrier ; lequel compromis exige une modernisation socio-économique continue non seulement de l’appareil productif, mais de l’ensemble de la société. Mais, contrairement à ce qui va se passer dans d’autres Etats européens au même moment (en particulier dans les Etats scandinaves, au Royaume-Uni, dans le Benelux et en Allemagne), ce compromis va se trouver limité et sa dynamique entravée par l’emprise du PC et de la CGT sur le mouvement ouvrier, tout élargissement ou approfondissement du compromis fordiste se traduisant par le renforcement de cette emprise, propre à effrayer l’ensemble des classes possédantes.

D’où, d’autre part, la reconduction sous l’égide de partis de droite (le Centre national des indépendants et paysans), de centre-droit (le Mouvement républicain populaire, une formation démocrate chrétienne), de centre gauche (le Parti radical, très affaibli désormais) et même de gauche (la SFIO, celle-ci jouant de plus en plus le rôle précédemment tenu par le Parti radical, avec cependant aussi une réelle base ouvrière), de l’alliance entre l’ensemble de la bourgeoisie et les classes moyennes traditionnelles. Alliance qui exige au contraire de continuer à freiner voire de différer toute œuvre de modernisation du capitalisme, dont ces classes moyennes craignent toujours de faire les frais.

Craintes en partie justifiées. La dynamique du fordisme implique, en effet, dès les années 1950, un processus accéléré de concentration du capital industriel et commercial, inquiétant les «petites et moyennes entreprises» (le petit et moyen capital). Il signifie de même la pénétration des rapports capitalistes de production dans l’agriculture ou dans le commerce de détail, menaçant ainsi les positions de la petite paysannerie et de la petite-bourgeoisie. Enfin toute la dynamique du fordisme exige une augmentation des impôts et des cotisations sociales, relativement incompatible avec le maintien des privilèges fiscaux de l’ensemble des classes possédantes.

Résultat de cette contradiction de l’hégémonie bourgeoise : l’instabilité ministérielle chronique de la IVe République, qui l’a définitivement déconsidérée. Incapable de choisir entre le passé et l’avenir, entre la gauche et la droite, entre le maintien de l’empire colonial (la France connaîtra alors les deux guerres coloniales évoquées plus haut, qui la déshonoreront et l’affaibliront) et un développement recentré sur l’espace métropolitain, entre l’intégration européenne (qui débute avec la constitution en 1951 de la Communauté européenne du charbon et de l’acier et la signature du traité de Rome instituant en 1957 la Communauté économique européenne) et le repli hexagonal, ce régime ne pouvait que mécontenter tout le monde en définitive, en finissant par faire l’unanimité contre lui.

La tentative de replâtrage gaulliste

Pour résoudre cette contradiction, il fallait un régime de type bonapartiste. C’est-à-dire un régime qui, en profitant de «l’équilibre catastrophique» (Gramsci) entre les classes sociales né de leurs luttes et de leur paralysie réciproque, soit apparemment mais aussi pour partie réellement capable de s’ériger au-dessus d’elles et de leur imposer un ordre commun. C’est le régime gaulliste (1958-1969) qui, après le retour au pouvoir du général de Gaulle en mai 1958, dans le cadre constitutionnel de la Ve République, allait constituer une pareille solution bonapartiste [9]

S’appuyant électoralement et idéologiquement sur le vieux bloc hégémonique qu’il va tenter de ressouder, ce régime allait conduire à marche forcée une politique de modernisation économique et sociale, pourtant directement contraire aux intérêts de la plupart des membres des classes moyennes traditionnelles, pierres angulaires de ce bloc. Politique par contre en partie conforme aux impératifs d’ensemble du compromis fordiste ; ce qui allait permettre au nouveau régime, inversement, au moins dans un premier temps, de se rallier une partie des salariés, y compris des ouvriers, et de désarmer l’opposition de gauche.

Equilibre subtil mais fragile. Car la politique qu’il rendait possible a travaillé simultanément à le saper, en en modifiant les conditions d’existence. Trois évolutions déstabilisatrices vont en avoir raison au cours des années 1960 et, finalement, faire entrer la vieille formule hégémonique dans sa phase de crise finale, en affectant la situation socio-économique des différentes classes sociales et, partant, leurs positions dans la lutte des classes.

En premier lieu, cette politique va favoriser un déplacement de l’hégémonie au sein même de la bourgeoisie. A partir du milieu des années 1960, sur fond de constitution du «Marché commun» européen (créé par le traité de Rome de 1957 instituant la Communauté économique européenne, l’ancêtre de l’actuelle Union européenne) et d’un mouvement plus général d’internationalisation des marchés et de la production, conséquence de la dynamique de l’accumulation fordiste mais aussi des limites qu’elle est en train de rencontrer dans le cadre des différents Etats nationaux, un puissant mouvement de concentration industrielle et de centralisation bancaire saisit le capitalisme français. En quelques années, par absorptions, fusions ou participations croisées, on assiste à l’émergence des premiers groupes financiers français de taille internationale, dont les deux principaux sont Paribas et Suez. Groupes capables d’opérer sur le marché mondial et d’y soutenir la concurrence de semblables groupes étrangers.

Ce mouvement va tendanciellement renforcer la fraction financière de la bourgeoisie française, très différente à la fois de la bourgeoisie non monopoliste et de la «bourgeoisie d’Etat» propre au fordisme. La bourgeoisie non monopoliste (le petit et moyen capital), héritière de la bourgeoisie qui avait conclu l’alliance avec les classes moyennes traditionnelles et en avait bénéficié, considère encore le capital comme un patrimoine familial à faire fructifier et à gérer en tant que gage de la pérennité de son existence – d’où son caractère souvent dynastique et peu dynamique. A l’inverse, la bourgeoisie financière se comporte en véritable «capital personnifié», selon l’expression de Marx: seule compte pour elle la valorisation du capital, à laquelle tout doit être sacrifié, y compris éventuellement l’existence des capitalistes en tant que propriétaires individuels de capitaux.

Avec la «bourgeoisie d’Etat», ces corps de hauts fonctionnaires qui avaient conduit la modernisation économique de la France depuis les lendemains de la Seconde guerre mondiale, en prenant appui sur le secteur public et nationalisé, la bourgeoisie financière partage bien le souci d’efficacité de l’appareil économique. Mais son modernisme ne vise pas la cohérence et l’autosuffisance de l’appareil productif national qui avaient mobilisé la première aux lendemains de la Seconde guerre mondiale; son horizon et ses intérêts se situent d’emblée au niveau du marché mondial. Elle va donc s’écarter de plus en plus des objectifs de cohérence et d’autosuffisance de l’appareil économique national, au fur et à mesure que s’accentuera le processus d’internationalisation des marchés et de la production précédemment évoqué et dont elle est l’instigatrice en même temps que la bénéficiaire.

C’est cette fraction financière de la bourgeoisie qui, sous la présidence de Georges Pompidou (1969-1974) et, plus encore, sous celle de Valery Giscard d’Estaing (1974-1981), va s’assurer l’hégémonie au sein de la bourgeoisie française. Ce sont désormais ses intérêts qui vont déterminer pour l’essentiel les orientations politiques des gouvernements successifs. Et cela d’autant plus facilement que ce sont ses membres qui, par le biais de la haute fonction publique (celle issue des «grandes écoles», telles que Polytechnique, l’Ecole normale d’administration ou l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales), vont occuper de plus en plus les sommets de l’appareil d’Etat.

En deuxième lieu, en engageant résolument la France dans la voie de la modernisation fordiste, la politique gaulliste va tendre à transformer profondément les conditions d’existence des classes moyennes traditionnelles, jusqu’à les laminer. Ainsi, à partir de la seconde moitié des années 1950, se produit un mouvement général d’intégration du secteur agricole aux structures capitalistes qui va s’accélérer au cours de la décennie suivante. Ses principales caractéristiques en auront été une dépendance accrue à l’égard du marché, la nécessité d’augmenter en conséquence la productivité du travail agricole par sa mécanisation, l’endettement croissant auprès des agriculteurs auprès de “leur” banque, le Crédit Agricole, l’expansion commerciale dans le cadre du développement du «Marché commun» européen et de l’institution de la politique agricole commune (PAC), destinée à assurer l’autosuffisance alimentaire de l’Europe, le tout dans le cadre maintenu des exploitations familiales. Telles ont été les transformations profondes qui ont affecté le monde paysan pendant cette période. Avec, à la clef, sa réduction de 20,6 % à 7,5 % de la population active française entre 1954 et 1975. Une partie importante de la paysannerie se prolétarise, son exode vers les villes venant alimenter une industrie fordiste avide d’ouvriers spécialisés (OS); ou bien elle se trouve paupérisée par sa totale dépendance à l’égard des industries agroalimentaires et des organismes de financement. Tandis qu’une autre partie se transforme, sous l’égide du Centre national des jeunes agriculteurs, en une couche de dynamiques «entrepreneurs agricoles», autrement dit de petits et moyens capitalistes. Dans tous les cas, le monde paysan traditionnel disparaît ; d’ailleurs, c’est de cette époque que date la substitution symptomatique, dans le discours public officiel (par exemple dans la terminologie de la statistique publique), de l’expression «agriculteurs exploitants» au vocable devenu désuet voire méprisant de «paysan».

Et, toujours entre 1954 et 1975, de même, les petits commerçants passent de 1’250’000 à 910’000 ; et les artisans chutent de 760’000 à 530’000. Tandis que se développe simultanément le capital commercial concentré sous la forme des super- et des hypermarchés (le premier magasin Carrefour ouvre en 1960), ces formes typiquement fordistes du commerce des moyens de consommation courants, responsables de la ruine du commerce de détail, non alimentaire aussi bien qu’alimentaire.

Bref, pour les classes moyennes traditionnelles, ces vingt années ont représenté un véritable jeu de dupes ! Certes, le pouvoir gaulliste n’aura cessé de leur donner des gages idéologiques (défense de la propriété familiale, exaltation de «l’ordre moral», lutte contre la gauche socialiste et communiste) ; de même qu’il aura continué à leur concéder quelques avantages (notamment sur le plan de la fiscalité et de la protection sociale : de moindres taux d’imposition doublés d’une large tolérance à l’égard de leur fraude fiscale). Mais, simultanément, toute sa politique aura consisté, à travers ses efforts de modernisation fordiste du capitalisme français, à organiser leur euthanasie : leur mort lente, par asphyxie ou par mutation forcée.

En troisième lieu, cette modernisation fordiste à marches forcées du capitalisme français sous le régime gaulliste n’aura pas moins affecté les conditions socio-économiques d’existence mais aussi les positions politiques des deux autres classes fondamentales : le prolétariat et l’encadrement. Globalement, elle va les renforcer l’une et l’autre, tout en accroissant leur mécontentement et leur frustration politique, pour des raisons cependant spécifiques à chaque fois. Les événements que la France a connus en mai et juin 1968, les manifestations et émeutes étudiantes doublées de la plus grande grève générale de l’histoire française, tant par sa durée que par le nombre de ses participants, accompagnée de l’occupation d’un très grand nombre de lieux de travail (usines, magasins, bureaux, etc.), en auront été l’expression directe, constituant un séisme politique d’une grande ampleur en France même, perçu bien au-delà même des frontières nationales. Séisme dont les nombreuses répliques émailleront la chronique sociale et politique française dans les années suivantes.

Ce qui frappe cependant d’emblée au sein de ce séisme, c’est bien sa dualité de ses foyers. En effet, on y observe nettement le concours d’éléments issus de deux classes différentes, dont les motivations, les formes et les styles d’action, les objectifs revendicatifs, les stratégies et les tactiques, les références politiques et idéologiques même diffèrent voire divergent – ce qui ne signifie pas pour autant que ces deux acteurs ne vont pas s’influencer réciproquement ni même, par moments au moins, se renforcer l’un l’autre en contribuer à une même synergie. Cette dualité n’est peut-être pas immédiatement perceptible au cœur de l’explosion de mai-juin 1968 mais elle ne cessera de s’affirmer tout au long cours des années postérieures, et ce en dépit des efforts entrepris, notamment par les organisations “gauchistes” (essentiellement trotskistes et maoïstes [10]), pour la surmonter, tandis que, il est vrai, les lourds appareils du PC et de la CGT vont mettre tout en œuvre pour maintenir la coupure entre les deux.

Cette dualité va se retrouver dans les effets politiques immédiats et surtout à plus long terme que ce séisme va produire sur le rapport de forces entre les différentes classes sociales au sein de la formation française. Car si, plus encore que les évolutions précédentes, ce séisme manifeste alors l’épuisement de l’ancienne formule hégémonique, en la faisant entrer dans sa phase de crise finale et en créant la nécessité de l’invention d’une formule nouvelle, les luttes prolétariennes et la contestation développée par l’encadrement n’y participeront pas de la même manière : cette invention passera par le rejet et la défaite des premières tandis que, au contraire, elle intégrera en partie la seconde en lui assurant ainsi une réussite contradictoire. C’est ce que nous allons examiner en détail dans la deuxième partie


* Alain Bihr est professeur à L’université de Besançon. Il a publié récemment aux Editions La Découverte, Le système des inégalités (avec Roland Pfefferkorn) et aux Editions Page deux La Novlangue néo-libérale.
1. Pour une présentation plus détaillée de cette notion de compromis fordiste, je renvoie à Du “Grand Soir” à l’alternative, Paris, Editions Ouvrières (Editions de l’Atelier), 1991, chapitre II. Traduction portugaise : Da Grande Note à l’alternativa, Sao Paulo, Boitempo Editorial, 1998.
2. Discours de la servitude volontaire ou le Contr’un [1548], Paris, Flammarion, 1993.
3. La formule sert en fait, chez Gramsci, à définir l’Etat. Cf. ses Cahiers de prison, n°6 [1930-1933], traduction française, Gallimard, 1983, page 83.
4. Cf. Hugues Portelli, Gramsci et le bloc historique, Paris, PUF, 1972.
5. Cf. Nicos Poulantzas, Pouvoir politique et Classes sociales, Paris, Maspero, 1971, tome 2, pages 74 et 75.
6. André Gauron, Histoire économique et sociale de la Ve République, La Découverte, tome 1, Le Temps des Modernistes, 1983, page 43.
7. Sur la nature de classe des «couches moyennes salariées», que je considère comme une classe sociale à part entière, l’encadrement, cf. Entre bourgeoisie et prolétariat : l’encadrement capitaliste, Paris, L’Harmattan, 1989.
8. Au cours de ce congrès qui s’est tenu fin décembre 1920 à Tours furent discutées les conditions d’adhésion de la SFIO à la IIIe Internationale, conditions acceptées par une majorité de délégués qui constitueront le Parti “communiste” tandis que la minorité, regroupée autour de Léon Blum, refusera l’adhésion à la IIIe Internationale et maintiendra la SFIO.
9. Ce retour s’est produit sous la menace d’un putsch brandie par une partie des sommets de l’appareil militaire, alors engagé dans la guerre d’Algérie, pensant trouver dans le général de Gaulle une garantie de la poursuite de «l’Algérie française» : de la présence coloniale française en Algérie. Lorsqu’il apparaîtra que celui-ci s’était en fait résolu à négocier l’indépendance de l’Algérie avec le Front de libération national (FLN) algérien, un véritable putsch militaire s’est produit en avril 1961, rapidement mâté, mais suivi de l’action terroriste d’ultras du colonialisme regroupés au sein de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) qui durera plusieurs années. Les généraux putchistes d’Alger, arrêtés, jugés et condamnés seront ultérieurement graciés par le général de Gaulle, désireux de s’assurer le concours éventuel de l’armée, à la faveur des événements de mai-juin 1968.
10. Cette dénomination impropre et qui se veut péjorative désigne alors des organisations (quelquefois groupusculaires) se référant au léninisme voire au marxisme-léninisme. Parmi les premières, les principales sont la Jeunesse communiste révolutionnaire et la Ligue communiste (ancêtres de l’actuelle Ligue communiste révolutionnaire), Lutte ouvrière (toujours existante) et l’Organisation communiste internationaliste (ancêtre de l’actuel Parti des travailleurs). Parmi les secondes, les trois principales sont le Parti communiste marxiste-léniniste de France, la Gauche prolétarienne et Vive la révolution (VLR), toutes trois disparues dans les années 1970.


Source : Revue politique virtuelle


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