Lula : « Un gouvernement très ami avec le capital productif et financier »

Mis en ligne le 26 octobre 2007

En ana­ly­sant la poli­tique éco­no­mique actuelle, la cher­cheuse affirme que le PAC [le dit pro­gramme du gou­ver­ne­ment Lula d’accélération de la crois­sance éco­no­mique] n’est rien d’autre que du mar­ke­ting poli­tique et qu’il ne garan­tira pas une crois­sance durable. Quant au modèle de crois­sance éco­no­mique, qui ne se pré­oc­cupe pas plus de l’environnement que des tra­vailleurs, celle-ci dit qu’il est contra­dic­toire et qu’il mettra en dif­fi­culté les pro­chains gou­ver­ne­ments. Cette posi­tion est celle d’une éco­no­miste qui n’est pas par­ti­cu­liè­re­ment radi­cale (Réd).

Entretien avec Leda Paulani *

Le Brésil a-t-il réussi à retrou­ver la tra­jec­toire de crois­sance qu’il a connue entre 1930 et 1980 ? Lula a-t-il réussi à amé­lio­rer l’économie du Pays ?

Leda Paulani – En ce qui concerne la tra­jec­toire de crois­sance, cela dépend beau­coup de ce qui est en train de se passer au niveau de l’économie mon­diale. L’économie bré­si­lienne n’est pas une des plus impor­tantes du monde, mais elle n’est pas assez insi­gni­fiante pour ne pas être influen­cée par les ques­tions qui sont en train de se poser dans le contexte mon­dial. Ce type d’analyse reste donc plus cor­rect quand on com­pare la per­for­mance d’une éco­no­mie déter­mi­née avec ce qui est en train de se passer dans le reste du monde. Le pro­fes­seur Reinaldo Gonçalves, de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), a tra­vaillé dans cette direc­tion. Je dirais que la ten­dance est à la crois­sance explo­sive de l’économie mon­diale et que la crois­sance est au Brésil plus forte qu’elle ne l’a jamais été. Mais cela ne veut pas dire que nous ayons renoué avec le pro­ces­sus de crois­sance.

Et pour­quoi donc ?

En pre­mier lieu, nous sommes en train de croître parce que le monde entier est en train de croître. Ainsi, il ne s’agit pas de quelque chose qui a été déli­bé­ré­ment pensé et pla­ni­fié par la nation bré­si­lienne. Dans notre cas par­ti­cu­lier, nous avons une éco­no­mie excé­den­taire, parce que nous expor­tons des biens pri­maires dont les prix sont actuel­le­ment en hausse. Et cela nous avan­tage du point de vue de l’équilibre externe. C’est très com­pli­qué de dire jusqu’à quel point le gou­ver­ne­ment Lula est effec­ti­ve­ment en train d’améliorer l’économie du pays, en termes abso­lus. Ce qu’il est néces­saire de consi­dé­rer, c’est que le Gouvernement Lula a eu beau­coup de chance si on le com­pare avec le gou­ver­ne­ment de Fernando Henrique Cardoso.

Je ne suis pas en train de défendre Fernande Henrique, mais le fait est que cette période, qui va de 1995 à 2002, a été assez trou­blée à l’échelle de l’économie mon­diale. A l’époque, cinq ou six crises finan­cières majeures se sont pro­duites et l’économie nord-amé­ri­caine éga­le­ment est passée par dif­fé­rentes crises à la bourse des valeurs. Le Brésil a subi tous les revers de ce scé­na­rio trou­blé de l’économie mon­diale, qui a fini par se calmer et même – à partir de 2002 – par renouer avec une crois­sance forte telle que l’on ne l’avait pas vue depuis 30 ans. Cela veut dire que Fernando Henrique a gou­verné dans une période assez cri­tique. Lula, au contraire, est arrivé au gou­ver­ne­ment dans une période excep­tion­nelle où il n’y avait pas un nuage dans le ciel bré­si­lien, ni d’ailleurs dans celui de l’économie mon­diale, qui, sti­mu­lée par la Chine et par l’économie nord-amé­ri­caine, était très sereine et en pleine crois­sance. Cela a donc créé un scé­na­rio favo­rable à une éco­no­mie telle que l’économie bré­si­lienne. Les com­pli­ca­tions n’ont com­mencé qu’au cours de ces der­niers mois avec la menace pesant sur le sec­teur immo­bi­lier aux Etats-Unis. Ainsi, quand on pense à tout ce que Lula a fait ou a cessé de faire, il est néces­saire de prendre en consi­dé­ra­tion ce contexte dans lequel l’économie bré­si­lienne se meut.

La pro­po­si­tion du PAC est-elle suf­fi­sante pour la crois­sance éco­no­mique ? Dans quelle mesure le pro­gramme favo­ri­sera-t-il le déve­lop­pe­ment du Pays ?

Le PAC est bien plus un mar­ke­ting poli­tique de la part du gou­ver­ne­ment qu’un pro­gramme pour sti­mu­ler la crois­sance. En pre­mier lieu, j’affirme cela parce que toutes les actions pré­vues par le PAC exis­taient déjà aupa­ra­vant, seule­ment elles n’étaient pas réunies sous un même nom. En second lieu, dans les domaines de l’infrastructure, les res­sources sont très modestes en com­pa­rai­son avec ce qui devrait exis­ter. Il n’y a donc aucune com­pa­rai­son pos­sible entre le PAC et le Plan de Mesures de Juscelino par exemple [Plan lancé en 1956 par le gou­ver­ne­ment de Juscelino Kubitschek qui avait pour ambi­tion de « faire avan­cer le pays de 50 ans en 5 ans»].

J’ai même écrit un article sur cette dis­cus­sion, où j’ai ana­lysé la décla­ra­tion de la Ministre Dilma Rousseff [l’actuelle ministre PT des Mines et de l’Energie], qui a dit que le pro­gramme injec­tait de l’argent public « direc­te­ment dans les veines ». Elle vou­lait dire que c’était une injec­tion de demande faite à l’économie et que cela allait sti­mu­ler la crois­sance. Mais cela est faux, parce qu’il n’importe pas que l’argent soit public ou privé. Il aura tou­jours le même effet. Ce qui fait la dif­fé­rence, dans ce cas, c’est que c’est une demande injec­tée direc­te­ment dans les veines. Le fait que le gou­ver­ne­ment se dis­pose à dépen­ser plu­sieurs mil­liards en infra­struc­ture signi­fie une aug­men­ta­tion directe de la demande dans le sys­tème éco­no­mique dans son ensemble. Mais cela ne suffit pas pour dire que le PAC va garan­tir les condi­tions pour une crois­sance pos­té­rieure durable.

Comme éva­luez-vous cette obses­sion pour la crois­sance éco­no­mique qui ne tient aucun compte des ques­tions éco­lo­giques et sociales ?

C’est là un des grands noeuds du pro­blème, mais ce n’est pas seule­ment au Brésil que cela se passe. C’est une dis­cus­sion mon­diale. De fait, une des entraves prin­ci­pales à la crois­sance, c’est la ques­tion des res­sources natu­relles. C’est pour cela que le terme de déve­lop­pe­ment durable fait tel­le­ment sens aujourd’hui. Mais ce qui existe, c’est un modèle contra­dic­toire, parce que, d’un côté, il est néces­saire de faire que l’économie croisse, parce que sans crois­sance il n’y aura pas moyen de retrou­ver des emplois. Mais, d’un autre côté, il y a une limi­ta­tion posée par la ques­tion éco­lo­gique. Toute cette crois­sance doit donc être conduite avec beau­coup de soin. Ce n’est une ques­tion facile pour aucun gou­ver­ne­ment. J’ai l’impression que ce type de dis­cus­sion va gagner une impor­tance tou­jours plus grande. Et les pro­chains gou­ver­ne­ments vont avoir à affron­ter ce dilemme de façon encore plus mar­quée que le gou­ver­ne­ment Lula.

Sur ce que j’ai dit au sujet de la consom­ma­tion et de l’énergie bré­si­lienne, je dirais que le pays est encore pri­vi­lé­gié, puisque nous avons le com­bus­tible le meilleur marché pour pro­duire de l’énergie : l’eau. Maintenant, pour que cet avan­tage que nous pos­sé­dons par rap­port à d’autres pays se trans­forme en une pos­si­bi­lité de crois­sance plus saine, sans pro­blèmes éco­lo­giques, il fau­drait redon­ner cer­taines fonc­tions de l’Etat. Le dis­cours néo­li­bé­ral a fini par sté­ri­li­ser le rôle fon­da­men­tal que l’Etat doit jouer et qui, dans ces cir­cons­tances, devient encore plus impor­tant.

Aujourd’hui, nous savons qu’une bonne partie des entre­prises se dégagent des obli­ga­tions liées au droit du tra­vail en contrac­tant leurs propres employés comme des per­sonnes juri­diques [faux indé­pen­dants]. Ainsi tout le monde devient son propre employé. De cette façon, même une acti­vité aussi impor­tante que celle du contrôle que doit effec­tuer le Ministère du Travail se réduit peu à peu et il s’ouvre là un espace pour tous les types d’exploitation sau­vage du tra­vail. Nous avons l’exemple des caves où des Boliviens tra­vaillent au-des­sous des bou­tiques de jeans à São Paulo et en pro­vince, ou celui des char­bon­ne­ries . Il s’est créé un contexte dans lequel le rôle joué par l’Etat et l’importance du droit du tra­vail ont été com­plè­te­ment déva­lo­ri­sés.

Que pensez-vous de la pro­po­si­tion de déve­lop­pe­ment du ministre Roberto Mangabeira Unger qui affirme que le pays a besoin de sti­mu­ler les entre­prises de la classe moyenne et d’encourager les recherches uni­ver­si­taires plutôt que de conti­nuer à inves­tir dans la poli­tique indus­trielle ?

Une chose n’exclut pas l’autre. Pour moi, cette idée est sym­pa­thique. Il est pos­sible de ne plus cibler direc­te­ment le grand capi­tal, parce que celui-ci pos­sède toutes les condi­tions lui per­met­tant de se main­te­nir en dépit d’un trans­fert vers les entre­prises de petite et moyenne impor­tance. Avec cela, on ne ces­sera donc pas de faire de la poli­tique indus­trielle, parce qu’il est pos­sible, même avec un accent mis sur le petit et moyen capi­tal, de pri­vi­lé­gier cer­tains sec­teurs au détri­ment d’autres et d’ainsi mener une poli­tique indus­trielle.

Avec l’avancée de la plan­ta­tion d’eucalyptus, la mono­cul­ture de cer­tains bien pri­maires pourra deve­nir un pro­blème pour le pays, en pro­vo­quant une aug­men­ta­tion du prix des ali­ments, par exemple. Comment per­ce­vez-vous ce pro­ces­sus ?

Si nous ana­ly­sons l’histoire de l’économie bré­si­lienne, nous voyons que cette situa­tion peut être décrite comme étant « un pas en arrière » puisque nous vivions déjà de mono­cul­ture il y a 400 ans. Les cultures ont été en se modi­fiant, mais dans cette ère de la mono­cul­ture, nous com­men­çons par le sucre et nous finis­sons par le café. Il est tou­jours très risqué de mettre tous ses œufs dans le même panier. Avec une éco­no­mie de la dimen­sion de la nôtre, avec un ter­ri­toire si énorme et de telles res­sources natu­relles, en choi­sis­sant ce chemin, on rend le Pays très vul­né­rable à n’importe quelle crise.

Jusque dans les années 1930, l’économie bré­si­lienne a vécu aux cro­chets de ce qui se pas­sait à l’extérieur, en raison du fait jus­te­ment que c’était une éco­no­mie basée sur la mono­cul­ture et que l’industrie était très fra­gile. Depuis lors, entre 1930 et 1980, le sec­teur agri­cole s’est diver­si­fié et on a déve­loppé le sec­teur indus­triel (l’automobile, l’acier, l’énergie élec­trique, la pétro­chi­mie, le caou­tchouc, la télé­pho­nie). A tra­vers tout cela, le pays a gagné en auto­no­mie et en espace d’action poli­tique. Mais aujourd’hui, nous assis­tons à un retour du pays vers l’agriculture, puisque le taux de change, très valo­risé [le dollar a baissé face au reais], empêche cer­tains sec­teurs de se déve­lop­per.

On peut donc dire que le Brésil a reculé, dans le sens d’une non-diver­si­fi­ca­tion aussi bien sur le marché inté­rieur qu’extérieur. C’est très dan­ge­reux du point de vue de l’équilibre, et cela peut avoir des consé­quences telles que l’augmentation du prix des ali­ments, mais éga­le­ment l’avancée de la mala­die hol­lan­daise qui risque d’atteindre le pays dans son ensemble. [La mala­die hol­lan­daise, ou syn­drome hol­lan­dais, est un phé­no­mène éco­no­mique qui relie l’exploitation de res­sources natu­relles et le déclin de l’industrie manu­fac­tu­rière locale].

Antônio Ermírio de Moraes, du groupe Votorantim [gigan­tesque hol­ding finan­cière bré­si­lienne], a déclaré la semaine der­nière qu’il n’y avait rien à récla­mer. A tra­vers cette phrase, peut-on faire le constat que jamais un gou­ver­ne­ment n’a appuyé les entre­pre­neurs aussi for­te­ment qu’aujourd’hui ?

Je ne sais pas si cette affir­ma­tion convient pour tous les entre­pre­neurs. Mais je dirais en tout cas que le gou­ver­ne­ment Lula n’a pas eu la moindre dis­pute avec le grand capi­tal. Dans toutes les dis­cus­sions, il a fini par se retrou­ver de son côté et par faire une poli­tique éco­no­mique clai­re­ment orien­tée à l’avantage du sys­tème finan­cier. Donc effec­ti­ve­ment, malgré le pro­gramme « Bourse Familiale » |sub­ven­tion aux plus pauvres], cela a été un gou­ver­ne­ment très ami du capi­tal pro­duc­tif et finan­cier.

Dans les années 1960, Guy Debord [écri­vain, théo­ri­cien et cinéaste fran­çais, 1931-1994, qui a été l’un des fon­da­teurs de l’Internationale situa­tion­niste] disait que nous vivions dans une société du spec­tacle. L’on voit aujourd’hui com­ment la mar­chan­dise est deve­nue le centre de la vie sociale. Sera-t-il pos­sible de chan­ger ce cycle ?

Je dirais que la mar­chan­dise n’a jamais été aussi for­te­ment au centre de la vie sociale qu’aujourd’hui. Guy Debord a eu une pré­mo­ni­tion, puisque per­sonne ne per­ce­vait encore quelles voies le capi­ta­lisme, à l’époque encore contrôlé et soumis à l’Etat, allait prendre.

Si nous ana­ly­sons l’histoire du capi­ta­lisme dans dif­fé­rents endroits de la pla­nète, c’est une chose qui oscille. A cer­tains moments, l’Etat est beau­coup plus pré­sent, en pla­ni­fiant et en inter­ve­nant, et à d’autres moments, il est plus absent. Mais il n’en reste pas moins que le capi­ta­lisme est une éco­no­mie de marché. Ainsi, le marché est la grande ins­tance régu­la­trice de la pro­duc­tion maté­rielle. Avec plus ou moins d’intervention de l’Etat, le marché reste l’instance la plus impor­tante.

Guy Debord est très pes­si­miste. A ce que je com­prends, celui-ci ne voyait pas beau­coup d’espace pour un retour en arrière. Des tra­vaux comme le sien nous servent donc plus d’avertissement que de cata­logue de solu­tions.

Quel serait le projet de déve­lop­pe­ment idéal pour la crois­sance éco­no­mique du Pays, qui pour­rait en même temps garan­tir une dis­tri­bu­tion de revenu équi­li­bré parmi les tra­vailleurs ?

Etant donné la situa­tion telle que nous la connais­sons, avec cette inéga­lité entre les reve­nus et la richesse – et une inéga­lité de richesse plus grande encore que celle des reve­nus – aucun modèle ne pour­rait être idéal parce que nous ne sommes pas dans un cadre qui peut être trans­formé rapi­de­ment. Mais ce que nous pou­vons faire, s’il existe un espace et une volonté poli­tique, c’est prendre des mesures pour que le déve­lop­pe­ment non seule­ment se fasse, mais pour qu’il se fasse de manière à réduire ces inéga­li­tés au lieu des les appro­fon­dir. A l’époque du gou­ver­ne­ment mili­taire par exemple, époque où l’on a assisté à une crois­sance énorme, le dit « miracle bré­si­lien » ne s’est d’aucune manière pré­oc­cupé de la ques­tion de la redis­tri­bu­tion. Il a donc fini par se créer une concen­tra­tion de la crois­sance qui n’a nul­le­ment signi­fié une réduc­tion de l’inégalité, tout au contraire.

Il n’existe pas de recettes toutes prêtes. Mais ce n’est pas avec une poli­tique telle que celle menée par Lula que nous allons réus­sir à chan­ger quoi que ce soit. Il n’y a qu’à com­pa­rer ce que l’on dépense avec le Programme « Bourse Familiale » avec ce que l’on dépense en paie­ment des inté­rêts de la dette. Un chiffre est dix fois plus élevé que l’autre. Cela signi­fie que l’un des ces chiffres concerne 11 mil­lions de familles, 45 mil­lions de per­sonnes envi­ron, et que l’autre concerne un ensemble de gens qui compte bien loin de 44 mil­lions de per­sonnes. Une étude de Marcio Pochmann, pré­sident de l’IPEA [Institut de Recherche Economique Appliquée], montre que 80% de la dette publique bré­si­lienne se trouve entre les mains de 20 mille per­sonnes. J’ai la cer­ti­tude que le type de poli­tique menée par le gou­ver­ne­ment Lula est une poli­tique qui concentre mas­si­ve­ment le revenu, en plus de contri­buer à ce que la richesse elle-même conti­nue à être concen­trée. Si on ne sait pas encore ce qu’il faut faire, on sait en tout cas ce qu’il ne faut pas faire. Mais le gou­ver­ne­ment s’est refusé à tout chan­ge­ment. Il y a pour­tant quelques choses de base que tout étu­diant d’économie de deuxième année sait et qui auraient pu être évi­tées par le gou­ver­ne­ment. Elles ne l’ont pas été. (Trad. A l’encontre)

* Leda Paulani est doc­teure en Théorie Economique de l’Institut de Recherches Economiques de l’Université de São Paulo (USP). Elle enseigne actuel­le­ment dans cette uni­ver­sité et est pré­si­dente de la Société Brésilienne d’Economie Politique.

Source : 24 octobre 2007 – www​.alen​contre​.org

Les commentaires sont fermés.