Article 10

Luxemburg et Lénine : spontanéité et organisation*

1917-2017 -- Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 15 mars 2017

2017 marque le cen­tième anni­ver­saire de la révo­lu­tion sovié­tique en Russie. Pendant plu­sieurs années et notam­ment pen­dant la longue période durant laquelle a dominé la « pensée unique » néo­li­bé­rale et conser­va­trice, cet évè­ne­ment mar­quant dans l’histoire a été « évacué » des débats et même de l’enseignement de l’histoire. Parallèlement, selon les intel­lec­tuels de ser­vice de ce grand virage, la révo­lu­tion sovié­tique est deve­nue le point de départ du « tota­li­ta­risme », d‘une « guerre des civi­li­sa­tions » entre l’« Occident » moderne et les peuples « bar­bares ». Depuis, la situa­tion a quelque peu changé. Devant l’impulsion des grands mou­ve­ments popu­laires des 15 der­nières années, la flamme de l’émancipation renaît. Et aussi, de plus en plus, on regarde der­rière avec un autre œil : qu’est-ce qui s’est réel­le­ment passé en 1917 ? Pourquoi cette révo­lu­tion qui a « ébranlé le monde », selon l’expression consa­crée de John Reed, s’est trans­for­mée ? Quelles sont les leçons qui s’en dégagent ? Qu’est-ce qu’en ont dit les prin­ci­paux pro­ta­go­nistes ?


Lénine a tou­jours pro­fessé qu’en der­nière ins­tance la révo­lu­tion dépend uni­que­ment de la qua­lité du Parti. D’accord en cela avec Kautsky, pour qui la conscience révo­lu­tion­naire ne pou­vait être qu’injectée du dehors aux tra­vailleurs, Lénine affir­mait :

L’histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arri­ver qu’à la conscience trade-unio­niste, c’est-à-dire à la convic­tion qu’il faut s’unir en syn­di­cats, se battre contre les patrons, récla­mer du gou­ver­ne­ment telles lois néces­saires aux ouvriers, etc. Quant à la doc­trine socia­liste, elle est née des théo­ries phi­lo­so­phiques, his­to­riques, éco­no­miques, éla­bo­rées par les repré­sen­tants culti­vés des classes pos­sé­dantes, par les intel­lec­tuels.

Ainsi, les ouvriers sont inca­pables d’acquérir une conscience poli­tique, ce préa­lable obligé à la vic­toire du socia­lisme. Le socia­lisme cesse dès lors d’être « l’œuvre des tra­vailleurs eux-mêmes », selon la for­mule de Karl Marx.

Lénine n’a jamais envi­sagé autre chose que de placer les moyens de pro­duc­tion sous la coupe d’autorités nou­velles, ce qui lui paraît une condi­tion suf­fi­sante pour l’instauration du socia­lisme. D’où l’importance exces­sive qu’il accorde au fac­teur poli­tique, au fac­teur sub­jec­tif, allant jusqu’à consi­dé­rer l’œuvre d’organisation de la société socia­liste comme un acte poli­tique. Pas de socia­lisme sans révo­lu­tion, dit assu­ré­ment Marx, et la révo­lu­tion consti­tue un acte poli­tique. Toutefois, ajoute-t-il, le pro­lé­ta­riat n’a recours à cet acte poli­tique que « dans la mesure où il a besoin de détruire et de dis­soudre. Mais dès que com­mence son action d’organisation, là où se mani­feste son but imma­nent, son âme, le socia­lisme se dépouille de son enve­loppe poli­tique ».

C’est l’élément bour­geois de ses concep­tions qui devait conduire Lénine à penser que la fin du capi­ta­lisme dépend en pre­mier lieu de cer­tains préa­lables d’ordre poli­tique, à s’imaginer que la mono­po­li­sa­tion pro­gres­sive de l’économie est syno­nyme de socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion, à rame­ner toute la ques­tion du socia­lisme au trans­fert des mono­poles à l’État — une nou­velle bureau­cra­tie suc­cé­dant dès lors à l’ancienne — et la révo­lu­tion à une lutte entre révo­lu­tion­naires et bour­geois aspi­rant à se gagner la faveur des masses. Et c’est sur cette base qu’il mini­mise l’élément révo­lu­tion­naire — le mou­ve­ment spon­tané des masses, avec sa puis­sance et sa vision lucide du but à rem­plir —, pour pou­voir exal­ter à l’avenant le rôle de la per­son­na­lité autant que celui d’une conscience socia­liste défi­ni­ti­ve­ment figée en idéo­lo­gie.

Certes, Lénine ne se posait pas en néga­teur de l’élément spon­tané mais ne voyait là « rien d’autre, au pre­mier chef, qu’une forme de conscience embryon­naire », qui ne par­vient à matu­rité que par le seul tru­che­ment de l’organisation et ne devient qu’à ce moment conscience ache­vée et donc par­fai­te­ment révo­lu­tion­naire. Le sou­lè­ve­ment spon­tané ne suffit pas à faire triom­pher la révo­lu­tion, dira-t-il : « Que les masses soient entraî­nées spon­ta­né­ment dans le mou­ve­ment, ne rend pas l’organisation de cette lutte moins néces­saire, mais au contraire encore plus néces­saire ».

Le vice inhé­rent à la théo­rie de la spon­ta­néité, sou­tient Lénine, c’est de « rabais­ser l’initiative et l’énergie des mili­tants conscients », de refu­ser cette direc­tion forte, exer­cée par des indi­vi­dus sélec­tion­nés et indis­pen­sable au succès de la lutte de classe. A ses yeux, les fai­blesses de l’organisation sont exac­te­ment syno­nymes de fai­blesses du mou­ve­ment ouvrier. Il faut orga­ni­ser la lutte, struc­tu­rer rigou­reu­se­ment l’organisation ; tout en dépend, ainsi que de diri­geants sui­vant la ligne cor­recte. Il faut que la direc­tion du Parti acquière une influence sur les masses, et cette influence importe plus que le sort des masses elles-mêmes. Que les masses s’organisent en soviets ou en syn­di­cats, voilà qui reste abso­lu­ment secon­daire ; qu’elles soient diri­gées par les bol­che­viks, voilà l’essentiel.

Rosa Luxemburg a une tout autre vision des choses. Elle ne confond pas la conscience révo­lu­tion­naire et la conscience intel­lec­tuelle des révo­lu­tion­naires pro­fes­sion­nels de type léni­niste. Seule compte, à son avis, la conscience en acte, la conscience agis­sante des masses, qui naît et se déve­loppe sous l’empire de la néces­sité : les masses se conduisent de façon révo­lu­tion­naire dans des situa­tions où elles ne peuvent faire autre­ment et se voient contraintes à l’action.

Le mar­xisme, pour Luxemburg, n’est pas seule­ment une idéo­lo­gie qui se cris­tal­lise dans l’organisation, c’est aussi, c’est sur­tout la lutte vivante du pro­lé­ta­riat, lequel fait passer le mar­xisme dans les faits, non parce qu’il le veut, mais parce qu’il ne peut pas agir dif­fé­rem­ment. Tandis que Lénine assigne pour mis­sion au révo­lu­tion­naire orga­nisé de guider les masses, conçues uni­que­ment comme un maté­riau à façon­ner, le révo­lu­tion­naire selon Rosa Luxemburg est direc­te­ment issu du déve­lop­pe­ment même de la conscience de classe et, bien plus encore, de l’action révo­lu­tion­naire pra­tique des masses. Face à la sur­es­ti­ma­tion du rôle de l’organisation et de ses diri­geants, elle ne se borne pas à mar­quer une oppo­si­tion de prin­cipe, mais démontre en ren­voyant à l’expérience que « c’est jus­te­ment pen­dant la révo­lu­tion qu’il est extrê­me­ment dif­fi­cile à un orga­nisme diri­geant du mou­ve­ment ouvrier de pré­voir et de cal­cu­ler quelle occa­sion et quels fac­teurs peuvent déclen­cher ou non des explo­sions ». Et d’ajouter :

La concep­tion cli­chée, rigide et bureau­cra­tique, n’admet la lutte que comme résul­tat de l’organisation par­ve­nue à un cer­tain degré de sa force. L’évolution dia­lec­tique vivante, au contraire, fait naître l’organisation comme un pro­duit de la lutte.

À propos des grèves de masse du 1905 russe, elle sou­ligne : « Pourtant, là non plus, on ne peut parler ni de plan préa­lable, ni d’action orga­ni­sée car l’appel des partis avait peine à suivre les sou­lè­ve­ments spon­ta­nés de la masse ; les diri­geants avaient à peine le temps de for­mu­ler des mots d’ordre, tandis que la masse des pro­lé­taires allait à l’assaut ». Et, géné­ra­li­sant, elle conclut en ces termes :

Lorsque la situa­tion en Allemagne aura atteint le degré de matu­rité néces­saire à une telle période, les caté­go­ries aujourd’hui les plus arrié­rées et inor­ga­ni­sées consti­tue­ront tout natu­rel­le­ment dans la lutte l’élément le plus radi­cal, le plus fou­gueux et non le plus passif. Si des grèves de masse se pro­duisent en Allemagne, ce ne seront sûre­ment pas les tra­vailleurs les mieux orga­ni­sés (…), mais les ouvriers les moins bien orga­ni­sés ou même inor­ga­ni­sés (…) qui déploie­ront la plus grande capa­cité d’action.

Et ailleurs, elle pro­clame expres­sé­ment :

Les révo­lu­tions ne se font pas sur com­mande. Elles ne sont pas non plus la tâche du Parti. Notre seul devoir est, à tout ins­tant, de parler car­ré­ment sans crainte ni trem­ble­ment, c’est-à-dire de mettre clai­re­ment les masses devant leurs res­pon­sa­bi­li­tés du moment et d’énoncer le pro­gramme d’action et les mots d’ordre qui découlent de la situa­tion. Quant à savoir si le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire les adop­tera et à quel moment, il faut lais­ser à l’histoire le soin de répondre à cette ques­tion. Lors même qu’en pre­mier lieu le socia­lisme appa­raî­trait sous l’aspect d’une voix cla­mant dans le désert, il y gagne­rait une posi­tion morale et poli­tique dont plus tard, à l’heure de l’accomplissement his­to­rique, il recueillera au cen­tuple les fruits.

L’idée de la spon­ta­néité, telle que Rosa Luxemburg la défen­dit, a sou­vent été condam­née sous pré­texte qu’elle était diri­gée contre l’organisation même du mou­ve­ment ouvrier. Rosa s’est d’ailleurs plus d’une fois sentie obli­gée de pré­ci­ser qu’elle n’était « pas pour la désor­ga­ni­sa­tion ». C’est en ce sens aussi qu’elle disait :

La social-démo­cra­tie est l’avant-garde la plus éclai­rée et la plus consciente du pro­lé­ta­riat. Elle ne peut ni ne doit attendre avec fata­lisme, les bras croi­sés, que se pro­duise une « situa­tion révo­lu­tion­naire », ni que le mou­ve­ment popu­laire spon­tané tombe du ciel. Au contraire, elle a le devoir comme tou­jours de devan­cer le cours des choses, de cher­cher à le pré­ci­pi­ter.

Pour Rosa Luxemburg, cette acti­vité allait de soi, c’était un élé­ment d’un tout ; pour Lénine, tout repo­sait sur une acti­vité qui n’avait qu’un seul but : ren­for­cer l’organisation comme telle. Cette diver­gence concer­nant l’importance de l’organisation recouvre aussi deux concep­tions oppo­sées du rôle et du contenu du Parti. Selon Lénine, « le seul prin­cipe sérieux en matière d’organisation, pour les mili­tants de notre mou­ve­ment, doit être : secret rigou­reux, choix rigou­reux des membres », la for­ma­tion des révo­lu­tion­naires pro­fes­sion­nels. Alors, disait Lénine,

« nous aurons quelque chose de plus que le « démo­cra­tisme » : une entière confiance fra­ter­nelle entre révo­lu­tion­naires. Or, ce quelque chose nous est abso­lu­ment néces­saire, car il ne sau­rait être ques­tion de le rem­pla­cer chez nous, en Russie, par le contrôle démo­cra­tique géné­ral. Ce serait une erreur de croire que l’impossibilité d’un contrôle véri­ta­ble­ment « démo­cra­tique » rend les membres de l’organisation incon­trô­lables : ceux-ci, en effet, n’ont pas le temps de songer aux formes pué­riles de démo­cra­tisme (…), mais ils sentent très vive­ment leurs res­pon­sa­bi­li­tés, sachant par expé­rience que pour se débar­ras­ser d’un membre indigne, une orga­ni­sa­tion de révo­lu­tion­naires ne recu­lera devant aucun moyen ».

C’est en par­tant de ces prin­cipes d’organisation que Lénine enten­dait « forger une arme plus ou moins tran­chante contre l’opportunisme. Plus ses causes sont pro­fondes, plus cette arme doit être tran­chante ». Cette arme n’était autre que le « cen­tra­lisme », la dis­ci­pline stricte impo­sée aux mili­tants, la sou­mis­sion abso­lue de tous aux ordres du Comité cen­tral. Personne mieux que Rosa Luxembourg n’a su rat­ta­cher cet « esprit de veilleur de nuit », inhé­rent aux concep­tions de Lénine, à la situa­tion par­ti­cu­lière des intel­lec­tuels russes. Mais, ajou­tait-elle, « il nous semble que ce serait une grosse erreur que de penser qu’on pour­rait « pro­vi­soi­re­ment » sub­sti­tuer le pou­voir absolu d’un Comité cen­tral, agis­sant en quelque sorte par « délé­ga­tion » tacite, à la domi­na­tion, encore irréa­li­sable, de la majo­rité des ouvriers conscients dans le Parti, et rem­pla­cer le contrôle public exercé par les masses ouvrières sur les organes du Parti par le contrôle inverse du Comité cen­tral sur l’activité du pro­lé­ta­riat révo­lu­tion­naire ». Et Rosa Luxemburg, sans cacher que les ouvriers, en assu­mant eux-mêmes la direc­tion de leur mou­ve­ment propre, ne man­que­raient pas de tâton­ner et de faire des fautes, pro­cla­mait

« Disons-le sans détours, les erreurs com­mises par un mou­ve­ment ouvrier vrai­ment révo­lu­tion­naire sont his­to­ri­que­ment infi­ni­ment plus fécondes et plus pré­cieuses que l’infaillibilité du meilleur « Comité cen­tral ».

*Extrait du texte de Mattick publié en 1935, < https://​bataille​so​cia​liste​.word​press​.com/​2​0​0​9​/​0​7​/​2​6​/​l​e​s​-​d​i​v​e​r​g​e​n​c​e​s​-​d​e​-​p​r​i​n​c​i​p​e​-​e​n​t​r​e​-​r​o​s​a​-​l​u​x​e​m​b​u​r​g​-​e​t​-​l​e​n​i​n​e​-​m​a​t​t​i​c​k​-​1935/>

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