La lutte des femmes autochtones pour les droits reproductifs

Par Mis en ligne le 26 janvier 2018

Au Canada, les femmes autoch­tones vivent une réa­lité très dif­fé­rente de celles des autres femmes : elles connaissent un taux dis­pro­por­tion­nel­le­ment élevé d’infections trans­mis­sibles sexuel­le­ment (ITS), de gros­sesses à risques, d’accouchements pré­ma­tu­rés, de mor­ta­lité mater­nelle, de gros­sesses dites pré­coces et de vio­lence sexuelle. Ce texte fait le constat des prin­ci­paux enjeux entou­rant leur santé et leurs droits repro­duc­tifs, et explore diverses stra­té­gies de résis­tance mises en place par des fémi­nistes autoch­tones.

Les défis

La popu­la­tion autoch­tone, qui est âgée de 27 ans en moyenne, croît six fois plus rapi­de­ment que le reste de la popu­la­tion cana­dienne. Ce taux sou­lève de nom­breuses ques­tions à propos de la santé repro­duc­tive. Ces nais­sances ont-elles été dési­rées et pla­ni­fiées ? Les jeunes femmes et jeunes hommes autoch­tones, sont-ils suf­fi­sam­ment infor­més et outillés en matière de santé sexuelle, qui est une partie non négli­geable du casse-tête de la jus­tice repro­duc­tive autoch­tone. Les situa­tions divergent selon les milieux.

Avant 2016, l’éducation dis­pen­sée sur les réserves était de com­pé­tence fédé­rale[2]. Celle-ci s’adressait aux jeunes vivant sur les réserves en fonc­tion des Lignes direc­trices cana­diennes pour l’éducation en matière de santé sexuelle. En appa­rence, ce pro­gramme offrait de bonnes pistes en matière d’éducation sexuelle en pre­nant le soin d’inclure les notions de bis­pi­ri­tua­lité (two spi­ri­ted people), les agres­sions sexuelles, la contra­cep­tion, les infec­tions trans­mis­sibles sexuel­le­ment (ITS) et bien plus. Cependant, de toute évi­dence, cela n’a pas fonc­tionné, puisque les com­mu­nau­tés autoch­tones sont celles qui souffrent du plus haut taux d’agressions sexuelles, de gros­sesses dites pré­coces et d’ITS au Canada. Comment expli­quer cela ?

Selon Jasmine Redfern, une édu­ca­trice inuite pour YouthCO AIDS Society, le prin­ci­pal pro­blème de ces pro­grammes est qu’ils sont dif­fu­sés trop tar­di­ve­ment[3]. Car les jeunes autoch­tones ont des rela­tions sexuelles beau­coup plus tôt que la popu­la­tion non autoch­tone. Par ailleurs, dans les com­mu­nau­tés autoch­tones, la sexua­lité est un sujet tabou. Souvent, les jeunes ne se sentent pas à l’aise d’en dis­cu­ter ; elles et ils pré­fèrent garder le silence plutôt que de cher­cher à obte­nir des conseils et des ensei­gne­ments[4]. Il est pro­bable que l’éducation offerte aux jeunes soit biai­sée par le tabou de la sexua­lité qui touche aussi les édu­ca­teurs et les édu­ca­trices.

Des ser­vices inadé­quats

Si l’éducation sexuelle peut aider les jeunes autoch­tones, le pro­blème dépasse la ques­tion de l’information. Il y a d’une part un manque fla­grant d’accès à la contra­cep­tion dans les régions éloi­gnées où vit une grande pro­por­tion des peuples autoch­tones[5]. L’avortement reste aussi dif­fi­cile d’accès pour les femmes qui vivent dans les réserves et les milieux éloi­gnés. D’autre part, même si l’avortement est légal au Canada, l’accès varie d’une pro­vince et d’une région à l’autre. Les femmes autoch­tones, qui sont parmi les plus pauvres au Canada, se heurtent à des pro­blèmes finan­ciers, sur­tout lorsqu’il faut obte­nir les soins néces­saires à l’extérieur de leur région.

Donner nais­sance devient un drame

Parallèlement, il est impos­sible pour la grande majo­rité des femmes vivant dans les réserves autoch­tones d’accoucher dans leur com­mu­nauté. Pourtant, tra­di­tion­nel­le­ment les femmes autoch­tones y accou­chaient avec l’aide de sages-femmes. D’ailleurs, la cou­tume veut que la com­mu­nauté fasse la pro­messe d’aider la nou­velle mère et le bébé dans ce pro­ces­sus. Cependant, dans les années 1970, les soins obs­té­triques ont été cen­tra­li­sés dans le but de dimi­nuer la mor­ta­lité mater­nelle[6]. Ces chan­ge­ments ont eu un impact non négli­geable sur la santé phy­sique et sociale des femmes et de leurs enfants. En pré­vi­sion de l’accouchement, les femmes autoch­tones vivant dans les réserves ou en milieu rural doivent se rendre dans le centre urbain le plus près dès qu’elles atteignent 36 semaines de gros­sesse. L’accouchement devient alors un évè­ne­ment très stres­sant pour la mère et sa famille. Par ailleurs, lorsque l’accouchement est trans­féré hors de la com­mu­nauté, cela entraîne d’autres pro­blèmes. Ainsi, le coût éco­no­mique et social est colos­sal pour les familles, puisqu’il faut offrir un sou­tien finan­cier aux femmes pen­dant qu’elles vivent à l’extérieur de leur com­mu­nauté et assu­rer la garde de leurs autres enfants[7]. En réa­lité, les accou­che­ments à faible risque devraient pou­voir se faire dans les com­mu­nau­tés, même si la plu­part des femmes autoch­tones sont conscientes des risques asso­ciés au fait de donner nais­sance dans leur com­mu­nauté. Néanmoins, pour plu­sieurs d’entre elles, l’avantage que repré­sente le sou­tien de leur famille et de leur com­mu­nauté pen­dant la gros­sesse et l’accouchement est très impor­tant.

Environnement et droits repro­duc­tifs

Il peut sem­bler dif­fi­cile de faire le lien entre l’environnement et les droits repro­duc­tifs. Pourtant, l’exemple de The Lost Boys of Aamjiwnaang[8] illustre cette rela­tion. La réserve d’Aamjiwnaang se trouve près de Sarnia en Ontario et compte près de 650 habi­tants. Cette région est l’une des plus pol­luées au Canada en raison de la pré­sence de nom­breuses usines pétro­chi­miques, ce qui affecte direc­te­ment la santé des habi­tants, puisqu’ils dépendent des res­sources natu­relles que sont la chasse et la pêche. Et cette pol­lu­tion touche encore plus direc­te­ment les femmes. Des pol­luants conta­minent les femmes enceintes et inter­fèrent avec les hor­mones qui déter­minent le sexe du bébé[9]. Du coup, depuis 15 ans, il y a eu une dimi­nu­tion du taux de nais­sance de gar­çons par rap­port aux filles. Aujourd’hui, envi­ron deux filles naissent pour chaque garçon dans la com­mu­nauté ; ce dés­équi­libre met en danger l’avenir de la petite com­mu­nauté d’Aamjiwnaang. Voici qui montre bien de quelle façon la lutte pour la jus­tice repro­duc­tive est un enjeu dif­fé­rent pour les fémi­nistes autoch­tones et les fémi­nistes non autoch­tones.

Stratégies de résis­tance

Le fémi­nisme anti­co­lo­nial (déco­lo­nial ou post­co­lo­nial) des femmes autoch­tones diverge du fémi­nisme libé­ral (lisez : blanc), puisqu’il se concentre sur l’articulation du racisme et du patriar­cat d’État plutôt que sur le sexisme comme prin­ci­pale source d’oppression[10]. De plus, contrai­re­ment au fémi­nisme libé­ral, qui désire encou­ra­ger les femmes à deve­nir fortes et indé­pen­dantes, le fémi­nisme autoch­tone croit que les femmes devraient comp­ter sur leur famille et leur com­mu­nauté afin d’assurer leur survie[11].

Dans leur quête de jus­tice repro­duc­tive, les femmes autoch­tones se regroupent afin de créer des mou­ve­ments, des orga­ni­sa­tions et des réseaux fémi­nistes et non fémi­nistes. Elles ne res­tent pas impuis­santes devant les injus­tices qu’elles vivent en matière de santé sexuelle et repro­duc­tive. Par exemple, Erin Marie Konsmo, auteure, artiste et acti­viste autoch­tone très impor­tante, est la fon­da­trice d’un réseau pro­di­gieux nommé The Native Youth Sexual Health Network (NYSHN). Ce réseau à but non lucra­tif vise entre autres à pro­mou­voir l’éducation sexuelle adap­tée à la réa­lité cultu­relle, à ren­for­cer le savoir tra­di­tion­nel, à pré­ve­nir la vio­lence, à faire la pro­mo­tion de rela­tions saines, à infor­mer les jeunes de leurs choix en cas de gros­sesse, à lutter pour la jus­tice et contre la vio­lence envi­ron­ne­men­tale, à sen­si­bi­li­ser, à pré­ve­nir les ITS et le VIH/SIDA et à encou­ra­ger l’estime de soi en matière de sexua­lité. La mis­sion du réseau est vaste, néan­moins elle reflète la diver­sité des besoins.

Parmi diverses stra­té­gies d’action, NYSHN uti­lise l’art pour sen­si­bi­li­ser les jeunes autoch­tones et trans­mettre ses mes­sages. Le réseau fait de l’art avec des condoms et fabrique des étuis à condoms avec des mes­sages fémi­nistes autoch­tones afin de lutter contre la honte et le stigma reliés aux condoms et d’approfondir les conver­sa­tions autour de l’éducation sexuelle et de la sen­si­bi­li­sa­tion.

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Source : site Web The Youth Native Sexual Health Network

Par ailleurs, le réseau accueille les ini­tia­tives per­son­nelles des jeunes. À l’âge de 17 ans, Alexa Lesperance, une jeune Anishinaabe, a créé un car­na­val pour pro­mou­voir l’éducation sexuelle dans sa com­mu­nauté. Son but était de rendre l’éducation sexuelle sexy afin d’attirer le plus de jeunes pos­sible. Le Sexy Health Carnival s’est servi de jeux (et de prix) afin de rendre l’apprentissage amu­sant[12]. L’initiative a été une réus­site, car le car­na­val s’est rendu dans plus de 30 com­mu­nau­tés autoch­tones à ce jour et a attiré entre 80 et 1200 per­sonnes à cha­cune de ses visites.

Les doulas

Puisque les accou­che­ments sont sou­vent impos­sibles dans les réserves et dans les régions éloi­gnées et que les femmes autoch­tones doivent se dépla­cer seules dans les grandes villes pour accou­cher, les groupes de doulas[13] autoch­tones ont pris le relai. Ils per­mettent d’offrir à ces mères confi­nées loin de leur com­mu­nauté avant, pen­dant et après l’accouchement, non seule­ment un sup­port moral et spi­ri­tuel, mais aussi des céré­mo­nies tra­di­tion­nelles qui sont très impor­tantes pour la culture autoch­tone. Les doulas autoch­tones se dif­fé­ren­cient des doulas régu­lières. Elles reçoivent une for­ma­tion sur les céré­mo­nies tra­di­tion­nelles en lien avec la mater­nité et la nais­sance, et apprennent à mieux accom­pa­gner les mères vic­times de vio­lence sexuelle[14]. Évidemment, l’initiative des doulas autoch­tones en milieu urbain n’est pas une solu­tion pour retour­ner les accou­che­ments à faibles risques dans les com­mu­nau­tés, mais elle comble les lacunes en atten­dant que leurs reven­di­ca­tions soient enten­dues[15].

Idle No More

Idle No More (INM), créé par des femmes autoch­tones et consti­tué majo­ri­tai­re­ment de femmes, montre à quel point les femmes des Premières Nations ne res­tent pas impuis­santes. Selon Widia Larivière, porte-parole d’INM au Québec, « ce sont des femmes qui réaf­firment et qui veulent reprendre leur place dans le débat, dans les espaces déci­sifs, dans les com­mu­nau­tés en tant que guer­rières pro­tec­trices du ter­ri­toire. Elles veulent reprendre le pou­voir qu’elles ont perdu après que le patriar­cat ait été imposé dans les socié­tés autoch­tones et s’y soit implanté[16]». Des mou­ve­ments comme INM jouent un rôle cru­cial pour la jus­tice repro­duc­tive même si cet enjeu n’est pas au cœur des reven­di­ca­tions du mou­ve­ment. Comme on le sait, pour les femmes autoch­tones, la vio­lence sur les terres est une vio­lence com­mise sur le corps des femmes autoch­tones.

Julie Vautour[1]


Notes

  1. Étudiante à la mai­trise à l’Institut des études fémi­nistes et de genre de l’Université d’Ottawa.
  2. Elle est main­te­nant sous la com­pé­tence des ins­ti­tu­tions des Premières Nations.
  3. Jessica Yee (dir.), « Sex ed and youth. Colonization, sexua­lity and com­mu­ni­ties of colour », Our schools, our selves, The Canadian Centre for Policy Alternatives, vol. 18, n° 2 (#94), 2009.
  4. Jo-Anni Joncas et Bernard Roy, « Les gros­sesses chez les ado­les­centes autoch­tones du Canada : un por­trait cri­tique de la lit­té­ra­ture », Recherches amé­rin­diennes au Québec, vol. 45, n° 1, 2015, p. 17-27.
  5. Linda Archibald, Teenage Pregnancy in Inuit Communities : Issues and Perspectives, Ottawa, Pauktuutit Inuit Women’s Association, 2004.
  6. Society of Obstetricians and Gynaecologists of Canada, « Returning birth to abo­ri­gi­nal, rural and remote com­mu­ni­ties », Journal of Obstetrics and Gynaecology Canada, vol. 32, n° 12, 2010, p. 1186-1188.
  7. Ibid.
  8. <www​.men​shealth​.com/​h​e​a​l​t​h​/​i​n​d​u​s​t​r​i​a​l​-​p​o​l​l​u​t​i​o​n​-​h​e​a​l​t​h​-​h​a​zards>.
  9. Sarah Marie Wiebe et Erin Marie Konsmo, « Indigenous body as conta­mi­na­ted site ? Examining struggles for repro­duc­tive jus­tice in Aamjiwnaang », dans Stéphanie Paterson, Francesca Scala et Marlene K. Sokolon (dir.), Fertile Ground. Exploring Reproduction in Canada, Montréal, McGill-Queen’s Universtity Press, 2014, p. 325-358.
  10. Julie Perreault, « La vio­lence inter­sec­tion­nelle dans la pensée fémi­niste autoch­tone contem­po­raine », Recherches fémi­nistes, vol. 28, n° 2, 2015, p. 33-52.
  11. Wiebe et Konsmo. op. cit.
  12. Angela Sterritt, « How this indi­ge­nous youth is making sex edu­ca­tion sexy », The Globe And Mail, 10 mars 2016.
  13. Une doula, ou accom­pa­gnante, offre un sou­tien non médi­cal aux parents pen­dant la gros­sesse, l’accouchement et le post-partum, <www​.cen​tre​plei​ne​lune​.com/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​/​b​l​o​g​/​i​t​e​m​/​q​u​-​e​s​t​-​c​e​-​q​u​-​u​n​e​-​doula>. (NdR)
  14. Tamara Fritzsche, The Impact of Sexual Abuse on Pregnancy. Sexual Abuse Curriculum for Aboriginal Doula Training, 2012, < http://​www​.fnha​.ca/​D​o​c​u​m​e​n​t​s​/​S​e​x​u​a​l​-​A​b​u​s​e​-​C​u​r​r​i​c​u​l​u​m​-​F​o​r​-​A​b​o​r​i​g​i​n​a​l​-​D​o​u​l​a​-​T​r​a​i​n​i​n​g.pdf>.
  15. Samantha Samson, Indigenous Doulas to give spi­ri­tual, tra­di­tio­nal sup­port throu­ghout pro­vince, CBC News Manitoba, 14 mars 2016, <www​.cbc​.ca/​n​e​w​s​/​c​a​n​a​d​a​/​m​a​n​i​t​o​b​a​/​i​n​d​i​g​e​n​o​u​s​-​d​o​u​l​a​s​-​t​o​-​g​i​v​e​-​s​p​i​r​i​t​u​a​l​-​t​r​a​d​i​t​i​o​n​a​l​-​s​u​p​p​o​r​t​-​t​h​r​o​u​g​h​o​u​t​-​p​r​o​v​i​n​c​e​-​1​.​3​4​87966>.
  16. Karine Gentelet, « Idle No More : iden­tité autoch­tone actuelle, soli­da­rité et jus­tice sociale. Entrevue avec Melissa Mollen Dupuis et Widia Larivière », Nouvelles pra­tiques sociales, vol. 27, n° 1, 2014, p. 7-21.


Ce texte est paru dans le no. 18 des Nouveaux Cahiers du socialisme.

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