L’Islam comme nouvel ennemi

L’instrumentalisation du religieux

dans une nouvelle construction du « eux » et du « nous »

Par Mis en ligne le 13 octobre 2015

islamophobieLa réfé­rence à l’Islam est aujourd’hui récur­rente dans nombre d’analyses et struc­ture pour une bonne part le pay­sage idéo­lo­gique qui est le nôtre. Cette ques­tion sen­sible au vu des réac­tions qu’elle pro­voque n’est pas inno­cente, et, comme les autres inter­ve­nants*, je consi­dère qu’il y a très peu de reli­gieux dans tous ces évé­ne­ments aux­quels on a affaire en la cir­cons­tance.

Pour appré­hen­der le phé­no­mène, le mieux est de faire appel au vieux réflexe de contex­tua­li­sa­tion, contex­tua­li­sa­tion his­to­rique, éco­no­mique mais éga­le­ment géos­tra­té­gique. Je com­men­ce­rai donc par sou­li­gner quelques élé­ments qui me semblent incon­tour­nables et qui vont m’amener à cri­ti­quer les expli­ca­tions que l’on nous assène au niveau média­tique et poli­tique et qui se trouvent par­fois reprises par le monde à pré­ten­tion savante.

Disparition du monde bi-polaire et exacerbation des contradictions

En pre­mier lieu, il s’agit de se pen­cher sérieu­se­ment sur cette grande trans­for­ma­tion qu’a repré­sen­tée la dis­pa­ri­tion du monde bi-polaire après la chute des pays de l’Est et dont on n’a pas fini de saisir les effets sys­té­miques directs ou indi­rects. Ce monde bi-polaire a struc­turé et orga­nisé les équi­libres régio­naux et conti­nen­taux. La dis­pa­ri­tion de cet équi­libre vient re-ques­tion­ner nos approches de ce qui se joue dans le monde actuel­le­ment et ce quelle que soit l’analyse que les uns et les autres ont pu faire de cette période de l’humanité. C’est un élé­ment clé.

Un des pre­miers effets va être l’exacerbation d’une concur­rence entre grandes puis­sances que l’existence d’un ennemi commun avait réussi à conte­nir jusque là. En un mot cette ten­sion bi-polaire fai­sait que les contra­dic­tions internes aux États-Unis et à l’Europe, à l’intérieur même de l’Europe, étaient réfré­nées, cana­li­sées. Aujourd’hui, on ne peut com­prendre cer­tains conflits sans prendre en compte le jeu de cha­cune des grandes puis­sances, de la France, des États-Unis, de la Grande-Bretagne… On ne peut rien com­prendre par exemple au conflit algé­rien de la décen­nie 90 -une guerre pré­ten­du­ment civile- si on ne prend pas en consi­dé­ra­tion les sou­tiens suc­ces­sifs, appor­tés à des moments dif­fé­rents, à des groupes qui uti­li­saient l’Islam à des fins poli­tiques et si l’on n’établit pas de rela­tion avec l’enjeu que repré­sentent le gaz et le pétrole algé­riens.

Enjeux économiques et déstabilisations

La maî­trise d’espaces bien spé­ci­fiques, essen­tiels à leur déve­lop­pe­ment, repré­sente pour les puis­sances éco­no­miques une véri­table néces­sité dans le sys­tème actuel. Force est de consta­ter que les lieux de ten­sions, les lieux de conflits, de désta­bi­li­sa­tion ne sont pas situés n’importe où géo­gra­phi­que­ment. Deux espaces peuvent être défi­nis :

En pre­mier ceux liés au pétrole et au gaz. Autour de ces lieux, on assiste à un cer­tain nombre de désta­bi­li­sa­tions, d’interventions, de conflits pré­cé­dés ou accom­pa­gnés de dis­cours idéo­lo­giques qui les jus­ti­fient. Les États-Unis ne cachent d’ailleurs pas leur stra­té­gie, puisqu’ils affirment qu’il faut redes­si­ner la carte du Moyen-Orient.

Le livre de Zbigniew Brzezinski, « Le grand échi­quier : La supré­ma­tie amé­ri­caine et ses impé­ra­tifs géos­tra­té­giques », four­mille d’informations attes­tant de la pour­suite sys­té­ma­tique de cette stra­té­gie au tra­vers des crises suc­ces­sives de la région.

– Le second espace de désta­bi­li­sa­tion est l’Afrique. Ce conti­nent joue sur le plan des mine­rais stra­té­giques -le lithium, le coltan, l’uranium- le rôle que joue le Moyen-Orient pour ce qui concerne le pétrole et le gaz.

Sans pour autant consi­dé­rer que l’on est en pré­sence d’un com­plot mon­dial, -une vue sim­pliste, réduc­tion­niste et for­cé­ment inexacte des situa­tions-, la série de désta­bi­li­sa­tions que connaît l’Afrique n’est pas le fruit du hasard. Si l’on consi­dère la stra­té­gie des grandes puis­sances, leur inté­rêt se foca­lise sur des espaces précis riches en matières pre­mières dans les­quels elles n’hésitent pas à déclen­cher des conflits et des guerres pour s’en assu­rer le contrôle. Pour ce faire, elles ne vont recu­ler devant aucun moyen, et sou­vent de façon cynique, s’appuyer sur des contra­dic­tions exis­tantes, des contra­dic­tions his­to­riques loin­taines mais qui pour la cir­cons­tance seront revi­vi­fiées, réac­tua­li­sées, ins­tru­men­ta­li­sées -la des­truc­tion de l’État syrien, de l’État ira­kien ou afghan montre à quel point des contra­dic­tions, désac­ti­vées ou jusqu’à lors neu­tra­li­sées, peuvent être réveillées et pro­vo­quer la décom­po­si­tion ou le démem­bre­ment des struc­tures anté­rieures.

Ce besoin des grandes puis­sances de rebattre à leur profit un cer­tain nombre de cartes n’est pas étran­ger à la sur­ve­nue de crises et à la désta­bi­li­sa­tion que connaissent des pays ou des construc­tions éta­tiques qui, sans devoir être idéa­li­sés, avaient réussi à trou­ver un équi­libre et une sta­bi­lité leur per­met­tant d’exister et de défendre leurs inté­rêts natio­naux.

L’offensive ultra libérale

Faisant suite à la dis­pa­ri­tion du monde bi-polaire et à l’exacerbation des conflits, l’offensive ultra libé­rale est le troi­sième élé­ment dont il faut tenir compte. Cette offen­sive que l’on a pu qua­li­fier de moné­ta­riste a com­mencé dans les années 70 et s’est accé­lé­rée après la chute des pays de l’Est. Elle a des consé­quences très concrètes dans bien des conflits d’aujourd’hui.

– La mise en place de plans d’ajustement struc­tu­rel a eu pour effet d’appauvrir mas­si­ve­ment et même de ruiner des États sommés de rem­bour­ser indé­fi­ni­ment une dette illé­gi­time. Les ravages sociaux pro­vo­qués par ces plans d’ajustement struc­tu­rel sont immenses. La conta­mi­na­tion par le virus Ébola a révélé l’inexistence de ser­vices sani­taires capables d’intervenir, ser­vices qui exis­taient dans les années 70-75 mais qui ont été déman­te­lés au Mali, en Guinée, comme dans d’autres États, pour répondre aux exi­gences des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales. Avec la réap­pa­ri­tion d’un cer­tain nombre de pan­dé­mies direc­te­ment liée à ce pro­ces­sus de pau­pé­ri­sa­tion des États, le danger existe de voir des rai­sons huma­ni­taires servir de pré­texte à des inter­ven­tions d’une nature toute dif­fé­rente !

– Le sys­tème de la dette et de son rem­bour­se­ment qui exige que l’on fasse des éco­no­mies dans les ser­vices publics, en somme que l’État soit soumis à une cure d’amaigrissement, selon l’expression que répètent à l’envi les experts, montre ici son inef­fi­ca­cité et ses consé­quences néfastes. Dans des pays déjà pauvres et frap­pés par les rap­ports d’inégalité Nord/​Sud, ces poli­tiques d’ajustement struc­tu­rel pous­sées à l’extrême ont déchiré pro­fon­dé­ment le tissu social et conduit les socié­tés civiles au bord de l’éclatement. Dans de très nom­breux endroits, et même en tenant compte de l’hétérogénéité d’un pays à l’autre, ces plans ont fait bas­cu­ler les popu­la­tions d’un état de pau­vreté rela­tive à la misère la plus insup­por­table.

L’apparition de gou­rous, de sectes n’est pas étran­gère à ce bas­cu­le­ment et à cette déstruc­tu­ra­tion sociale qui ne fait que s’amplifier. Dans des États affai­blis, ces sectes, ces grou­pe­ments sec­taires, sou­vent vec­teurs des inté­rêts de telle ou telle puis­sance, ne peuvent que se déve­lop­per et prendre de l’importance jusqu’à contrô­ler d’immenses ter­ri­toires.

Émergence de nouvelles puissances

Le qua­trième élé­ment est l’arrivée dans la sphère de l’économie mon­diale de nou­veaux acteurs -les pays émer­gents- et par­ti­cu­liè­re­ment de la Chine qui offre sur le marché inter­na­tio­nal des condi­tions de contrats, de com­merce, d’investissements plus avan­ta­geuses, des condi­tions qui la rendent plus attrac­tive. Aussi la Chine a-t-elle su atti­rer à elle les diri­geants de nom­breux pays afri­cains (indé­pen­dam­ment de leur hété­ro­gé­néité) et même d’Amérique latine et déve­lop­per avec elles des rela­tions com­mer­ciales plus satis­fai­santes

La Chine et les autres émer­gents concur­rencent direc­te­ment les posi­tions acquises anté­rieu­re­ment par les grandes puis­sances et les remettent en cause -celles par exemple de la France dans son pré carré où des contrats léo­nins très avan­ta­geux pour elle, sont signés au mépris des inté­rêts natio­naux des pays afri­cains et de leurs popu­la­tions.

Suscitée par la péné­tra­tion éco­no­mique de la Chine, la peur des grandes puis­sances déjà éta­blies de perdre des mar­chés, est un élé­ment sur lequel on ne peut faire l’impasse. Seule ou conju­guée à d’autres élé­ments, cette peur est l’une des causes de la désta­bi­li­sa­tion de cer­tains pays -c’est le cas du Mali, de la Côte d’Ivoire- après que ces pays ont passé des accords avec les Chinois et les Brésiliens. Certes il faut se méfier de toute ana­lyse méca­niste, de tout auto­ma­tisme dans l’engrenage des causes et des effets, cepen­dant il est impor­tant de ne pas perdre de vue cette donnée.

Un système en crise

Il serait vain de croire que l’on a affaire à une série de crises, l’une ici, l’autre à côté, l’une pré­sente, l’autre passée, la troi­sième à venir, qui n’auraient rien de commun, cha­cune indé­pen­dante des autres. Ce qui carac­té­rise la période pré­sente, c’est le carac­tère sys­té­mique de ce qui se passe, c’est tout un sys­tème qui est en crise.

L’exemple de la Libye est révé­la­teur et on n’a pas fini de mesu­rer les consé­quences de la des­truc­tion de ce pays. Depuis, des armes cir­culent, des groupes inter­viennent dans le nord du Mali ou dans le Sud algé­rien. L’intervention a favo­risé le déve­lop­pe­ment d’une sorte de cancer avec la mul­ti­pli­ca­tion de méta­stases qui pro­li­fèrent, ou plutôt que cer­tains groupes dif­fusent en pro­fi­tant sou­vent de l’affaiblissement des États.

Preuve s’il en est que la des­truc­tion des équi­libres his­to­riques, lorsqu’elle ne pro­vient pas d’une dyna­mique interne à la société mais d’une inter­ven­tion de forces exté­rieures ne pro­duit que rare­ment les résul­tats escomp­tés et, disant cela, il n’est pas ques­tion de cou­vrir de vertus l’ancien régime en place.

Tout à l’heure, à propos du Pakistan, il a été dit que ce pays expor­tait vers l’Irak, mais aussi vers la Syrie, ses « tali­bans » les plus exci­tés. Des opé­ra­tions tout aussi tor­tueuses ne sont pas rares qui amènent sou­vent à ce que l’on ferme les yeux sur les agis­se­ments de ceux que l’on a com­bat­tus la veille parce qu’ils peuvent servir nos inté­rêts main­te­nant. Avec cynisme, nos enne­mis d’hier deviennent nos amis d’aujourd’hui et inver­se­ment.

L’Islam, nouvelle frontière

De nos jours, s’il est impos­sible de com­prendre les crises qui secouent des régions entières sans les ana­ly­ser dans un cadre global, en dehors des inter­ac­tions qu’elles entre­tiennent entre elles, il faut cepen­dant remar­quer qu’il est un élé­ment commun à bien de ces crises : dans cha­cune d’elles, il est fait réfé­rence à l’Islam, une réfé­rence pré­sente dans tous les dis­cours aux­quels nous sommes soumis.

Que l’on regarde ce qui se dit sur la Syrie, l’Irak, l’Afghanistan, dans toutes ces situa­tions, on assiste à la construc­tion d’un nouvel ennemi, d’une nou­velle fron­tière, une fron­tière reli­gieuse. A cet effet, on va inter­pré­ter de manière reli­gieuse des conflits qui sont avant tout éco­no­miques, poli­tiques, sociaux, ter­ri­to­riaux -en tout cas qui sont d’un autre type, d’une autre nature, d’un autre ordre.

Sur tous ces conflits, on va pla­quer une même grille de lec­ture, on va en quelque sorte les « reli­gio­si­ser » ce qui revient à les abso­lu­ti­ser. Instituée en lieu et place des fron­tières anté­rieures, cette nou­velle fron­tière reli­gieuse a une double fonc­tion : celle d’homogénéiser et celle de dis­tin­guer à l’intérieur de chacun des peuples ici et là-bas.

Ici, homo­gé­néi­ser l’essentiel de la popu­la­tion fran­çaise face à un danger sup­posé et ce danger, c’est le musul­man qui rem­place la figure du dan­ge­reux com­mu­niste.

Comme il faut tout de même impli­quer dans cette opé­ra­tion une partie des popu­la­tions issues de l’immigration, on va inven­ter une dis­tinc­tion entre le musul­man « modéré », -le « bon »- et le musul­man « radi­cal », for­cé­ment le « mau­vais », dis­tinc­tion qui pré­sente l’avantage de ne pas appa­raître comme cari­ca­tu­ral quand on parle des musul­mans. Cette homo­gé­néi­sa­tion peut se résu­mer par la for­mule « Nous sommes tous dans le même bateau ici », ce qui permet de mas­quer tous les autres cli­vages et évite que ne soit pris en compte ce qui peut nous dis­tin­guer au niveau social, poli­tique, éco­no­mique.

L’autre avan­tage de cette opé­ra­tion, c’est que l’on a fabri­qué une caté­go­rie nou­velle, celle des musul­mans radi­caux, une caté­go­rie qui pré­sente l’intérêt d’être à géo­mé­trie variable du lundi au ven­dredi. Le lundi, ce sont ceux qui appellent expli­ci­te­ment au « djihad mili­taire », et le ven­dredi ce sera la femme voilée… Avec évi­dem­ment toute la confu­sion néces­saire pour que s’opère l’amalgame entre les deux.

Ce concept de musul­mans radi­caux s’applique aussi en tout lieu où éclatent les conflits : là-bas, on aura d’un côté les bons musul­mans qu’il est de notre devoir de sou­te­nir, et de l’autre les radi­caux qui sont irra­tion­nels qu’il faudra aller com­battre à tout prix.

Par son sim­plisme, cette grille d’explication binaire pré­sente un grand inté­rêt : elle amène à ne plus réflé­chir aux causes et aux contra­dic­tions qui existent alors que pour n’importe quel autre conflit, on cher­che­rait, à trou­ver l’enjeu, à com­prendre s’il est éco­no­mique, stra­té­gique, s’il n’est pas lié à une ques­tion eth­nique. En pla­quant une grille reli­gieuse, on rend inau­dibles toutes ces autres expli­ca­tions pos­sibles.

Processus de construction de l’image du musulman : le « eux » et le « nous »

Savoir com­ment cette nou­velle fron­tière, cette nou­velle image du musul­man peuvent être construites permet de mettre en évi­dence quatre pro­ces­sus idéo­lo­giques à l’œuvre en la matière -je vous ren­voie à un article que j’ai publié il y a quelques semaines « La fabri­ca­tion média­tique du dji­ha­diste » et je me per­mets de les rap­pe­ler rapi­de­ment.

– Le pre­mier est le pro­ces­sus d’essentialisation de l’Autre et de soi. Le com­por­te­ment des autres, des musul­mans ne va plus être expli­qué à partir des contra­dic­tions éco­no­miques, poli­tiques ou autres mais à partir d’une essence, l’Islam, un Islam qui est for­cé­ment comme cela, qui fonc­tionne for­cé­ment comme cela. Ce pro­ces­sus, poussé à son terme, ne peut qu’également mener à l’essentialisation de soi. Ainsi, contrai­re­ment à l’Islam qui est uti­lisé à des fins poli­tiques, nous serions pro­té­gés par la reli­gion catho­lique, qui aurait en elle, par essence, une capa­cité qui lui per­met­trait d’éviter la bar­ba­rie.

Ainsi se trouvent essen­tia­li­sés un « eux » et un « nous » et cette essen­tia­li­sa­tion passe bien entendu par la néga­tion de toutes les dif­fé­rences entre nous ici, et d’autre part par la néga­tion de toutes les dif­fé­rences entre musul­mans là-bas. Au mieux, on saura qu’il existe les sun­nites et les chiites, mais les dif­fé­rences au sein même des sun­nites, au sein même des chiites sont tota­le­ment igno­rées comme le sont les dif­fé­rences éco­no­miques, poli­tiques…

Ce pro­ces­sus d’essentialisation fabrique un « nous » et un « eux » musul­man homo­gé­néisé… une réduc­tion inévi­ta­ble­ment por­teuse d’incompréhensions et de conflits.

Essentialiser ne suffit pas et on va poser le prin­cipe d’une dif­fé­rence, d’une fron­tière abso­lue entre « eux » et « nous ». C’est l’objet du deuxième pro­ces­sus. Il n’est pas ques­tion de « nous » com­pa­rer un tant soit peu à « eux », il faut abso­lu­ti­ser la dif­fé­rence. On ne peut être com­pa­rés à ces barbus qui égorgent les enfants. La mise en scène média­tique de cette vio­lence va dif­fu­ser dans nos ima­gi­naires, dans nos incons­cients, dans l’opinion publique l’idée qu’« ils » ne sont pas comme « nous », qu’« ils » ne pensent pas comme « nous » jusqu’à nous faire oublier que tout aussi bar­bare a été l’histoire euro­péenne d’un passé somme toute récent et que dans « nos » hôpi­taux psy­chia­triques, il est des gens capables de com­mettre de pareilles atro­ci­tés.

Partout, ici, là-bas, ailleurs, des dis­cours poli­tiques, des dis­cours de révolte peuvent conduire à des com­por­te­ments tout aussi bar­bares. Cette foca­li­sa­tion sur l’Islam comme por­teur d’une dif­fé­rence abso­lue a besoin d’être inter­ro­gée et cette stig­ma­ti­sa­tion n’est pas sans consé­quence ici entre Français en fonc­tion de leur ori­gine, et cela ne concerne pas uni­que­ment les jeunes.

– Le troi­sième pro­ces­sus vise à pré­sen­ter les com­por­te­ments des musul­mans comme irra­tion­nels. « Nous », nous sommes du côté de la ratio­na­lité, « eux » sont réel­le­ment incom­pré­hen­sibles. L’exclamation « Ah ! Il s’agit encore de dji­ha­distes ! » suffit à expli­quer les situa­tions, comme si le phé­no­mène dji­ha­diste ne s’analysait pas par des fac­teurs éco­no­miques, sociaux, poli­tiques, géos­tra­té­giques.

La mise en avant de cette grille de lec­ture selon laquelle « eux » sont irra­tion­nels en décou­plant cette expli­ca­tion des autres causes, nous empêche d’envisager les situa­tions dans leur com­plexité. Une démis­sion de la pensée, un renon­ce­ment à l’intelligence des choses, d’autant que les émis­sions de télé­vi­sion ne nous aident guère à saisir les phé­no­mènes, tout à la fois dans leur glo­ba­lité et dans leurs spé­ci­fi­ci­tés propres.

Tout cela va se trou­ver ampli­fié par le pro­ces­sus de pro­duc­tion de la peur. Dans les médias, pour trai­ter des évé­ne­ments d’Afghanistan, du Pakistan, du Moyen-Orient, et pour pal­lier l’absence d’explications sereines ou de ques­tion­ne­ment sur le fonc­tion­ne­ment du monde, seule est pro­po­sée une dra­ma­ti­sa­tion dans laquelle le ton employé pour les com­men­taires ne peut que géné­rer la peur.

Dès lors, il faut s’interroger plus avant sur la fonc­tion sociale de ce nouvel ennemi, le musul­man tel que construit par les médias, homo­gé­néisé, essen­tia­lisé, irra­tion­nel, ce musul­man qui fait peur alors que le musul­man réel n’est pas celui-là, il est divers, il est mul­tiple, et porte dif­fé­rents pro­jets poli­tiques.

Au plan exté­rieur, ce musul­man essen­tia­lisé, fan­tasmé, ce mau­vais musul­man repré­sente une incon­tes­table aubaine pour jus­ti­fier les inter­ven­tions que nos inté­rêts éco­no­miques appellent, des inter­ven­tions déci­dées bien entendu pour sou­te­nir les « bons » qui, au gré de nos avan­tages, peuvent être les femmes, les mino­ri­tés.

Cela permet éga­le­ment de nous auto­ri­ser des com­por­te­ments qui nous appa­raî­traient, dans d’autres cir­cons­tances, comme illé­gi­times et pro­vo­que­raient immé­dia­te­ment l’indignation.

Il est assez frap­pant que lorsque l’on a appris les tor­tures à Guantanamo, immé­dia­te­ment à la télé­vi­sion, tous ces « ogues », « poli­to­logues », « isla­mo­logues », qui nous expliquent le monde en trente secondes, ces nou­veaux experts ont trouvé légi­time ce qui se pas­sait à Guantanamo… pour les plus anciens ici, cela doit cer­tai­ne­ment leur rap­pe­ler la guerre d’Algérie ! Il faut relire com­ment le géné­ral Ausaresses jus­ti­fiait la tor­ture. Quand on ins­talle la peur, quand la peur est là, pré­sente, c’est la dérai­son qui s’installe.

En Afrique, au Moyen-Orient, c’est à l’ombre de cette peur qu’on redes­sine tran­quille­ment les cartes géos­tra­té­giques, qu’on va s’autoriser à couper des nations en deux, le Soudan par exemple et que penser du démem­bre­ment de l’Irak ! Face à un danger tel­le­ment irra­tion­nel, tel­le­ment incom­pré­hen­sible, on va accep­ter que l’on inter­vienne n’importe où, n’importe com­ment.

Des conséquences néfastes

La construc­tion du « eux » et du « nous » ne va pas rester sans effets sur la société fran­çaise. Sur le plan inté­rieur, trois consé­quences méritent d’être sou­li­gnées :

En tout pre­mier lieu, c’est le déve­lop­pe­ment de l’islamophobie. On ne peut, pen­dant trente ans, véhi­cu­ler des images qui essen­tia­lisent l’Islam, qui homo­gé­néisent le musul­man, le pré­sen­tant comme sau­vage, bar­bare, dan­ge­reux et irra­tion­nel et être étonné que le Français moyen déve­loppe face à ces images des réac­tions de peur et de rejet. L’islamophobie n’est pas un virus qu’aurait contracté le peuple fran­çais, c’est le résul­tat de trois décen­nies de construc­tion média­tique. On ne pourra éra­di­quer cette forme de racisme que si on arrête de dif­fu­ser ce genre de repré­sen­ta­tions du musul­man. Et pour tous ceux qui sont enga­gés comme moi dans la lutte contre l’islamophobie, il est temps que ce phé­no­mène soit consi­déré comme la forme contem­po­raine du racisme.

La deuxième consé­quence, c’est la construc­tion qui s’inscrit dans la durée d’une iden­tité essen­tia­liste de la nation fran­çaise. C’est l’idée que face à ce « eux », « nous », par nature, on est vrai­ment des démo­crates. Les concepts sont brouillés, ce dont pro­fite l’extrême droite pour se dédoua­ner en quelque sorte. La laï­cité qui était à gauche est ins­tru­men­ta­li­sée…

Extraordinaire pour qui connaît l’histoire de l’extrême droite, qu’elle puisse se reven­di­quer comme laïque ! De la même façon cette construc­tion du musul­man va lui per­mettre d’apparaître comme le défen­seur du droit des femmes, de leur éman­ci­pa­tion.

L’essentialisation de l’identité fran­çaise, et plus lar­ge­ment occi­den­tale, est le résul­tat de tous les pro­ces­sus que j’ai tenté décrire. Il n’y a rien de pire pour une nation que lorsqu’une iden­tité est essen­tia­li­sée, parce que cela entraîne néces­sai­re­ment le rejet de toutes les dif­fé­rences.

Si l’on ne casse pas ce pro­ces­sus, si l’on ne réin­tro­duit pas de l’identité his­to­rique, poli­tique, si on ne favo­rise pas l’interculturel, le mul­ti­cul­tu­rel, toutes ces inter­ac­tions pos­sibles et fécondes, si cette iden­tité mul­tiple n’est pas revi­ta­li­sée et que l’on s’obstine à consi­dé­rer une « essence » fran­çaise dif­fé­rente des autres essences, on court à la catas­trophe. Et tous ceux qui pensent qu’avec le temps le racisme va dis­pa­raître se trompent lour­de­ment.

La limi­ta­tion des droits est la troi­sième consé­quence. Angela Davis a étudié avec soin ce pro­ces­sus aux États-Unis et ses der­niers textes nous montrent com­ment la lutte contre le ter­ro­risme a pu repré­sen­ter une aubaine pour jus­ti­fier toutes les lois liber­ti­cides. On peut, sous ce pré­texte, contrô­ler n’importe qui, n’importe quand et s’autoriser des per­qui­si­tions qui étaient illé­gales aupa­ra­vant.

Dans le souci d’être pro­té­gés, on a accepté que toute une série de droits se voient réduits, des droits pour l’obtention des­quels on s’est battu par le passé, pour les­quels des mili­tants se sont enga­gés par­fois jusqu’au sacri­fice. Et ces droits, on est prêt à les aban­don­ner parce que la peur a été ins­tal­lée.

Un ensemble de régressions qui appellent à réagir

L’ensemble de ces pro­ces­sus, de ces stra­té­gies idéo­lo­giques ont pro­duit au moins trois résul­tats prin­ci­paux.

Le pre­mier est que l’on se retrouve avec un mou­ve­ment paci­fiste com­plè­te­ment désarmé alors qu’il y a peu encore, il était capable, lorsqu’il y avait une inter­ven­tion mili­taire, d’organiser des débats, de pro­duire des idées, de mobi­li­ser pour des mani­fes­ta­tions. Pour la pre­mière fois depuis des années, les inter­ven­tions au Mali, en Côte d’Ivoire n’ont donné lieu à aucune réac­tion. Nous inter­ro­ger sur la façon dont nous avons été désar­més idéo­lo­gi­que­ment s’avère indis­pen­sable.

En deuxième lieu, l’islamophobie a réussi à divi­ser les classes popu­laires non pas à partir d’un vrai pro­blème de diver­gence idéo­lo­gique -ceux qui ont un lien fami­lial, cultu­rel, per­son­nel avec l’Islam ne font évi­dem­ment pas partie de la grande bour­geoi­sie fran­çaise- mais essen­tiel­le­ment sur des pré­sup­po­sés reli­gieux et une construc­tion d’un « eux » fan­tasmé. Une demande d’autoritarisme qu’il ne faut cepen­dant pas exa­gé­rer, mais qui mérite qu’on s’en « pré­oc­cupe ». La crainte d’un danger favo­rise tou­jours pareille demande. On ne peut ana­ly­ser la montée du phé­no­mène Marine Le Pen sans prendre en compte cette désta­bi­li­sa­tion glo­bale qui a brouillé bien des repères. En pré­ten­dant qu’elle pos­sède « la » solu­tion, elle ne peut qu’attirer à elle tous ceux qui pensent que l’autoritarisme vaut mieux qu’une société « laxiste ». Les enjeux sociaux se défi­nissent de plus en plus au niveau de la pla­nète. La bataille ne se mène pas seule­ment par des grèves, des affron­te­ments, des luttes, des gué­rillas, elle se mène de manière aussi impor­tante sur le plan concep­tuel, sur le plan des grilles expli­ca­tives de lec­ture qui appellent à bien cerner les pro­blèmes et à réagir sans se trom­per d’adversaires.

Il est grand temps de s’interroger sur la façon de redé­ve­lop­per les vieux réflexes qui consistent non pas à se réfé­rer à des expli­ca­tions reli­gieuses ou de type eth­nique ou cultu­ra­liste mais à rendre intel­li­gibles les situa­tions par leurs véri­tables causes, qu’elles soient éco­no­miques, socio­lo­giques, géos­tra­té­giques. Et en ce domaine toutes les voies méritent d’être explo­rées plus à fond pour nous pré­pa­rer à réagir plus effi­ca­ce­ment.

Notes :

1- Ce texte est la retrans­crip­tion d’une Intervention faite lors d’un col­loque ayant pour thème « Pour une lec­ture pro­fane des conflits et des guerres – En finir avec les inter­pré­ta­tions eth­nico-reli­gieuses ». Samedi 25 octobre 2014.

2- Saïd Bouamama : Sociologue, mili­tant au FUIQP (Front uni des Immigrations et des Quartiers popu­laires) il a conduit de nom­breux tra­vaux sur les pro­ces­sus idéo­lo­giques à l’œuvre dans les conflits, au niveau fran­çais comme au niveau inter­na­tio­nal, et plus par­ti­cu­liè­re­ment sur les jus­ti­fi­ca­tions propres aux domi­na­tions. Il est l’auteur notam­ment de « Figures de la révo­lu­tion afri­caine de Kenyatta à Sankara (Zones, 2014), « Les Discriminations racistes, une arme de divi­sion mas­sive » (l’Harmattan, 2011), « La mani­pu­la­tion de l’identité natio­nale – Du bouc émis­saire à l’ennemi inté­rieur », (Cygne, 2011).

* Intervention de Said Bouamama au col­loque : Pour une lec­ture pro­fane des conflits et des guerres – En finir avec les inter­pré­ta­tions eth­nico-reli­gieuses », le samedi 25 octobre 2014. Transcription Yves Marchi & Alexandrine Vocaturo (Mrap-Mention), ani­ma­teurs du site repères anti racistes. Intervention revue par l’auteur et publiée avec son auto­ri­sa­tion.

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