Livre Le Capital comme logique d’un monde à l’envers

Mis en ligne le 22 mai 2010

Florian Gulli *

Le socio­logue Alain Bihr s’attache – dans à res­ti­tuer dans son déve­lop­pe­ment et sa cohé­rence la cri­tique de l’univers capi­ta­liste que réa­lise l’œuvre majeure de Karl Marx.

La période est riche en réédi­tions de textes de Marx et en com­men­taires de son œuvre. L’idée d’Alain Bihr est que les thèses de Marx, et en par­ti­cu­lier celles de son opus magnum, le Capital, souffrent aujourd’hui de leur appa­rente évi­dence. L’ouvrage sera donc une lec­ture pas à pas du livre de Marx, sec­tion après sec­tion, cha­pitre après cha­pitre. Il s’agit en cela d’une bonne intro­duc­tion au Capital, don­nant au lec­teur une vue syn­thé­tique de l’ouvrage que la lec­ture minu­tieuse empêche trop sou­vent. L’ouvrage traite aussi, et c’est suf­fi­sam­ment rare pour le sou­li­gner, de la tota­lité du texte et non de son seul livre I. S’il y a mécon­nais­sance du Capital, c’est d’abord parce que trop sou­vent on le pense comme une œuvre ache­vée, alors qu’il s’agit plutôt d’un chan­tier com­posé de textes aux sta­tuts très dif­fé­rents. Seul le pre­mier livre est inté­gra­le­ment rédigé et publié par Marx, le reste de l’ouvrage est com­posé par Engels à partir de manus­crits. Nous sommes donc confron­tés à une « œuvre » très hété­ro­gène dont le projet d’ensemble et la logique sont obs­curs. L’erreur prin­ci­pale consiste à faire du Capital une sorte de traité d’économie, lec­ture dépo­li­ti­sante qui permet à nombre d’auteurs libé­raux de saluer en Marx l’un des pères de l’économie moderne. Saisir le projet du Capital, c’est, selon Alain Bihr et à l’opposé, redon­ner son sens plein à la « cri­tique de l’économie poli­tique ».

À cette expres­sion, il est pos­sible de donner trois sens qui éclairent de façon inégale le projet d’ensemble de Marx. Critiquer l’économie poli­tique, cela peut tout d’abord vou­loir dire, pour Marx, dépas­ser les limites des ana­lyses éco­no­miques de son temps. Cette dimen­sion est évi­dem­ment pré­sente. Cependant, le véri­table objet du Capital n’est pas un dis­cours ou une science, mais bien la réa­lité elle-même que cette science éco­no­mique pré­tend éclai­rer. Le Capital, bien loin de se conten­ter de décrire de façon impar­tiale le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme, en est une cri­tique vigou­reuse. Le capi­ta­lisme est un « monde à l’envers » qui a fait de la pro­duc­tion une fin en soi et des hommes de simples moyens au ser­vice de ce nou­veau dieu. Mais toute cri­tique pré­sup­pose l’adoption d’une norme : ce n’est qu’avec l’idée d’un monde à l’endroit que l’on peut parler d’un monde à l’envers. Pour Alain Bihr, la cri­tique du monde à l’envers à l’œuvre dans le Capital, nous intro­duit au sens ultime de l’œuvre : « la démons­tra­tion de la pos­si­bi­lité du com­mu­nisme ». Marx montre com­ment le capi­ta­lisme crée les condi­tions de pos­si­bi­lité de son propre dépas­se­ment. Nulle néces­sité ici, nul fata­lisme, mais l’indication d’une pos­si­bi­lité réelle, irré­duc­tible à une vague rêve­rie. Le Capital est encore aujourd’hui, nous rap­pelle Alain Bihr, une arme pré­cieuse pour qui veut lire dans le pré­sent les pré­misses de « la libre asso­cia­tion des pro­duc­teurs ».

* Philosophe. Article publié dans le quo­ti­dien L’Humanité.

(21 mai 2010)

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