Économie du savoir – L’université n’est pas une entreprise

Par , Mis en ligne le 20 juillet 2014

Lors d’un « rendez-vous du savoir » tenu début octobre [2011], le rec­teur de l’Université de Montréal, Guy Breton, appe­lait à inten­si­fier la col­la­bo­ra­tion entre l’enseignement supé­rieur et les milieux d’affaires : « Les cer­veaux [doivent] cor­res­pondre aux besoins des entre­prises », expli­quait-il. Le nou­veau scien­ti­fique en chef du Québec, Rémi Quirion, fai­sait sa pre­mière appa­ri­tion publique devant la Chambre de com­merce de Montréal pour parler de la « créa­tion de nou­veaux par­te­na­riats [de recherche] entre les sec­teurs public et privé » qui auraient des « retom­bées éco­no­miques » posi­tives. 

Dans une telle pers­pec­tive, l’enseignement et la recherche devraient répondre immé­dia­te­ment aux besoins des mar­chés, tant en ce qui concerne la « for­ma­tion de main-d’œuvre » que la pro­duc­tion de recherche com­mer­cia­li­sable. Si ce projet sert les inté­rêts de l’entreprise, il signi­fie en revanche la remise en ques­tion de la nature et des fina­li­tés du sys­tème d’éducation qué­bé­cois, c’est-à-dire la pri­va­ti­sa­tion de l’institution, de son finan­ce­ment et de sa mis­sion. 

Marchandisation du savoir

Les mêmes rec­teurs et gens d’affaires affirment qu’il faut aug­men­ter les droits de sco­la­rité sous pré­texte que l’université serait « sous-finan­cée ». Or, le calcul du pré­tendu « sous-finan­ce­ment » ne tient pas compte des bud­gets de recherche « externes », qui ont doublé au cours des 10 der­nières années au Canada. L’université de l’enseignement crie famine ; mais l’université de la recherche qui répond aux besoins « d’innovation » com­mer­cia­li­sable des entre­prises est de plus en plus finan­cée. De fait, en 2000, les uni­ver­si­tés effec­tuaient 28 % de la R et D au Canada. En 2008, elles en réa­li­saient 38 %, rece­vant pour cela des sommes dépas­sant 11 mil­liards de dol­lars. L’objectif est de reco­pier ce modèle au Québec, c’est-à-dire faire exé­cu­ter une part crois­sante de la R et D au sein des uni­ver­si­tés.

Ce phé­no­mène s’explique par le fait que depuis les années 1990, les entre­prises exter­na­lisent leur fonc­tion de recherche et déve­lop­pe­ment (R et D) vers les uni­ver­si­tés. Ce pro­ces­sus de sous-trai­tance s’inscrit dans le contexte de la mise en place d’une « éco­no­mie du savoir » qui repose sur la logique spé­cu­la­tive du capi­ta­lisme finan­cia­risé. Comme les entre­prises doivent répondre aux cri­tères du ren­de­ment à court terme imposé par la sphère bour­sière, elles sont inci­tées à réduire leurs inves­tis­se­ments les plus ris­qués, notam­ment leurs dépenses en R et D.

Les études effec­tuées tant aux États-Unis qu’au Canada ont démon­tré que ces « par­te­na­riats », très pro­fi­tables pour les entre­prises, s’avèrent très coû­teux pour les fonds publics et pour les uni­ver­si­tés, en ce que ces der­nières tirent très peu de reve­nus de ce type de recherche, et qu’elles doivent en plus assu­mer les nom­breux coûts de ges­tion asso­ciés à ces acti­vi­tés com­mer­ciales (frais judi­ciaires, ges­tion de brevet, recherche de sub­ven­tions, etc.). Dans la mesure où moins de 1 % du revenu des uni­ver­si­tés pro­vient de la com­mer­cia­li­sa­tion de la recherche, autant dire qu’on socia­lise les pertes et qu’on pri­va­tise les pro­fits. 

La « finan­cia­ri­sa­tion » de l’éducation ne se limite pas à la pro­duc­tion de bre­vets, mais com­prend éga­le­ment les étu­diants qui devront subir une aug­men­ta­tion mar­quée des droits de sco­la­rité. Les reve­nus que les uni­ver­si­tés tire­ront de cette hausse n’iront vrai­sem­bla­ble­ment pas à amé­lio­rer la qua­lité de l’enseignement, mais ser­vi­ront plutôt à finan­cer la recon­ver­sion com­mer­ciale de l’institution. La hausse des droits de sco­la­rité et l’augmentation de l’endettement qui lui est inhé­rent se légi­ti­ment à partir de l’idéologie vou­lant que l’éducation consiste en un « inves­tis­se­ment en capi­tal humain ». Or, cette concep­tion mar­chande de l’éducation risque de mener, selon le maga­zine The Economist, à l’éclatement d’une nou­velle bulle spé­cu­la­tive, celle de l’éducation supé­rieure, en raison de l’augmentation mas­sive d’étudiants qui ne sont pas en mesure de rem­bour­ser leurs dettes.

Détournement com­mer­cial

Le pré­sident de l’Association des uni­ver­si­tés et col­lèges du Canada (AUCC) disait récem­ment que « la recherche uni­ver­si­taire cou­ron­née de succès trans­forme le savoir en pro­duits et ser­vices dont l’économie mon­diale a besoin ». Cette redé­fi­ni­tion du rôle de l’université la réduit à n’être qu’une usine à diplômes et à bre­vets. Or, comme le rap­pelle le phi­lo­sophe fran­çais Plinio Prado, le « prin­cipe d’université est le prin­cipe qui [la fonde] comme lieu de l’exercice incon­di­tion­nel, libre et public de la pensée ».

En culti­vant l’autonomie à l’encontre des pou­voirs, l’université doit main­te­nir une dis­tance cri­tique avec le monde, celle-là même qui devrait lui per­mettre d’éduquer au juge­ment, de trans­mettre la culture et de réflé­chir sur le sens de notre pré­sence dans le monde. En des temps de crise éco­no­mique, éco­lo­gique, cultu­relle et sociale, nous aurions plus que jamais besoin d’un lieu dédié à une telle réflexion. Mais il faudra pour cela résis­ter à la nou­velle « uni­ver­sité inc. » promue par les milieux d’affaires et les rec­teurs.

Le Devoir, 26 octobre 2011

Eric Martin et Maxime Ouellet sont les auteurs de Université inc. (LUX édi­teur, 2011)

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