Lutte à la radicalisation : La nouvelle mode

Par Mis en ligne le 22 mai 2015

Il y a quelques semaines, Montréal a créé un Centre contre la radi­ca­li­sa­tion piloté par le SPVM qui inter­vien­dra, en pre­mier lieu au Collège Maisonneuve. On a vu passer plu­sieurs « modes sur la vio­lence et nos jeunes » en trente ans. Violence dans les médias, vio­lence dans les rela­tions amou­reuses, dans les cours d’école, le sui­cide, la vio­lence ver­bale, la lutte aux gangs de rue, l’intimidation, la cybe­rin­ti­mi­da­tion, les troubles ali­men­taires, la menace de tireur fou et cette fois ; la radi­ca­li­sa­tion reli­gieuse dans les Cégeps. Diverses formes d’un seul et même phé­no­mène, la vio­lence : sociale, contre l’autre et envers soi.

Chacune de ces modes « anti-vio­lence » semble suivre un même cycle. Un évé­ne­ment dra­ma­tique, un petit vent de panique média­tisé et des mesures mises en place à la sau­vette. Puis on mobi­lise l’institution par excel­lence qui mono­po­lise les bud­gets de sécu­rité : la police. Les res­pon­sables mettent en place des pro­grammes d’éducation aux consé­quences cri­mi­nelles des vio­lences, et de sen­si­bi­li­sa­tion à la néces­sité de dénon­cia­tion. On voit cir­cu­ler des lettres, des avis et des poli­ciers dans nos ins­ti­tu­tions d’éducation, ques­tion de redon­ner un sen­ti­ment de sécu­rité et l’impression d’agir.

Avec les années, on voit l’obsession sécu­ri­taire émer­ger, le gou­ver­ne­ment en est au point d’annoncer la fin de « la fouille à nu » dans les écoles. Nos ins­ti­tu­tions sco­laires se trans­forment en machine oppres­sante de règles, de méfiances, de contrôles et de sur­veillance. Peu de citoyens sont conscients de l’omniprésence de chiens reni­fleurs, de gardes de sécu­rité, de camé­ras vidéo pano­ra­miques, de doubles portes auto­ver­rouillâtes, de fouilles, de péri­mètre sécu­ri­taire, de grilles cloi­son­nant les casiers et de pré­sence poli­cière font parti de la nor­ma­lité de nos jeunes ; sur­tout au secon­daire. On a l’impression crois­sante que les menaces aux­quelles font face nos jeunes sont mul­tiples et immi­nentes. Ce sont autant de réa­li­tés qui, nour­ris­sant la méfiance et les craintes, l’épisode de la « fouille à nu » devrait être la goutte qui fait débor­der le vase!.

On entend sou­vent les élèves sou­li­gner qu’en situa­tion de vio­lence, ce sont les poli­ciers qui viennent parler aux élèves ; cer­taines direc­tions auraient abdi­qué leur rôle dans le main­tien de l’harmonie sociale du milieu. Nos enfants du pri­maire font des exer­cices de « confi­ne­ment bar­ri­ca­dés » sous ordre des auto­ri­tés poli­cières ; est-ce normal ? Il y a de quoi se deman­der si une nou­velle mala­die grave n’est pas en émer­gence au Québec « la para­noïa sociale » ; mala­die sur laquelle ont demande aux tra­vailleurs sociaux et aux édu­ca­teurs spé­cia­li­sés trop peu nom­breux et débor­dés, d’intervenir. Mais ces ser­vices sont coupés.

Comment en arrive-t-on là ? Le pro­blème avec la spec­ta­cu­laire vio­lence média­ti­sée n’est pas qu’elle sti­mule ou encou­rage la vio­lence ; c’est qu’elle prend toute la place. Il n’y a plus d’espace, plus de lieu pour parler des moyens « non vio­lents » de résoudre les conflits. Cette voie édu­ca­tive est plus dif­fi­cile à média­ti­ser. La consé­quence directe est une igno­rance quasi géné­ra­li­sée des solu­tions effi­caces qui existent pour contrer les situa­tions de vio­lence. Est-ce la faute aux médias ? Non. C’est la faute à cette fas­ci­na­tion mala­dive et mor­bide pour la vio­lence et la mort que l’on nour­rit tous. Le com­mer­cia­lisme pro­fite à tous les niveaux de cette « dérive, ou obses­sion sécu­ri­taire » ; comme il pro­fite de l’insatisfaction sexuelle par la por­no­gra­phie et de l’insatisfaction de soi par les arti­fices de la mode. Rien de nou­veau ! Le com­mer­cia­lisme vam­pi­rise les fai­blesses humaines. La vio­lence n’en est qu’une illus­tra­tion.

Mais qu’est-ce que la « non-vio­lence » ? On parle de plus en plus d’un tra­vail de ren­for­ce­ment des habi­le­tés pro­so­ciales ; des habi­le­tés neu­tra­li­sant l’isolement. Ce qu’on appelle de plus en plus les com­pé­tences de paix ; soit les habi­le­tés qui per­mettent d’articuler des moyens effi­caces pour « dire NON » à la vio­lence ; et per­met­tant de se sentir plus en sécu­rité par un sou­tien mutuel. Des moyens d’action et d’intervention non vio­lents sont en déve­lop­pe­ment un peu par­tout, mais ils res­tent pro­fon­dé­ment mécon­nus.

Il est ques­tion ici de déve­lop­per dans la popu­la­tion de mul­tiples com­pé­tences. À la base, il y a les élé­ments de com­mu­ni­ca­tion : la capa­cité d’écoute, d’affirmation res­pec­tueuse, de réso­lu­tion des conflits, d’agir comme tierce partie et de par­ti­ci­per au déve­lop­pe­ment de consen­sus. Puis il y a des habi­le­tés de base pour agir dans les inter­ac­tions sociales : soit de nour­rir l’estime de soi dans son envi­ron­ne­ment, de voir la dif­fé­rence comme une richesse et une oppor­tu­nité, d’être capable d’identifier et d’accompagner les vic­times tant en milieu com­mu­nau­taire que sco­laire, de savoir détec­ter et dif­fu­ser des situa­tions de confron­ta­tion, et de savoir se pro­té­ger phy­si­que­ment sans riposte. Dans l’angle plus poli­tique de la ques­tion, on vise à apprendre à conci­lier droits et res­pon­sa­bi­lité ; et à connaître les moyens, tac­tiques et stra­té­gies pour affir­mer ses convic­tions et appli­quer une FORCE, « sans recours à la vio­lence ». Bref, on parle ici de valo­ri­sa­tion du bien commun et de s’équiper pour le défendre effi­ca­ce­ment. Ces moyens sont pré­sents un peu par­tout et à petite échelle. Malheureusement, la non-vio­lence, la gamme de ces moyens effi­caces pour neu­tra­li­ser les vio­lences ne sont pas spec­ta­cu­laires ; elles ne font donc pas la man­chette. C’est une thé­ma­tique qui ne peut que s’enseigner qu’avec patience ; mais que beau­coup trop de nos édu­ca­teurs, sur­char­gés, ignorent.

On se retrouve avec un envi­ron­ne­ment social, obni­bulé par la peur et qui adhère faci­le­ment aux options coer­ci­tives, aux légis­la­tions abu­sives, à la judi­cia­ri­sa­tion, à la sur­veillance et à la répres­sion à outrance. Puis les gou­ver­ne­ments apprennent à capi­ta­li­ser sur l’insécurité. On voit bien cette ten­dance avec les poli­tiques guer­rières ; occul­tant tota­le­ment toute forme d’efforts de type diplo­ma­tique, de sanc­tion non-vio­lente ou inter­ven­tion pré­ven­tive. Rappelons-nous que les étu­diants s’étaient insur­gés contre le recru­te­ment mili­taire dans les écoles en pleine offen­sive de guerre en Afghanistan. Même les groupes vic­time, ceux qui se sont radi­ca­li­sés deviennent inca­pable d’articuler un dis­cours sur les moyens, les tac­tiques et les stra­té­gies de lutte et d’opposition non vio­lente. Ils n’arrivent plus à croire en la capa­cité citoyenne de « construc­tion de la paix ». Ils ignorent tout des méca­niques de la lutte sociale et poli­tique sans les armes, et de la force poli­tique qu’elle peut appli­quer sur le pou­voir.

Il existe pour­tant des cen­taines de moyens de lutte non vio­lents docu­men­tés depuis les années « 70. Même nos jeunes qui se ques­tionnent sur la vio­lence sont inca­pables d’articuler une cri­tique de ces vio­lences et de ses moyens. Nos jeunes deviennent une clien­tèle tout aussi faci­le­ment mani­pu­lable par les por­teurs du “délire sécu­ri­taire” que les élec­teurs, et sont des proies faciles pour les gou­rous de la radi­ca­li­sa­tion. Puis c’est l’escalade de la contre-vio­lence dans l’illusion de pou­voir faire avan­cer une cause ou sa révo­lu­tion, une esca­lade qui s’accélère par de nou­velles poli­tiques oppres­sives et de nou­velles dépenses de sécu­rité. Et, on est sur­pris que “l’inévitable vio­lence dérape” en confron­ta­tion de rue, des­sins meur­triers ou en séjour de “croi­sades jiha­distes”???…

Malgré les coûts et consé­quences, on invite encore nos “forces de l’ordre” et ser­vice de ren­sei­gne­ment et de sécu­rité à venir à la res­cousse. Plus de sur­veillance dans nos écoles ; et plus de mesures de contrôle dans nos CÉGEPS et Université. Les nou­velles modes du jour ; contrer la radi­ca­lité reli­gieuse, et la radi­ca­lité mili­tante. Les ser­vices de ren­sei­gne­ment dans le pre­mier cas, et les gaz et matraques dans le second à l’UQAM et dans nos rues contre la radi­ca­lité étu­diante. Cette radi­ca­lité issue d’un déses­poir touche main­te­nant une partie crois­sante de notre jeu­nesse qui a de moins en moins voie au cha­pitre. Le masque et la confron­ta­tion sym­bo­lisent de façon crois­sante ce manque de confiance en nos sys­tèmes de contrôle et de judi­cia­ri­sa­tion. Pourtant, dans sa majo­rité, cette jeu­nesse ne reven­dique sim­ple­ment le que main­tien des pri­vi­lèges que les géné­ra­tions pré­cé­dentes se sont octroyés, dont elles ont allè­gre­ment pro­fité et qu’il reste encore à payer. Réalisons-nous que notre société méfiante de ses jeunes fonce droit dans un mur ? Faute de connais­sances des alter­na­tives à la sur­veillance et la vio­lence ; notre société a-t-elle fait le choix de la confron­ta­tion sociale, de la contre-vio­lence par la répres­sion, les camé­ras, les grillages et les matraques ? Réalisons-nous qu’il n’y a aucune limite aux coûts de ces choix ?

Encore une fois, les grandes mobi­li­sa­tions du pre­mier mai furent éclip­sées. Les mobi­li­sa­tions d’une foule d’organismes citoyens ont encore une fois passé der­rière l’écran des éclats de la vio­lence répres­sive. Entre-temps ces orga­nismes pour la paix, la non-vio­lence, la réso­lu­tion des conflits et la pro­mo­tion d’une richesse de la diver­sité ; congé­dient, et ferment leurs portes ; faute d’argent, d’attention et par ignorance….Austérité oblige !

Et la police s’invite par­tout et à grands frais dans nos écoles ? Sommes-nous sur la bonne voie ?

2015-05-18

Normand Beaudet

Membre fon­da­teur du Centre de res­sources sur la non-vio­lence (1987), cofon­da­teur de la concer­ta­tion d’organismes “Outils de paix” (2009) et du réseau de Fondations “Réseau des dona­teurs pour la paix”.

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