L’Italie à l’ère du populisme : entre souverainisme et antipolitique

Le cas de la Ligue et du Mouvement 5 Étoiles

Emanuele Toscano

Sociologue chercheur à l’Université G. Marconi et membre associé du CADIS (EHESS-CNRS) à Paris

Introduction

« Il y a tous les préalables pour une belle année 2019 et pour les années à venir », annonçait triomphalement dans une entrevue Giuseppe Conte, président du Conseil du premier gouvernement ouvertement populiste de l’histoire de la République italienne. Depuis juin 2018, l’Italie est dirigée par une coalition formée par les deux forces politiques qui, lors des dernières élections gouvernementales, se sont présentées à l’électorat de manière ouvertement et fièrement populiste : le Mouvement des 5 étoiles (M5S1) et la Ligue. En fait, l’Italie n’est pas restée à l’abri de la vague populiste et souverainiste qui a traversé l’Europe à la suite de la grande récession qui a débuté en 2008. À l’instar de nombreux autres pays de l’Union européenne (Pologne, Hongrie, France, Grèce, pour ne donner que quelques exemples), des forces populistes, souveraines et nationalistes, ont fait leur chemin en Italie, se nourrissant du mécontentement de la classe moyenne et de la colère de l’ancien et du nouveau prolétariat urbain durement frappé par une série de facteurs (contraction de la sécurité sociale, précarité et chômage, crise des grands partis et absence de réponses de la classe politique à leurs problèmes) liés notamment à la crise économique et aux mesures d’austérité imposées par l’Union européenne.

Les populistes à la barre de l’Italie. Qui sont le M5S et la Ligue ?

Le Mouvement 5 étoiles2 (M5S), de par sa forte connotation anti-establishment et pour son ascension rapide au pouvoir, est peut-être l’expression et la conséquence la plus évidente de la crise de confiance dans le système des partis et dans la classe politique en Italie. Fondé en 2009, dirigé par le comédien génois Beppe Grillo et géré par la Casaleggio Associati3, le M5S s’est immédiatement imposé sur la scène politique italienne, obtenant plus de 25 % des suffrages aux élections générales de 2013 et 32 % aux élections de 2018, ce qui en a fait la première force politique en Italie. À ses débuts, et en réduisant l’analyse du mouvement au leadership de Beppe Grillo d’une part et à ses discours politiques publiés dans son blogue d’autre part, le Mouvement 5 étoiles a été considéré par de nombreux analystes et commentateurs politiques comme une des nombreuses manifestations d’antipolitique, et comme l’expression d’un populisme qui, dans d’autres pays européens, était imputable à des formations politiques de droite4. Au fil du temps et de son étonnant succès électoral, le M5S et sa philosophie politique ont fait l’objet de nombreuses analyses visant à comprendre à la fois son succès et la composition de son électorat, qui ne peut être simplement réduit à la seule droite politique.

La Ligue, contrairement au Mouvement 5 étoiles, est un parti dont l’histoire politique remonte à plus de trente ans. Issue, à la fin des années 1980, de la fusion de plusieurs mouvements autonomistes du Nord du pays, la Ligue du Nord pour l’indépendance de la Padanie (Lega Nord per l’Indipendenza della Padania), aujourd’hui la Ligue, a joué un rôle déterminant au sein des gouvernements de centre droit dirigés par Silvio Berlusconi au cours du nouveau millénaire alors qu’elle occupait déjà, depuis un certain temps, des fonctions administratives aux niveaux local, provincial et régional.

La Ligue est dirigée, depuis 2013, par Matteo Salvini qui l’a reconstruite après la débâcle électorale de 2013 (4 % des votes) et une série de scandales de corruption et de malversations impliquant Umberto Bossi, le secrétaire historique du parti. Le leadership de Matteo Salvini a profondément modifié l’orientation politique du parti. En supprimant le mot Nord du nom du parti, Salvini a voulu souligner l’abandon d’une perspective autonomiste au profit de positions plus nationalistes. Ce n’est donc plus « Le Nord d’abord », mais « L’Italie d’abord ». Ce changement de point de vue a redéfini le champ du conflit dans lequel la « nouvelle » Ligue se meut. L’ennemi n’est plus l’État central – le slogan historique de la Ligue Nord était « Rome voleuse » – qui soustrait des ressources au nord à travers des taxes indûment redistribuées au sud, mais l’Union européenne; on souligne et en dénonce son caractère antidémocratique, son éloignement des citoyennes et des citoyens italiens, son intrusion inutile et néfaste dans les politiques économiques nationales et la menace que l’Union européenne représente pour la souveraineté nationale. La Ligue a naturellement radicalisé ses positions en matière d’immigration. En effet, si dans le passé elle exprimait une opposition ferme à l’immigration, en plaidant notamment pour la défense du christianisme contre la menace musulmane et l’islamisation de la société (un sentiment fortement partagé dans les régions du nord où la présence musulmane est manifeste), ses discours sur l’identité italienne sont aujourd’hui construits autour d’une rhétorique de la défense des intérêts des Italiens et des Italiennes qui associe l’immigration à l’invasion et fait de l’immigré·e une menace à la sécurité5.

Les différents populismes italiens

Le débat sur ce qu’est le populisme et sur les causes qui le déterminent est très complexe et ne peut pas être développé longuement ici. Le populisme est un concept fluide dont les déclinaisons changent selon la perspective choisie. Avec le temps, ce concept de populisme a été utilisé pour désigner et définir des phénomènes souvent très différents les uns des autres. Le populisme peut être considéré, par conséquent, comme une « thin-centred ideology », c’est-à-dire un ensemble d’idées sur la nature de la politique et de la société, une forme de mobilisation et d’organisation, comme élément du processus de modernisation, et enfin, comme une catégorie sociologique plutôt qu’historique. Peter Wiles, dans un texte désormais classique datant de 1969, affirmait que chaque chercheur fournissait sa « définition du populisme, en fonction de son approche académique et de ses intérêts de recherche6 ».

Matteo Salvini, leader de la Ligue, porte un chandail où est écrit : « Je suis populiste ».

 

Le populisme serait ainsi une idéologie opposant deux groupes sociaux antagoniques, le « peuple » de la « base » et ses ennemis (les élites corrompues)7. À partir de cette définition, nous pouvons souligner certaines différences importantes entre les diverses formations politiques qui se définissent comme populistes en Italie. Si nous prenons en compte l’idée d’identité du peuple, il est possible de distinguer de manière univoque les formations politiques appartenant au vaste front des populistes eurosceptiques en Italie. Taguieff8 souligne que pour analyser les populismes contemporains, il est nécessaire de distinguer deux pôles, deux tendances du discours populiste. Le peuple auquel on fait appel est soit interprété comme démos ou comme ethnos, interprétations renvoyant respectivement à un pôle « social protestataire » et à un pôle « identitaire-national ».

Cette polarisation peut être très bien reprise dans le cas italien. Le peuple du Mouvement 5 étoiles est défini par la catégorie de démos. Le parti parle au nom des citoyens et des citoyennes et en construisant une rhétorique fondée sur des discours protestataires (« être populiste, c’est d’abord être contre » pour reprendre les mots de Taguieff9), antiélitistes, antipartis 10et exhortant au dépassement de la polarisation droite-gauche préférant distinguer plus fondamentalement « les honnêtes » et « les voleurs ».

Pour la Ligue, à l’instar de nombreuses organisations d’extrême droite, le peuple est défini à partir du concept d’ethnos. Le parti parle de, pour et aux « Italiens », donnant ainsi aux discours une dimension ethnonationaliste. Dans la rhétorique populiste de la Ligue, l’antiélitisme n’occupe pas une position centrale. Les discours xénophobes, anti-immigration ou, plus généralement, hétérophobes11 en constituent le cœur.

En s’appuyant sur une définition du peuple comme démos, le M5S définit les élites à partir d’une dimension socio-économique réactivant une opposition entre technocrates ou élites et travailleurs, travailleuses. L’opposition se concentre sur les politiciennes et politiciens européens qui sont associés au projet néolibéral, mais pas sur le processus d’intégration européenne. En revanche, le fait de partir de la définition du peuple comme ethnos, tout en considérant comme centrale la dimension économique, engage une critique du procès d’intégration européenne et de l’ouverture de l’espace européen vue comme une menace à l’identité et à son intégrité. Deux raisons sont mises en avant par la Ligue : la crainte d’une fragilisation de la souveraineté nationale et le péril représenté par l’immigration12.

La dérive dangereuse de l’extrême droite et la montée d’un racisme populiste

La présence de forces populistes dans le gouvernement dont les orientations sont ouvertement hostiles à l’immigration a permis à certaines formations d’extrême droite de gagner encore plus d’espace, non seulement sur le plan politique, mais aussi et surtout sur le plan culturel. CasaPound Italia, par exemple, est un mouvement politique d’extrême droite qui a acquis une grande visibilité au cours des dernières années grâce à sa capacité à adosser ces actions et ces initiatives aux discours populistes institutionnalisés et ainsi acquérir un accès à l’espace médiatique.

On peut identifier quatre arènes de conflit au sein desquelles on trouve une forte convergence entre l’extrême droite et les formations politiques qui gouvernent le pays (La Ligue et M5S). La première arène de conflit fait référence à l’antipolitique avec une critique virulente des institutions représentatives et des autres acteurs politiques. La deuxième se réfère à la défense de la communauté nationale – « les Italiens d’abord ! » –, menacée par les processus d’intégration européenne et par la mondialisation. C’est surtout autour de la troisième arène de conflit que cette convergence est particulièrement visible. Un lien étroit entre l’extrême droite et les formations politiques qui gouvernent l’Italie est en effet visible à travers l’hostilité envers tous les processus d’immigration et à travers la criminalisation des immigré·e·s en tant que catégorie sociale propre à catalyser la peur et l’insécurité. La dernière arène de conflit renvoie à ce que j’appelle le racisme populiste13. Ce dernier s’appuie sur l’idée selon laquelle le relativisme culturel a progressivement écarté la matrice biologique du racisme du passé. Les théories selon lesquelles les communautés nationales et ethniques sont l’expression d’une spécificité de la nature humaine, donc irréductibles et différentes les unes des autres, se sont développées et ont pris de l’importance dans les années 1970 ,. Un racisme universel fondé sur la domination d’une race sur les autres et sur le concept de race en tant que catégorie biologique a été progressivement remplacé par une formede racisme non plus fondée sur la domination mais sur l’exclusion et la distanciation entre les cultures (et entre les races) afin de préserver le caractère unique de chacune et de compenser le risque d’une acceptation universaliste14.

Ces positions différentialistes, souvent considérées comme moins dangereuses que le racisme fondé sur une matrice biologique, ont connu un certain succès en Italie et sont ouvertement soutenues par de nombreuses formations politiques allant de l’extrême droite, à savoir CasaPound Italia, à la Ligue de Salvini, en passant pour le Mouvement 5 étoiles.

Conclusion

La droite et les rhétoriques populistes et souverainistes en Italie ont trouvé de nouvelles énergies à la suite des succès électoraux de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles à l’origine tous deux du premier gouvernement ouvertement populiste de l’histoire de la République italienne. Sans doute un des aspects les plus dangereux de cette nouvelle vague populiste est la montée des discours et des actes racistes menés par l’extrême droite. Suivant une tendance présente dans tous les pays européens15, le thème de la race en tant que catégorie biologique et universaliste a de plus en plus fait place à de nouvelles formes de racisme, non moins dangereuses et dignes d’intérêt. L’affirmation d’un racisme populiste par les formations populistes actuellement au pouvoir en Italie s’appuie sur une rhétorique exaltant les différences culturelles et leur irréductibilité. Ces dernières positions ont été particulièrement bien accueillies parmi les nouveaux mouvements de droite radicale en Italie, tels que CasaPound.

1 En italien, Movimento 5 Stelle : M5S.

2 Les 5 étoiles qui donnent son nom au mouvement représentent les cinq priorités de son action politique : eau publique, connectivité ouverte et libre, environnement, développement et transports.

3 La Casaleggio Associati est une société de communication privée qui est propriétaire du logo et de la plateforme informatique à la base du mouvement.

4 Roberto Biorcio et Paolo Natale, Politica a 5 Stelle, Milan, Feltrinelli, 2013.

5 Gianluca Passarelli et Dario Tuorto, La lega di Salvini: estrema destra di Governo, Bologne, Il Mulino, 2018.

6 Peter Wiles, « A syndrome, not a doctrine », dans Ghita Ionescu et Ernest Gellner (dir.), Populism. Its Meanings and National Characteristics, Londres, Macmillan, 1969, p. 166. Voir aussi à ce sujet : Cas Mudde, Populist Radical Parties in Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 2007 ; Kurt Weyland, « Clarifying a contested concept. Populism in the study of latin american politics », Comparative Politics, vol. 34, n° 1, 2001; Ernesto Laclau, La raison populiste, Paris, Seuil, 2008 (édition originale, La Razón Populista, 2005) ; Gino Germani, Authoritarianism, Fascism, and National Populism, Londres/New York, Routledge, 1978 ; Marco Tarchi, L’Italia populista. Dal qualunquismo a Beppe Grillo, Bologne, Il Mulino, 2015; Margaret Canovan, Populism, New York, Hartcourt Brace Janovich, 1981.

7 Cas Mudde, « The Populist Zeitgeist », Government and Opposition, vol. 39, n° 4, 2004, p. 541-563.

8 Pierre-André Taguieff, L’illusion populiste. Essai sur les démagogies de l’âge démocratique, Paris, Flammarion, 2007.

9 Ibid., p. 219.

10 Le M5S refuse l’étiquette de parti et continue à s’appeler « mouvement ».

11 Ibid., p. 218.

12 Marco Morini, « Front national and Lega Nord : two stories of the same euroscepticism », European Politics and Society, vol. 19, n° 1, 2018, p. 1-19.

13 Emanuele Toscano, « The rise of italian populism and fascism of the third millennium in the age of migration and security », dans Gabriela Lazaridis et Wadia Khursheed (dir.), The Securitisation of Migration in the EU. Debates since 9/11, Basingstoke (UK), Palgrave Macmillan, 2015.

, Martin Barker, The New Racism, Londres, Junction Books, 1981; Michel Wieviorka, L’espace du racisme, Paris, Seuil, 1991.

14 Francesco Germinario, La destra degli dei. Alain de Benoist e la cultura politica della nouvelle droite, Turin, Bollati Boringhieri, 2002.

15 Piero Ignazi, Extreme Right Parties in Western Europe, Oxford, Oxford University Press, 2006.