L’islam contre l’islamisme

Par Mis en ligne le 26 novembre 2013

L’islamisme (ou « l’islam poli­tique ») n’est pas mort. Ceux qui ont annoncé sa fin, ou même l’ère du « post-isla­misme », se sont trom­pés, nous le consta­tons tous les jours en Afrique, au Moyen-Orient, ou en Asie. Nous sommes loin encore de la dis­pa­ri­tion ou de la muta­tion de l’islamisme. C’est donc sous la forme d’une thèse, d’un posi­tion­ne­ment idéo­lo­gique, voire d’un vœu, que j’affirme ici qu’il est impé­ra­tif de dépas­ser l’islam poli­tique et d’établir une cri­tique fon­da­men­tale de l’islamisme sous toutes ses formes.

Avant d’exposer les rai­sons d’une telle prise de posi­tion, il convient de pré­ci­ser trois points qui sont impé­ra­tifs quant à la com­pré­hen­sion de ma réflexion. La confu­sion est telle aujourd’hui et les amal­games si ten­dan­cieux, et si gros­siers par­fois, que la clarté s’impose. Il faut donc dire d’abord que les Frères Musulmans en Égypte ou an-Nahda en Tunisie ont une légi­ti­mité popu­laire et élec­to­rale dans leur pays res­pec­tif et qu’il importe à tout démo­crate de res­pec­ter le choix des urnes. On peut être en désac­cord avec les posi­tions et les déci­sions des isla­mistes au pou­voir mais rien ne peut jus­ti­fier un coup d’Etat mili­taire, comme en Égypte (et de ce fait les mani­fes­tants non vio­lents qui demandent le départ des mili­taires ont raison d’exprimer leur refus de cette mani­pu­la­tion). La seule vraie ques­tion ici n’étant pas de savoir s’il peut y avoir une démo­cra­tie avec les isla­mistes (qui ont res­pecté les règles démo­cra­tiques) mais bien s’il peut exis­ter ne serait-ce qu’un sem­blant de démo­cra­tie avec des mili­taires qui n’ont eux jamais, jamais, res­pecté cette der­nière depuis plus de soixante ans. En Tunisie, la désta­bi­li­sa­tion interne, par le jeu mal­sain des forces isla­mistes lit­té­ra­listes (et extré­mistes) et des laïques fon­da­men­ta­listes et obtus, ne peut avoir raison de la légi­ti­mité des ins­ti­tu­tions. On ne peut jus­ti­fier l’injustifiable au nom de nos désac­cords idéo­lo­giques avec les élus du peuple.

La seconde pré­ci­sion tient au pro­blème de la ter­mi­no­lo­gie. Nous sommes dans une confu­sion ter­rible et l’on ne sait plus très bien de qui et de quoi l’on parle quand on réfère à l’ « isla­misme ». Cette der­nière notion, deve­nue néga­tive et rédhi­bi­toire, couvre des mou­ve­ments allant d’Al-Qaïda (à tra­vers le monde et plus récem­ment au Nord du Mali) jusqu’aux léga­listes d’al-Nahda, des Frères Musulmans en pas­sant par les partis de la Justice et du Développement au pou­voir au Maroc et en Turquie (avec cer­taines réserves, certes) ou encore le régime ira­nien. Difficile de croire que ces amal­games ne sont pas entre­te­nus et que l’usage de cette ter­mi­no­lo­gie approxi­ma­tive soit le fait du hasard.

Et ce d’autant plus que les pays du Golfe, riches et alliés de l’Occident, dont les auto­ri­tés affirment que la démo­cra­tie n’est pas isla­mique, qui appliquent sou­vent la Shari’a dans la forme légale la plus répres­sive, qui inter­disent aux femmes une réelle par­ti­ci­pa­tion sociale et poli­tique, ne sont jamais, eux, affu­blés du qua­li­fi­ca­tif dia­bo­li­sant d’ « isla­mistes » comme si leur posi­tions ne tenaient pas de l’islam poli­tique. Il importe de qua­li­fier avec pré­ci­sion les dif­fé­rents partis ou orga­ni­sa­tions isla­mistes car il existe des mou­ve­ments non vio­lents, réfor­mistes et léga­listes, et d’autres lit­té­ra­listes et dog­ma­tiques et d’autres encore vio­lents et extré­mistes : cette caté­go­ri­sa­tion est la condi­tion élé­men­taire de toutes ana­lyses scien­ti­fiques et poli­tiques sérieuses. Dans le pré­sent article notre cri­tique est d’abord cen­trée sur les posi­tions des mou­ve­ments réfor­mistes et léga­listes, mais elle touche toutes les ten­dances (en ce que le point commun des tenants de l’islam poli­tique est l’accès au pou­voir de l’Etat).

Enfin, je tiens à pré­ci­ser ici que la cri­tique de l’islamisme n’est en aucune façon un signe d’adhésion quant aux posi­tion­ne­ments et aux pro­jets poli­tiques de leurs oppo­sants. Depuis plus de soixante ans, les forces dites « libé­rales », ou « pro­gres­sistes », ou « laïques », ou encore « de gauche » (ici, c’est l’inflation des termes conno­tés posi­ti­ve­ment) n’ont pas pro­posé d’alternatives sérieuses pour sortir les divers pays de la crise. Etre opposé aux « rétro­grades isla­mistes » ne suffit pas à éta­blir la cré­di­bi­lité idéo­lo­gique et pra­tique d’un quel­conque cou­rant poli­tique.

Or ces cou­rants « libé­raux » ont par­fois négo­cié avec les dic­ta­teurs, par­fois pris langue avec l’Occident sans avoir su être en phase avec leur propres conci­toyens, par­fois enfin ils ont caché leur divi­sion et leur inef­fi­ca­cité en étant sim­ple­ment unis contre « les isla­mistes ». Ces cou­rants n’ont sou­vent pas d’assise popu­laire, peu de cré­di­bi­lité et n’offrent pas de réelles alter­na­tives ; en sus, ils tra­versent des crises mul­tiples et pro­fondes et leurs lea­ders en sont les pre­miers conscients. Ainsi notre cri­tique de ceux-là, n’est pas un blanc-seing aux thèses de ceux-ci : au demeu­rant, il s’agirait plutôt ici de mettre en évi­dence la crise pro­fonde de la conscience poli­tique dans les socié­tés majo­ri­tai­re­ment musul­manes, tout cou­rant idéo­lo­gique confondu.

Il est impé­ra­tif aujourd’hui de dépas­ser l’islamisme. Lorsqu’au début du ving­tième siècle, les pre­miers cou­rants de l’islam poli­tique s’installent et s’organisent à tra­vers le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Asie, ils ont d’abord (et majo­ri­tai­re­ment) un triple objec­tif : se libé­rer de la colo­ni­sa­tion, reve­nir à l’islam pour résis­ter à l’occidentalisation cultu­relle et ce sont enfin des mou­ve­ments popu­laires qui déve­loppent les mêmes thèses que ceux que l’on retrou­vera en Amérique Latine au cœur de la théo­lo­gie de la libé­ra­tion quant à défendre la jus­tice sociale et à donner la prio­rité aux pauvres et aux oppri­més. Ils étaient reli­gieu­se­ment conser­va­teurs, socia­le­ment et éco­no­mi­que­ment très proches des peuples et pen­saient natu­rel­le­ment que l’Etat-Nation était le meilleur moyen de libé­rer leur pays, alors sous le joug d’une colo­ni­sa­tion mul­ti­di­men­sion­nelle. Que l’on adhère ou non aux thèses de ces mou­ve­ments, on pou­vait com­prendre la logique de leur posi­tion­ne­ment idéo­lo­gique et poli­tique.

Le monde a changé et tout porte à croire que les cou­rants isla­mistes, comme les Frères Musulmans et toutes les ten­dances léga­listes et réfor­mistes, n’ont pas pris la mesure des bou­le­ver­se­ments mon­diaux his­to­riques, des trans­for­ma­tions dans les rap­ports inter­na­tio­naux de pou­voir, et plus fon­da­men­ta­le­ment du nou­veau para­digme de la glo­ba­li­sa­tion. De plus, ce qui était à l’origine com­pris comme un moyen de la réforme sociale, poli­tique, éco­no­mique et cultu­rel, le pou­voir de l’Etat, a fini par deve­nir une fin en soi et à contri­buer à per­ver­tir les inten­tions, autant que les actions, d’un très large seg­ment des mou­ve­ments isla­mistes. Tous ces fac­teurs réunis ont, avec le temps, opéré un déca­lage entre les thèses répé­tées de ces mou­ve­ments – pré­ser­vant certes un réel sou­tien popu­laire – et leur capa­cité à répondre aux défis de l’époque. Devenus des mou­ve­ments isla­mistes natio­na­listes, leur obses­sion du rap­port à l’Etat a fini par leur faire négli­ger les vraies ques­tions éco­no­miques, les défis cultu­rels majeurs, voire même de délais­ser les ques­tions fon­da­men­tales de la liberté, de la citoyen­neté et de l’autonomie de l’individu. Pressés dans l’opposition et tota­le­ment inves­tis (et pri­son­niers) dans la volonté de légi­ti­mi­ser, aux yeux de l’Occident, le bien-fondé de leur par­ti­ci­pa­tion au pro­ces­sus démo­cra­tique en tant que forces cré­dibles, ouvertes et dignes de confiance, les isla­mistes sont deve­nus une force de réac­tion qui au nom du prag­ma­tisme, et en allant de com­pro­mis en com­pro­mis, ont certes pré­servé la réfé­rence reli­gieuse de leur dis­cours mais en la vidant de son poten­tiel de libé­ra­tion sociale, éco­no­mique et cultu­relle.

Nous sommes bien loin des thèses d’une inter­pré­ta­tion nou­velle des sources scrip­tu­raires ou d’une « théo­lo­gie » de la libé­ra­tion des peuples qui met­trait en avant la prio­rité des pauvres et des oppri­més et qui, enfin, pen­se­rait les rap­ports sociaux et poli­tiques en termes éco­no­miques et cultu­rels. Les isla­mistes n’offrent pas d’alternatives éco­no­miques viables et cré­dibles aujourd’hui et, au nom de cette constante obses­sion de leur recon­nais­sance inter­na­tio­nale, ils ont plié devant les impé­ra­tifs de l’économie capi­ta­liste domi­nante.

La réfé­rence reli­gieuse est deve­nue une réfé­rence réac­tive, et stric­te­ment pro­tec­trice (essen­tiel­le­ment contre les dérives per­mis­sives de l’Occident et des occi­den­ta­li­sés), sans capa­cité à offrir des alter­na­tives éthiques sur les plans de l’éducation, de la jus­tice sociale, de l’environnement, de la culture et de la com­mu­ni­ca­tion. On assiste même par­fois à des dérives popu­listes dans les dis­cours qui ins­tru­men­ta­lisent la parole reli­gieuse à des fins avant tout iden­ti­taires, émo­tion­nelles et, bien sûr, élec­to­ra­listes.

On peut célé­brer la réus­site éco­no­mique de la Turquie, de même que leur capa­cité à avoir prouvé leurs com­pé­tences et leur prag­ma­tisme ( sans oublier d’être cri­tique sur les absences de liberté, et les vel­léi­tés de cer­tains diri­geants de mono­po­li­ser le pou­voir) ; on peut saluer l’évolution de la pensée des isla­mistes qui affirment aujourd’hui que « la liberté vient avant la Shari’a » ou qu’il faut éta­blir un Etat civil avec des réfé­rences isla­miques plutôt qu’un « Etat isla­mique » de nature théo­cra­tique, etc. Ces der­niers propos res­tent encore davan­tage des slo­gans (répon­dant aux attaques, notam­ment au moment de l’exercice du pou­voir), que les fon­de­ments d’un projet poli­tique clair, ori­gi­nal, réel­le­ment alter­na­tif. Car enfin qu’y a-t-il de nou­veau dans les pro­grammes des isla­mistes léga­listes et conser­va­teurs, si ce n’est de mon­trer qu’ils sont capables de faire aussi bien que leurs oppo­sants et ici, fau­drait-il plutôt dire, aussi mal qu’eux quant à l’incapacité géné­ra­li­sée à chan­ger l’ordre des choses.

Peut-être fau­drait-il com­men­cer par revoir les prio­ri­tés, par chan­ger fon­da­men­ta­le­ment de para­digme, et que l’islam poli­tique cesse d’être, intrin­sè­que­ment, poli­tique. Après près d’un siècle d’opposition aux pou­voirs, et quelques décen­nies de son exer­cice, l’islamisme est devenu une idéo­lo­gie de moyens et de ges­tion et n’offre de pro­po­si­tion de sens et de renou­veau qu’en réac­tion aux « agres­sions des enne­mis » de l’Occident ou de l’intérieur.

Les socié­tés majo­ri­tai­re­ment musul­manes ne pour­ront pas se libé­rer avec une telle vision réac­tive et limi­tée. Il est urgent d’être à l’écoute des peuples qui ont besoin de sens, de dignité et de spi­ri­tua­lité. Cette der­nière ne cor­res­pond pas du tout à une vision éthé­rée du rap­port à la foi, à la reli­gion ou aux règles : il s’agit ici de penser les fina­li­tés de l’agir humain et de déve­lop­per les contours d’une éthique indi­vi­duelle et sociale qui soit une réelle alter­na­tive à l’ordre injuste et inhu­main du monde. Les besoins de sens, de liberté, de jus­tice et de dignité sont patents et les musul­mans ont besoin que l’on éla­bore enfin une phi­lo­so­phie holis­tique des fins et non plus qu’on s’en tienne à la ges­tion chao­tique des moyens dans laquelle l’islam poli­tique s’est enfermé. Les socié­tés majo­ri­tai­re­ment musul­manes ont besoin d’une révo­lu­tion intel­lec­tuelle : radi­cale dans son essence, cou­ra­geuse quant à ses objec­tifs.

Loin des pou­voirs, à dis­tance des enjeux poli­tiques et poli­ti­ciens, il s’agit de se récon­ci­lier avec la den­sité et l’amplitude de la pro­fonde tra­di­tion de la civi­li­sa­tion isla­mique qui por­tait un sens, sti­pu­lait des règles à la lumière des objec­tifs de dignité, de liberté, de jus­tice et de paix. Les peuples musul­mans ont aujourd’hui besoin de cette récon­ci­lia­tion, de cette réap­pro­pria­tion de soi.

Il est ques­tion de spi­ri­tua­lité et de mys­tique : non pas de ce type de sou­fisme dévoyé, qui en ne vou­lant pas « faire de poli­tique » a essen­tiel­le­ment fait la poli­tique des pou­voirs et des colo­ni­sa­teurs, mais de cette quête de soi que le sou­fisme au

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