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Mahdi Amel, l’homme aux sandales de feu

Ce texte est la traduction de la préface de Gilbert Achcar aux textes choisis de Mahdi Amel parus sous le titre Arab Marxism and National Liberation: Selected Writings of Mahdi Amel aux éditions Brill, dans la collection « Historical Materialism », traduits de l’arabe à l’anglais par Angela Giordani, introduits et sous la direction de Hicham Safieddine. 

 

Demandez à quiconque est au fait du marxisme dans le monde arabe de mentionner un grand penseur marxiste originaire de la région ; il est fort probable, disons huit ou neuf fois sur dix, que cette personne mentionnera l’un des deux noms suivants : Samir Amin ou Mahdi Amel. Limitez votre question aux auteurs marxistes qui ont écrit l’essentiel de leur œuvre en langue arabe, le second arrivera probablement en tête dans la même proportion. Mahdi Amel, Hassan Hamdan de son vrai nom, était un de ces intellectuels pour qui la théorie révolutionnaire ne saurait être séparée de la pratique révolutionnaire et qui ne se laissent pas décourager par le risque d’être assassinés pour leur engagement militant conforme à leurs convictions politiques.

L’assassinat par des nervis de droite est certainement la distinction suprême pour les figures du mouvement ouvrier – qu’on pense à Jean Jaurès ou Rosa Luxembourg – mais sa résonance est naturellement proportionnelle à la notoriété acquise avant le meurtre. Bien avant son assassinat le 18 mai 1987, à l’âge de 51 ans, Mahdi Amel était une figure de tout premier plan tant dans le champ intellectuel arabe en général que dans le domaine marxiste plus restreint. Il était devenu la figure intellectuelle la plus prestigieuse de la renaissance du Parti communiste libanais (PCL), amorcée en 1968 après des années de déclin et d’ossification.

Pendant les 15 années qui suivirent – période qui comprend les sept premières années de la longue guerre civile du Liban (1975-90) et le rôle clé qu’y joua le parti dans le combat contre l’intervention des troupes syriennes en soutien aux forces de la droite libanaise en 1976 comme dans le combat contre les invasions israéliennes de 1978 et 1982 – le PCL atteignit son apogée avec plus de 15 000 membres, dans un pays qui ne comptait alors que quatre millions d’habitants.

En se débarrassant de sa carapace stalinienne, le Parti communiste libanais devint après 1968 l’un des partis communistes les plus ouverts et les plus vivants parmi ceux qui avaient maintenu des liens étroits avec l’Union soviétique. Il put ainsi acquérir un nouveau dynamisme social et politique et s’insérer dans la lutte régionale dont l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) était devenue le fer de lance après la guerre israélo-arabe de juin 1967. Le PCL joua un rôle majeur au sein du Mouvement national libanais, l’un des principaux protagonistes des premières années de la guerre civile en alliance avec l’OLP. Après l’invasion par l’armée israélienne de la moitié du Liban en 1982, le parti fut le premier à mener et organiser une résistance armée clandestine à l’occupation.

C’est durant l’âge d’or du Parti communiste libanais, à partir de 1973, date de la sortie de son premier grand ouvrage, que Mahdi Amel devint l’étoile intellectuelle du parti. Ravivant une tradition de marxisme révolutionnaire longtemps étouffée par la prévalence d’un marxisme soviétique momifié, sa pensée marxiste originale et novatrice seyait bien à l’aggiornamento du PCL en illustrant son nouveau pluralisme intellectuel. Dans l’ensemble toutefois, la pensée de Mahdi Amel demeura qualitativement plus radicale que la ligne officielle de son parti, au comité central duquel il ne fut élu que peu de temps avant sa mort.

L’invasion israélienne du Liban en 1982 constitua un tournant crucial dans l’histoire du PCL. Alors que le mouvement palestinien était la cible première de l’occupation, le parti en était la principale cible libanaise. Dans toutes les zones tombées sous leur contrôle, les forces d’occupation israéliennes fouillèrent les locaux du parti, saisirent ses armes et cherchèrent à arrêter ses membres les plus connus. Une autre conséquence de l’invasion qui allait fortement affecter le PCL fut l’émergence d’un courant religieux chiite soutenu par la République islamique d’Iran, qui allait aboutir en 1985 à la proclamation officielle du Hezbollah.

Celui-ci organisa une Résistance islamique, concurrente du Front de la résistance nationale fondé par le PCL. Il chercha à imposer son monopole sur la résistance et à lui imprimer une identité confessionnelle chiite afin d’étendre son hégémonie parmi les populations chiites libanaises. Le Hezbollah avait deux principaux concurrents à cet égard. Le premier était une autre organisation chiite confessionnelle, Amal, dont le noyau initial du Hezbollah était issu. Un modus vivendi fut finalement trouvé entre les deux mouvements sous l’égide du régime syrien, principal sponsor d’Amal. L’autre concurrent était le PCL : le parti avait, en effet, une présence importante parmi les chiites du Sud-Liban, qui constituaient une part importante de ses membres.

Les deux membres du PCL originaires du Sud-Liban les plus prestigieux et les plus célèbres étaient plus connus comme intellectuels que comme dirigeants. Le premier, Hussein Mroué, né en 1910 selon l’état-civil, avait été envoyé encore adolescent par sa famille à Nadjaf, en Irak, pour y suivre un séminaire de théologie islamique. Ce bagage religieux lui permettra de publier des décennies plus tard, en 1978, une volumineuse étude sur les courants matérialistes dans la philosophie islamique arabe, qui n’a toujours pas été traduite dans une langue européenne. Hussein Mroué fut assassiné le 17 février 1987.

Le second membre éminent du PCL originaire du Sud-Liban était Hassan Hamdan. Né dans un entourage communiste, Hamdan n’en était pas moins attaché à ses racines provinciales, comme le révèle le nom de plume qu’il s’était choisi. En effet, Amel renvoie à la fois à sa région natale du Sud-Liban (traditionnellement appelée Mont Amel) et à la figure de l’ouvrier (amel en arabe) naturellement chère à un marxiste. Quant à Mahdi, le nom renvoie en théologie islamique à une figure eschatologique, particulièrement importante dans le chiisme (mahdi signifie « guidé » en arabe). Mahdi Amel fut assassiné le 18 mai 1987, trois mois après avoir prononcé l’éloge funèbre de Mroueh à ses funérailles.

Compagne de Hamdan pendant près de trente ans, Evelyne Brun, qu’il avait rencontrée en France, à Lyon où ils étaient tous deux étudiants, est décédée à Beyrouth le 11 mai 2020. Elle avait publié deux ans auparavant un hommage poignant à la mémoire de son mari intitulé L’Homme aux sandales de feu (Beyrouth : Al-Farabi, 2018). Le livre est paru en édition bilingue mêlant le texte original français et sa traduction arabe en une référence symbolique à l’imbrication étroite des vies et des cultures de Hassan et d’Evelyne. Il alterne des passages qui s’adressent directement à Hassan à la deuxième personne et d’autres qui parlent de lui à la troisième personne.

La représentation par Evelyne du contexte immédiat de l’assassinat de Mahdi Amel donne une idée saisissante de la personnalité exceptionnelle de notre penseur :

Tu rentres à la maison, ce soir d’avril, un périodique à la main. Tu me le tends : « voici ma condamnation à mort ! ». Et tu ris, tu ris, un rire à la fois fébrile, électrique, mais aussi gorgé de délectation. C’est la revue Al Ahed, publication hebdomadaire du Hezbollah. Du doigt tu pointes la conclusion d’un certain article : « Celui qui a fait le discours à l’occasion des obsèques de Hussein Mroué, à Damas, celui-là verra bientôt venir son tour. » […]

[18 mai] C’est une rue de Beyrouth : la rue d’Algérie. S’apprête la machine de mort de la haine fanatique. Une voiture, chaque jour garée, depuis quelques temps, en face de chez nous. Repérée par tout le quartier, la BMW blanche attend. Rue d’Algérie : tu es à présent à proximité. Il est 10h05. C’est ici, à cette heure, que va être perpétrée la tragédie du meurtre. […] Un homme en cagoule surgit, t’accoste : « Dr Hassan Hamdan ? ». Tu te retournes, vois dans la main levée le revolver, la saisis brutalement. S’élance de la BMW un autre, d’un silencieux tire à la tête, à la poitrine, au ventre. Tu glisses à terre. Ruissellement du sang. Fuite de la voiture et ses trois hommes masqués. Ô toi, l’invaincu, qui as vu devant tes yeux grands ouverts la mort venir te prendre, et, dans un ultime geste de lutte, as opposé la résistance de la vie.

Evelyne Brun Hamdan attendait avec impatience la sortie de ce livre. Elle était si heureuse à l’idée que les lecteurs de langue anglaise allaient enfin pouvoir découvrir une sélection des écrits de Mahdi Amel. Elle fit tout son possible pour en accélérer la publication. Il est bien triste qu’elle n’ait pas vécu assez longtemps pour tenir ce livre entre ses mains. Cette préface lui est donc dédiée, car elle restera à jamais associée au souvenir de « l’homme aux sandales de feu ».