Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Louis Gill-La crise financière et monétaire mondiale-Ville Mont-Royal, M Éditeur 2011

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 16 mars 2020

Encore un livre sur la crise finan­cière mon­diale, mais en quoi se dis­tingue-t-il des nom­breuses publi­ca­tions en France ou ailleurs sur ce sujet ? Il pré­sente l’avantage, outre son format de poche, de mettre à jour les sta­tis­tiques les plus récentes publiées par le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI), la Banque des règle­ments inter­na­tio­naux (BRI), The Economist et plu­sieurs autres sources concer­nant la grande crise finan­cière de 2007-2008 et les évé­ne­ments qui sont sur­ve­nus depuis. On pour­rait penser que ce livre s’adresse d’abord à un public érudit sur les ques­tions éco­no­miques et finan­cières, mais l’auteur a pris le soin de publier en appen­dice un glos­saire de tous les termes employés dans le jargon de la finance. C’est non seule­ment utile pour les étu­diantes en éco­no­mie, mais éga­le­ment pour le grand public. On notera en pas­sant le souci par­ti­cu­lier de l’auteur d’offrir une tra­duc­tion fran­çaise de tous ces termes anglais qu’on retrouve dans le jargon de la finance.

L’originalité de ce livre réside d’abord dans l’approche théo­rique mar­xiste de la com­pré­hen­sion de la mon­naie et de la finance tant sur le plan natio­nal qu’au niveau mon­dial. On sait que l’orthodoxie éco­no­mique ne four­nit aucune expli­ca­tion sur la nature de la mon­naie, qui est pos­tu­lée neutre par rap­port à l’économie réelle. Les approches mar­xiste et post­key­né­sienne sont les seules à avoir une concep­tion de la mon­naie qui n’est pas neutre et qui peut influen­cer l’économie réelle. Gill ne s’intéresse pas dans ce livre de 140 pages à l’examen cri­tique des approches key­né­sienne et post key­né­sienne. Il se concentre essen­tiel­le­ment sur l’approche mar­xiste de la mon­naie qui est défi­nie par Marx… « comme incar­na­tion indi­vi­duelle du tra­vail social, seule réa­li­sa­tion de la valeur d’échange, mar­chan­dise abso­lue[1] ». Il faut se rap­pe­ler qu’à l’époque de Marx, l’or, mon­naie uni­ver­selle, était la mon­naie-mar­chan­dise. Qu’en est-il aujourd’hui avec la mon­naie de crédit et la non-conver­ti­bi­lité des mon­naies ? Gill répond que c’est la mon­naie de la banque cen­trale[2] qui est aujourd’hui l’incarnation du tra­vail social et seul moyen de paie­ment. Mais com­ment cela peut-il être en lien avec l’économie mon­diale ? Il faut alors se repor­ter au der­nier cha­pitre du livre qui traite de l’impasse moné­taire inter­na­tio­nale : « Les fon­de­ments théo­riques […] se trouvent dans la néces­saire arti­cu­la­tion, au niveau mon­dial, entre les mon­naies natio­nales et une mon­naie inter­na­tio­nale ou uni­ver­selle, tout comme ils se trouvent, au niveau de chaque pays, dans l’articulation entre mon­naies ban­caires pri­vées et mon­naie cen­trale[3]. »

Le taux de change par rap­port à la mon­naie inter­na­tio­nale est donc la réfé­rence ultime pour expri­mer la vali­da­tion sociale des tra­vaux privés. Dans le régime d’étalon de change-or de Bretton Woods, la mon­naie inter­na­tio­nale était le dollar amé­ri­cain, lequel était défi par rap­port à une cer­taine quan­tité d’or. Le lien entre la mon­naie et l’économie réelle pas­sait par la mar­chan­dise or. Maintenant que ce lien est offi­ciel­le­ment aboli, peut-on consi­dé­rer que la mon­naie inter­na­tio­nale est le dollar amé­ri­cain ? Gill pro­teste éner­gi­que­ment contre ce rac­courci : « En tant que mon­naie natio­nale, la mon­naie des États-Unis ne peut simul­ta­né­ment jouer le rôle d’une véri­table mon­naie inter­na­tio­nale […] Tout comme les soldes des opé­ra­tions entre banques doivent s’effectuer en mon­naie cen­trale à l’intérieur d’un pays, de la même manière les soldes des échanges entre pays doivent s’effectuer en une mon­naie “cen­trale” qui ne soit aucune des mon­naies natio­nales, c’est-à-dire en mon­naie uni­ver­selle. La vali­da­tion sociale, à l’échelle inter­na­tio­nale, des tra­vaux privés, s’exprime dans la conver­sion des mar­chan­dises en mon­naie, dans le règle­ment ultime des soldes en cette mon­naie uni­ver­selle[4]. »

Ce point de vue rejoint celui que j’ai pré­senté lors d’une confé­rence à l’Université popu­laire des Nouveaux Cahiers du socia­lisme en août der­nier[5]. Je fais l’hypothèse que l’or est devenu un étalon variable de valeur, une hypo­thèse déjà éla­bo­rée en 1982[6]. Le rai­son­ne­ment est le sui­vant : l’abandon d’un lien fi e du dollar avec l’or a entraîné le pas­sage d’un régime de taux de change fi es à un régime de taux de change variables. Il est donc logique que le lien entre dollar et or soit main­te­nant « de facto » dans un rap­port variable. L’or n’est jamais vrai­ment dis- paru du sys­tème moné­taire inter­na­tio­nal. Comme le sou­ligne Gill, la démo­né­ti­sa­tion de l’or est un mythe sou­tenu par les États-Unis et entre­tenu par le FMI depuis les Accords de Jamaïque en 1976. Il donne un bon exemple de l’échec de la démo­né­ti­sa­tion de l’or lorsque le Trésor amé­ri­cain a com­mencé à vendre de l’or en 1975. « Loin de chuter, le prix de l’or a connu une hausse sys­té­ma­tique de 1976 à 1979, puis une fl spec­ta­cu­laire en 1980 qui devait le porter à 850 dol­lars l’once, soit 1900 dol­lars l’once en dol­lars de 2010 […] En somme, l’or n’a nul­le­ment été écarté de la scène. En tant qu’incarnation de la valeur, il demeure non seule­ment la valeur sûre ou valeur refuge vers laquelle les yeux se tournent en période d’incertitude, mais conti­nue à être uti­lisé par les banques cen­trales et les orga­nismes inter­na­tio­naux comme ins­tru­ment inter­na­tio­nal de réserve[7]. »

La thèse de la démo­né­ti­sa­tion de l’or a reçu de puis­sants appuis par toute une bro­chette de grands noms d’économistes, pour la plu­part amé­ri­cains, qui ont formé l’école de Stanford comme C. Kindelberger, W. Salant, M. Friedman, H Johnson, W. Fellner. Leur thèse est qu’après 1971, le monde est entré dans un nou­veau régime d’étalon-dollar où la cau­sa­lité est inver­sée : le prix de l’or est main­te­nant déter­miné par la valeur du dollar. La dénon­cia­tion faite par Gill de cette école de pensée est impor­tante, car il suffit de pré­tendre le contraire pour être cloué au pilori par cer­tains jour­na­listes et éco­no­mistes qui refusent toute dis­cus­sion sur ce sujet[8].

D’autres sujets impor­tants sont abor­dés dans les deux pre­miers cha­pitres. Le sujet du pre­mier cha­pitre est le sau­ve­tage des banques par les États qui a eu comme consé­quence que celles-ci sont deve­nues les créan­cières des États qui les ont sau­vées. Tout cela est bien décrit avec beau­coup de minu­tie. Quant au sujet abordé dans le cha­pitre 2 sur la créa­tion moné­taire, les coef­fi­cients de liqui­dité et de sol­va­bi­lité, la pre­mière sec­tion du cha­pitre, qui porte sur l’articulation de la mon­naie ban­caire et de la mon­naie cen­trale, mérite d’être lue atten­ti­ve­ment, mais le reste du cha­pitre est de nature plus tech­nique et peut être ignoré par un lec­teur pressé.

Dans la pre­mière sec­tion du cha­pitre 2, Gill éta­blit une dis­tinc­tion néces­saire entre mon­naie de crédit et mon­naie cen­trale. Il affirme avec raison que la dis­tinc­tion n’est pas d’ordre quan­ti­ta­tif ou tech­nique, mais bien d’ordre qua­li­ta­tif. Il y a le cir­cuit du crédit et le cir­cuit moné­taire qui ne sont pas néces­sai­re­ment en équi­libre. Cette dis­tinc­tion est la source d’une aug­men­ta­tion ou d’une dimi­nu­tion de la mon­naie comme réserve de valeur comme je l’avais déjà sou­li­gné en 1982. Gill ne s’intéresse qu’au cas de dés­équi­libre qui conduit à une infla­tion et éven­tuel­le­ment à une déva­lua­tion de la mon­naie. Mais il peut y avoir un dés­équi­libre posi­tif lorsque le mon­tant de la vente des mar­chan­dises est plus élevé que la créance qui l’a per­mise. C’est le pro­blème des sur­plus et des défi­cits à l’intérieur d’un pays et au plan inter­na­tio­nal. Ce point semble avoir échappé à Gill parce qu’il insiste beau­coup sur la mon­naie dans ses fonc­tions de moyen de cir­cu­la­tion et de moyen de paie­ment et semble igno­rer sa fonc­tion de réserve de valeur qui peut tantôt aug­men­ter ou dimi­nuer. C’est bien parce que la mon­naie est réserve de valeur que les réserves mon­diales de valeur refluent vers le dollar amé­ri­cain et quelques autres devises fortes lorsqu’il y a crise sur le marché des devises.

Une autre cri­tique qu’on peut adres­ser à Gill est son silence au sujet de la défi­ni­tion pro­po­sée par cer­tains mar­xistes de l’expression moné­taire d’une heure de tra­vail (en anglais MELT ou Monetary Expression of Labour Time). Est-ce redon­dant ou en contra­dic­tion par rap­port à sa défi­ni­tion de la mon­naie ?


  1. Karl Marx, Le Capital, Livre I, tome I, Paris, Éditions sociales, 1970, p. 143. Cité par Louis Gill, La crise finan­cière et moné­taire mon­diale, Mont-Royal, M édi­teur, 2011, p. 40.
  2. La mon­naie de la banque cen­trale consti­tue la base moné­taire formée de pièces et billets en cir­cu­la­tion, des dépôts des banques et du gou­ver­ne­ment fédé­ral à la banque cen­trale.
  3. Gill, op. cit., p. 102.
  4. Gill, op. cit., p. 107.
  5. Jean-Guy Loranger, Les muta­tions du capi­ta­lisme, Université popu­laire des NCS, UQAM, 25-27 août 2011, < http :/​www.cahiersdusocialisme.org/2011/09/04/les-muta- tions -du-capi­ta­tisme-4/ >.
  6. Jean-Guy Loranger, « Pseudo-vali­da­tion du crédit et étalon variable de valeur », Écono- mie appli­quée, vol. 35, n° 3, 1982, < http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​o​n​t​e​m​p​o​r​a​i​n​s​/​l​o​r​a​nger_ jean_guy/pseudo_validation_credit/pseudo_validation_credit.html >.
  7. Gill, op. cit., p. 110.
  8. Dans l’article « Les muta­tions du capi­ta­lisme », j’ai pré­senté les résul­tats d’une ana­lyse éco­no­mé­trique qui illus­trent l’existence d’un lien signi­fi­ca­tif entre la valeur du dollar amé­ri­cain et le prix de l’or. Le débat repose sur la direc­tion de la cau­sa­lité.

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