L’objectif et la campagne « L’éducation pour tous »

Mis en ligne le 16 novembre 2007

Une longue et dif­fi­cile bataille

Le pro­blème de l’accès à l’éducation est criant. Aujourd’hui encore, 80 mil­lions d’enfants ne sont pas sco­la­ri­sés et un nombre plus élevé d’écoliers aban­donnent l’école avant d’avoir ter­miné le cycle pri­maire. Dans de nom­breux pays pauvres, rien ne vient faci­li­ter les appren­tis­sages. Les élèves sont trop nom­breux dans les classes et dans cer­tains pays, comme le Rwanda, le Mali et le Malawi, on observe un ratio de 55 élèves par pro­fes­seur. Les ensei­gnants tra­vaillent dans des condi­tions phy­siques très dif­fi­ciles et dans des lieux inadap­tés ; il leur manque de tout, tables, four­ni­tures, etc. Les salaires sont main­te­nus très bas, et par­fois, ne sont pas versés pen­dant de longues périodes.


Les filles sont les pre­mières vic­times d’un accès limité à l’éducation : elles demeurent celles que l’on refuse d’abord d’instruire. Dans 37 pays, il y a moins de trois filles sco­la­ri­sées pour quatre gar­çons. Ainsi par­viennent-elles plus dif­fi­ci­le­ment à se sortir du cercle de la misère. Elles s’occupent de la famille, forment une main-d’œuvre bon marché qu’on exploite sans ver­gogne et se voient par­fois condam­nées à se pros­ti­tuer. Les filles moins édu­quées risquent davan­tage de contrac­ter le VIH et leurs enfants sont plus expo­sés aux mala­dies.

Le VIH/​sida vient d’ailleurs affec­ter le fonc­tion­ne­ment de réseaux d’éducation en manque d’enseignants. Les ravages sont consi­dé­rables en Afrique sub­sa­ha­rienne : des esti­ma­tions modé­rées indiquent que 600 ensei­gnants par année meurent du sida dans des pays comme le Kenya, la Tanzanie et la Zambie. Au Malawi, dans cer­taines écoles, le ratio élèves/​maîtres est monté jusqu’à 96 pour 1 en raison des mala­dies liées au VIH ayant frappé les ensei­gnants. L’absentéisme sys­té­ma­tique des ensei­gnants malades du sida pose un sérieux pro­blème de conti­nuité dans les appren­tis­sages.

En 2000, à Dakar, les par­ti­ci­pants au Forum mon­dial de l’éducation lancent un projet majeur : celui de rendre l’éducation acces­sible à tous en 2015. L’idée vient d’un mou­ve­ment appelé Éducation pour tous, né en 1990 et regrou­pant 155 pays et 150 orga­ni­sa­tions pré­oc­cu­pés par le nombre élevé d’enfants main­te­nus dans l’ignorance. Rien depuis la fon­da­tion du mou­ve­ment n’avait été sérieu­se­ment entamé pour aller au-delà des bonnes inten­tions. Au contraire, des plans d’a jus­te­ment struc­tu­rel, sou­te­nus par le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI) et la Banque mon­diale avaient mis en pièces une édu­ca­tion publique qui ten­tait dif­fi­ci­le­ment de s’organiser dans nombre de pays du Sud et rédui­saient ainsi l’accessibilité à l’école.

Les pays et les orga­ni­sa­tions assem­blés au Forum de Dakar pro­mettent enfin de remé­dier à la situa­tion. Cette fois, la ques­tion est prise au sérieux et on mettra les moyens néces­saires pour atteindre un objec­tif enthou­sias­mant. La cam­pagne Éducation pour tous (EPT) éta­blit un Cadre d’a ction et un échéan­cier rela­ti­ve­ment serré. Fondée en 1999, la Campagne mon­diale pour l’éducation (CME), orga­ni­sa­tion formée de syn­di­cats d’enseignants, d’ONG et de mil­lions d’adhérents, veillera à ce que le projet donne les résul­tats atten­dus.

La cam­pagne Éducation pour tous a permis à cer­tains de se réjouir. Depuis cinq ans, 40 mil­lions d’enfants sup­plé­men­taires ont été sco­la­ri­sés. Depuis 2000, douze pays afri­cains ont pris des mesures pour sup­pri­mer les frais de sco­la­rité ; mais dans cer­tains des pays les plus pauvres au monde, l’éducation n’est tou­jours pas gra­tuite. Les bailleurs de fonds ont lancé une « Initiative Fast-Track » (FTI), sou­te­nue entre autres par la Banque mon­diale et visant à accé­lé­rer le finan­ce­ment des réseaux d’éducation des pays de Sud. Certains pays d’Amérique du Sud ont aug­menté la part du PIB consa­crée à l’éducation et dans de vastes régions d’Asie, la sco­la­ri­sa­tion est en nette pro­gres­sion. Quelques pays d’Afrique sub­sa­ha­rienne ont promis à leur tour d’embaucher davan­tage d’enseignants et d’augmenter le budget de l’éducation.

Des pro­blèmes à la chaîne

Mais il faut mal­heu­reu­se­ment admettre que l’objectif d’une édu­ca­tion pour tous en 2015 semble de plus en plus irréa­li­sable. Et que ce beau projet parmi tant d’autres ne dépas­sera que de peu la belle inten­tion. Les pays les plus riches de la pla­nète refusent de contri­buer conve­na­ble­ment à la cam­pagne et n’offrent pas l’aide suf­fi­sante aux pays dans le besoin. À part quelques pays comme la Norvège, le Danemark, le Luxembourg et la Suède, dont l’aide est par­ti­cu­liè­re­ment géné­reuse, la majo­rité des pays riches, dont le Canada, res­tent chiches et donnent beau­coup moins de 0,7 % de leur revenu natio­nal brut (RNB) à l’aide au déve­lop­pe­ment. Parmi les plus radins, le Japon, l’Italie et sur­tout le pays le plus riche du monde, les États-Unis, qui ne consacrent que 0,17 % du RNB à l’aide au déve­lop­pe­ment.

L’ Initiative Fast-Track reste un bel exemple de l’impéritie et de l’indifférence des pays riches. Seuls quelques pays, tou­jours les mêmes, sou­tiennent réel­le­ment cette ini­tia­tive, ce qui fait dire aux obser­va­teurs de la Campagne mon­diale pour l’éducation qu’« à moins d’un chan­ge­ment radi­cal de la situa­tion, il semble que ce projet sensé soit voué à l’échec. » [1] . De plus, d’une façon géné­rale, l’aide n’est pas équi­ta­ble­ment dis­tri­buée. Les pays dont les besoins en édu­ca­tion sont les plus grands ne sont pas ceux qui reçoivent les dons les plus géné­reux.

D’autres pro­blèmes viennent s’ajouter. Il semble sou­vent dif­fi­cile pour cer­tains pays d’offrir une aide sans condi­tion. Ainsi, plu­sieurs pays lient leurs dons à des achats obli­ga­toires de biens et de ser­vices en pro­ve­nance du pays dona­teur. Ces pro­duits et ser­vices sont sou­vent mal adap­tés, ne cor­res­pondent pas aux besoins du pays en dif­fi­culté et viennent contre­dire le prin­cipe même d’u ne offre dés­in­té­res­sée. Certains pays ont ten­dance à offrir le mon­tant de leur aide à des « consul­tants » gras­se­ment payés, dont les com­pé­tences sont très sou­vent dis­cu­tables, et dont le revenu pour une seule jour­née suf­fi­rait à payer le salaire annuel d’un ensei­gnant.

Un grave manque d’instituteurs contri­bue à rendre l’école moins acces­sible. On cal­cule qu’il fau­drait former et recru­ter envi­ron 18 mil­lions d’enseignants pour arri­ver à l’objectif d’une école pour tous. Les pays les plus pauvres ont aussi les ensei­gnants les moins qua­li­fiés. Le FMI et la Banque mon­diale ont contri­bué à déva­luer la pro­fes­sion d’enseignant et donc, à la rendre moins attrayante. Le FMI a imposé d’importantes res­tric­tions de la fac­ture sala­riale pour les pro­fes­seurs dans de nom­breux pays. La Banque mon­diale encou­rage la for­ma­tion de « para-ensei­gnants », moins formés, moins payés, et qui donnent une édu­ca­tion de moins bonne qua­lité. Comme si ce n’était pas suf­fi­sant, cer­tains pays occi­den­taux viennent recru­ter les ensei­gnants les plus com­pé­tents des pays du Sud pour leur offrir des emplois beau­coup mieux rému­né­rés dans des écoles du Nord. Dans ce sec­teur comme dans d’autres, il existe un véri­table « pillage des cer­veaux ».

De l’espoir et des solu­tions, tout de même

La dif­fi­culté d’atteindre l’objectif d’une édu­ca­tion pour tous dépasse sans doute les seules ques­tions reliées à l’enseignement. Peut-on conce­voir en effet une édu­ca­tion plus acces­sible sans véri­table plan géné­ra­lisé de lutte contre la pau­vreté ? On ne peut éta­blir un sys­tème d’é duca­tion sans tout ce qui va avec : de bonnes mesures sani­taires, de l’eau et une ali­men­ta­tion de qua­lité acces­sibles à tous, des trans­ports, un envi­ron­ne­ment sain. L’économie de guerre, sou­te­nue par le gou­ver­ne­ment des États-Unis, le libé­ra­lisme éco­no­mique, qui permet d’assembler des for­tunes inima­gi­nables dans les coffres de quelques indi­vi­dus, l’exploitation sans res­tric­tions des com­bus­tibles, qui contri­bue au réchauf­fe­ment de la pla­nète et qui pro­voque des séche­resses, de la déser­ti­fi­ca­tion et des catas­trophes natu­relles, ne font que contri­buer à affai­blir les pays les plus dému­nis et à rendre plus dif­fi­cile l’accessibilité à l’éducation.

L’éducation reste cepen­dant le moyen le plus sûr pour contri­buer à d’importants chan­ge­ments et permet de former des indi­vi­dus sou­te­nant les poli­tiques qui servent l’intérêt de la majo­rité. Ainsi devient-il par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant de secouer l’inertie de nos gou­ver­ne­ments dans le cadre de la Campagne Éducation pour tous. La Campagne mon­diale pour l’éducation sou­tient une série d’actions dont le but est de forcer les gou­ver­ne­ments à donner ce qu’ils ont promis. Parmi celles-ci, une sol­li­ci­ta­tion constante des élus, afin qu’ils rendent des comptes sur le dos­sier de l’éducation pour tous.

Le Canada n’a d’ailleurs pas une posi­tion enviable dans le dos­sier. Jamais parmi les plus géné­reux, et pas non plus parmi les plus chiches, notre pays s’intègre à la majo­rité des nations riches qui res­tent tris­te­ment inertes, donnent tou­jours moins que prévu et se contentent de for­mu­ler de beaux dis­cours huma­nistes sur le sujet. Ne pas se dis­tin­guer en res­tant aussi médiocre que les autres. Est-ce une poli­tique accep­table pour notre pays ?

1 Dans Piètres per­for­mances, bul­le­tin sco­laire sur la contri­bu­tion des pays riches à l’Éducation pri­maire uni­ver­selle d’ici à 2015, Campagne mon­diale pour l’éducation, sep­tembre 2006.

Source : École et société (FNEEQ-CSN) – Avril 2007 

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