Lula, père des pauvres ?

Par Mis en ligne le 01 novembre 2010

Lula avait promis d’être le pré­sident des pauvres. Porté par une conjonc­ture éco­no­mique favo­rable, il a su réduire la pau­vreté en reva­lo­ri­sant et en élar­gis­sant les mini­mas sociaux. Mais n’ayant su s’attaquer aux racines des dés­équi­libres sociaux, il laisse à son suc­ces­seur un pays encore miné par les inéga­li­tés.

En jan­vier 2003, lorsqu’il arrive à la tête de l’État bré­si­lien, Lula fait face à des attentes aussi pres­santes que contra­dic­toires. Après deux man­dats de Fernando Henrique Cardoso (1995-2003) essen­tiel­le­ment consa­crés à la conso­li­da­tion des indi­ca­teurs éco­no­miques et à la moder­ni­sa­tion de l’appareil éta­tique, sa base élec­to­rale s’attend à ce qu’il inverse les prio­ri­tés et s’attaque aux inéga­li­tés sociales du pays. Plus du tiers des Brésiliens vivent alors en situa­tion de pau­vreté, tandis que 10 % de la popu­la­tion concentre 46,9 % des richesses (PNUD, 2003). Nourris de pro­messes élec­to­rales – comme l’engagement à ce que tous les Brésiliens puissent béné­fi­cier de trois repas quo­ti­diens (projet Faim Zéro) – les espoirs d’un gou­ver­ne­ment « pour les pauvres » sont éga­le­ment char­gés d’une forte dimen­sion sym­bo­lique en raison de la tra­jec­toire per­son­nelle de Lula. Premier pré­sident issu des milieux défa­vo­ri­sés, il a été porté au pou­voir par le plus grand parti de gauche de l’Amérique latine : le Parti des tra­vailleurs (PT). Son élec­tion sym­bo­lise, dans l’imaginaire col­lec­tif, une irrup­tion inédite des couches popu­laires à la tête de l’État. Mais, pour se faire élire, Lula s’est aussi engagé à main­te­nir les équi­libres macro-éco­no­miques et les enga­ge­ments finan­ciers inter­na­tio­naux héri­tés de son pré­dé­ces­seur. Si « l’espoir a vaincu la peur », les milieux d’affaires sont encore méfiants vis-à-vis du nou­veau pré­sident, autre­fois très viru­lent contre l’économie de marché. Ils exigent des garan­ties à court terme. Et Lula sait qu’en cas de confron­ta­tion directe, les élites poli­tiques et éco­no­miques ont les moyens de le faire plier. Pris dans une struc­ture poli­tique pesante, il n’a pas les cartes en main pour réfor­mer. Face à un Congrès frag­menté [1], la conquête de la pré­si­dence ne signi­fie pas un réel contrôle du pou­voir. C’est donc dans le com­pro­mis poli­tique que Lula doit trou­ver l’équilibre entre les pres­sions éco­no­miques et les attentes sociales. Fort de ses expé­riences pas­sées dans le syn­di­ca­lisme, il fait du prag­ma­tisme le prin­ci­pal pilier de ses actions gou­ver­ne­men­tales. S’il déçoit nombre de mili­tants, ce réfor­misme de conci­lia­tion ne sur­prend pas. Il avait même été publi­que­ment assumé par Lula lors de la cam­pagne élec­to­rale dans sa « Lettre au peuple bré­si­lien » du 22 juin 2002. Lors de son pre­mier mandat (2003-2006), Lula met en pra­tique son prin­ci­pal enga­ge­ment : « apprendre aux Brésiliens la patience ». Face à l’urgence sociale, l’heure n’est pas aux réformes de fond. Plutôt que d’opérer une rup­ture dans l’action sociale, le gou­ver­ne­ment réor­ga­nise, har­mo­nise et réoriente plu­sieurs pro­grammes de redis­tri­bu­tion créés par Cardoso. La Bourse École, la Carte Alimentation, l’Aide au Gaz et la Bourse Alimentation sont ainsi fon­dues dans un pro­gramme unique : la Bourse Famille. À condi­tion de sco­la­ri­ser leurs enfants et d’assurer leur suivi médi­cal (notam­ment la vac­ci­na­tion), les familles les plus pauvres reçoivent entre 20 et 182 reais par mois (de 8 à 76 euros), selon leurs besoins et le nombre d’enfants. Ciblant les popu­la­tions les plus néces­si­teuses, ce pro­gramme de trans­ferts condi­tion­nés de reve­nus devient le fer de lance de l’action sociale de Lula. Peu coû­teuse (0,4 % du PIB), la Bourse Famille béné­fi­cie en 2006 à plus de 11 mil­lions de familles, contre 3,6 mil­lions en 2003. Ses effets poli­tiques sont réels, fai­sant presque oublier que la réduc­tion sen­sible de la pau­vreté (26,9 % de la popu­la­tion en 2006) est éga­le­ment le fruit d’autres types de mesures, comme les rééva­lua­tions du salaire mini­mum (cf. infra), dans une conjonc­ture de crois­sance éco­no­mique sou­te­nue [2]. En octobre 2006, Lula est faci­le­ment réélu. Plusieurs ana­lystes sou­lignent la forte cor­ré­la­tion entre la dis­tri­bu­tion de la Bourse Famille et le vote en faveur de Lula [3]. La réélec­tion est même perçue comme un vote de recon­nais­sance per­son­nelle envers le pré­sident, alors que le PT est empê­tré dans des affaires de cor­rup­tion (le scan­dale du Mensalão a éclaté en 2005). Pour son second mandat, Lula s’engage à donner une nou­velle impul­sion à la poli­tique sociale. Le temps est venu de récol­ter les fruits de la sta­bi­lité, annonce-t-il dans un élan d’enthousiasme.

Des avancées sociales incontestables

Fin 2010, à l’heure où s’achève son second mandat, Lula pavoise. Il semble avoir réussi son pari, du moins si l’on consi­dère les indi­ca­teurs de pau­vreté. La Bourse Famille est désor­mais perçue par plus de 12,6 mil­lions de familles (soit un quart de la popu­la­tion). Autre pro­gramme de trans­ferts sociaux, le mini­mum vieillesse (pour les per­sonnes de plus de 65 ans) et inva­li­dité a lui aussi été étendu. Plus de trois mil­lions de per­sonnes reçoivent un com­plé­ment éle­vant leur revenu men­suel au niveau du salaire mini­mum. Elles n’étaient que 1,3 mil­lions en 2002 avant l’arrivée de Lula au pou­voir. Par ailleurs, 12 mil­lions d’emplois ont été créés dans l’économie for­melle entre 2003 et 2010, soit en moyenne 1,5 mil­lion par an. Autant de per­sonnes peuvent désor­mais faire valoir leurs droits de tra­vailleurs et inté­grer – ou réin­té­grer – les cir­cuits de l’économie for­melle. Surtout, les créa­tions d’emplois se sont accom­pa­gnées d’une forte aug­men­ta­tion du salaire mini­mum. Alors qu’il n’était que de 87 euros en 2002 (200 reais), il est main­te­nant de 219 euros (510 reais). Au-delà des effets pour les sala­riés du sec­teur formel, cette hausse a conduit à une reva­lo­ri­sa­tion méca­nique du mini­mum vieillesse et des autres types de reve­nus indexés sur le salaire mini­mum, tout comme les retraites. La reva­lo­ri­sa­tion du salaire mini­mum béné­fi­cie ainsi indi­rec­te­ment à quelque 45 mil­lions de per­sonnes. Grâce à la maî­trise de l’inflation (6,6 % de moyenne annuelle entre 2003 et 2009), le salaire mini­mum permet aux Brésiliens d’acheter 2,3 paniers de biens, contre 1 à 1,5 en 2002. Le pou­voir d’achat n’avait pas été aussi élevé depuis 1979. Sous la double action de l’effet méca­nique de la crois­sance [4] et de l’effet poli­tique de la redis­tri­bu­tion, un tiers des Brésiliens ont vu leurs reve­nus aug­men­ter, conso­li­dant ainsi leur inté­gra­tion dans le marché inté­rieur de consom­ma­tion. Le taux de pau­vreté est main­te­nant tombé à 17,4 % de la popu­la­tion. Le nombre de familles dis­po­sant d’un revenu men­suel infé­rieur à 348 euros a chuté de 35 % par rap­port à 2006. Pas moins de 25 mil­lions d’individus sont sortis de la pau­vreté pour rejoindre les classes moyennes. Pour la pre­mière fois dans son his­toire, le Brésil est devenu un pays de classes moyennes. Celles-ci repré­sentent 53,8 % de la popu­la­tion en 2009 (100 mil­lions de per­sonnes), contre 43 % en 2003. Mais, les niveaux de reve­nus sont très dis­pa­rates der­rière l’appellation de classe moyenne. Au Brésil, la popu­la­tion est clas­sée selon cinq caté­go­ries de reve­nus (de A pour les plus aisés à E pour les plus pauvres).

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Le niveau de revenu de la caté­go­rie C – qui cor­res­pond, selon la ter­mi­no­lo­gie bré­si­lienne, aux classes moyennes – est com­pris entre 484 et 2084 euros, soit un écart de 1 à 4 entre le plan­cher et le pla­fond. La décons­truc­tion des indi­ca­teurs incite donc à rela­ti­vi­ser la « moyen­ni­sa­tion » de la société bré­si­lienne. Le bilan social de l’ère Lula n’en demeure pas moins impres­sion­nant, quan­ti­ta­ti­ve­ment par­lant. Ces chiffres semblent jus­ti­fier à eux seuls l’insolente popu­la­rité de Lula après huit ans d’exercice du pou­voir (81% d’opinions favo­rables selon un son­dage publié le 18 octobre 2010 par l’Institut Datafolha) et sa capa­cité à peser sur la déci­sion élec­to­rale de 2010. Personne n’ose contes­ter le rôle cru­cial du pré­sident sor­tant dans la vic­toire, presque assu­rée à quelques jours du second tour, de son « héri­tière » Dilma Rousseff. La grande marque de l’ère Lula aura été un retour en force de l’interventionnisme éta­tique, avec une réorien­ta­tion des poli­tiques gou­ver­ne­men­tales vers les popu­la­tions déshé­ri­tées. Paradoxalement les choix de poli­tique éco­no­mique ont conforté l’accumulation crois­sante de capi­tal par les élites éco­no­miques. Les ministres de l’Économie (Antonio Palocci, 2003-2006, Guido Mantega, 2006-2010) et le pré­sident de la Banque du Brésil (Henrique Meirelles, 2003-2010) ont pour­suivi – et même appro­fondi – la poli­tique éco­no­mique ortho­doxe de l’ère Cardoso. Ainsi, le contrôle de l’inflation s’est appuyé sur le main­tien de taux d’intérêts très élevés (supé­rieurs à 10 %), fai­sant la richesse des inves­tis­seurs finan­ciers natio­naux (et inter­na­tio­naux). Les grandes entre­prises de l’agro-business ont éga­le­ment pu béné­fi­cier de poli­tiques visant à sti­mu­ler les expor­ta­tions de pro­duits bré­si­liens. Si des mil­lions de per­sonnes ont vu leur revenu aug­men­ter de quelques dizaines d’euros, plu­sieurs mil­liers de nantis en ont amassé des mil­lions. Entre 2007 et 2008, le nombre de mil­lion­naires est passé de 131 000 à 143 000 [5]. Lula confessa lui-même lors d’un dis­cours pro­noncé dans l’État de Minas Gerais : « les riches sont ceux qui ont gagné le plus d’argent sous mon gou­ver­ne­ment » [6]. Ceci contri­bue à expli­quer pour­quoi Lula est tout aussi popu­laire dans les sec­teurs les plus aisés que chez les popu­la­tions pauvres. Les 10 % les plus riches concentrent tou­jours 50 % des reve­nus. Entre 2001 et 2009, leurs reve­nus indi­vi­duels ont même aug­menté de 1,49 % en moyenne [7]. Cette ten­dance s’est tou­te­fois inver­sée en 2008 et 2009, en raison de la crise éco­no­mique inter­na­tio­nale (une baisse de 7 % entre 2007 et 2008, puis de 8,7 % entre 2008 et 2009) [8]. Comme l’illustre le gra­phique ci-dessus, le Brésil compte éga­le­ment de plus en plus de riches. La part des caté­go­ries les plus aisées (A et B) est passée de 10,7 à 15,6 % entre 2003 et 2009.

Inertie inégalitaire et incapacité à engager des réformes de fond

Incontestablement, les orien­ta­tions poli­tiques choi­sies par Lula ont permis de réduire la pau­vreté. Mais elles n’ont nul­le­ment remis en cause les struc­tures inéga­li­taires de la société. Paradoxalement, le bilan social de Lula se carac­té­rise par une éton­nante iner­tie inéga­li­taire. Sur ce point, sa poli­tique sociale peut être consi­dé­rée comme insuf­fi­sante. C’est pour­tant à ce niveau qu’il était le plus attendu. Si le gou­ver­ne­ment a pu s’appuyer sur un très bon bilan éco­no­mique pour ampli­fier les pro­grammes redis­tri­bu­tifs, son action dans le domaine social a pâti d’une inca­pa­cité à mettre en place des réformes poli­tiques de grande ampleur. Elle porte les stig­mates du grand écart auquel Lula a dû se livrer pour gou­ver­ner la conci­lia­tion. Ainsi, le projet d’une réforme agraire ambi­tieuse a été aban­donné, car jugé incom­pa­tible avec les objec­tifs de déve­lop­pe­ment agro-expor­ta­teur. Pour éviter une confron­ta­tion avec le puis­sant groupe rura­liste du Congrès, la dis­tri­bu­tion de terres défri­chées sur les fronts pion­niers a été pré­fé­rée à une redis­tri­bu­tion par par­cel­le­ment de grandes pro­prié­tés. C’est une solu­tion de court terme qui n’affecte en rien les inéga­li­tés sociales et régio­nales. Autre exemple, la réforme fis­cale, qui devait per­mettre de rendre la charge des impôts moins inéga­li­taire, n’a pas été réa­li­sée. La pres­sion fis­cale est impor­tante au Brésil (36,5 % du PIB) par rap­port aux autres États d’Amérique latine (moyenne de 18,7 %) [9] ; en outre, elle touche pro­por­tion­nel­le­ment davan­tage les couches défa­vo­ri­sées que les popu­la­tions aisées. Cela est dû, notam­ment, au poids des impôts indi­rects sur les pro­duits de consom­ma­tion cou­rante (deux tiers du total) par rap­port aux impôts dits pro­gres­sifs (impôts sur le revenu et la pro­priété, qui repré­sentent un tiers du total). Par ailleurs, plu­sieurs types d’exonérations déci­dées sous la pré­si­dence Cardoso viennent allé­ger la charge fis­cale des caté­go­ries les plus aisées [10]. Le gou­ver­ne­ment Lula n’a pas assumé le coût poli­tique d’une telle réforme, qui néces­si­tait de construire une majo­rité qua­li­fiée pour enclen­cher une révi­sion consti­tu­tion­nelle. Faute de mieux, un faible relè­ve­ment de la tranche supé­rieure de l’impôt sur le revenu a été adopté en 2004 (de 25 % à 27,5 %). Les exemples de réformes exces­si­ve­ment timides pour­raient s’accumuler : réforme élec­to­rale (finan­ce­ment, alliances), réforme de l’État, réforme de la sécu­rité sociale et de la santé, réforme de l’éducation, etc. Autant de limites qui privent les poli­tiques de redis­tri­bu­tion d’un socle struc­tu­rant. Malgré tout, depuis le début des années 2000, la réduc­tion des inéga­li­tés est lente mais constante. De 0,59 en 2003, le coef­fi­cient de Gini – ins­tru­ment de mesure des inéga­li­tés de reve­nus – est des­cendu à 0,54 en 2006, puis à 0,521 en 2008 et enfin à 0,518 en 2009 [11]. Cependant, le Brésil reste l’un des dix pays les plus inéga­li­taires au monde. De plus, comme l’a bien montré Pierre Salama, les pro­grammes sociaux n’ont joué qu’un rôle modeste dans la réduc­tion des inéga­li­tés. S’ils contri­buent à dimi­nuer le niveau de pau­vreté, les trans­ferts sociaux n’ont qu’un impact mar­gi­nal sur celles-ci : « l’écart entre les coef­fi­cients de Gini avant et après redis­tri­bu­tion n’est que de deux cen­tièmes au Brésil, alors qu’il est de quinze cen­tièmes en Europe (0,46 à 0,31) » [12]. Dans les faits, l’impact des trans­ferts sociaux dans la lutte contre la pau­vreté et contre les inéga­li­tés est modeste. D’après une enquête menée par l’économiste bré­si­lienne Sônia Rocha, même si les pro­grammes sociaux ciblés ont permis d’atténuer l’ampleur de la pau­vreté, ils n’ont permis qu’une réduc­tion du nombre de pauvres de 6,4 % au Brésil [13].

Lula et la dette sociale du Brésil

Le bilan social de Lula a un arrière-goût aigre-doux. Si les avan­cées sont indé­niables, le manque de réformes de fond génère frus­tra­tion et inquié­tudes. Pour com­prendre ces limites, il convient de repla­cer le bilan de Lula dans un cadre his­to­rique et ins­ti­tu­tion­nel plus large. Huit années (et même seize si l’on consi­dère les années Cardoso) ne suf­fisent pas à bou­le­ver­ser des struc­tures et men­ta­li­tés inéga­li­taires conso­li­dées cinq siècles durant. Comme l’a pré­cisé Alain Rouquié, « au Brésil, la carte de la pau­vreté ne relève pas tant de la géo­gra­phie que de l’histoire » [14]. Or, l’histoire du Brésil est mar­quée par la conti­nuité. Dès 1955, Roger Bastide insis­tait sur le rythme par­ti­cu­lier des muta­tions bré­si­liennes (sociales, éco­no­miques et poli­tiques) :

Le vieux est dans le neuf, l’ancienne struc­ture poli­tique dans les nou­veaux partis urbains et dans la dic­ta­ture comme dans le régime consti­tu­tion­nel. (…) Et réci­pro­que­ment le nou­veau est dans le vieux. L’usine conti­nue la plan­ta­tion, la machine est guidée par des mains folk­lo­riques et le cru­ci­fix du cou­loir pro­longe la cha­pelle du moulin archaïque. Tandis que la plan­ta­tion moderne est en germe dans la vieille fazenda comme la spé­cu­la­tion bour­sière dans le jeu de lote­rie. Bouture de l’avenir mais sur le passé. Griserie de la vitesse, mais avec de bons freins. [15]

L’histoire du Brésil se carac­té­rise par les com­pro­mis et la sou­plesse, et cela même dans les moments inter­pré­tés a pos­te­riori comme des rup­tures (comme l’abolition de l’esclavage, dont la der­nière étape, qui eut lieu en 1888, figea les struc­tures inéga­li­taires en négli­geant l’insertion sociale des anciens esclaves). La trans­for­ma­tion du Brésil contem­po­rain est gra­duelle, contrô­lée par ses élites et jamais vierge de contra­dic­tions. Ce fut le cas dans les années 1980 lors de la tran­si­tion pactée à la démo­cra­tie [16], dont les prin­ci­paux acteurs encore en vie occupent tou­jours les devants et les cou­lisses de la scène élec­to­rale. Lula non plus n’est pas exempt de contra­dic­tions. Son appren­tis­sage du pou­voir l’a conduit à s’adapter au sys­tème en place – qu’il avait pour­tant long­temps dénoncé – et à s’allier avec ses enne­mis d’hier, pri­vi­lé­giant le prag­ma­tisme à l’affrontement. « Le vieux est dans le neuf », dit jus­te­ment Bastide. La poli­tique souple de Lula repose sur une conci­lia­tion des contraires, ren­for­cée par son habi­leté de négo­cia­teur. Si gou­ver­ner le Brésil est bien, comme l’insinuait Bastide, gérer la simul­ta­néité des contraires, Lula aura cer­tai­ne­ment été le plus fin diri­geant de l’histoire natio­nale. Et son action sociale en aura été l’une des œuvres les plus abou­ties.

Après Lula. Construction des attentes et risques de frustration

Dilma Rousseff pro­pose de pour­suivre les actions enga­gées par Lula, dont elle est le bras droit depuis 2005 (en qua­lité de coor­di­na­trice du gou­ver­ne­ment). Elle devra répondre aux attentes gran­dis­santes des popu­la­tions déshé­ri­tées et nou­vel­le­ment « moyen­ni­sées », sans se mettre à dos les élites – notam­ment agro-expor­ta­trices – sur les­quelles s’appuie l’essentiel du déve­lop­pe­ment éco­no­mique. Saura-t-elle jouer des mêmes talents d’équilibrisme que Lula pour pro­lon­ger cette sur­pre­nante récon­ci­lia­tion des contraires ? Saura-t-elle péren­ni­ser l’équation d’enrichissement mul­ti­sec­to­riel ? Une double pres­sion conjonc­tu­relle pèsera sur ses épaules dès les mois qui sui­vront sa prise de pou­voir, en jan­vier 2011. La pre­mière peut être qua­li­fiée de natu­relle, dans le sens où elle est liée au bilan socio-éco­no­mique de l’ère Lula. Si l’on en croit le para­doxe énoncé par Tocqueville, l’insatisfaction et la frus­tra­tion de la popu­la­tion tendent à s’accroître lorsque les condi­tions de vie de chacun s’améliorent. Les poli­tiques redis­tri­bu­tives mises en œuvre ont sus­cité de nou­velles dépen­dances envers les struc­tures éta­tiques. La future pré­si­dente aura-t-elle les moyens de répondre à l’intensification des demandes ? Saura-t-elle absor­ber ou conte­nir d’éventuelles mani­fes­ta­tions d’insatisfaction en cas de réces­sion conjonc­tu­relle, voire de crise ? La seconde pres­sion a été arti­fi­ciel­le­ment (et peut-être impru­dem­ment) entre­te­nue par Lula lui-même et par l’équipe de cam­pagne de Dilma Rousseff. Début 2010, Dilma Rousseff était encore peu connue de l’opinion publique. Pour faire béné­fi­cier de sa popu­la­rité à la can­di­date du PT, Lula a mis en place une habile mais dan­ge­reuse stra­té­gie de rap­pro­che­ment d’images, qui lui a d’ailleurs coûté plu­sieurs mil­liers d’euros d’amende pour pro­pa­gande élec­to­rale anti­ci­pée. Dilma Rousseff a d’abord été per­son­nel­le­ment asso­ciée aux prin­ci­pales avan­cées éco­no­miques et sociales du second mandat de Lula : pro­gramme d’accélération de la crois­sance (PAC) [17] ; pro­grammes « Lumière pour Tous » et « Ma maison, ma vie » etc. Après l’avoir publi­que­ment pré­sen­tée comme la « mère du Brésil » moderne [18], Lula s’est affi­ché publi­que­ment aux côtés de Dilma Rousseff. Il est apparu dans la plu­part des mee­tings de cam­pagne et a employé une rhé­to­rique de fusion, expli­quant aux élec­teurs que « Dilma, c’est Lula ». Si cette stra­té­gie lui a permis d’imposer sa can­di­date, elle a éga­le­ment conduit à une infla­tion des attentes popu­laires envers la future diri­geante. Les Brésiliens qui s’identifient à Lula ont placé une confiance presque aveugle en Dilma Rousseff. La construc­tion des attentes a pris une dimen­sion par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante au niveau social. Pour y répondre, Dilma Rousseff devra faire fruc­ti­fier le bilan de Lula. De quelles marges dis­po­sera-t-elle pour intro­duire une valeur sociale ajou­tée ? À pre­mière vue, la suc­ces­sion pré­si­den­tielle s’annonce fluide. Les indi­ca­teurs éco­no­miques sont au vert, confor­tant la dyna­mique d’intégration sociale dans une spi­rale ver­tueuse de déve­lop­pe­ment. Pourtant, l’équilibre est fra­gile. Si le Brésil a fait preuve, lors de la crise mon­diale de 2008-2009, d’une inédite résis­tance aux fac­teurs exo­gènes de désta­bi­li­sa­tion, les risques de sur­chauffe éco­no­mique ne doivent pas être sous-esti­més. Or, les acquis sociaux de l’ère Lula sont très dépen­dants des fluc­tua­tions éco­no­miques. Lula ne s’est pas atta­qué aux racines des dés­équi­libres sociaux. Il a pro­posé des pal­lia­tifs, certes effi­caces à courte échéance, mais dont la via­bi­lité à plus long terme est incer­taine.

par Frédéric Louault [29-10-2010]

Aller plus loin

Roger Bastide, « Trois livres sur le Brésil », Revue Française de Science Politique, vol. 5, n° 1, 1955, p. 110-118

Olivier Dabène, Frédéric Louault, « Lula, pré­sident inoxy­dable », Le Monde, 28 sep­tembre 2010.

Laurent Delcourt, « Le Brésil de Lula : une dyna­mique de contra­dic­tions », in Alternatives Sud, Le Brésil de Lula : un bilan contrasté, Paris, Syllepse, 2010, p. 7-34.

Laurent Janneau, « L’héritage social de Lula », Alternatives éco­no­miques, n°294, sep­tembre 2010

Alain Rouquié, Le Brésil au 21e siècle, Paris, Fayard, 2006.

Jérôme Sgard, « Lula 2 : quelle poli­tique éco­no­mique ? », La lettre du CEPII, n°258, août 2006

Pierre Salama. Voir par exemple, Pierre Salama, « Pauvreté, le bout du tunnel ? », Problèmes d’Amérique latine, n° 66/67, automne-hiver, 2007

Pierre Salama, « Lula a-t-il vrai­ment fait recu­ler la pau­vreté ? », Alternatives inter­na­tio­nales, l’État de la mon­dia­li­sa­tion, n°7, décembre 2009, p. 112-113

Pierre Salama, « Brésil : bilan éco­no­mique. Succès et limites », Problèmes d’Amérique Latine, n°78, automne 2010.

Gláucio Ary Dillon Soares, Sonia Luiza Terron, « Dois Lulas : a geo­gra­fia elei­to­ral da ree­lei­ção (explo­rando concei­tos, méto­dos e téc­ni­cas de aná­lise geoes­pa­cial) », Opinião Pública, vol. 14, n°2, 2008, p. 269-301.

Pour citer cet article :
Frédéric Louault, « Lula, père des pauvres ? », La Vie des idées, 29 octobre 2010. ISSN : 2105-3030. URL : http://​www​.lavie​de​si​dees​.fr/​L​u​l​a​-​p​e​r​e​-​d​e​s​-​p​a​u​v​r​e​s​.html

Notes

[1] En jan­vier 2003, pas moins de 21 partis sont repré­sen­tés à la Chambre fédé­rale des dépu­tés. Premier parti de l’Assemblée légis­la­tive, le PT ne contrôle alors que 18 % des sièges (91 sur 513), ce qui le contraint à tisser un com­plexe – et fra­gile – réseau d’alliances. Les dépu­tés sont de plus élus au scru­tin pro­por­tion­nel sur liste ouverte, ce qui par­ti­cipe à la fra­gi­li­sa­tion des for­ma­tions poli­tiques et à l’individualisation de l’exercice des man­dats. [2] Entre 2003 et 2009, la crois­sance moyenne du PIB est de 3,4 % par an (contre 2,3 % entre 1995 et 2002), tandis que le PIB par habi­tant aug­mente à un rythme moyen annuel de 2,7 % (contre 0,7 % entre 1995 et 2002). [3] Sonia Luiza Terron, Gláucio Ary Dillon Soares, « Dois Lulas : a geo­gra­fia elei­to­ral da ree­lei­ção (explo­rando concei­tos, méto­dos e téc­ni­cas de aná­lise geoes­pa­cial) », Opinião Pública, vol.14, n°2, 2008, p. 269-301 [4] Voir par exemple, Pierre Salama, « Pauvreté, le bout du tunnel ? », Problèmes d’Amérique latine, n° 66/67, automne-hiver, 2007. [5] Cap Gemini World Wealth Report 2009, Figure 4, p. 7. Le nombre de mil­lion­naires avait déjà aug­menté de 10 % entre 2005 et 2006, puis de 19 % entre 2007 et 2008. [6] Discours de Lula pro­noncé le 16 octobre 2010 à Belo Horizonte (Plaça Sete), capi­tale de l’État de Minas Gerais. En 2009, Lula avait déjà déclaré : « Je gou­verne les riches aussi. Je suis sûr qu’ils sont tout à fait satis­faits parce qu’ils ont gagné beau­coup d’argent sous mon gou­ver­ne­ment » (Valor Econômico, 17 sep­tembre 2009). [7] Fundação Getúlio Vargas, 10 sep­tembre 2010 [8] Fundação Getúlio Vargas, 6 juillet 2009 [9] Commission éco­no­mique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL). Site de sta­tis­tiques consulté le 24 octobre 2010. [10] Voir Unifisco Sindical et François Gobbe, « Brésil, Un sys­tème d’injustice fis­cale à réfor­mer », in Evasion fis­cale et pau­vreté, Alternatives Sud (CETRI), vol. 14, n° 1, 2007. [11] Source : Institut Brésilien de Géographie et Statistique (IBGE), Pesquisa Nacional de Amostra de Domicílio (PNAD). La valeur de ce coef­fi­cient est com­prise entre 0 (tous les indi­vi­dus ont le même revenu) et 1 (un seul indi­vidu détient l’ensemble des reve­nus). Précisons tou­te­fois que seuls les reve­nus de tra­vail sont consi­dé­rés par les études du PNAD. La prise en compte d’autres types de reve­nus (plus-values d’investissements finan­ciers, rentes de patri­moine, etc.) aurait pour effet d’accroître le niveau de l’indice. [12] Pierre Salama, « Lula a-t-il vrai­ment fait recu­ler la pau­vreté ? », Alternatives inter­na­tio­nales, l’État de la mon­dia­li­sa­tion, n°7, décembre 2009, p. 112-113. Voir aussi : OCDE, Perspectives éco­no­miques de l’Amérique latine, 2008. [13] Sônia Rocha, “Transferencias de renda e pobreza no Brasil”, Revue Tiers-Monde, à paraître, citée par Pierre Salama, « Brésil : bilan éco­no­mique. Succès et limites », Problèmes d’Amérique Latine, n°78, automne 2010, p. 10 de la ver­sion en ligne. [14] Alain Rouquié, Le Brésil au 21e siècle, Paris, Fayard, 2006, p. 47 [15] Roger Bastide, « Trois livres sur le Brésil », Revue Française de Science Politique, Vol.5, n°1, 1955, p. 118. [16] Contrôlée par la junte mili­taire, la tran­si­tion du Brésil à la démo­cra­tie résulta d’un pacte entre celle-ci et les forces poli­tiques civiles modé­rées. Enclenché en 1974, le pro­ces­sus dura plus de dix ans avant le retour d’un civil à la pré­si­dence de la République, en 1985. [17] Lancé en jan­vier 2007, ce pro­gramme anti­cy­clique concerne majo­ri­tai­re­ment des pro­jets de construc­tion d’infrastructures, notam­ment en zones urbaines ; il a été doté d’un budget de 225 mil­liards d’euros pour la période 2007-2010. Le PAC a pris une nou­velle dimen­sion en mars 2010. En pleine année élec­to­rale, Lula et sa chef de gou­ver­ne­ment Dilma Rousseff ont annoncé le lan­ce­ment du « PAC 2 », qui cible six domaines prio­ri­taires : Ville meilleure, Communauté citoyenne, Ma maison, Ma vie, Eau et lumière pour tous, Transports et éner­gie. Voir le site du PAC. [18] Jornal do Brasil, “Lula chama Dilma de ‘mãe do Brasil’ e a clas­si­fica como espe­cial”, 18 août 2010.

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