Valleyfield, mémoires et résistances

Luttes citoyennes à Valleyfield : des batailles gagnées et d’autres perdues

Les enjeux pour le mouvement populaire

Par Mis en ligne le 19 mars 2020

On connaît Valleyfield par ses luttes syn­di­cales, par­fois héroïques, comme les luttes contre la Montreal Cotton. Tout au long des années 1960 à 1990, les tra­vailleuses et les tra­vailleurs syn­di­qués de plu­sieurs usines ont résisté, sou­vent dans des condi­tions très dures, pour abou­tir par­fois à des vic­toires impor­tantes. Plus récem­ment, en 2017, les 371 membres du syn­di­cat des Métallos ont fait grève pen­dant neuf mois contre la mul­ti­na­tio­nale CEZinc. La grève a permis de pré­ser­ver le sys­tème de pen­sions et de pro­té­ger les jeunes tra­vailleurs. Moins connues sont les mobi­li­sa­tions citoyennes qui ont par­semé la région et qui, encore aujourd’hui, témoignent d’une volonté des gens ordi­naires de ne pas se lais­ser faire, sur­tout quand il est ques­tion de leur envi­ron­ne­ment et de leur santé.

Des citoyennes et des citoyens se battent pour préserver leur santé

Au début des années 1980, le comité de citoyens de Valleyfield sur la MIUF (mousse iso­lante d’urée for­mal­dé­hyde) est à l’origine du mou­ve­ment natio­nal qui a entre­pris une vaste mobi­li­sa­tion pour aider les citoyens et les citoyennes aux prises avec ce pro­duit aux pro­prié­tés can­cé­ri­gènes à obte­nir des com­pen­sa­tions finan­cières de la part du gou­ver­ne­ment. Les membres du comité ont été accom­pa­gnés tout au long de la démarche par des inter­ve­nants du CLSC et du Département de santé com­mu­nau­taire (DSC).

Quelques années plus tard, le groupe éco­lo­giste Action pour la défense de la nature lan­çait deux péti­tions contre le projet de construc­tion pro­posé par le consor­tium Stablex-Chem Security de deux inci­né­ra­teurs à Valleyfield, un pour les déchets domes­tiques et un deuxième pour les déchets indus­triels toxiques. Les deux péti­tions, signées par un nombre impres­sion­nant de citoyennes et de citoyens de Valleyfield et d’autres muni­ci­pa­li­tés du ter­ri­toire, ont fait recu­ler les ini­tia­teurs de ces deux pro­jets néfastes pour la santé et l’environnement.

Lutter pour de l’eau potable

Au nombre des batailles d’envergure, on doit sou­li­gner celle de l’eau potable en 1981, qui a permis la construc­tion d’une usine de fil­tra­tion au coût de sept mil­lions de dol­lars. C’est grâce à la mise sur pied du Comité d’action pour l’eau potable, groupe com­posé à l’origine d’une dizaine de femmes béné­voles, sou­te­nues par un orga­ni­sa­teur com­mu­nau­taire du CLSC, que la Ville a dû fina­le­ment régler un pro­blème de santé publique qui exis­tait depuis de nom­breuses années. Les membres du comité ont déposé au conseil muni­ci­pal une péti­tion signée par 10 000 per­sonnes, en plus de dis­tri­buer des dépliants d’information. La déter­mi­na­tion et l’acharnement de ces citoyennes et citoyens a permis une vic­toire col­lec­tive et popu­laire.

Non à un hôtel dans l’anse de la baie

Une autre bataille citoyenne ayant fait grand bruit concerne le projet de l’Auberge des Gouverneurs qui pré­voyait construire un hôtel de luxe dans l’anse de la baie Saint-François. Ce projet lar­ge­ment contesté, car le com­plexe hôte­lier aurait bloqué l’accès des citoyens au lac et à une partie du vieux canal de Beauharnois, a été aban­donné par les pro­mo­teurs en raison du manque d’acceptation sociale. Plusieurs des citoyennes et citoyens qui s’étaient inves­tis dans cette lutte ont par­ti­cipé à la fon­da­tion du comité Le 3e Œil, à l’avant-garde d’une mul­ti­tude de batailles contre des pro­jets de l’administration muni­ci­pale au cours des années 1970-1980.

Recours collectif contre l’hôpital

Une autre bataille gagnée, cette fois en santé men­tale, par un groupe de citoyens et usa­gers des ser­vices offerts par le Département de psy­chia­trie de l’hôpital de Valleyfield mérite d’être sou­li­gnée, car elle démontre l’esprit de soli­da­rité, le mili­tan­tisme et le cou­rage de per­sonnes vul­né­rables face au pou­voir de pro­fes­sion­nels de la santé. En mai 2015, la Cour supé­rieure a enté­riné un arran­ge­ment à l’amiable à la suite d’un recours col­lec­tif mené par le Collectif de défense des droits de la Montérégie rela­tif à des mesures de conten­tion et d’isolement abu­sives déployées contre des patients et des patientes du Département de psy­chia­trie de l’hôpital régio­nal du Suroît (Hôpital de Valleyfield) entre 2005 et 2008. L’institution hos­pi­ta­lière a dû verser la somme de 600 000 dol­lars aux per­sonnes concer­nées par le recours col­lec­tif.

L’environnement au cœur des luttes citoyennes

En 1983, de jeunes étu­diants du cégep de Valleyfield, sen­si­bi­li­sés à l’écologie, ont fondé Crivert, un groupe dédié à la sau­ve­garde de l’environnement. Encore très actif dans la région, par­ti­cu­liè­re­ment sur le plan de l’éducation et de la sen­si­bi­li­sa­tion, Crivert a aussi mis sur pied un comité de défense du fleuve Saint-Laurent connu sous l’appellation Zone d’intervention prio­ri­taire (ZIP) du Haut-Saint-Laurent. Crivert a mené plu­sieurs luttes au cours des années 1990, notam­ment celle visant la décon­ta­mi­na­tion de l’île aux Chats pol­luée par l’activité indus­trielle de la com­pa­gnie Allied Chemical.

Un parc convoité

Au cœur de la ville se trouve un mer­veilleux parc, le Parc régio­nal des îles-de-Saint-Timothée. Ce site somp­tueux consti­tue la cible de bien des entre­pre­neurs. Les Amis du Parc régio­nal des îles de Saint-Timothée, qui ont mené dif­fé­rentes luttes pour pré­ser­ver les espaces verts, ont aussi bloqué le projet des membres du Comité des régates qui vou­laient orga­ni­ser des courses d’hydroplanes dans un parc dont la mis­sion pre­mière en est une de pré­ser­va­tion et de conser­va­tion de la faune. La mobi­li­sa­tion citoyenne a fina­le­ment eu raison d’un puis­sant groupe d’intérêts qui, par l’intermédiaire des régates annuelles, impose sou­vent ses vues avec des pro­jets dont il vante la nature tou­ris­tique et socioé­co­no­mique. Les mêmes Amis du Parc se sont aussi oppo­sés à la vente d’un ter­rain, à l’entrée de l’ancien vil­lage, où un fran­chisé de la com­pa­gnie Tim Horton vou­lait construire un res­tau­rant qui aurait privé les rési­dentes et les rési­dents d’un espace vert, en plus de créer des pro­blèmes de cir­cu­la­tion. Dernièrement, des citoyens de Saint-Timothée, avec le sou­tien des Amis du Parc des îles, ont fait recu­ler le conseil muni­ci­pal qui sou­hai­tait conver­tir un parc de quar­tier (Mercier) en projet domi­ci­liaire. Encore une fois, le conseil de ville a dû céder.

Un chantier d’Hydro-Québec sème l’inquiétude

Récemment, un groupe de citoyens et de citoyennes, sous la gou­verne des Amis du Parc des îles, ont mani­festé à l’hôtel de ville leur inquié­tude en regard d’un vaste chan­tier d’Hydro-Québec visant à conso­li­der une digue mena­cée par l’érosion dans le Parc des îles. Un article paru dans un quo­ti­dien de Montréal lais­sant entendre que ces tra­vaux s’avéraient néces­saires pour éviter une catas­trophe a sus­cité diverses inquié­tudes, dont une ayant trait à la sécu­rité des rési­dents vivant en bor­dure du cours d’eau ainsi que celle des enfants fré­quen­tant une école du quar­tier, tout près de laquelle cir­cu­le­ront de lourds camions durant les tra­vaux. La route 132 et plus d’une cen­taine de rési­dences seraient inon­dées, a expli­qué l’ingénieur Éric Péloquin au pré­sident de la com­mis­sion d’enquête du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), Joseph Zayed.

La carrière Dolomite

Une autre bataille citoyenne d’envergure menée par un groupe de contri­buables du sec­teur Saint-Timothée concerne la car­rière Dolomite. Les diri­geants de cette firme, qui avaient fait une demande d’expansion à la Ville en 2016, ont fait face à une vive oppo­si­tion de la part des rési­dents du rang Sainte-Marie. Finalement, la Ville a pris la déci­sion de reti­rer le règle­ment 150-20 auto­ri­sant l’expansion de la car­rière à la suite de la signa­ture d’un registre, plutôt que de tenir un réfé­ren­dum sur la ques­tion, à la grande satis­fac­tion des citoyens et des citoyennes. Le maire Lapointe, beau joueur, avait salué la contri­bu­tion des citoyens à la vie démo­cra­tique de la muni­ci­pa­lité.

Le remplissage du vieux canal : une lutte à reprendre ?

De toutes les luttes citoyennes qui se sont mal­heu­reu­se­ment sol­dées par des échecs, il faut rete­nir celle concer­nant le rem­plis­sage du vieux canal et la construc­tion de l’édifice fédé­ral. Le coût à long terme de cette déci­sion prise sans consul­ta­tions véri­tables est demeuré un obs­tacle majeur au déve­lop­pe­ment récréo­tou­ris­tique du centre-ville. Heureusement, les déci­sions récentes de l’administration du maire Denis Lapointe ont permis d’embellir une partie du vieux canal de Beauharnois, ouvert à la navi­ga­tion en 1845 et fermé en 1907, un joyau du patri­moine reconnu bien cultu­rel par le gou­ver­ne­ment du Québec en 2012. L’élimination éven­tuelle de l’édifice fédé­ral, une verrue dans le pay­sage cam­pi­val­len­sien, pour­rait contri­buer à une véri­table mise en valeur du vieux canal, pré­senté comme la pièce maî­tresse du déve­lop­pe­ment tou­ris­tique de la capi­tale régio­nale du Suroît.

La bataille contre Diageo

Le Comité de citoyens du Bassin a mené une autre lutte citoyenne récente concer­nant l’environnement. Il s’est dit heu­reux d’avoir été asso­cié, avec la Ville, au pro­ces­sus pour rendre la dis­til­le­rie Diageo moins pol­luante. L’engagement de citoyens et des citoyennes contre la pol­lu­tion n’est pas étran­ger à la déci­sion de la com­pa­gnie d’installer, au coût de 4,4 mil­lions de dol­lars, de nou­veaux sys­tèmes de contrôle des émis­sions pol­luantes de son usine de la rue Salaberry. L’investissement de Diageo sur­vient après une longue inves­ti­ga­tion impli­quant la Ville et la Santé publique Montérégie et qui visait à connaître la source des taches noires obser­vées sur les mai­sons du sec­teur du Bassin. Les risques de pour­suites judi­ciaires et la menace de la com­pa­gnie de se relo­ca­li­ser ailleurs ont incité la Ville et la Santé publique à faire preuve d’une extrême pru­dence dans ce dos­sier envi­ron­ne­men­tal.

L’esprit du municipalisme

Tout au long de l’histoire de la muni­ci­pa­lité de Salaberry-de-Valleyfield, de nom­breux rap­ports de pou­voir et de contre-pou­voir se sont ins­crits dans une dyna­mique où des influen­ceurs ont pu se mani­fes­ter, par­fois de manière occulte et invi­sible, mais où, très sou­vent, la parole citoyenne, assu­mée et reven­di­ca­trice, est appa­rue à tra­vers dif­fé­rentes luttes ou comi­tés. Aujourd’hui, en 2019, notre réflexion conti­nue et nous oblige plus que jamais à exer­cer une vigi­lance accrue à l’égard du pou­voir muni­ci­pal, qui risque d’être sol­li­cité par de grandes entre­prises sou­cieuses de tirer avan­tage des res­sources de la région. Il faut abso­lu­ment rete­nir que les déci­sions de nos élu-e-s doivent prio­ri­tai­re­ment répondre aux besoins de tous les habi­tants du ter­ri­toire, et ce, en consi­dé­rant le fait que la muni­ci­pa­lité est le lieu pri­vi­lé­gié et acces­sible pour amor­cer des pro­jets de trans­for­ma­tion sociale dans l’esprit du muni­ci­pa­lisme[1]. Car c’est bien là l’esprit qui anime le muni­ci­pa­lisme : la réap­pro­pria­tion citoyenne des ins­ti­tu­tions locales en vue d’accélérer la trans­for­ma­tion vers un nou­veau sys­tème éco­no­mique, social et poli­tique.

Embourgeoisement versus logement abordable

En pre­mier lieu, il s’avère impé­ra­tif de s’assurer que le déve­lop­pe­ment éco­no­mique dont il est ques­tion à Valleyfield depuis quelques mois ne se fasse pas au détri­ment du déve­lop­pe­ment social et des inté­rêts d’une grande partie de la popu­la­tion, les citoyens et citoyennes les plus vul­né­rables, les laissé-e-s pour compte. L’un des enjeux majeurs, dans un contexte de déve­lop­pe­ment éco­no­mique, concerne le risque d’embourgeoisement de cer­tains quar­tiers de la ville, au nom du pro­grès et des inté­rêts d’une classe plus favo­ri­sée. La lutte pour le droit à des loge­ments de bonne qua­lité, à coût abor­dable, pour­rait consti­tuer un pre­mier défi à rele­ver, un défi qui demande une large mobi­li­sa­tion de tous ceux et celles qui estiment que la muni­ci­pa­lité est avant tout une com­mu­nauté où les per­sonnes vivent et entre­tiennent des liens sociaux de soli­da­rité, dans une pers­pec­tive d’inclusion de tous, dans le res­pect de leurs dif­fé­rences. Une des actions entre­prises récem­ment concerne la for­ma­tion d’un comité qui a pour objec­tif l’adoption d’un code du loge­ment per­met­tant à la muni­ci­pa­lité d’avoir juri­dic­tion sur la qua­lité des loge­ments. De plus, ce code contien­dra des clauses rela­tives à l’acceptation sociale des pro­jets de revi­ta­li­sa­tion des quar­tiers.

Quel pouvoir municipal ?

L’invitation faite, en 2018, aux citoyens et aux citoyennes par les auto­ri­tés muni­ci­pales de par­ti­ci­per à des séances de consul­ta­tion por­tant sur l’élaboration d’une poli­tique de déve­lop­pe­ment social devient une porte d’entrée pour inves­tir, par l’entremise de dif­fé­rents comi­tés, le pou­voir muni­ci­pal en vue de trans­for­ma­tions sociales. Les trois ques­tions sou­le­vées lors de l’appel des dif­fé­rents rendez-vous citoyens nous invitent à nous impli­quer à la mesure de nos capa­ci­tés : com­ment la Ville, avec ses par­te­naires, peut-elle amé­lio­rer les condi­tions de vie à Salaberry-de-Valleyfield ? Par où com­men­cer ? Quoi prio­ri­ser ?

Yvon Boucher est inter­ve­nant com­mu­nau­taire et ex-jour­na­liste à Salaberry-de-Valleyfield


  1. Jonathan Durand Folco, « Du muni­ci­pal au muni­ci­pa­lisme », Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 20, 2018, p. 104-111.

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