Valleyfield, mémoires et résistances

L’indépendance, toujours à l’ordre du jour, Entrevue avec Pierre LaGrenade

Les enjeux pour le mouvement populaire

Par Mis en ligne le 31 mars 2020

Ce n’est pas d’hier que la ques­tion dite natio­nale domine la société à Valleyfield et dans la région du Suroît. Après la Conquête, le nou­veau sei­gneur de Beauharnois nommé par l’administration colo­niale, Edward Ellice, s’empare des terres et devient « une sorte de tyran régio­nal, très impo­pu­laire, fré­quem­ment dénoncé[2] ». Lors de l’insurrection répu­bli­caine de 1837-1838, les Patriotes sont très actifs dans la région. Dans les années sub­sé­quentes, les capi­ta­listes anglo-cana­diens prennent le contrôle de l’économie locale qui culmine avec l’installation de la Montreal Cotton. Les pro­fits sont énormes, les salaires misé­rables. L’intervention de l’armée colo­niale est fré­quente pour répri­mer les mou­ve­ments de grève. Des « admi­nis­tra­teurs » délé­gués par la Cotton, tous anglo­phones, sont pré­sents aux séances du conseil muni­ci­pal pour sur­veiller ce qui se passe, car, jusque dans les années 1950, Valleyfield est une véri­table « com­pany town ». Dans la ville ségré­gée, il y a les quar­tiers pour les patrons anglo­phones, ceux pour le per­son­nel tech­nique et d’encadrement (majo­ri­tai­re­ment bri­tan­niques et écos­sais) et ceux pour la masse ouvrière cana­dienne-fran­çaise à 95 %.

Durant les années 1970, une nou­velle géné­ra­tion de mou­ve­ments sociaux prend forme avec au pre­mier plan les syn­di­cats. Valleyfield devient une ville mili­tante où les syn­di­ca­listes en mènent large. En 1976, un jeune ensei­gnant, Laurent Lavigne, est élu dans le comté sous la ban­nière du Parti qué­bé­cois (PQ). La défaite du OUI au pre­mier réfé­ren­dum de 1980 fait mal. Pour plu­sieurs mili­tantes et mili­tants, la stra­té­gie « éta­piste » pensée par le ministre Claude Morin consti­tue une erreur, qui fait glis­ser le PQ dans le piège de la « gou­ver­nance pro­vin­ciale ».

En 1995, Jacques Parizeau relance le projet. Le deuxième réfé­ren­dum fait appel à une coa­li­tion large au sein de laquelle les syn­di­cats et les mou­ve­ments popu­laires trouvent leur place. Un orga­nisme visant à coa­li­ser les indé­pen­dan­tistes, les Partenaires pour la sou­ve­rai­neté, est créé pour mobi­li­ser la popu­la­tion qui vient très près de l’emporter contre l’État fédé­ral ; celui-ci s’efforce de contrer la vague sou­ve­rai­niste par tous les moyens, y com­pris par la vio­la­tion des lois élec­to­rales. Plus tard, le gou­ver­ne­ment péquiste crée le Conseil de la sou­ve­rai­neté du Québec. Quand le PQ perd les élec­tions en 2003, ce conseil devient un peu plus auto­nome, et intègre les indé­pen­dan­tistes de l’Union des forces pro­gres­sistes (UFP). En 2013, le Conseil adopte un nou­veau nom, les Organisations unies pour l’indépendance du Québec, les OUI Québec. Des col­lec­tifs (des tables régio­nales) se mettent en place un peu par­tout au Québec, y com­pris à Valleyfield, où Pierre LaGrenade, tou­jours très impli­qué dans la vie poli­tique et sociale de sa ville, devient son porte-parole.

P.B. – Le projet indé­pen­dan­tiste ne semble pas avoir beau­coup pro­gressé depuis 1995…

P.L. – La prin­ci­pale fai­blesse demeure l’association entre ce projet et un parti poli­tique en par­ti­cu­lier, c’est-à-dire le PQ. C’est une impasse, et le seul moyen d’aller de l’avant, c’est de créer un mou­ve­ment citoyen, non par­ti­san, un peu comme ce qui a été tenté en Catalogne.

P.B. – Pourquoi cette dis­so­cia­tion d’avec le PQ est-elle néces­saire ?

P.L. – Depuis 1980 et même avant cela, le PQ a troqué le projet d’indépendance pour la « gou­ver­nance pro­vin­ciale ». Il est devenu un « bon admi­nis­tra­teur » et même un allié du gou­ver­ne­ment fédé­ral conser­va­teur de Brian Mulroney, dans le cadre de la stra­té­gie dite du « beau risque ». À part l’épisode du deuxième réfé­ren­dum, le PQ a laissé l’indépendance au ves­tiaire. Lucien Bouchard a fina­le­ment admis qu’il n’avait plus confiance dans le peuple. L’indépendance du Québec n’appartient pas à un parti poli­tique, c’est d’abord et avant l’affaire du peuple qué­bé­cois qui n’a jamais eu à se pro­non­cer sur son avenir.

P.B. – Et pour­tant, tu penses tou­jours que le projet reste à l’ordre du jour…

P.L. – Il faut se poser une pre­mière ques­tion : existe-t-il une nation qué­bé­coise ? Pour moi, la réponse est oui. C’est une his­toire, une culture, une série de batailles contre l’oppression. Le Canada quant à lui s’est construit en domi­nant cette nation et les peuples autoch­tones. Plus tard, cette domi­na­tion s’est moder­ni­sée sous la ban­nière d’un projet « post­na­tio­nal », où il n’y a plus de nation ni même de société, mais des indi­vi­dus « libres ». Tout cela pour cacher les struc­tures qui conti­nuent de nous empê­cher d’affirmer nos droits et de nous éman­ci­per comme nation.

P.B. – Malgré cela on existe et on résiste…

P.L. – Notre his­toire en est une de lutte. On s’est tenus ensemble. On a créé des struc­tures com­mu­nau­taires, des coopé­ra­tives, des syn­di­cats. On a imposé une culture qui est rela­ti­ve­ment into­lé­rante devant les trop grandes inéga­li­tés. C’est un peu le vil­lage d’Astérix qui bloque les pro­jets de déstruc­tu­ra­tion de l’État fédé­ral et de ses lar­bins qué­bé­cois.

P.B. – Et com­ment pour­rait-on aller plus loin ?

P.L. – On a la chance de vivre dans un presque pays qui a tous les attri­buts pour faire quelque chose d’unique. On peut être un labo­ra­toire du vingt-et-unième siècle, libéré de l’emprise pétro­lière. Le Québec pour­rait être un site d’expérimentation pour l’humanité, mais il est inca­pable de s’épanouir à l’intérieur du Canada. C’est pour cela que réa­li­ser l’indépendance est une prio­rité.

P.B. – Qui peut faire cela ?

P.L. – La conver­gence. Je ne suis pas pes­si­miste, car je crois que la Coalition avenir Québec (CAQ) ne va pas faire long feu, avec son auto­no­misme à rabais devant un État fédé­ral agres­sif. Le PQ très affai­bli pour­rait se recons­truire, à condi­tion qu’il retrouve ses racines sociales-démo­crates. Québec soli­daire (QS) est en montée, sur­tout chez les jeunes. C’est un projet qui a du poten­tiel. Cependant, ces forces ne pour­ront pas fran­chir le mur en agis­sant sépa­ré­ment. Il faudra trou­ver le moyen de se mettre ensemble.

P.B. – Une cer­taine droite indé­pen­dan­tiste dit que le rebond de l’option doit se faire en lais­sant de côté le débat droite-gauche. Autrement dit, que le projet indé­pen­dan­tiste doit se faire sur ses propres bases, non sur ce que QS appelle un projet de société…

P.L. – L’indépendance est un projet de trans­for­ma­tion fon­da­men­tale, c’est pour­quoi la bour­geoi­sie qué­bé­coise et cana­dienne s’y oppose. Sans comp­ter l’impérialisme amé­ri­cain qui veille au grain. Le projet, c’est la soli­da­rité, et aussi la démo­cra­tie, qui n’existe pas à l’ombre de l’État cana­dien autre­ment que sous la forme d’une alter­nance entre partis domi­nants. Il faut que le peuple prenne le contrôle.

P.B. – C’est le projet de consti­tuante ?

P.L. – Je donne le crédit à QS d’avoir res­sus­cité cette idée. C’est la voie à suivre. Le pays, le projet du pays, on le bâtira dans un pro­ces­sus inclu­sif, métho­dique, ouvert à la parole de tout le monde. Il faudra se battre pour cela, mais on ne l’aura pas faci­le­ment.

P.B. – Et qu’est-ce qu’on fait avec ceux et celles qui vivent avec nous et qui ne s’identifient pas à la nation qué­bé­coise ?

P.L. – On ne peut pas en vou­loir aux immi­grants. Ces femmes et ces hommes arrivent au Canada qui est pour eux, la plu­part du temps, un havre de paix qui contraste sou­vent avec les contrées dont ils pro­viennent, rem­plies de conflits. Ce n’est pas qu’ils sont contre l’indépendance du Québec, c’est qu’ils ne veulent pas vivre dans un contexte d’instabilité, et pour cela, le statu quo leur appa­raît plus sécu­ri­taire. Il faut en tenir compte, main­te­nir le dia­logue, mais en même temps, on ne peut pas empê­cher 80 % de la popu­la­tion d’aspirer à l’émancipation. Il faut que cette majo­rité prenne le risque du chan­ge­ment.

P.B. – Je reviens sur ton idée de conver­gence. Finalement, le débat, avant les élec­tions de 2018, a avorté. Pourquoi et com­ment pour­rait-il réap­pa­raître aujourd’hui ?

P.L. – Je ne nie pas les obs­tacles. Il y a chez des mili­tants péquistes un cer­tain aveu­gle­ment, peut-être un peu de nos­tal­gie, et main­te­nant de l’amertume. Plutôt que de se regar­der dans le miroir, on blâme QS, les médias, n’importe qui. J’observe cela dans la revue L’Action natio­nale par exemple, où on exprime beau­coup de hargne. Du côté de QS, il y a éga­le­ment une cer­taine arro­gance, comme si le fait d’avoir obtenu 17 % des appuis popu­laires devait faire oublier qu’il y en a 83 % qui sont allés ailleurs. Il y a de ce côté un cer­tain sec­ta­risme qui me fait un peu penser à ce que j’ai vécu moi-même dans les tur­bu­lences des années 1970. Une fois dit cela, est-ce qu’on a le choix ? Est-ce qu’on va se conten­ter d’être dans les marges jusqu’à la fin des temps ?

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Pierre Beaudet[1] Professeur asso­cié à l’Université du Québec en Outaouais


  1. Entrevue réa­li­sée le 28 février 2019 à Valleyfield.
  2. Claude Larivière, Histoire des tra­vailleurs de Beauharnois et Valleyfield, Montréal, Albert Saint-Martin, 1974.

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