L'accès à la justice, quelle justice?

Louis Marion, Comment exister encore ? Capital, technologie et domination, Montréal, Écosociété, 2015

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 05 mai 2020

Avec Comment exis­ter encore ? Louis Marion, phi­lo­sophe de la décrois­sance, pro­pose un vaste tour d’horizon des condi­tions – et obs­tacles – à l’émancipation d’une société malade de sa crois­sance. Son édi­teur David Murray pré­sen­tait d’ailleurs l’ouvrage comme un nou­veau « petit cours d’autodéfense » cher­chant à la fois à « défendre ce qui reste de la nature contre la puis­sance de l’être humain » et, d’un même souffle, « sau­ve­gar­der aussi abso­lu­ment les condi­tions d’une capa­cité poli­tique col­lec­tive d’institutionnaliser et de fonder, réflexi­ve­ment et démo­cra­ti­que­ment, des normes com­munes » (p. 10).

Non seule­ment Marion s’en prend-il à la logique auto­nome et infi­nie de la valeur propre au capi­ta­lisme et à l’aliénation du tra­vail, aux méca­nismes socioé­co­no­miques qui consti­tuent la domi­na­tion abs­traite qui com­mande l’agir non seule­ment des indi­gné-es et des 99 %, mais aussi de celui du fameux 1 %. Il s’attarde en outre aux méca­nismes idéo­lo­giques qui assurent la pos­té­rité et la repro­duc­tion d’une telle struc­ture sociale, poli­tique et éco­no­mique par un pro­ces­sus d’autolégitimation agis­sant sur l’esprit même des êtres assu­jet­tis à cette logique infer­nale de la pro­duc­tion infi­nie. Marion s’intéresse ainsi au libé­ra­lisme tel qu’il est mobi­lisé aujourd’hui pour « natu­ra­li­ser l’idéologie du lais­ser-faire » (p. 52), ou encore aux més­usages du lan­gage ins­tru­men­ta­lisé à des fins poli­tiques puisque c’est à coup d’oxymores et d’euphémismes qu’une domi­na­tion abs­traite comme celle de la valeur et de la crois­sance revêt un cer­tain aura de res­pec­ta­bi­lité en pro­mou­vant, par exemple, l’idée chi­mé­rique d’un déve­lop­pe­ment durable. Paradoxe mani­feste dès lors qu’on saisit la logique infi­nie que la valeur cherche à impo­ser à un monde bel et bien fini, celui des vivants.

C’est ici que pointe à l’horizon l’alternative poli­tique dont Marion se fait le héraut, le mou­ve­ment de la décrois­sance. À l’expansion conti­nue de la sphère éco­no­mique – ou chré­ma­tis­tique comme dirait Marion – sur les autres sphères du vivant, il faut oppo­ser une « décrois­sance de l’économie elle-même » (p. 135). Bien que la décrois­sance soit loin de former une théo­rie cri­tique uni­fiée, bien qu’elle soit nour­rie de mul­tiples ten­dances, elle prend chez Louis Marion un carac­tère réso­lu­ment anti­ca­pi­ta­liste du fait de l’incompatibilité entre la logique crois­san­tiste inhé­rente au capi­tal et la pers­pec­tive décrois­san­tiste : « La décrois­sance […] n’est pas com­pa­tible avec le capi­ta­lisme et le capi­ta­lisme n’est pas com­pa­tible avec la décrois­sance » (p. 139).

Du fait de cette pos­ture cri­tique et de la ques­tion cen­trale de l’ouvrage : « À quelle condi­tion l’émancipation éco­so­ciale est-elle pos­sible ? » (p. 11), il est d’ailleurs légi­time de se deman­der ce qui dis­tingue la décrois­sance d’autres approches qu’on pour­rait qua­li­fier lar­ge­ment d’« éco­so­cia­listes ». Malheureusement, Marion aborde assez peu dans Comment exis­ter encore ? les dif­fé­rences qui per­mettent de sou­li­gner l’apport ori­gi­nal propre aux objec­teurs de crois­sance par rap­port aux autres ten­dances éco­lo­gistes anti­ca­pi­ta­listes, comme l’écosocialisme.

Cela est d’autant plus éton­nant que l’une des forces du livre est jus­te­ment de faire se ren­con­trer cer­taines tra­di­tions cri­tiques, que ce soit celle de la décrois­sance ou celle de Moishe Postone et la Wertkritik, de Günther Anders très pré­sent et dont la cri­tique de la tech­no­lo­gie reprise par Marion occupe une place cen­trale dans l’ouvrage, ou encore l’approche hei­deg­gé­rienne de Jean Vioulac. Un tel esprit de syn­thèse est fort louable puisque de nom­breuses soli­tudes sub­sistent encore aujourd’hui entre les divers milieux éco­lo­gistes, décrois­san­tistes, anti­li­bé­raux et anti­ca­pi­ta­listes. Trop sou­vent, semble-t-il, la cri­tique demeure uni­la­té­rale, pré­oc­cu­pée ou bien par les enjeux poli­tiques et sociaux, éco­no­miques, ou bien par les enjeux éco­lo­giques, ou bien encore par les enjeux moraux, spi­ri­tuels, voire phi­lo­so­phiques. Louis Marion tente jus­te­ment de mon­trer com­ment ces mul­tiples dimen­sions sont cocons­ti­tu­tives d’une forme abs­traite de domi­na­tion qu’il semble de plus en plus dif­fi­cile à l’être humain de penser comme tota­lité.

Alors que Marx invi­tait jadis les phi­lo­sophes non pas à inter­pré­ter, mais à trans­for­mer le monde, il s’agit ici, pour Marion, de rap­pe­ler, comme l’écrivait Anders « [qu’a]ujourd’hui, il ne suffit plus de trans­for­mer le monde ; avant tout, il faut le pré­ser­ver » (p. 10). Si une telle pré­ser­va­tion du monde appelle certes à une trans­for­ma­tion de notre acti­vité humaine, de notre empreinte, encore faut-il com­prendre d’abord les méca­nismes de domi­na­tion qui com­mande un tel agir (auto)destructeur. En posant la ques­tion Comment exis­ter encore ? Louis Marion cherche en quelque sorte à nous faire prendre conscience de l’urgence de penser et de com­prendre pour et avant d’agir.


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