Mai 1968 dans le monde

Mis en ligne le 17 avril 2008

Une déferlante commune, au delà des spécificités nationales

Mai 68 en France a été l’épicentre d’une période révo­lu­tion­naire qui a été lar­ge­ment mon­diale. Comme tout évé­ne­ment, il s’inscrit dans plu­sieurs tem­po­ra­li­tés ; son irrup­tion n’est pas exac­te­ment pré­vi­sible et ouvre de nou­veaux pos­sibles. La période de 1965 à 1973 a été celle des grands bou­le­ver­se­ments. Elle s’inscrit dans une période plus longue qui va du début des années soixante, mar­quées par la déco­lo­ni­sa­tion, au début des années quatre-vingt avec le triomphe du néo­li­bé­ra­lisme qui ouvre une nou­velle phase de la mon­dia­li­sa­tion. Cet évé­ne­ment amène à relire la période pré­cé­dente, il réor­donne les faits et leurs inter­pré­ta­tions, donne un sens aux évo­lu­tions et en révèle la charge sub­ver­sive.

Par Gustave Massiah – Octobre 2007

Deux évo­lu­tions, ins­crites dans la durée, se nouent en Mai 68. D’abord, un mou­ve­ment social et socié­tal d’une excep­tion­nelle ampleur. Ce mou­ve­ment com­bine une inter­na­tio­nale étu­diante intem­pes­tive qui sert de déto­na­teur, en fonc­tion des situa­tions, aux luttes sociales et poli­tiques et un mou­ve­ment ouvrier, qui occupe tou­jours une place stra­té­gique, et qui dans sa jonc­tion avec les luttes étu­diantes va donner son sens aux évé­ne­ments. Ensuite, un renou­vel­le­ment de la pensée du monde et de ses repré­sen­ta­tions. Ce renou­vel­le­ment entre­mêle de nou­veaux et puis­sants cou­rants d’idées ; il donne nais­sance à un intense bouillon­ne­ment artis­tique et cultu­rel. Ces évo­lu­tions inflé­chissent la recom­po­si­tion géo­po­li­tique du monde qui accom­pagne la fin de la détente. Elle s’organise autour des sou­bre­sauts de la déco­lo­ni­sa­tion, de la crise de l’empire sovié­tique et de la construc­tion du nou­veau bloc domi­nant com­posé des Etats-Unis, de l’Europe et du Japon.

Mai 1968 en France n’a pas éclaté par sur­prise dans un ciel serein. Dès avant le Mai fran­çais, des uni­ver­si­tés sont occu­pées dans de nom­breux pays. De même, les débats et le renou­vel­le­ment de la pensée sont enga­gés depuis 1960. C’est la forme de la conver­gence avec les luttes ouvrières qui va mar­quer le carac­tère emblé­ma­tique de la situa­tion fran­çaise qui ne sera com­pa­rable de ce point de vue qu’au « mai ram­pant » ita­lien. Dans cet exposé, le mou­ve­ment en France ne sera abordé que par réfé­rence au mou­ve­ment inter­na­tio­nal.

Une inter­na­tio­nale étu­diante impé­tueuse che­mine sur la scène mon­diale.

Dès 1960 un mou­ve­ment étu­diant, forme expli­cite d’un plus large mou­ve­ment de la jeu­nesse, émerge dans plu­sieurs régions et met en avant plu­sieurs ques­tions nou­velles. Les guerres colo­niales tra­vaillent ces mou­ve­ments et les radi­ca­lisent. Elles agitent les pays enga­gés dans des inter­ven­tions qui font appel à la conscrip­tion avec des jeunes qui passent plu­sieurs années dans l’armée. En France avec la guerre d’Algérie (de 1954 à 1962), aux Etats-Unis avec la guerre du Vietnam (des pre­miers raids aériens en 1965 à la chute de Saigon en 1975), au Portugal avec les colo­nies por­tu­gaises (jusqu’à la « révo­lu­tion des œillets » en 1974). Dans chacun de ces pays, les mou­ve­ments contre la guerre sont sou­te­nus par de larges frac­tions de la jeu­nesse et recons­truisent des liens inter­gé­né­ra­tion­nels. Dans de très nom­breux autres pays, la soli­da­rité avec les mou­ve­ments contre la guerre contri­bue à étendre un mou­ve­ment inter­na­tio­nal étu­diant. Ces mou­ve­ments partent de la com­pré­hen­sion de ce que repré­sente le mou­ve­ment his­to­rique de la déco­lo­ni­sa­tion. Ils se radi­ca­lisent dans l’affrontement avec les forces de l’ordre, dont l’intervention durcit les contra­dic­tions entre les ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires et les auto­ri­tés poli­tiques. Ces mou­ve­ments portent aussi une cri­tique de plus en plus forte de l’évolution des socié­tés carac­té­ri­sées comme colo­niales, auto­ri­taires, hié­rar­chi­sées et mora­li­sa­trices.

Le mou­ve­ment étu­diant se bat pour sa recon­nais­sance, son indé­pen­dance et ses orien­ta­tions. Il couvre l’Europe et les Etats-Unis Par exemple, en France, dès 1962, l’UNEF cherche un second souffle, dans le refus de la sélec­tion et la défense de la condi­tion étu­diante, après la radi­ca­li­sa­tion excep­tion­nelle de l’engagement pour la paix en Algérie. A partir de 1965, l’agitation étu­diante alle­mande s’étend de Berlin à toute la RFA, dénon­çant les inter­dic­tions de ras­sem­ble­ment et la limi­ta­tion du temps des études. En 1965, a lieu à Madrid la marche silen­cieuse contre le contrôle gou­ver­ne­men­tal des élec­tions du syn­di­cat étu­diant offi­ciel. En 1966, en Grande-Bretagne, a lieu la créa­tion de la Radical Student Alliance contre la direc­tion jugée réfor­miste du syn­di­cat étu­diant. En décembre 1967, les mani­fes­ta­tions étu­diantes contre la fer­me­ture de la faculté de sciences éco­no­miques de Madrid s’étendent à Barcelone, Salamanque et au reste de l’Espagne. De puis­santes mani­fes­ta­tions ont lieu à Londres et l’Université de Leicester est occu­pée en février 1968, met­tant en ques­tion les formes de repré­sen­ta­tion des étu­diants. En mars 1968, la fer­me­ture de l’Université de Séville entraîne une agi­ta­tion à Madrid, Saragosse et même à l’Université de l’Opus dei de Navarre à Bilbao. En avril, quatre jours d’émeute à Madrid, sont suivis par Séville, Bilbao et Alicante. Les bar­ri­cades dans Madrid forcent le gou­ver­ne­ment espa­gnol à annon­cer des réformes.

Les mani­fes­ta­tions contre la guerre au Vietnam dur­cissent et uni­fient les mou­ve­ments étu­diants. Elles mettent direc­te­ment en cause les auto­ri­tés amé­ri­caines, aux Etats-Unis, puis en Europe, au Japon, et dans le reste du monde. A l’automne 1964, le Free Speech Movement à Berkeley va être à l’origine du Vietnam Day Commitee. Début 1965 com­mencent les pre­miers auto­da­fés de livrets mili­taires aux Etats-Unis et les pre­mières mani­fes­ta­tions sur Washington orga­ni­sées par le SDS (Students for a Democratic Society) créé en 1962. En été 1965, les pre­miers « teach in » sont tenus à Oxford et à la « London School of Economics » et à l’été 1966, Bertrand Russell lance le Tribunal sur le Vietnam qui se réunit en mai 1967 à Stockholm en séance plé­nière. En 1966 ont lieu les pre­mières grandes mani­fes­ta­tions à Berlin. En octobre 1967, à Washington, les membres du syn­di­cat étu­diant, le SDS, forcent les bar­rages autour du Pentagone. Malgré les fleurs plan­tées par les hip­pies dans les canons des fusils de sol­dats, les mili­taires dis­persent vio­lem­ment les mani­fes­tants. En jan­vier 1968, les étu­diants japo­nais à l’appel de la Zengakuren, mani­festent contre l’escale de l’US Entreprise, 300 mani­fes­tants sont arrê­tés. En février 1968, les mani­fes­ta­tions anti-amé­ri­caines se déroulent dans plus de dix villes de RFA. En mars 1968, à Rome et à Londres, les marches sur l’Ambassade des Etats-Unis entraînent des heurts vio­lents avec la police. Les lycéens mani­festent mas­si­ve­ment à Tokyo. En Espagne, les étu­diants mani­festent pour la paix au Vietnam et contre les bases mili­taires. En avril 1968, l’occupation de l’Université Columbia à New York élar­git l’espace des confron­ta­tions.

Les mou­ve­ments étu­diants servent de déto­na­teurs, en fonc­tion des situa­tions, aux luttes poli­tiques et sociales.

Les mou­ve­ments étu­diants s’engagent dans une réflexion active et mou­ve­men­tée qui les amène d’une contes­ta­tion des ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires et de leur rôle à une prise en charge d’une cri­tique radi­cale de l’évolution des socié­tés. Dans plu­sieurs cas avant 1968, les mou­ve­ments étu­diants sont en prise directe sur les situa­tions poli­tiques et enclenchent les réac­tions en chaîne qui vont ébran­ler les pou­voirs sous leurs dif­fé­rentes formes. C’est le cas à Prague, à Varsovie et à Belgrade, avec la remise en cause du sys­tème sovié­tique. C’est le cas à Madrid, comme à Athènes ou à Lisbonne, avec la remise en cause des régimes dic­ta­to­riaux euro­péens. C’est le cas à Mexico et dans de très nom­breux pays avec la mise en évi­dence des rela­tions entre les situa­tions sociales et les subor­di­na­tions géo­po­li­tiques. C’est le cas aux Etats-Unis avec la conver­gence entre le mou­ve­ment étu­diant et le mou­ve­ment contre les dis­cri­mi­na­tions et le racisme. C’est le cas de la jonc­tion entre les mou­ve­ments étu­diants et les luttes ouvrières par­ti­cu­liè­re­ment en Italie et en France, et à un degré moindre en Espagne. Après 1968, dans de très nom­breux pays vont se déve­lop­per des mou­ve­ments qui, à partir des situa­tions spé­ci­fiques, vont s’élargir aux dif­fé­rentes ques­tions qui deviennent expli­cites en 1968 : la pri­mauté des luttes sociales et la remise en ques­tion des rap­ports de pou­voir et de domi­na­tion.

Les mou­ve­ments étu­diants se radi­ca­lisent et abordent de front les ques­tions poli­tiques. En 1962, aux Etats-Unis, la décla­ra­tion du SDS porte sur le malaise géné­ra­tion­nel, les pays du Sud, la guerre froide et la bombe. En 1965, la FUNY (Free University of New York) est créée. Les heurts avec la police accom­pagnent les pro­tes­ta­tions d’étudiants afri­cains et alle­mands à Berlin Ouest, contre un film accusé de racisme. De 1965 à 1967, les provos vont libé­rer l’imagination à Amsterdam et explo­rer les mul­tiples pistes éco­lo­giques, fémi­nistes, liber­taires, soli­daires. En 1966, a lieu le pre­mier sémi­naire d’étudiants entre l’Association des étu­diants alle­mands (AstA) et la FGEL (Fédération Générale des Etudiants en Lettres) de France. En juillet 1967, AstA rend publique, en pré­sence d’Herbert Marcuse, une « nomen­cla­ture pro­vi­soire des sémi­naires de l’Université cri­tique ». En novembre 1967 est créée l’Anti-Université à Londres. Après les mani­fes­ta­tions vio­lentes à Shinijuku, Tokyo, les grandes com­pa­gnies japo­naises annoncent qu’aucun des étu­diants arrê­tés ne sera embau­ché. En novembre 1967, en Italie, l’occupation des uni­ver­si­tés de Trente et de Turin, s’étend à d’autres villes. En mars 1968, dans l’occupation des facul­tés des Beaux-Arts, les Gardes rouges de Turin exigent l’élection des pro­fes­seurs.

De manière dra­ma­tique, les évè­ne­ments aux Etats-Unis vont conti­nuel­le­ment servir de réfé­rence à l’agitation inter­na­tio­nale. Dès août 1965, les émeutes éclatent dans le quar­tier de Watts à Los Angeles. En octobre 66, la créa­tion des Black Panthers à Oakland ouvre une phase de révolte fron­tale. Les diri­geants des Black Panthers sont arrê­tés en jan­vier 1968 à San Francisco. L’assassinat de Martin Luther King le 5 avril 1968 stu­pé­fie le monde entier ; il est suivi d’émeutes dans cent-dix villes amé­ri­caines avec des mil­liers de bles­sés et des dizaines de morts. Le 13 mai 1968 est marqué par l’arrivée de la marche des pauvres à Washington.

La remise en cause, conco­mi­tante, du sys­tème sovié­tique dans ses péri­phé­ries euro­péennes, va accen­tuer le carac­tère uni­ver­sel de la contes­ta­tion. Octobre 1967 est marqué par une mani­fes­ta­tion étu­diante spon­ta­née à Prague. En jan­vier 1968, à Varsovie, 50 étu­diants sont arrê­tés et Adam Michnik est exclu de l’université pour avoir mani­festé contre l’interdiction d’une pièce jugée anti­so­vié­tique. En mars, les mani­fes­ta­tions d’étudiants à Varsovie s’étendent. Les uni­ver­si­tés polo­naises se mettent en grève et les heurts vio­lents avec la police s’étendent à Cracovie et Posnan. L’occupation de l’Ecole Polytechnique de Varsovie sou­ligne la cen­tra­lité du mou­ve­ment. En juin 1968, à Belgrade, l’occupation des facul­tés de phi­lo­so­phie et de socio­lo­gie pro­clame : « Nous en avons assez de la bour­geoi­sie rouge ». C’est en Tchécoslovaquie que le mou­ve­ment pren­dra toute son ampleur. En mars 1968, une assem­blée de 20 000 jeunes approuve le mani­feste de la jeu­nesse pra­goise. Un article de Vaclav Havel « Au sujet de l’opposition », en avril, en sou­ligne la signi­fi­ca­tion. A Prague, le 1er mai, un immense cor­tège marque le sou­tien à Alexandre Dubcek et au secré­ta­riat du parti. Le 20 août 1968, c’est l’invasion de la Tchécoslovaquie ; les chars sovié­tiques imposent la nor­ma­li­sa­tion. L’ébranlement du prin­temps de Prague et ses reven­di­ca­tions démo­cra­tiques fis­surent en pro­fon­deur le bloc sovié­tique.

En avril et mai 1968, le mou­ve­ment va s’accélérer en Europe de l’Ouest, s’étendre et s’approfondir. Les occu­pa­tions des uni­ver­si­tés sont nom­breuses et viru­lentes. En avril 1968, Rudi Dutschke, diri­geant du SDS alle­mand est blessé dans un atten­tat ; l’élargissement du mou­ve­ment englobe les lycéens et les jeunes tra­vailleurs. Des heurts vio­lents ont lieu à Berlin Ouest, Hambourg, Munich, Hanovre. En Italie, l’agitation s’étend à Pise, Milan, Florence, Rome, Naples, Venise, Catane, Palerme et Trente. Les évè­ne­ments en France à partir du 13 mai 1968 vont doper le mou­ve­ment inter­na­tio­nal. Le 29 mai 1968, à Rome, les bar­ri­cades sont construites avec des voi­tures ren­ver­sées. Le rec­to­rat est occupé à Bruxelles. Les occu­pa­tions se mul­ti­plient en Grande Bretagne en novembre. Le 24 jan­vier 1969 à Madrid la crise uni­ver­si­taire conduit à la pro­cla­ma­tion de l’état d’urgence.

Le théâtre euro­péen n’est pas le seul en cause. Le Mexique va occu­per une place impor­tante. En juillet 1968, à Mexico, alors que se pré­parent les jeux olym­piques, une mani­fes­ta­tion favo­rable à Cuba, orga­ni­sée par les étu­diants, est vio­lem­ment répri­mée. En août, 300 000 mani­fes­tants défilent à Mexico. En sep­tembre, 3 000 per­sonnes sont arrê­tées et la police occupe la Cité Universitaire et l’Université Autonome. Des bar­rages sont érigés à Tlateloco, sur la place des Trois-Cultures, avec la soli­da­rité de la popu­la­tion. Le 2 octobre, les chars donnent l’assaut, les morts se comptent par dizaines. Un appel à boy­cot­ter les jeux olym­piques, avec l’appui de Bertrand Russell, est lar­ge­ment relayé.

Dans de très nom­breux pays, les affron­te­ments se mul­ti­plient. En Egypte, les mani­fes­ta­tions en avril et mai 1968, cen­trées sur la Palestine, vont se pro­lon­ger dans le mou­ve­ment étu­diant de 1972 qui va inter­pel­ler la poli­tique de Sadate. Les mani­fes­ta­tions étu­diantes prennent de l’ampleur au Pakistan. A Alger, les étu­diants vont amener l’infléchissement de la poli­tique de Boumediene. Au Sénégal, les mani­fes­ta­tions étu­diantes sont vives dès 1968. Omar Blondin Diop, un des fon­da­teurs du mou­ve­ment du 22 mars en France, sera assas­siné en 1973, à Dakar, dans sa cel­lule.

La jonc­tion du mou­ve­ment étu­diant avec les luttes sociales et le mou­ve­ment ouvrier va donner son sens à la période.

Les mou­ve­ments étu­diants, quand ils mettent en évi­dence les frac­tures ouvertes des socié­tés, bou­le­versent les situa­tions poli­tiques. Le sys­tème édu­ca­tif et uni­ver­si­taire est au centre des contra­dic­tions sociales, de par le rôle qu’il joue tant dans la repro­duc­tion de la société que dans sa trans­for­ma­tion. Il ren­contre les ques­tion­ne­ments de la petite bour­geoi­sie intel­lec­tuelle sen­sible à l’évolution poli­tique des régimes et à la garan­tie des liber­tés. Nicos Poulantzas insis­tera sur le rôle de ces couches sociales dans une « sortie paci­fique » du fas­cisme en Espagne, en Grèce et au Portugal. Mais, ce sont les luttes sociales dans la pro­duc­tion, et par­ti­cu­liè­re­ment les luttes ouvrières qui donnent à un mou­ve­ment sa portée réelle. C’est avec les grandes grèves et leur géné­ra­li­sa­tion que com­mencent la confron­ta­tion ; et l’implication des syn­di­cats doit être gagnée pour passer à un niveau supé­rieur et envi­sa­ger une grève géné­rale déter­mi­née et offen­sive. Le mou­ve­ment ouvrier est tou­jours en posi­tion stra­té­gique, même s’il ne résume pas l’ensemble du mou­ve­ment social. La jonc­tion entre les luttes étu­diantes et les luttes ouvrières donne au mou­ve­ment une dimen­sion socié­tale et faci­lite une mobi­li­sa­tion d’une large part de la société. La jonc­tion entre les mou­ve­ments étu­diants et les luttes ouvrières, le pas­sage à la grève géné­rale, en France et en Italie, a carac­té­risé Mai 68.

La moder­ni­sa­tion indus­trielle à partir des années cin­quante ne va pas sans contes­ta­tions. Le com­pro­mis for­diste implique la sou­mis­sion au tay­lo­risme et à la mili­ta­ri­sa­tion du tra­vail bap­ti­sée orga­ni­sa­tion scien­ti­fique du tra­vail. La pro­duc­ti­vité intègre la pro­duc­tion de tech­no­lo­gies dans les chaînes de pro­duc­tion. Le mou­ve­ment syn­di­cal s’affirme comme mou­ve­ment anti­sys­té­mique et mul­ti­plie les grèves. La crois­sance fondée sur le marché inté­rieur ins­taure la consom­ma­tion en mode de régu­la­tion et en fac­teur d’intégration des couches popu­laires et de régu­la­tion sociale. L’Etat pro­vi­dence prend en charge le salaire indi­rect et assure, à tra­vers les ser­vices publics, la santé, l’éducation, les retraites. La démo­cra­ti­sa­tion s’appuie sur le sys­tème édu­ca­tif et l’affirmation de l’égalité des chances et du mérite.

Un pro­fond bou­le­ver­se­ment social accom­pagne cette révo­lu­tion des procès de pro­duc­tion. La nou­velle classe ouvrière dans les sec­teurs en pointe s’élargit aux nou­velles couches sala­riées, les tech­ni­ciens, cadres et ingé­nieurs. A l’autre bout de la chaîne, la déqua­li­fi­ca­tion du tra­vail concerne de nou­velles couches sociales, les femmes, les jeunes urbains, les migrants ruraux et les immi­grés étran­gers. Entre les deux, les ouvriers qua­li­fiés, stables, per­pé­tuent une repré­sen­ta­tion du mou­ve­ment syn­di­cal ancrée dans l’histoire du mou­ve­ment ouvrier. .

Le milieu étu­diant est engagé dans une muta­tion. Le double mou­ve­ment de tech­ni­ci­sa­tion des méthodes et de contrôle et d’encadrement des ouvriers ainsi que l’intégration sociale entraînent une mas­si­fi­ca­tion des étu­diants. En France, en 1968, le nombre d’étudiants qui a doublé en huit ans atteint 500 000. D’un autre côté, la pro­lé­ta­ri­sa­tion, même rela­tive, de ces couches inté­grées dans le procès de pro­duc­tion, entre en contra­dic­tion avec l’avenir promis à la petite bour­geoi­sie. Cette contra­dic­tion trouve un écho dans la dif­fi­cile condi­tion étu­diante, accen­tuée par la crise urbaine et du loge­ment, et ren­contre les thèses situa­tion­nistes sur la misère en milieu étu­diant. Le mou­ve­ment étu­diant s’élargit aux uni­ver­si­taires, par­ti­cu­liè­re­ment aux jeunes assis­tants, et aux lycéens. Le mou­ve­ment étu­diant rejette le rôle qui est assi­gné aux futurs cadres et remet en cause la hié­rar­chie, l’autorité, et la repro­duc­tion des élites.

Dans les pays en indus­tria­li­sa­tion rapide, les ten­sions sociales s’exacerbent. Les syn­di­cats sont sen­sibles à l’agitation. En 1967, des repré­sen­tants d’IG Metall par­ti­cipent au ras­sem­ble­ment étu­diant à Berlin Ouest. Les syn­di­cats sont par­ta­gés entre la méfiance vis à vis d’un mou­ve­ment étu­diant qui n’est pas avare en cri­tiques acerbes et les oppor­tu­ni­tés ouvertes. En Espagne, les Commissions Ouvrières par­tagent l’agitation étu­diante. C’est en France et en Italie que la jonc­tion est la plus spec­ta­cu­laire. En Italie, dès novembre 1967, c’est en soli­da­rité avec les ouvriers de Fiat que mani­festent les étu­diants qui accom­pagnent les occu­pa­tions des uni­ver­si­tés de Trente et de Turin et qui s’étendent à Milan, Rome et Naples. On y voit déjà la diver­sité des groupes de dif­fé­rentes obé­diences (Gardes Rouges, Uccelli, auto­nomes, situa­tion­nistes, trots­kistes, maoïstes) qui agitent le mou­ve­ment étu­diant sans qu’aucun d’entre eux ne puisse pré­tendre le diri­ger. En 1968, l’agitation monte dans les uni­ver­si­tés et dans les usines. Le PCI se pro­nonce contre un mou­ve­ment étu­diant auto­nome mais orga­nise plu­sieurs tables rondes sur la révolte de la jeu­nesse. En mai 1968, il pro­pose un nou­veau bloc his­to­rique incluant étu­diants et ouvriers. En novembre, une vague de grèves éclate, les lycéens rejoignent les étu­diants et l’agitation sociale. Le 5 décembre 1968, la grève géné­rale est décla­rée à Rome.

En France, le retard pris dans l’industrialisation, du fait des guerres colo­niales, entraîne une moder­ni­sa­tion à marche forcée. Les syn­di­cats, malgré leurs divi­sions se joignent au mou­ve­ment. Les occu­pa­tions d’usine sont des moments extra­or­di­naires de recon­nais­sance sociale. La grève géné­rale, effec­tive et avec sa charge sym­bo­lique, conduit le mou­ve­ment à son paroxysme. La vic­toire élec­to­rale mas­sive des partis de droite n’abolit pas le rap­port de forces sociales. Les négo­cia­tions de Grenelle, même contes­tées, débouchent sur les meilleurs accords gagnés depuis le Front Populaire en 1936. La force pro­pul­sive du mou­ve­ment social n’est pas épui­sée. Elle va se décli­ner dans dif­fé­rentes formes de comi­tés et d’assemblées ouvrières et pay­sannes. Elle va se retrou­ver en 1973 dans la « lutte des LIP » qui met en avant l’autogestion. Elle va mar­quer les luttes pay­sannes avec le déve­lop­pe­ment du mou­ve­ment des pay­sans tra­vailleurs initié par Bernard Lambert et les marches du Larzac. Elle va donner nais­sance à un grand nombre de formes col­lec­tives d’émancipation sociale et à des nou­veaux mou­ve­ments sociaux comme les nou­veaux mou­ve­ments fémi­nistes, les mou­ve­ments de consom­ma­teurs, les mou­ve­ments homo­sexuels, les pre­miers mou­ve­ments éco­lo­gistes et un large éven­tail de mou­ve­ments de soli­da­rité.

Un renou­vel­le­ment de la pensée du monde et de ses repré­sen­ta­tions marque Mai 68.

Depuis la fin années cin­quante, et quel­que­fois, dès 1947, de nou­veaux et puis­sants cou­rants d’idées che­minent dans le monde. Ces idées jaillissent dans cer­tains endroits, en fonc­tion des lieux, des moments et des situa­tions. Elles se concentrent for­te­ment à partir de 1965. Elles sont por­tées par la recherche d’une cri­tique radi­cale et d’une théo­rie cri­tique. Mai 68 n’a pas fait l’unanimité des intel­lec­tuels. On n’oubliera pas la colère de Raymond Aron pour qui il s’agit, dans sa réac­tion la plus mesu­rée d’un simple et tra­gique « psy­cho­drame ». Nous met­trons l’accent sur les idées qui ont construit ce mou­ve­ment intel­lec­tuel, même si cer­tains qui les ont por­tées un moment sont reve­nus dessus ulté­rieu­re­ment. Soulignons ici quelques uns des thèmes qui vont mar­quer Mai 68 et ses suites. Les noms cités plus à titre d’illustration, rap­pellent quelques per­sonnes qui ont for­ma­lisé et expli­cité, parmi beau­coup d’autres, ce cou­rant. La crise des uni­ver­si­tés sur le sens et sur le nombre des étu­diants, et les réponses en termes d’autonomie rela­tive et d’échanges inter­na­tio­naux, a consi­dé­ra­ble­ment aidé à l’émergence, la matu­ra­tion et la dif­fu­sion de ce cou­rant. Elle a accen­tué la per­méa­bi­lité des uni­ver­si­tés, notam­ment aux ques­tions et réflexions por­tées par les intel­lec­tuels des mou­ve­ments sociaux, par­ti­cu­liè­re­ment des intel­lec­tuels ouvriers.

La vision cri­tique se nour­rit des ana­lyses des socié­tés indus­trielles et de leurs nou­veaux para­digmes, le for­disme, le key­né­sia­nisme, l’Etat-providence, le social-libé­ra­lisme et la social-démo­cra­tie. Elle attache une grande impor­tance aux recom­po­si­tions de la classe ouvrière à tra­vers les signi­fi­ca­tions des nou­velles luttes ouvrières, comme le sou­lignent de très nom­breux tra­vaux dont ceux de Daniel Mothé, Serge Mallet, Emma Goldschmidt. Elle ouvre de nou­velles pers­pec­tives avec le repo­si­tion­ne­ment des pay­sans-tra­vailleurs par Bernard Lambert. Elle s’enrichit des ana­lyses de la nature de l’Etat, avec notam­ment Pierre Naville. En Italie, une pro­duc­tion d’idées impres­sion­nante fleu­rit, avec notam­ment le jour­nal Il Manifesto créé par Luciana Castellina, Lucio Magri et Rossana Rossanda. Cette cri­tique met en cause la civi­li­sa­tion tech­ni­cienne, le pro­duc­ti­visme, la société de consom­ma­tion.

La révi­sion du mar­xisme, par­ti­cu­liè­re­ment occi­den­tal, se nour­rit de la cri­tique du sta­li­nisme et des dérives du sovié­tisme. Elle a été relan­cée par la rup­ture sino-sovié­tique et les explo­ra­tions nom­breuses, notam­ment cubaine et viet­na­mienne. Les ana­lyses du tota­li­ta­risme et de la bureau­cra­tie s’affinent. Elle est portée par les intel­lec­tuels tchèques et polo­nais et quelques grandes voix sovié­tiques, dont Sakharov. A Belgrade, Milovan Djilas tente une ana­lyse de classe du com­mu­nisme réel. L’analyse des capi­ta­lismes d’Etat ou de parti sont débat­tus par Charles Bettelheim et Paul Sweezy. Aux Etats-Unis, plu­sieurs éco­no­mistes, dont Harry Magdoff, décryptent l’impérialisme amé­ri­cain. La révi­sion du mar­xisme est aussi à l’œuvre dans les pays déco­lo­ni­sés, sur le sys­tème inter­na­tio­nal et les nou­veaux régimes. Samir Amin et André Gunder Frank revi­sitent l’espace, mon­dial, et le temps, long, du capi­ta­lisme. Aux Etats-Unis, Immanuel Wallerstein ana­lyse le capi­ta­lisme his­to­rique et tra­vaille avec Fernand Braudel, George Duby et bien d’autres à la refon­da­tion de la méthode his­to­rique de l’Ecole des Annales.

Une démarche devien­dra une évi­dence de Mai 68, la néces­sité d’une pensée uni­taire du tota­li­ta­risme bureau­cra­tique et des socié­tés occi­den­tales qui s’affichent libé­rales. Elle a été tra­vaillée de 1949 à 1967 par Socialisme ou Barbarie, et notam­ment Cornelius Castoriadis, Claude Lefort et Jean François Lyotard, et par la revue Arguments, créée notam­ment par Edgar Morin et Kostas Axelos. La cri­tique uni­taire des deux types de régimes, élar­gie aux nou­veaux Etats déco­lo­ni­sés, a montré au-delà de leurs dif­fé­rences, l’unité du capi­ta­lisme privé et des sys­tèmes bureau­cra­tiques et de leurs modèles de déve­lop­pe­ment. Ils ouvri­ront aussi quelques pistes qui seront reprises en Mai 68, celle des liber­tés, de la créa­ti­vité et de l’autogestion ouverte. Cette dis­cus­sion n’est pas un long fleuve tran­quille, elle est pleine de pas­sions et de déchi­re­ments. Elle se décline en une mul­ti­tude de cou­rants enne­mis, hété­ro­doxes, trots­kistes et maoïstes divers, gué­va­ristes, liber­taires et situa­tion­nistes, réfor­mistes radi­caux, … qui fer­raille­ront avec fer­veur sur l’analyse de la période, les stra­té­gies de conquête du pou­voir, la construc­tion du socia­lisme.

Le mar­xisme reste une ques­tion d’actualité. Au 19ème siècle, le mar­xisme avait réussi à jeter un pont entre la pensée scien­ti­fique dans ses dif­fé­rents déve­lop­pe­ments et le mou­ve­ment social alors résumé dans le mou­ve­ment ouvrier. Le dog­ma­tisme a rompu ce lien. Et pour­tant, c’est à partir du mar­xisme que se fait le renou­vel­le­ment. Immanuel Wallerstein avance que, comme la pensée sco­las­tique est sortie du chris­tia­nisme à partir du lan­gage de l’Eglise, le dépas­se­ment du mar­xisme se fera dans le lan­gage du mar­xisme qui s’est imposé comme la clé de com­pré­hen­sion de l’évolution des socié­tés.

Le struc­tu­ra­lisme a pris la suite de l’existentialisme qui conti­nue à che­mi­ner. Sartre a pesé sur la culture du mou­ve­ment et s’est retrouvé plei­ne­ment dans les suites de Mai 68 ; il a, parmi bien des apports, trans­mis au mou­ve­ment sa réfé­rence aux situa­tions et à la liberté situa­tion­nelle. Simone de Beauvoir va être un repère dans de nom­breux domaines ; par­ti­cu­liè­re­ment, mais pas seule­ment, pour la nou­velle géné­ra­tion du fémi­nisme. Sa parole retrouve une nou­velle jeu­nesse avec la décou­verte du Deuxième Sexe, écrit en 1949, par les nou­velles géné­ra­tions de jeunes femmes et hommes, qui sai­sissent toute la portée de la tran­quille et péné­trante affir­ma­tion : on ne naît pas femme, on le devient. Le struc­tu­ra­lisme a renou­velé et exploré les sciences sociales. L’économie poli­tique a été bou­le­ver­sée à tra­vers le magis­tère d’Althusser à com­men­cer par Lire le Capital, avec notam­ment Etienne Balibar et avec l’Ecole de la Régulation ; l’anthropologie struc­tu­rale, à la suite de Claude Lévi Strauss, avec Emmanuel Terray et Claude Meillassoux et tant d’autres ; la socio­lo­gie avec Bourdieu et Passeron (Les Héritiers en 1964 et la Reproduction en 1970) ; la psy­cha­na­lyse avec le magis­tère de Lacan et de l’Ecole Freudienne. Dans le cham­bar­de­ment géné­ral des dis­ci­plines, notons-en quelques unes en situa­tion stra­té­gique : les sciences du droit, confron­tées à l’ouragan liber­taire ; les sciences de l’éducation qui sont dans l’œil du cyclone et que tra­vaille le renou­veau de la lin­guis­tique avec notam­ment Noam Chomsky et Umberto Eco.

Mai 68 va ache­ver le pont entre le mar­xisme et le conti­nent de la psy­cha­na­lyse. Herbert Marcuse jouera un rôle émi­nent par ses tra­vaux sur Freud ; Eros et civi­li­sa­tion date de 1955 et l’Homme Unidimensionnel de 1964. Il affirme « la pos­si­bi­lité d’un déve­lop­pe­ment non répres­sif de la libido, dans les condi­tions d’une civi­li­sa­tion arri­vée à matu­rité ». Il assure une cer­taine conti­nuité avec l’Ecole de Francfort, son influence est grande sur l’extrême gauche alle­mande, direc­te­ment et à tra­vers Rudi Dutschke ; il est pré­sent sur tous les fronts qui bougent. Il faut aussi rap­pe­ler la redé­cou­verte de William Reich, et les réédi­tions de La fonc­tion de l’orgasme (pre­mière édi­tion 1927) et de La psy­cho­lo­gie de masse du fas­cisme (pre­mière édi­tion 1934).

Mai 68 met en scène l’aspiration à l’autonomie indi­vi­duelle. Elle implique de lutter contre l’aliénation qui est un des maître-mots de Mai 68. La prise de conscience de l’aliénation résulte d’une cri­tique radi­cale de la vie quo­ti­dienne. Elle avance qu’une pensée poli­tique com­mune pour­rait naître d’une remise en ques­tion radi­cale du quo­ti­dien. Jürgen Habermas, for­te­ment impli­qué dans les mou­ve­ments alle­mands rap­pelle la théo­rie cri­tique de l’Ecole de Francfort sur les sys­tèmes d’éducation, l’impérialisme et la révo­lu­tion socia­liste, la culture et le sys­tème capi­ta­liste, la psy­cho­lo­gie et la société. Antonio Gramsci retrouve droit de cité avec ses ana­lyses éclai­rantes de la culture et du poli­tique qui va ins­pi­rer de nou­velles pro­po­si­tions comme celle par exemple du mou­ve­ment poli­tique de masse. Henri Lefebvre ana­lyse et cri­tique la vie quo­ti­dienne, la ville et l’urbanisation, la socio­lo­gie des muta­tions, la cri­tique de la moder­nité. La cri­tique des situa­tion­nistes, qui vont jouer à tra­vers l’Internationale Situationniste, un rôle impor­tant dans la pré­pa­ra­tion des évé­ne­ments et dans la dif­fu­sion inter­na­tio­nale, sera rava­geuse. Trois pam­phlets pré­mo­ni­toires vont paraître en 1967 : La Société du spec­tacle de Guy Debord ; Le Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes géné­ra­tions de Raoul Vaneigem et De la misère en milieu étu­diant de Mustapha Khayati. Ils vont ouvrir des pistes nou­velles notam­ment sur la société spec­ta­cu­laire mar­chande, la société de consom­ma­tion, la nature et le rôle des médias Pour eux, la vie quo­ti­dienne est lit­té­ra­le­ment colo­ni­sée. L’aspiration à l’autonomie indi­vi­duelle va de pair avec l’évolution des mœurs, la libé­ra­tion des corps et la révo­lu­tion sexuelle. La sexua­lité rend com­pré­hen­sible l’aliénation, elle concré­tise la misère du monde moderne et sou­ligne la vio­lence de la rareté.

L’aspiration à l’autonomie, l’individualité affir­mée n’est pas contraire à la soli­da­rité sociale, à l’émancipation et à l’engagement col­lec­tif. D’autant que Mai 68 affirme comme le dit très jus­te­ment Kristin Ross, la pas­sion de l’égalité, d’une éga­lité mas­si­ve­ment reven­di­quée et ins­crite dans le pré­sent. Mai 68 n’a pas été la cause de l’individualisme sacra­lisé et de la contre-révo­lu­tion libé­rale ; c’est la réac­tion conser­va­trice à Mai 68 qui en a été la pro­mo­trice. Mai 68 a réaf­firmé la com­pa­ti­bi­lité, en fonc­tion des situa­tions, de la liberté et de l’égalité ; c’est la réac­tion conser­va­trice qui l’a détour­née en « droits de l’homisme » rac­cour­cis et qui a rabattu la démo­cra­tie sur le marché et la poli­tique sur la ges­tion. Mai 68 affirme la liberté non pas malgré les injus­tices, mais néces­saire pour lutter contre elles. La haine de Mai 68 est tou­jours vivante pour les domi­nants qui consi­dèrent comme un sac­cage tout ques­tion­ne­ment de la morale, du tra­vail, de l’autorité, de l’Etat et de la Nation qui remet en cause la repro­duc­tion des rap­ports sociaux domi­nants.

La cri­tique de l’autoritarisme et de la hié­rar­chie va éclai­rer vio­lem­ment la ques­tion du pou­voir et des rap­ports de domi­na­tion. Foucault va dévoi­ler la nature de ces rap­ports à tra­vers l’hôpital et la prison. Toutes les approches des années soixante convergent pour décons­truire les sys­tèmes coer­ci­tifs et les idéo­lo­gies arbi­traires. Les rap­ports de domi­na­tion ne sont pas natu­rels et sont his­to­ri­que­ment construits ; leur légi­ti­mité est sujette à cau­tion. La cri­tique des rap­ports de domi­na­tion inter­pelle l’Histoire et s’exacerbe avec le déchi­re­ment du voile pudique qui recou­vrait la réa­lité des colo­ni­sa­tions. La poli­ti­sa­tion de la vie quo­ti­dienne, de la sexua­lité, des rap­ports Homme/​Femme se tra­duit contra­dic­toi­re­ment par le refus des formes quo­ti­diennes de domi­na­tion et par un désir de révo­lu­tion com­plète.

Après Mai 68, un nou­veau cours a pris nais­sance. Insistons sur un seul aspect, la réflexion sur l’action quo­ti­dienne, la liai­son nou­velle du tra­vail intel­lec­tuel, pas seule­ment uni­ver­si­taire, avec l’action sociale et poli­tique. Les nou­velles approches lais­sant place au chan­ge­ment de pra­tique sociale vont carac­té­ri­ser de nom­breux domaines, celui de la socio­lo­gie, à l’exemple de Bourdieu, de la psy­cha­na­lyse à l’exemple de Deleuze et Guattari, et aussi de la psy­cho­lo­gie, de l’enseignement, de la méde­cine, etc. Le refus des formes d’autorité et de la fata­lité redonne une place aux femmes et aux hommes dans la construc­tion de leur his­toire. De nou­velles formes de mili­tan­tisme se déploient, à l’exemple de Foucault avec la créa­tion dès 70, du GIP (Groupe d’Information sur les Prisons). Mai 68 a révélé la pensée d’intellectuels, non seule­ment pour l’extérieur, mais encore et sur­tout pour eux-mêmes ; l’événement a modi­fié pour cer­tains d’entre eux la pensée et le com­por­te­ment.

Un intense bouillon­ne­ment artis­tique et cultu­rel carac­té­ri­sera l’explosion de Mai 68.

Mai 68 va faire conver­ger deux approches en géné­ral diver­gentes. La cri­tique sociale, celle des inéga­li­tés et des injus­tices, ren­contre la cri­tique artis­tique de l’aliénation dans le tra­vail et la vie quo­ti­dienne. La culture est enten­due comme le bien commun de tous. Elle met en avant la volonté de se réap­pro­prier sa vie et son corps. La cri­tique de la vie quo­ti­dienne et des médias s’accompagne, et ouvre, de nou­velles approches de l’analyse socié­tale, de la mode par exemple ou des stars. La jeu­nesse en révolte se donne à voir dans les énormes ras­sem­ble­ments hip­pies et dans les concerts géants de Rock qui accom­pagnent les mani­fes­ta­tions contre la guerre au Vietnam.

Les Ecoles des Beaux-Arts et les Facultés d’Architecture sont des hauts lieux de l’agitation dans le monde. En Italie, en France et en Grande-Bretagne. Dans l’Ecole des Beaux-Arts occu­pée à Paris, l’atelier d’affiches redonne des lettres de noblesse à l’art pic­tu­ral qui va éclore dans de nom­breux pays du Nord et du Sud. L’architecture va croi­ser fonc­tion sociale et geste archi­tec­tu­ral, créa­tion col­lec­tive et for­ma­li­sa­tion indi­vi­duelle, démarche popu­laire dans les quar­tiers et ghet­tos de luxe enfer­més dans les cir­con­vo­lu­tions du post-moder­nisme.

La lit­té­ra­ture s’attaque à la forme. George Perec écrit Les Choses en 1965. La lit­té­ra­ture révo­lu­tion­naire est une ten­ta­tion per­ma­nente. Tel Quel, lancé par Philippe Sollers dès 1960, publie Barthes, Foucault, Derrida, Eco, Todorov… En 1968, le groupe défend le parti d’une lit­té­ra­ture d’avant-garde, offerte à la révolte, qui com­bi­ne­rait mar­xisme et freu­disme.

Le cinéma et le théâtre entrent en révo­lu­tion de mille manières dans le monde. Toutes les recherches éparses sont subli­mées dans des ins­tants. L’occupation de l’Odéon et le Festival d’Avignon envahi tra­duisent une ter­rible impa­tience. Le succès de « La Chinoise » de Jean-Luc Godard paraît à pos­te­riori pré­mo­ni­toire. L’occupation du fes­ti­val de Cannes le 31 mai 1968 sonne comme un défi éphé­mère. La mar­chan­di­sa­tion de la culture et des pro­duc­tions artis­tiques et les feux de la parade média­tique bornent un chemin tota­li­taire. Mais Mai 68 a révélé une fra­gi­lité dans l’hégémonie qui com­bine com­mande d’Etat et capi­tal finan­cier.

Mai 68 a renoué avec les accents du sur­réa­lisme. La poésie permet d’explorer cet impen­sable, cet irréa­lisme, cette impro­ba­bi­lité. Les murs de 68 débordent de l’imagination d’un rejet des rap­ports de domi­na­tion, rêve d’un monde libéré de la ten­ta­tion du pou­voir. Les slo­gans de Mai 68 qui ont fleuri sur les murs se lisent à deux degrés. Au pre­mier abord, la pro­vo­ca­tion d’une libé­ra­tion ico­no­claste et jubi­la­toire de l’expression ; la liberté de la parole s’engouffre et enivre. Au second abord une ques­tion inat­ten­due et dif­fi­ci­le­ment épui­sable. Prenons, par exemple, un des slo­gans les plus contes­tés « jouis­sez sans entraves ». Il peut-être com­pris au pre­mier degré comme le comble de l’égocentrisme. Il peut aussi inter­pel­ler sur la pos­si­bi­lité de jouir autre­ment que par la contrainte ou le pou­voir, sur le choix d’un autre chemin que l’entrave pour se dépas­ser.

Certains recon­naî­tront dans Mai 68 un « mou­ve­ment phi­lo­so­phique de masse » (Jean Paul Dollé et Roland Castro, Vive la Révolution). Deleuze et Guattari, en 1984, ana­ly­se­ront Mai 68 comme un évé­ne­ment pur, libre de toute cau­sa­lité nor­male ou nor­ma­tive, comme « un phé­no­mène de voyance, comme si une société voyait tout d’un coup ce qu’elle conte­nait d’intolérable et voyait aussi la pos­si­bi­lité d’autre chose ». Henri Lefebvre éla­bo­rera un concept nou­veau et fécond, dans lequel se recon­naissent bien ceux qui ont vécu ces évè­ne­ments, celui de la « fête révo­lu­tion­naire ».

Mai 68 débouche sur de nou­veaux sys­tèmes de contra­dic­tions et de nou­velles formes de conflits.

La déco­lo­ni­sa­tion amorce sa crise qui se tra­duit pour les nou­veaux Etats par des régimes auto­ri­taires et sécu­ri­taires. A partir de 1979, le néo­li­bé­ra­lisme remet en cause le com­pro­mis social du New Deal et engage une nou­velle voie de pré­ca­ri­sa­tion géné­ra­li­sée. En 1989, l’implosion de l’Union Soviétique achève une crise dont on ima­gi­nait mal l’accélération. Le bloc domi­nant orga­nise un nouvel ordre inter­na­tio­nal.

Mai 68 a montré les limites du com­pro­mis social du New Deal. Dans les années 60, la pro­duc­ti­vité et la crois­sance du marché inté­rieur n’annulent pas la réa­lité des pou­voirs dis­cré­tion­naires et l’absence de démo­cra­tie dans l’entreprise. L’Etat pro­vi­dence achoppe sur le rejet d’une partie de la jeu­nesse. Le capi­ta­lisme indus­triel peine à construire les bases sociales de son projet. Le sys­tème inter­na­tio­nal repose tou­jours sur l’échange inégal et sur l’exploitation des matières pre­mières et ne permet pas l’extension du modèle dans le tiers-monde. Le modèle de déve­lop­pe­ment n’est pas encore épuisé après 68 et va pour­suivre sa crois­sance pen­dant une décen­nie. Mais le ver est dans le fruit et sa dyna­mique ne s’impose plus comme une évi­dence. A partir de la fin des années 70, une nou­velle phase de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste com­mence, la phase néo­li­bé­rale. Le capi­ta­lisme finan­cier impose sa logique au capi­ta­lisme indus­triel, l’entreprise est sou­mise à la dic­ta­ture des action­naires. La lutte contre l’inflation suc­cède à la recherche du plein emploi et entraîne le chô­mage et la pré­ca­ri­sa­tion. Un bloc domi­nant com­posé, autour des Etats-Unis de l’Europe et du Japon, orga­nise un nouvel ordre inter­na­tio­nal autour du G7 qui mar­gi­na­lise les Nations Unies. Il s’appuie sur les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales éco­no­miques, le FMI et la Banque Mondiale, com­mer­ciales, l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) et mili­taire, l’OTAN.

Mai 68 a contri­bué à révé­ler les limites du sys­tème sovié­tique. Le mur de Berlin, édifié en 1961 marque la fin de la détente. Il sou­ligne une évo­lu­tion qui inter­dit la contes­ta­tion à l’Ouest de se tour­ner vers l’Est. La rup­ture entre la Chine et l’Union Soviétique, dès 1965, annonce la fin d’un monde bipo­laire. L’intérêt sou­levé par la voie chi­noise jouera son rôle en 1968, mais les échos de la Révolution Culturelle chi­noise lancée en 1966, vien­dra désar­çon­ner une grande partie de ceux qui s’y réfèrent. La stu­pé­fiante et tra­gique folie meur­trière Khmère Rouge com­plé­tera la dés­illu­sion. Les évé­ne­ments de 1968, en Pologne et sur­tout en Tchécoslovaquie ébranlent dura­ble­ment le bloc sovié­tique. Elu en 1976, Jimmy Carter va tenter de remon­ter la pente du Vietnam et de ses démê­lés avec l’Iran de Khomeiny. Il va lancer son offen­sive qui mêle inti­me­ment le marché capi­ta­liste et la démo­cra­tie réduite à une idéo­lo­gie spec­ta­cu­laire des droits de l’Homme. En 1980, Reagan contraint l’URSS à la course aux arme­ments, limi­tant défi­ni­ti­ve­ment les capa­ci­tés d’évolution interne de la société sovié­tique. En 1989, sous l’effet de la com­bi­nai­son de cette offen­sive exté­rieure et des contra­dic­tions internes, dues au manque de liber­tés et de démo­cra­tie, l’implosion de l’Union Soviétique achève une crise dont on ima­gi­nait mal l’accélération.

Mai 68 s’est nourri de la déco­lo­ni­sa­tion et en a accom­pa­gné la crise. En 1968, la déco­lo­ni­sa­tion n’est pas ache­vée. Les luttes liées à la guerre d’Algérie et à celle du Vietnam ont rythmé le mou­ve­ment. Il faut aussi rap­pe­ler l’interminable libé­ra­tion de la Palestine tou­jours inache­vée ; la période est mar­quée par la guerre de 1967, Septembre noir jor­da­nien en 1970, l’attentat de Munich en 1972 et la guerre de 1973. En 1975, les indé­pen­dances en Angola, Mozambique, et Guinée Bissau sont inti­me­ment liées à l’avènement de la démo­cra­tie au Portugal. Et il faudra attendre 1993 pour voir la fin de l’apartheid et la libé­ra­tion de l ‘Afrique du Sud. La crise de la déco­lo­ni­sa­tion com­mence alors que la déco­lo­ni­sa­tion n’est pas encore ache­vée. En 1961, le mou­ve­ment des non-ali­gnés se réunit à Belgrade. Le modèle de déve­lop­pe­ment qui se dégage com­bine une approche met­tant l’accent sur un Etat pré­do­mi­nant, l’industrie lourde, l’encadrement de la pay­san­ne­rie et avec un hori­zon key­né­sien. Il montre ainsi le cou­si­nage entre les approches pro­duc­ti­vistes occi­den­tales et sovié­tiques. En 1966, la Tricontinentale à la Havane, sou­li­gnée par l’annonce de la mort de Che Guevara, en Bolivie en octobre 1967 donne une réfé­rence à la radi­ca­lité des mou­ve­ments. De 1968 à 1972, les mou­ve­ments étu­diants révèlent l’évolution des régimes dans les pays du Sud. Ils dénoncent la nature des Etats et leur inca­pa­cité à remettre en cause le sys­tème inter­na­tio­nal. Les vio­la­tions des droits indi­vi­duels, les man­que­ments à l’Etat de droit, la néga­tion de la démo­cra­tie en ame­nuisent les bases sociales. La rup­ture des alliances de classes des libé­ra­tions natio­nales affai­blit les Etats. Les crises pétro­lière de 1973 et 1977 semblent mon­trer la montée en puis­sance du Tiers Monde et des non ali­gnés. En fait, l’offensive du nou­veau G7 va inver­ser la ten­dance. Cette offen­sive s’appuie sur les contra­dic­tions et le dis­cré­dit de nom­breux régimes auto­ri­taires et répres­sifs. Elle uti­lise une nou­velle arme redou­table, la ges­tion de la crise de la dette pré­pa­rée et uti­li­sée comme une manière de mettre au pas poli­ti­que­ment, et un par un, les pays du Sud. Le modèle de déve­lop­pe­ment imposé repose sur l’ajustement struc­tu­rel de chaque société à un marché mon­dial dont la régu­la­tion est assu­rée par la liberté de cir­cu­la­tion des capi­taux qui fonde la logique du marché mon­dial des capi­taux.

La contra­dic­tion entre le nouvel élan et la res­tau­ra­tion se pro­longe.

Après Mai 1968, s’ouvre une période de fortes ten­sions entre la pro­gres­sion des formes et des idées qui en sont issues, por­teuses de nou­velles moder­ni­tés, et les réponses conser­va­trices des pou­voirs en place.

Les révo­lu­tions, pré­mo­ni­toires et inache­vées, débouchent sou­vent, par leur échec rela­tif, sur des répres­sions et des récu­pé­ra­tions. L’ordre moral redresse la tête, en France et dans le monde ; la vertu de l’autorité est répé­tée à l’infini ; la légi­ti­mité des rap­ports de domi­na­tion est réaf­fir­mée. Après les évè­ne­ments révo­lu­tion­naires, s’ouvre sou­vent une période de reflux, voire de res­tau­ra­tion. La société fran­çaise est cou­tu­mière du fait, comme nous le rap­pelle la Révolution de 1789, la Commune en 1871, le Front Populaire en 1936. Ainsi de Mai 68 qui verra la fougue des liber­tés retour­née dans l’individualisme, la pas­sion de l’égalité recy­clée dans l’élitisme, l’amour de l’universel confondu dans l’occidentalisation, l’imagination cana­li­sée par la mar­chan­di­sa­tion.

Les impul­sions nou­velles conti­nuent à che­mi­ner. Malgré les procès renou­ve­lés, la haine des bien-pen­sants et la récu­pé­ra­tion débri­dée des publi­ci­taires, la signi­fi­ca­tion sub­ver­sive de Mai 68 n’a pas dis­paru. Les nou­veaux mou­ve­ments sociaux ont renou­velé les mobi­li­sa­tions, la citoyen­neté a recon­quis le droit de cité, le col­lec­tif et le social peuvent se nour­rir de l’autonomie indi­vi­duelle, la cri­tique des rap­ports de domi­na­tion a ouvert de nou­veaux espaces d’émancipation.

Mai 68, période de remise en cause radi­cale, fait remon­ter à la sur­face les ques­tions non réso­lues des révo­lu­tions pré­cé­dentes. Rappelons les inter­ro­ga­tions du mou­ve­ment de la déco­lo­ni­sa­tion et notam­ment la ques­tion de la sou­ve­rai­neté popu­laire et de la nature des Etats-Nations. Rappelons aussi les inter­ro­ga­tions nées de la révo­lu­tion de 1917, et notam­ment la ques­tion de la démo­cra­tie et des liber­tés. Rappelons enfin les inter­ro­ga­tions nées des luttes ouvrières des années 1930 et notam­ment la ques­tion de la démo­cra­tie dans l’entreprise et du rap­port entre les mou­ve­ments sociaux et la citoyen­neté. Il reste aujourd’hui à s’interroger sur les limites du modèle key­né­sien, du sovié­tisme et des modèles issus des libé­ra­tions natio­nales.

Les débats sur la trans­for­ma­tion des socié­tés, et du monde, sont tou­jours d’actualité. L’impensé non résolu est la ques­tion de la démo­cra­tie qui reste à défi­nir. C’est sur cette ques­tion que porte l’affrontement. Les Etats-Unis ont mis en avant la démo­cra­tie inti­me­ment liée au marché capi­ta­liste et l’idéologie spec­ta­cu­laire des droits de l’homme. Cette pré­ten­tion cynique ne permet pas de mas­quer les dénis de jus­tice qui minent la démo­cra­tie. Elle relève, comme l’a montré Jacques Rancière, de la haine de la démo­cra­tie par ceux là-mêmes qui s’en gar­ga­risent. La détes­ta­tion de Mai 68 marque tou­jours les amou­reux de l’ordre et des normes qu’une brise de liberté affole, les classes domi­nantes qui ont eu si peur et qui sont tou­jours, depuis, inquiètes de ne pas voir venir une révolte inat­ten­due. Les nou­veaux conser­va­tismes relancent le débat sur Mai 68.

Un nou­veau mou­ve­ment anti-sys­té­mique, le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste pro­longe et renou­velle les rup­tures pré­cé­dentes, celle de la déco­lo­ni­sa­tion, celles de la révo­lu­tion de 17, celles du mou­ve­ment ouvrier des années 30, celle de Mai 68. Sur la lancée de Mai 68, il pro­pose : le refus de la fata­lité en affir­mant un autre monde pos­sible ; les acti­vi­tés de forums sociaux auto­gé­rées ; la conver­gence des mou­ve­ments sociaux dont beau­coup se sont affir­més dans cette période ; une alter­na­tive à la régu­la­tion du monde et de chaque société par le marché mon­dial des capi­taux, celle de l’accès aux droits pour tous qui renoue avec la pas­sion de l’égalité.

La période de Mai 68 est close, mais les ondes de choc qu’elle a déclen­chées n’ont pas fini de pro­duire leurs effets et leurs contra­dic­tions.


Bibliographie restreinte

Ce tra­vail a béné­fi­cié du sou­tien pré­cieux d’Elise Massiah.

  • Geneviève DREYFUS-ARMAND, Laurent GERVEREAU (dir.), Mai 68. Les mou­ve­ments étu­diants en France et dans le monde, Paris, Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine, 1988, 304p.
  • Geneviève DREYFUS-ARMAND, Robert FRANCK, Marie-Françoise LEVY, Michelle ZANCARINI-FOURNEL (dir.), Les années 68. Le temps de la contes­ta­tion, Paris/​Bruxelles, IHTPE-CNRS / Complexe, coll. « Histoire du temps pré­sent», 2000, 525p.
  • Georges DUBY (dir.), Atlas Historique Mondial, Paris, Editions Larousse, 2006, 350p.
  • Christine FAURE, Mai 68. Jour et Nuit, Paris, Découvertes Gallimard, n°350, 1998, 127p.
  • Serge MALLET, La nou­velle classe ouvrière, Paris, Le Seuil, coll. Politique, 1969, 256p.
  • Al MASSIRA, La révolte des étu­diants égyp­tiens, Paris, Editions Maspéro, 1972, 84p.
  • POLITIS, Mai 68, le bel héri­tage, Paris, Politis n° 962/964, juillet 2007, 48p.
  • Jacques RANCIERE, La haine de la démo­cra­tie, Paris, Editions La Fabrique, 2005, 112p.
  • Kristin ROSS, Mai 68 et ses vie ulté­rieures (2002), Paris/​Bruxelles, Le Monde Diplomatique/​Editions Complexe, 2005, 256p.
  • Michel TREBITSCH, Voyages autour de la Révolution, Les cir­cu­la­tions de la pensée cri­tique de 1956 à 1968, in Les années 68, le temps de la contes­ta­tion cité ci-dessus, 19p.

Source : CEDETIM (Réseau IPAM)

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