Lutte des classes mondiale : la géographie de la contestation

Par Mis en ligne le 10 juillet 2012

Lorsque tout va bien et que l’économie-monde se déve­loppe par la pro­duc­tion d’une nou­velle plus-value, la lutte des classes est tenue en res­pect. Non qu’elle dis­pa­raisse, mais tant que le chô­mage reste à un niveau bas et que les reve­nus réels des couches infé­rieures aug­mentent, même de façon modeste, le com­pro­mis social est à l’ordre du jour.

Mais lorsque l’économie-monde entre en stag­na­tion et que le taux de chô­mage réel aug­mente consi­dé­ra­ble­ment, la taille du gâteau à par­ta­ger se réduit. La ques­tion devient alors de savoir qui va en sup­por­ter les consé­quences, à l’intérieur et entre chaque pays. Dans ces condi­tions, la lutte des classes s’intensifie et engendre, tôt ou tard, des conflits ouverts dans la rue. C’est ce qui s’est pro­duit dans le sys­tème-monde depuis les années 1970 et, de façon encore plus spec­ta­cu­laire, depuis 2007. Jusqu’à pré­sent, le haut du pavé de la classe supé­rieure (les 1%) s’est accro­ché à sa part du gâteau et, en réa­lité, l’a même aug­menté. Ceci a méca­ni­que­ment eu pour consé­quence le fait que la part des autres 99% est en dimi­nu­tion.

La lutte pour la dis­tri­bu­tion des parts du gâteau s’organise fon­da­men­ta­le­ment autour de deux sujets : la taxa­tion (com­bien et qui ?) et le sys­tème de pro­tec­tion sociale de la majo­rité de la popu­la­tion (dépenses pour l’éducation et la santé, garan­ties de revenu tout au long de la vie). Il n’existe aucun pays où cette lutte n’ait pris place. Mais cette der­nière éclate plus vio­lem­ment dans cer­tains pays que d’autres, du fait de leur posi­tion dans l’économie-monde, de leur démo­gra­phie, de leur his­toire poli­tique.

Une lutte des classes intense sou­lève pour tout un chacun la ques­tion de savoir com­ment l’appréhender poli­ti­que­ment. Les cercles qui détiennent le pou­voir peuvent dure­ment répri­mer les troubles sociaux et ils sont nom­breux à ne pas s’en priver. Ou bien, quand les troubles deviennent trop puis­sants pour leurs dis­po­si­tifs de répres­sion, ils peuvent cher­cher à coop­ter les contes­ta­taires en don­nant l’impression de les ral­lier et en limi­tant les véri­tables chan­ge­ments. Ou bien ils font les deux, en cher­chant à répri­mer en pre­mier et, en cas d’échec, à coop­ter.

Les contes­ta­taires font aussi face à un dilemme. Au départ, ils forment tou­jours un groupe de cou­ra­geux mino­ri­taires. Pour pou­voir inquié­ter les pou­voirs en place, ils doivent impé­ra­ti­ve­ment convaincre un groupe bien plus large qu’eux – et poli­ti­que­ment bien plus modéré – de les rejoindre. Ceci n’est pas facile à réa­li­ser mais par­fois, cela arrive. C’est ce qui s’est passé en Egypte sur la Place Tahrir en 2011. C’est ce qui s’est éga­le­ment pro­duit avec le mou­ve­ment Occupy aux Etats-Unis et au Canada. C’est aussi arrivé en Grèce avec les der­nières élec­tions. Ou au Chili avec les grèves étu­diantes qui durent main­te­nant depuis long­temps. Enfin, en ce moment, c’est ce qui est en train de se pro­duire de façon spec­ta­cu­laire au Québec.

Mais, lorsqu’une telle situa­tion se pro­duit, que faire ? Certains contes­ta­taires consi­dèrent que leurs reven­di­ca­tions ini­tiales doivent deve­nir beau­coup plus ambi­tieuses et radi­cales dans le but de recons­truire l’ordre social. D’autres, et il y en a tou­jours, sont dis­po­sés à s’asseoir autour d’une table avec les cercles diri­geants pour négo­cier des com­pro­mis.

Lorsque ces der­niers ont recours à la répres­sion, ils ne font géné­ra­le­ment qu’attiser les flammes de la contes­ta­tion. Mais, dans cer­tains cas, cette répres­sion peut aussi pro­duire ses effets escomp­tés. Quand ce n’est pas le cas et que les cercles diri­geants passent des com­pro­mis ou cooptent, ils sont alors en mesure de casser le sou­tien popu­laire aux contes­ta­taires. C’est ce qui semble s’être pro­duit en Egypte. Les récentes élec­tions ont abouti à un second tour entre deux can­di­dats dont aucun n’a été un sou­tien de la révo­lu­tion de la Place Tahrir : l’un est le der­nier pre­mier ministre du pré­sident déchu Hosni Moubarak, l’autre un diri­geant des Frères musul­mans dont l’objectif pre­mier est d’instaurer la charia dans le droit égyp­tien. En aucun cas, ces can­di­dats n’ont pour objec­tif de mettre en œuvre les reven­di­ca­tions de ceux qui sont ras­sem­blés sur la Place Tahrir. Il s’agit d’une situa­tion déchi­rante pour les quelque 50% d’électeurs qui n’ont pas voté au pre­mier tour pour l’un des deux can­di­dats arri­vés en tête. Cette situa­tion mal­heu­reuse est avant toute chose le résul­tat de la divi­sion des élec­teurs « pro-Place Tahrir » qui ont par­tagé leurs suf­frages du pre­mier tour entre deux can­di­dats aux passés assez dif­fé­rents.

Que faut-il penser de tout cela ? Que la géo­gra­phie de la contes­ta­tion évolue rapi­de­ment et constam­ment. Une contes­ta­tion qui surgit fait tou­jours face à une ten­ta­tive de répres­sion, de coop­ta­tion ou est pous­sée à l’usure. Mais aus­si­tôt après, une autre contes­ta­tion appa­raît ailleurs. Là aussi, elle sera soit répri­mée, coop­tée ou pous­sée à l’usure. Et encore après, la même chose se pro­duit dans un troi­sième endroit, comme si le mou­ve­ment pla­né­taire était irré­pres­sible.

Et il l’est effec­ti­ve­ment, pour une raison simple. La com­pres­sion des reve­nus dans le monde est bien réelle et la ten­dance n’est pas prête de s’inverser. Dans la crise struc­tu­relle actuelle de l’économie-monde capi­ta­liste, les solu­tions clas­siques pré­co­ni­sées pour enrayer les réces­sions éco­no­miques sont inopé­rantes. Et ce, quoi que puissent dire les experts et les diri­geants poli­tiques qui nous assurent qu’une nou­velle période de pros­pé­rité se des­sine à l’horizon.

Nous vivons une situa­tion mon­diale chao­tique. Les fluc­tua­tions sont amples et rapides, en tout et par­tout. Ceci concerne éga­le­ment les mou­ve­ments sociaux. C’est ce que nous confirme la géo­gra­phie constam­ment mou­vante de la contes­ta­tion. La Place Tahrir au Caire hier, les marches non auto­ri­sées des poêles et des cas­se­roles à Montréal aujourd’hui, ailleurs demain. Et pro­ba­ble­ment là où on ne s’y attend pas.

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Ces com­men­taires, bimen­suels, sont des réflexions consa­crées à l’analyse de la scène mon­diale contem­po­raine vue dans une pers­pec­tive de long terme et non de court terme.

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