Les groupes populaires face à l’État

Luttes populaires à Pointe-Saint-Charles : résistance et résilience

Résistances

Par , Mis en ligne le 08 mars 2019

Dans toutes les « aven­tures » du mou­ve­ment popu­laire à Montréal, il y en a une qui est consis­tante. À Pointe-Saint-Charles, au sud-ouest de la ville, il y a eu et il y a tou­jours des luttes, des mobi­li­sa­tions, et sur­tout, des orga­ni­sa­tions qui conti­nuent, bon an mal an, à ras­sem­bler, agir, édu­quer, inter­ve­nir, confron­ter. Comment com­prendre ce par­cours extra­or­di­naire ? Qu’est-ce qui permet à cette ini­tia­tive citoyenne de per­sis­ter ? Et sur­tout, com­ment les gens de la Pointe conti­nuent-ils à résis­ter aux assauts inces­sants de l’État et des entre­pre­neurs ?

À tra­vers des décen­nies de lutte et de résis­tance, le milieu com­mu­nau­taire de Pointe-Saint-Charles a su garder sa vita­lité et sa com­ba­ti­vité. Quelques jalons tirés de l’histoire mili­tante du quar­tier peuvent éclai­rer sa rési­lience face aux défis actuels qui confrontent le mou­ve­ment popu­laire au Québec.

Aperçu des origines du mouvement populaire à Pointe-Saint-Charles

Pointe-Saint-Charles est un quar­tier enclavé entre le canal de Lachine, le fleuve Saint-Laurent et le centre-ville de Montréal. Il pos­sède un riche passé indus­triel et une his­toire de luttes ouvrières qui remonte au XIXe siècle. Depuis cette époque, la popu­la­tion fran­co­phone et la popu­la­tion anglo­phone, prin­ci­pa­le­ment d’origine irlan­daise, y coha­bitent. Au fil des ans, elles ont par­ti­cipé dans des orga­nismes dis­tincts mais elles ont su regrou­per leurs forces dans des résis­tances et des reven­di­ca­tions com­munes.

Depuis les années 1950, la Pointe a connu un déclin éco­no­mique accé­léré par la fer­me­ture du canal de Lachine et la relo­ca­li­sa­tion de nom­breuses usines[1]. La dété­rio­ra­tion des condi­tions de vie, accom­pa­gnée d’une impor­tante dimi­nu­tion de la popu­la­tion, a sus­cité un mou­ve­ment de résis­tance qui s’est mani­festé par l’apparition des pre­miers groupes popu­laires au milieu des années 1960.

Le Regroupement des citoyens de Pointe-Saint-Charles fut créé en 1964 par la popu­la­tion ouvrière du quar­tier avec le sou­tien d’animateurs sociaux pro­gres­sistes liés aux églises[2]. La popu­la­tion se mobi­lise alors pour faire res­pec­ter ses droits en matière de santé, d’éducation, de loge­ment et de condi­tions de vie. À l’époque, les ser­vices publics sont pra­ti­que­ment inexis­tants et les gens du quar­tier s’organisent pour déve­lop­per des ser­vices qui répondent à leurs besoins et inté­rêts avec l’aide de jeunes pro­fes­sion­nels anglo­phones ins­pi­rés par les expé­riences d’action com­mu­nau­taire aux États-Unis.

La construction d’un réseau communautaire contrôlé par la population locale

C’est dans ce contexte que se déve­loppe depuis les années 1960 un réseau com­mu­nau­taire auto­nome et soli­daire. Plusieurs orga­nismes ont émergé vers la fin de cette décen­nie et pour­suivent encore leur action 50 ans plus tard. Mentionnons la Clinique com­mu­nau­taire de Pointe-Saint-Charles, sou­vent citée comme pion­nière des CLSC au Québec, et les Services juri­diques com­mu­nau­taires de Pointe-Saint-Charles et Petite-Bourgogne qui ont ins­piré la créa­tion du réseau qué­bé­cois d’aide juri­dique. Ces orga­nismes ont été suivis au tour­nant des années 1970 par le Carrefour d’éducation popu­laire et le Club popu­laire des consom­ma­teurs. Dans les décen­nies sui­vantes, le réseau com­mu­nau­taire s’est den­si­fié, avec l’appui de ces pre­miers groupes popu­laires.

Le dyna­misme du réseau com­mu­nau­taire repose sur un fort sen­ti­ment d’appartenance et sur une par­ti­ci­pa­tion et une vigi­lance constantes d’une partie signi­fi­ca­tive de la popu­la­tion du quar­tier. La mobi­li­sa­tion popu­laire a permis de main­te­nir une gou­ver­nance locale et de résis­ter aux ten­ta­tives de l’État pour forcer l’intégration des groupes popu­laires au réseau public. Ils sont tou­jours diri­gés par des conseils d’administration de citoyennes et de citoyens élus en assem­blée géné­rale. Cette carac­té­ris­tique essen­tielle contri­bue à leur auto­no­mie et à leur péren­nité.

Dépasser les services à la population pour agir sur ses conditions de vie

À tra­vers leur his­toire, ces orga­nismes ont été des pôles d’éducation popu­laire et de mobi­li­sa­tion sur de nom­breux enjeux. Ils n’ont pas hésité à dépas­ser la pres­ta­tion de ser­vices pour défendre les droits sociaux et agir sur les condi­tions de vie de la popu­la­tion. Dès le début des années 1970, les groupes mobi­lisent la popu­la­tion pour lutter contre la dété­rio­ra­tion de la vie de quar­tier et de la qua­lité des loge­ments.

Les pro­jets de réno­va­tion urbaine entre­pris par l’administration Drapeau qui a dirigé Montréal de 1960 à 1986 se fai­saient au détri­ment de la popu­la­tion des quar­tiers ouvriers à proxi­mité du centre-ville. Cette admi­nis­tra­tion muni­ci­pale réglait le plus sou­vent la ques­tion des taudis par la démo­li­tion pure et simple de sec­teurs com­plets pour les rem­pla­cer soit par des auto­routes et pro­jets de pres­tige[3], soit par la construc­tion d’importants com­plexes de loge­ments sociaux perçus à l’époque comme des ghet­tos de pauvres[4]. La popu­la­tion de Pointe-Saint-Charles et le réseau com­mu­nau­taire résistent à cette poli­tique de réno­va­tion « forcée ».

Une pre­mière coopé­ra­tive d’habitation, Loge-peuple, est créée en 1971. Puis, le Regroupement infor­ma­tion loge­ment se déve­loppe vers la fin des années 1970 pour conso­li­der la défense des droits des loca­taires et déve­lop­per des loge­ments à but non lucra­tif. Au fil des ans, une pro­por­tion signi­fi­ca­tive de loge­ments sociaux et com­mu­nau­taires sera atteinte, avec 40 % des loge­ments du quar­tier à l’aube des années 2000, ce qui a contri­bué à frei­ner les hausses de loyer et l’exode de la popu­la­tion ouvrière.

Au début des années 1980, le milieu com­mu­nau­taire du quar­tier s’est aussi mobi­lisé pour trou­ver des solu­tions au pro­blème du chô­mage, déve­lop­per l’employabilité et favo­ri­ser une recon­ver­sion éco­no­mique et un déve­lop­pe­ment com­pa­tibles avec les inté­rêts de la popu­la­tion. Il a fait pres­sion sur le gou­ver­ne­ment dans le but d’obtenir du finan­ce­ment pour la relance éco­no­mique du sec­teur. En 1984, le Programme éco­no­mique de Pointe-Saint-Charles (PEP) est fondé par des groupes du quar­tier. Il s’agissait d’une pre­mière expé­rience de déve­lop­pe­ment éco­no­mique com­mu­nau­taire en milieu urbain au Québec. En 1989, après plu­sieurs débats, le PEP devient le RESO (Regroupement éco­no­mique et social du Sud-Ouest) qui éten­dra son action aux autres quar­tiers du Sud-Ouest de Montréal.

Ces ini­tia­tives ont permis de frei­ner le déclin éco­no­mique et la dété­rio­ra­tion des condi­tions de vie de la popu­la­tion tra­di­tion­nelle du quar­tier. Mais la Pointe n’échappe pas aux pres­sions des déve­lop­peurs qui convoitent les rares espaces dis­po­nibles dans les quar­tiers à proxi­mité du centre-ville.

Une concertation communautaire issue de la base au cœur des luttes urbaines

C’est dans le cadre des luttes sur les enjeux de réno­va­tion urbaine et d’habitation que la Table de concer­ta­tion com­mu­nau­taire Action-Gardien est créée au début des années 1980. Action-Gardien devient un lieu d’échange et de débat et un outil de cohé­sion du mou­ve­ment com­mu­nau­taire auto­nome dans l’analyse des enjeux et la défense des inté­rêts de la popu­la­tion locale.

En 1984, le mou­ve­ment com­mu­nau­taire pro­pose sa vision de l’avenir du quar­tier dans un mani­feste : Des choix pour la Pointe, un quar­tier à amé­lio­rer, une popu­la­tion à res­pec­ter. Les grands enjeux sont posés : oppo­si­tion à l’ensemble rési­den­tiel aux abords du canal de Lachine, main­tien de la popu­la­tion rési­dente dans le quar­tier, déve­lop­pe­ment du loge­ment social, relance de l’emploi local et pou­voir de déci­sion à l’échelle locale par et pour les citoyens et les citoyennes.

Parmi les moyens pris pour défendre et pro­mou­voir cette vision, le milieu com­mu­nau­taire de Pointe-Saint-Charles fait son entrée sur la scène poli­tique muni­ci­pale en 1986 avec l’élection d’un mili­tant du quar­tier sous la ban­nière du Rassemblement des citoyens de Montréal (RCM). Son pro­gramme poli­tique repose essen­tiel­le­ment sur des pro­po­si­tions issues du milieu com­mu­nau­taire. Après plu­sieurs débats parmi les mili­tants et les mili­tantes du quar­tier sur les poli­tiques mises en œuvre par le RCM et la décep­tion sur l’absence de décen­tra­li­sa­tion du pou­voir muni­ci­pal, ce conseiller, Marcel Sévigny, décide de siéger comme indé­pen­dant en 1992, puis de se reti­rer aux élec­tions de 2001, pré­fé­rant se concen­trer sur des pro­jets col­lec­tifs issus de la base mili­tante.

À tra­vers les années, la table Action Gardien a pré­servé une struc­ture déci­sion­nelle stric­te­ment com­mu­nau­taire, tout en se concer­tant et en inter­agis­sant avec l’ensemble des acteurs locaux, et ce, malgré les pres­sions des bailleurs de fonds qui pri­vi­lé­gient des modèles de concer­ta­tion mul­ti­ré­seaux incluant les acteurs ins­ti­tu­tion­nels et privés. Les 25 orga­nismes membres se réunissent encore aujourd’hui men­suel­le­ment pour vali­der les orien­ta­tions et les stra­té­gies d’intervention et mettre en commun les réa­li­tés et défis vécus dans les groupes. Les comi­tés de tra­vail issus de l’assemblée géné­rale inter­viennent sur des sujets aussi diver­si­fiés que l’aménagement, la défense des droits, la santé men­tale, les jeunes, les aîné-e-s, etc.

Alors que dans les années 1990 la table Action Gardien a concen­tré ses éner­gies sur les mobi­li­sa­tions pour la survie des pro­grammes sociaux, ce sont plutôt les luttes contre les plans d’aménagement de l’administration muni­ci­pale et les pro­jets de pro­mo­teurs immo­bi­liers, ainsi que la pro­mo­tion d’une revi­ta­li­sa­tion au béné­fice de la popu­la­tion rési­dente qui ont marqué les années 2000[5]. La Table de concer­ta­tion Action Gardien reste un outil pré­cieux pour défi­nir des posi­tions concer­tées du milieu com­mu­nau­taire et mobi­li­ser la popu­la­tion dans ces luttes urbaines.

Un quartier mobilisé pour promouvoir sa propre vision de son développement

Les pro­po­si­tions pour le déve­lop­pe­ment du quar­tier par et pour les citoyennes et citoyens ont été construites notam­ment avec les opé­ra­tions popu­laires d’aménagement (OPA) de 2004 et 2007. Une OPA est une démarche de consul­ta­tion concrète et acces­sible, misant sur la connais­sance du quar­tier et de ses besoins qu’ont ses rési­dentes et rési­dents. En 2004, ils ont sillonné le quar­tier en com­pa­gnie de per­sonnes-res­sources pour éla­bo­rer leurs pro­po­si­tions en matière d’habitation, de trans­port, d’environnement et de sécu­rité. Quatorze ans plus tard, la démarche se pour­suit pour concré­ti­ser les pro­po­si­tions. Elle est pilo­tée par un comité de citoyennes, citoyens, inter­ve­nantes et inter­ve­nants qui ont créé un canal de com­mu­ni­ca­tion en continu avec la mairie de l’arrondissement et qui orga­nisent des allers-retours asso­ciant la popu­la­tion du quar­tier.

Ces démarches de par­ti­ci­pa­tion et de consul­ta­tion citoyennes ont permis de déve­lop­per en amont une vision et des pro­po­si­tions cré­dibles pour un déve­lop­pe­ment qui répond aux besoins de la popu­la­tion rési­dente. Elles ont favo­risé l’appropriation des enjeux du déve­lop­pe­ment urbain par les gens du quar­tier. Mais la mise en œuvre de cette vision se confronte à des pro­jets déve­lop­pés par des pro­mo­teurs privés. Elle doit être portée par d’importantes mobi­li­sa­tions pour créer un rap­port de force et faire pres­sion sur les auto­ri­tés publiques.

Parmi ces luttes, la plus média­ti­sée est l’opposition déter­mi­née de la popu­la­tion locale contre le démé­na­ge­ment du Casino de Montréal aux abords de Pointe-Saint-Charles. Le rap­port de force qui a permis de blo­quer ce méga­pro­jet s’est construit avec la mobi­li­sa­tion d’une large partie de la popu­la­tion et des orga­nismes com­mu­nau­taires du quar­tier et une diver­sité de stra­té­gies déployées par la table Action Gardien.

Plusieurs actions ont été mises en œuvre d’abord pour démon­trer l’ampleur de l’opposition dans le quar­tier : assem­blées publiques et marche dans le quar­tier de cen­taines de per­sonnes ; argu­men­taire dis­tri­bué de porte en porte ; péti­tion signée par la majo­rité des gens du quar­tier dépo­sée à l’Assemblée natio­nale ; ban­nières et affi­chettes dans les locaux des orga­nismes et les fenêtres des mai­sons ; occu­pa­tion sym­bo­lique sur les ter­rains visés en y plan­tant un dra­peau citoyen. Par voie de confé­rences de presse et com­mu­ni­qués, les mili­tantes et les mili­tants ont contré la cam­pagne pro­mo­tion­nelle de Loto-Québec et dénoncé les effets néfastes d’un casino à proxi­mité d’un quar­tier pauvre ainsi que l’incertitude quant à la via­bi­lité du projet. L’opposition s’est élar­gie au-delà du quar­tier par des alliances avec les quar­tiers voi­sins et les orga­nismes lut­tant contre la dépen­dance au jeu, ainsi que par une cam­pagne pro­vin­ciale pour exiger l’abandon du projet et un débat public sur le rôle du gou­ver­ne­ment dans la pro­mo­tion des jeux de hasard. Cette oppo­si­tion a donné lieu à une com­mis­sion par­le­men­taire sur le projet du Casino et à des rap­ports repre­nant une bonne partie de l’argumentaire déve­loppé loca­le­ment[6].

La vic­toire dans la lutte de résis­tance contre le démé­na­ge­ment du Casino et l’implantation d’un centre de foires inter­na­tio­nal devait être suivie d’une offen­sive pour pro­po­ser des alter­na­tives de déve­lop­pe­ment sur l’immense friche indus­trielle des anciens ter­rains fer­ro­viaires du Canadien National. Ceux-ci avaient été acquis par un pro­mo­teur pour la somme sym­bo­lique de un dollar avec l’obligation de les décon­ta­mi­ner. De nou­veau, il a fallu mobi­li­ser la popu­la­tion pour contrer les plans du pro­mo­teur et faire pres­sion sur les auto­ri­tés muni­ci­pales pour que le chan­ge­ment de zonage requis s’accompagne de condi­tions qui res­pectent les demandes du quar­tier.

Une deuxième OPA a donc été réa­li­sée en 2007, au cours de laquelle des citoyennes, des citoyens et les groupes com­mu­nau­taires de Pointe-Saint-Charles ont été invi­tés à éla­bo­rer des pro­po­si­tions d’aménagement du site, qui ont ensuite été mises en forme avec le sou­tien d’architectes et d’urbanistes. La table de concer­ta­tion Action Gardien qui a été au cœur de cette lutte était alors en mesure de pro­po­ser des alter­na­tives cré­dibles de déve­lop­pe­ment sur cette immense friche indus­trielle.

Au-delà d’une impor­tante par­ti­ci­pa­tion aux deux exer­cices de consul­ta­tion menés par l’Office de consul­ta­tion publique de Montréal (OCPM) sur les balises de déve­lop­pe­ment, puis sur les plans du pro­mo­teur, le rap­port de force s’est pour­suivi dans la rue. Il fal­lait s’opposer aux acti­vi­tés du pro­mo­teur qui dété­rio­raient un parc en bor­dure du sec­teur indus­triel et aug­men­taient le camion­nage lourd dans des rues rési­den­tielles avec des risques accrus pour les familles rési­dentes. Ces mobi­li­sa­tions d’une décen­nie et la vigi­lance constante de la Table de concer­ta­tion et du milieu local ont permis de faire cer­tains gains comme la pro­tec­tion du parc, une pla­ni­fi­ca­tion urbaine sur le site qui com­prend une pro­por­tion de loge­ments sociaux et com­mu­nau­taires dépas­sant les normes muni­ci­pales et le trans­fert de pro­priété à la col­lec­ti­vité locale d’un grand bâti­ment indus­triel, le Bâtiment 7.

Le Collectif 7 À Nous s’est réap­pro­prié ce bâti­ment indus­triel patri­mo­nial, afin de le conver­tir en une « fabrique d’autonomie col­lec­tive », un lieu de ras­sem­ble­ment alter­na­tif incluant ser­vices de proxi­mité, ate­liers col­la­bo­ra­tifs, agri­cul­ture urbaine, etc.[7] La conver­sion du Bâtiment 7 est pilo­tée par un col­lec­tif qui regroupe des mili­tantes et des mili­tants de dif­fé­rents cou­rants socio­po­li­tiques, issus des milieux com­mu­nau­taire, liber­taire, de l’économie sociale. Elle reflète et pro­longe cer­tains traits mar­quants de l’histoire popu­laire du quar­tier qui a su dépas­ser les débats et dif­fé­rends idéo­lo­giques pour coa­li­ser les forces, main­te­nir un pou­voir citoyen et inno­ver sans cesse. Le Bâtiment 7, qui a ouvert ses portes en mai 2018, illustre la capa­cité du réseau de Pointe-Saint-Charles de s’organiser, de lutter contre une cer­taine vision de déve­lop­pe­ment et d’innover pour en faire vivre une autre, à son image.

Des luttes populaires dépassant le cadre local pour viser les politiques publiques

À tra­vers son his­toire, le réseau com­mu­nau­taire du quar­tier n’a pas hésité non plus à sus­ci­ter ou même à orga­ni­ser des mobi­li­sa­tions plus larges sur des enjeux qui débordent le cadre local et ciblent les poli­tiques publiques. Sans faire le tour de toutes les ini­tia­tives, sou­li­gnons la lutte de la Clinique com­mu­nau­taire pour la parité des pres­ta­tions d’aide sociale pour les jeunes au cours des années 1980 et, plus récem­ment, sa cam­pagne contre les frais abu­sifs en santé qui confrontent les poli­tiques du minis­tère de la Santé et des Services sociaux. Quant aux Services juri­diques com­mu­nau­taires, ils ont été un pivot dans la bataille qui a mené à l’augmentation des seuils d’accès à l’aide juri­dique en 2017.

Dans la foulée de la poli­tique du défi­cit zéro du gou­ver­ne­ment péquiste de Lucien Bouchard, le mou­ve­ment com­mu­nau­taire qué­bé­cois entame une longue lutte contre les com­pres­sions dans les pro­grammes sociaux et l’appauvrissement de la popu­la­tion. Une mobi­li­sa­tion mise en oeuvre à Pointe-Saint-Charles, Pauvreté zéro, contri­buera acti­ve­ment à la cam­pagne pan­qué­bé­coise, lancée en 1997. Au début des années 2000, c’est le mot d’ordre J’ai jamais voté pour ça ima­giné loca­le­ment qui a rallié et ins­piré une cam­pagne qué­bé­coise contre les com­pres­sions dans les ser­vices publics. De nos jours, Action Gardien et plu­sieurs groupes du quar­tier, dont le Welfare Rights Committee et le Comité des sans emploi, sont parmi les membres fon­da­teurs de cam­pagnes mont­réa­laises et qué­bé­coises, telles que le mou­ve­ment pour la tari­fi­ca­tion sociale du trans­port en commun ou encore Pauvre + captif qui lutte contre des mesures dis­cri­mi­na­toires à l’aide sociale[8].

Le réseau com­mu­nau­taire du quar­tier a su ancrer ses reven­di­ca­tions dans la réa­lité quo­ti­dienne des per­sonnes qui vivent la pau­vreté pour les mobi­li­ser dans des actions de chan­ge­ment tout en ral­liant des forces qui débordent du cadre local. Cette stra­té­gie est essen­tielle pour agir sur les poli­tiques publiques qui ont un effet struc­tu­rel sur les condi­tions de vie de toute la popu­la­tion qué­bé­coise. Ces luttes contri­buent par le fait même à ren­for­cer la base citoyenne en s’associant au mou­ve­ment popu­laire plus large.

Des défis toujours présents

Au plan local, les luttes urbaines enra­ci­nées dans le temps et ancrées dans le tissu com­mu­nau­taire et mili­tant du quar­tier ont permis des gains impor­tants. Au fil des années, le réseau com­mu­nau­taire réuni autour de la Table Action Gardien a su inno­ver pour déve­lop­per de nou­velles approches et outils de mobi­li­sa­tion afin d’interpeler les élu-e-s locaux et frei­ner l’impact d’un déve­lop­pe­ment urbain au ser­vice des inté­rêts de pro­mo­teurs immo­bi­liers. Les stra­té­gies de lutte contre des pro­jets inac­cep­tables ou sans retom­bées locales se sont com­bi­nées à des pro­ces­sus d’appropriation et d’élaboration par les gens du quar­tier de pro­po­si­tions concrètes pour le déve­lop­pe­ment du quar­tier et de reven­di­ca­tions qu’Action Gardien conti­nue de défendre auprès des élu-e-s à tra­vers des négo­cia­tions ou des pres­sions citoyennes.

Mais plu­sieurs batailles ont été per­dues, notam­ment la pro­li­fé­ra­tion de condo­mi­niums de luxe en bor­dure du canal de Lachine selon un mode de déve­lop­pe­ment promu par les élites poli­tiques et les pro­mo­teurs. L’expansion du centre-ville avec la pres­sion accrue des déve­lop­peurs, la mul­ti­pli­ca­tion des méga­pro­jets immo­bi­liers et la trans­for­ma­tion du cadre bâti au cœur du quar­tier entrainent une hausse du coût des loge­ments et la perte de loge­ments loca­tifs. La com­po­si­tion sociale du quar­tier change avec un sen­ti­ment d’exclusion accru de la popu­la­tion moins favo­ri­sée. Pour ces per­sonnes, le réseau com­mu­nau­taire reste un lieu d’expression et de défense de leurs droits sociaux col­lec­tifs. La lutte contre l’embourgeoisement du quar­tier et la réap­pro­pria­tion de notre milieu de vie doit s’intensifier. L’arrivée d’élu-e-s plus pro­gres­sistes à l’administration muni­ci­pale est certes bien­ve­nue, mais ne doit pas pour autant faire bais­ser la vigi­lance. Les forces immo­bi­lières et spé­cu­la­tives sont tou­jours bien pré­sentes et néces­sitent un constant rap­port de force et une sur­veillance sou­te­nue des déci­sions des auto­ri­tés muni­ci­pales. Dans Pointe-Saint-Charles comme ailleurs au Québec, le réseau com­mu­nau­taire se mobi­lise pour résis­ter aux stra­té­gies de l’État qui visent à lui déver­ser des res­pon­sa­bi­li­tés à moindre coût pour com­pen­ser les coupes dans le sec­teur public. Les groupes com­mu­nau­taires auto­nomes de Pointe-Saint-Charles sont confron­tés aux mêmes défis qu’ailleurs : réduc­tion des finan­ce­ments publics et trans­fert vers les fon­da­tions pri­vées, atteinte constante à leur auto­no­mie avec des finan­ce­ments publics et de fon­da­tions qui orientent les pro­jets et acti­vi­tés, pro­fes­sion­na­li­sa­tion au sein des groupes, trans­for­ma­tion de la com­po­si­tion des conseils d’administration, etc.

Un acquis notable est le main­tien d’une situa­tion unique dans cer­tains orga­nismes qui ont conservé un conseil d’administration citoyen tout en assu­rant des man­dats rele­vant des ser­vices publics, comme la Clinique com­mu­nau­taire ou les Services juri­diques com­mu­nau­taires. Mais là aussi, les normes pro­fes­sion­nelles et admi­nis­tra­tives et les pro­grammes de l’État consti­tuent des contraintes de plus en plus pré­sentes qui obligent à des négo­cia­tions et des pres­sions pour garder une marge d’action per­met­tant d’intervenir dans la défense des droits sociaux et des condi­tions de vie de la popu­la­tion du quar­tier.

La vita­lité du mou­ve­ment popu­laire de Pointe-Saint-Charles repose sur la mobi­li­sa­tion citoyenne et sur la conti­nuité dans le lea­der­ship col­lec­tif à tra­vers des mili­tantes et des mili­tants impli­qués dans les pro­jets et les luttes locales, par­fois depuis plu­sieurs décen­nies. Ils col­la­borent avec une relève mili­tante atti­rée par le dyna­misme bien connu du quar­tier, ce qui favo­rise la trans­mis­sion des valeurs et des acquis tout en uti­li­sant les nou­veaux outils de mobi­li­sa­tion et de par­ti­ci­pa­tion citoyenne.

L’histoire des luttes permet de mettre en évi­dence ces acquis à valo­ri­ser et à adap­ter pour faire face aux défis qui confrontent le mou­ve­ment popu­laire qué­bé­cois. Au-delà des mou­ve­ments de résis­tance, le milieu com­mu­nau­taire doit pour­suivre dans sa capa­cité à inno­ver, sortir des sen­tiers battus pour construire loca­le­ment son projet alter­na­tif de société tout en se mobi­li­sant avec d’autres à l’échelle du Québec et au-delà pour des chan­ge­ments struc­tu­rels qui assurent un réel par­tage de la richesse et un déve­lop­pe­ment col­lec­tif au béné­fice de tous et de toutes.

Jocelyne Bernier et Karine Triollet

Respectivement cher­cheuse et ex-coor­don­na­trice de la Clinique com­mu­nau­taire de Pointe-Saint-Charles, et coor­don­na­trice d’Action Gardien

  1. Divers fac­teurs sont en cause, notam­ment l’ouverture de la voie mari­time du Saint-Laurent en 1959 et le déve­lop­pe­ment des auto­routes favo­ri­sant le trans­port rou­tier dans les années 1960.
  2. Notamment les mou­ve­ments d’action catho­lique, des prêtres ouvriers – les Fils de la Charité – et le centre com­mu­nau­taire de l’Église unie Saint-Colomba House qui vient de fêter ses 100 ans de pré­sence dans le quar­tier.
  3. Au voi­si­nage de Pointe-Saint-Charles, le quar­tier Victoriatown fut com­plè­te­ment rasé pour faire place à l’autoroute Bonaventure et à l’autostrade de l’Expo 67.
  4. L’exemple des Îlots Saint-Martin de la Petite-Bourgogne et des Habitations Jeanne-Mance du Centre-Sud.
  5. Pour une pré­sen­ta­tion détaillée des luttes urbaines dans les années 2000, voir Karine Triollet, « Une décen­nie de luttes urbaines à Pointe-Saint-Charles, vers une réap­pro­pria­tion citoyenne ? », Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 10, automne 2013.
  6. Mentionnons le rap­port Coulombe com­mandé par le gou­ver­ne­ment et celui de la Direction de santé publique de Montréal.
  7. Pour plus de détail sur les pro­jets, voir le site : <http://​www​.bati​ment7​.org/>, ainsi que Marco Fortier, « La mise au monde d’une utopie », Le Devoir, 8 mai 2018.
  8. Voir les sites : <https://​pau​vreet​cap​tif​.com/​a​-​p​r​opos/>et <https://​trans​por​ta​bor​dable​.org/​a​-​p​r​opos/>.


Vous appréciez cet article ? Soutenez-nous en vous abonnant au NCS ou en faisant un don.

Vous pouvez nous faire parvenir vos commentaires par courriel ou à notre adresse postale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.