L’universalisme du 21e siècle sera antiraciste ou ne sera pas

 

Mame-Fatou Niang et Julien Suaudeau, Fondation Rosa Lueemburg, novembre 2020

Depuis la mort de George Floyd, le 25 mai 2020 à Minneapolis, séisme nord-américain dont l’onde de choc s’est répandue à travers le monde, une forme d’antiracisme s’est imposée en France. Ce mouvement qui s’inscrit dans des décennies de luttes postcoloniales s’est affirmé dans le sillage du Comité Adama Traoré, du nom d’un jeune Français de 24 ans décédé le 19 juillet 2016 dans des conditions étrangement similaires à l’Américain Floyd.

Dans le storytelling manichéen qui a structuré tout l’été le discours politico-médiatique en France, cet antiracisme décrit comme « décolonial », « indigéniste », « catégoriel » et dont la grille de lecture serait « racialisante » aurait supplanté la vieille garde des associations antiracistes. L’antiracisme universaliste de ces acteurs traditionnels et plus ou moins institutionnalisés – lutter en même temps contre toutes les haines collectives en intégrant tout le monde – serait désormais hors-jeu.

Selon ses détracteurs, l’antiracisme 2.0 jouerait avec le feu communautariste, tantôt par pulsion sécessionniste, tantôt dans le cadre d’un business plan dont les minorités seraient la clientèle captive, tantôt par volonté de faire le buzz – ou pour toutes ces raisons à la fois. Il serait même, de l’avis du président de la République, un séparatisme déguisé, utilisant des concepts « essentialisants » qui ne valent guère mieux que les théories de la suprématie blanche, dont ses propres doctrinaires seraient en fait les alliés objectifs pour renverser l’ordre républicain en déclenchant rien moins qu’une guerre des races.

Un rideau de fumée

Et si cette polarisation n’était qu’un rideau de fumée ? Et si antiracisme et universalisme, loin d’être deux entités irréconciliables, deux forces antagoniques dans la tragicomédie du déclin français, traduisaient en réalité une seule et même exigence vis-à-vis de la république ?

Si, comme Emmanuel Macron l’a dit dans une allocution télévisée le 14 juin 2020, « le racisme est une trahison de l’universalisme républicain », alors l’universalisme et la république sont des concepts foncièrement antiracistes. Pourquoi, en France, l’antiracisme devient-il antirépublicain dès lors qu’il échappe au cadre originel de l’universalisme, paradigme dont les valeurs et les limites ont pour particularité d’avoir été définies, sous l’Ancien régime comme sous la IIIème république, en rapport avec un projet colonialiste et impérialiste ? Et comment dépasser cette contradiction à la fois superficielle, stérile et dangereuse, qu’Aimé Césaire avait pointée dans Le Discours sur le colonialisme :

C’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo-humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste ».

Le pseudo-universalisme est une fiction philosophique, dans laquelle la couleur de peau est écartée comme un élément non-pertinent : il va de soi que toutes les victimes du racisme auraient aussi été assassinées si elles avaient été blanches. Il y a là une perversion de la pensée kantienne : l’universel (la non-existence du racisme, en l’occurrence, et des multiples discriminations par lesquelles celui-ci s’imprime dans le quotidien) n’est plus un but vers lequel nous devons tendre ; dans la pensée performative de ses promoteurs, l’universel devient le réel lui-même, le monde tel qu’il est, et l’universalisme la seule grille de lecture susceptible de l’interpréter. C’est l’universel décrété, par opposition à l’universel réalisé.

Comment passer de cet universalisme ethno et eurocentré, civilisateur et de surplomb, de l’idéologie hypocrite d’un Ernest Renan dénoncée par Césaire, à ce que celui-ci appelle l’humanisme vrai, l’humanisme à la mesure du monde ? En d’autres termes, comment l’universalisme français peut-il se réinventer comme une coproduction antiraciste et postcoloniale ? Ces interrogations ne rejettent pas l’universalisme, mais interrogent ses manifestations formelles et la manière dont elles se déploient face au réel, face aux conditions matérielles. Elles nous poussent à comprendre ce que ces valeurs portent pour un habitant des campagnes, pour un résident de banlieue, pour un Français issue d’une histoire coloniale raturée et obscurcie. Dans le sillage de la pensée de Jaurès, l’universalisme né de ces questionnements partirait du réel pour tendre à l’idéal.

L’invention de la race, la fonction du commerce triangulaire

Dans un premier temps, cette réinvention ne saurait faire l’économie d’un important travail de déconstruction. Dans le paradigme de l’universalisme classique, le racisme systémique est une idée importée des États-Unis, projetée arbitrairement sur les réalités sociales françaises : le racisme n’a pas d’histoire en France et ceux qui prétendent le contraire déforment le réel en appliquant un schéma hors-sol pour promouvoir leurs intérêts.

S’il est vrai que la France et les États-Unis ont des histoires et des cultures différentes, si la prolifération des armes à feu légales permet sur le territoire américain la perpétuation d’une violence qui a commencé avec le génocide des populations amérindiennes et qui s’est poursuivi avec l’esclavage, qui a inventé la race comme idéologie de domination ? Qui l’a formalisée et régulée dans un code de domination intitulé Le Code noir ? Qui a exporté le racisme via la colonisation ? Qui a transporté les esclaves aux Amériques et aux Antilles ? Quelle était la fonction économique et géopolitique du commerce triangulaire ?

La mythologie de l’importation est un mécanisme de refoulement qui est une forme de négationnisme : le racisme, à l’origine, est un produit made in Europe, d’où il a été exporté par les puissances coloniales au fil de leur expansion. Inconscients de cette histoire, par ignorance ou refus de s’y confronter, beaucoup de Français ne savent pas pourquoi il y a des Noirs, des Arabes et des Asiatiques en France aujourd’hui ; ils ne savent pas non plus que des populations non-européennes vivaient hier en France (dans les territoires colonisés) et que leur statut de « sujets coloniaux » fut longtemps réglementé par le régime de l’indigénat.

Ce déni, dont les exemples abondent dans l’histoire de France, a une fonction précise : peindre le racisme comme un objet postcolonial, lié au phénomène de l’immigration Nord-Sud, résultat de facteurs mécaniques sur lesquels on pourrait agir – démographie, inégalités en termes de développement économique, crises environnementales, instabilité politique et conflits. C’est oublier non seulement la part décisive que la pensée universaliste canonique a prise dans l’invention politique de la race à l’époque des Lumières, mais aussi la longue histoire des violences policières et militaires contre les populations colonisées en Afrique (citons Thiaroye, en décembre 1944, et Sétif, en mai 1945), puis contre des citoyens français en outremer (Pointe-à-Pitre, en mai 1967). La colonisation a été un viol et le racisme auquel fait face la société française est une des conséquences de ce viol. Tenir le racisme à distance, tout comme ce fut longtemps le cas avec l’antisémitisme, refuser de l’assumer comme une idéologie française, c’est prendre le risque qu’il se perpétue.

Les piliers de l’universalisme colonialiste

Si le nouvel antiracisme fait si peur, aujourd’hui en France, c’est parce qu’il fragilise les piliers de l’universalisme colonialiste, trop souvent confondu avec les fondements du contrat républicain et de l’esprit français. Mais n’est-ce pas en fait le contraire ? La radicalité républicaine

– la république, rien que la république, toute la république – ne consiste-t-elle pas à vouloir que nul ne soit exclu de la chose commune et que tous contribuent à sa constante redéfinition ? Renverser le pseudo-universalisme, n’est-ce pas au final opérer une révolution copernicienne visant à dépasser le carcan intellectuel des Lumières et à retrouver un stade antérieur de la sagesse française, l’humanisme vrai d’un Montaigne, pour le revivifier dans un contexte postcolonial ?

  • Il n’y a rien de barbare et de sauvage, écrit Montaigne dans Les Essais, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». Et si la pensée française classique, celle de la Renaissance et du Grand Siècle, était plus universaliste par son relativisme que celle des Lumières ? Avant de prétendre universaliser, n’est-il pas nécessaire d’apprendre à relativiser, en comprenant notamment que l’universel est une construction subjective, un point de vue ? L’actrice Aïssa Maïga, quand elle déclare qu’il ne faut pas laisser tranquilles la France et le cinéma français, ne fait pas acte de sécession : elle nous rappelle que mettre en danger ses propres convictions, précisément parce qu’elles ne sont que l’expression d’une vision toujours exclusive, qu’elle soit individuelle ou collective, c’est la condition sine qua non pour inventer une France où le racisme n’aurait plus sa place. Il nous faut accepter ce dérangement continuel de soi, cette intranquillité.

L’universalisme postcolonial implique une prise en compte de la race comme construction politique, non pour le réintroduire dans le débat public, comme font semblant de le penser les héritiers autoproclamés des Lumières, mais pour démonter le système de domination sur lequel s’appuie ce que l’historienne Aurélia Michel appelle “l’ordre blanc”. Le relativisme de Montaigne joue un rôle central dans ce processus, non seulement parce qu’il s’agit de pivoter sur soi-même pour explorer les angles morts du récit colonial et critiquer une sédimentation idéologique qui a tendance à être sacralisée au seul motif qu’elle appartient au passé, mais aussi, dans un deuxième temps, pour envisager le monde et son histoire du point de vue de l’altérité : à quel moment s’est perdue cette faculté de voir l’Autre à travers d’autres yeux que les nôtres ? Quand l’universalisme est-il devenu un ethnocentrisme ?

L’antiracisme est un combat de longue durée

L’antiracisme est un combat de longue durée, inséparable de l’engagement républicain : nous devons être antiracistes par universalisme et universalistes par antiracisme. Si on demande à l’antiracisme de conforter l’universel républicain, comment la réciproque pourrait-elle ne pas être vraie, tant sur le plan des valeurs que dans la vie de tous les jours ? La république, si elle n’est qu’un slogan édicté par ceux à qui elle profite, n’est pas un bien commun ; elle devient une rente et un monopole. L’universalisme, s’il n’est qu’un privilège de l’ancienneté, se condamne à être le communautarisme de la majorité. Au final, l’universalisme doit être postcolonial autant que l’antiracisme doit être républicain.

Cette double exigence ouvre un questionnement critique qui vise à mettre en lumière le lien entre les blessures du passé et les convulsions du présent dans le but de bâtir un avenir commun. Les violences policières, les discriminations sur le marché du travail, l’inégal accès aux soins ou à l’école forment la partie émergée de l’iceberg ; le refoulement de l’histoire coloniale est l’iceberg lui-même.

Dissocier les enjeux de l’antiracisme de la recherche historique dans ce domaine, c’est ignorer le sens de l’un et de l’autre. C’est couper le fil intelligible, la continuité organique entre hier et aujourd’hui ; c’est, pour finir, hypothéquer demain. Au lieu de réfléchir à un idéal fluide, dont la communauté nationale négocierait continuellement les termes, nous nous condamnons par cette vision rabougrie et biaisée au paradigme décliniste et à sa guerre larvée entre premiers et derniers arrivés. Même si ses tenants s’en défendent, il s’agit là d’un programme politique visant

  • fédérer tous ceux que l’évolution des identités françaises inquiète, dérange, énerve. Son axe principal : que la France reste la France. Du point de vue de la cohésion nationale, cet universalisme identitaire et populiste porte en lui chacune des fractures qu’il aime reprocher à ses épouvantails.
  • l’heure où l’antiracisme est accusé de faire table rase dans le cadre d’une cancel culture qui n’est que le refus de la majorité de céder son monopole dans la production du sens commun. L’on crie à la chasse aux sorcières, à la repentance, à la concurrence des mémoires, il s’agit au contraire d’apprendre à connaître l’Histoire ensemble, d’élaborer des récits communs en vue de l’assumer. Dans le cadre de ce travail, il est inévitable que l’idée d’universalisme soit relativisée et apparaisse comme le produit d’une certaine époque, le reflet de certaines mentalités, l’expression d’une France qui n’existe plus aujourd’hui.

Une fois opéré ce constat, deux possibilités se font jour : soit ce produit est mis sur un piédestal et considéré comme les tables de la loi républicaine (c’est l’universalisme abstrait, statique) ; soit on envisage la république comme un contrat toujours renégociable, un work-in-progress dont la pertinence doit être sans cesse adaptée. C’est l’universalisme fluide et dynamique, jamais achevé, toujours à réinventer : un projet qui ne saurait être prisonnier indéfiniment du cadre historique des Lumières.

Le fantasme du grand remplacement

Dans The Fire Next Time, James Baldwin écrit que le problème noir cessera d’exister aux États-Unis le jour où les Blancs auront appris à s’aimer. En France, la contradiction absurde entre antiracisme et universalisme cessera d’être nécessaire le jour où le fantasme du grand remplacement se sera évaporé, le jour où la France se regardera telle qu’elle est réellement, et non telle qu’elle se fantasme. Ce jour-là, universalisme antiraciste et antiracisme universaliste seront devenues des tautologies ; la république existera en actes. Il y a là, en définitive, un problème de synchronisation entre le temps de la majorité et le temps des minorités : la majorité a peur de devenir minoritaire et joue la montre, les minorités sont pressées d’avoir dans les faits les mêmes droits et les mêmes opportunités que la majorité.

L’unification de ces deux horizons temporels et la véritable démocratisation de l’universel apparaissent comme les clés du vivre-ensemble français pour les décennies à venir.

 

Mame-Fatou Niang est enseignante-chercheure à l’Université Carnegie Mellon aux USA. Son plus récent livre, « Identités Françaises » (Brill, 2019), scrute les identités Afro-Françaises, et les oeuvres d’autrices de la banlieue. Mame est aussi co-réalisatrice de « Mariannes Noires », un film dans lequel sept femmes Afro-Françaises examinent ce que veut dire être Noire et Française, Noire en France.

Julien Suaudeau est enseignant à Bryn Mawr College (USA) et écrivain. Son dernier roman, « Le Sang noir des hommes » (Flammarion, 2019, Points, 2020), raconte le viol colonial. Il est également spécialiste de l’analyse filmique et a publié cette année « Le Spectateur zéro » (P.O.L.), coécrit avec le monteur Yann Dedet. Il est une des signatures de Slate.fr.