L’indépendance du Québec : Au-delà du nationalisme

Des solidarités pour penser la transformation sociale

Par Mis en ligne le 24 novembre 2014

Il s’agira de réflé­chir, dans un contexte de débats et de repo­si­tion­ne­ments autour de la ques­tion natio­nale au Québec ainsi que de recherche de soli­da­ri­tés avec la gauche cana­dienne, à la néces­sité de l’indépendance du Québec à l’heure de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale. Comment lier ques­tion sociale et ques­tion natio­nale et penser l’indépendance loin de tout natio­na­lisme fri­leux et iden­ti­taire ?

Ce texte a été pré­senté au Forum Social des peuples dans l’atelier inti­tulé : L’indépendance du Québec : au-delà du natio­na­lisme, ter­rain des soli­da­ri­tés pour penser la trans­for­ma­tion sociale, le ven­dredi 22 août der­nier. (Presse-toi à gauche)

Introduction

Merci d’être là, d’avoir choisi de par­ti­ci­per à une dis­cus­sion sur un sujet dif­fi­cile, contro­versé, sujet à de mul­tiples incom­pré­hen­sions, sur­tout lorsque l’on tente de trou­ver un che­mi­ne­ment commun pour faire face aux poli­tiques néo­li­bé­rales et conser­va­trices du gou­ver­ne­ment Harper. Plutôt que de passer sous silence cette ques­tion, nous pré­fé­rons quant à nous l’aborder de front : ce n’est qu’en échan­geant, qu’en dia­lo­guant, débat­tant, qu’on pourra ensemble tenter d’y voir plus clair.

Aussi pen­sons-nous utile d’aborder la ques­tion de plein fouet sous cette double forme : la ques­tion natio­nale qué­bé­coise, les luttes pour l’indépendance du Québec, peuvent-elles aider à la lutte contre les poli­tiques de Harper ; le projet de Québec soli­daire (celui de la souveraineté/​indépendance du Québec par le biais d’une consti­tuante) reste-t-il valable, peut-il faire partie ?

Et la thèse que nous essaye­rons de défendre ici est la sui­vante : Loin d’être dépas­sée, ves­tige d’une autre époque, la lutte pour l’indépendance du Québec peut-être, à condi­tion qu’elle soit actua­li­sée, un des com­bats contem­po­rains à mener pour faire pro­gres­ser la trans­for­ma­tion sociale au sein de l’actuelle Confédération cana­dienne et par consé­quent pour venir à bout (affai­blir) des poli­tiques néo­li­bé­rales et conser­va­trices du gou­ver­ne­ment Harper.

Pour tenter de jus­ti­fier et asseoir cette posi­tion, nous pro­cé­de­rons en trois moments :

  1. Dans un pre­mier temps, je m’attacherai à mon­trer ce qui a changé depuis les années 60/70 et qui fait qu’on ne peut plus penser la ques­tion natio­nale qué­bé­coise de la même manière (la prise en compte de ce qui a changé);
  2. Dans un deuxième temps, je m’arrêterai au contraire sur les fac­teurs et élé­ments qui font que malgré les chan­ge­ments évo­qués plus haut, les désirs d’affirmation natio­nale per­sistent envers et contre tout, mais selon de nou­velles moda­li­tés ;
  3. D’où dans un troi­sième temps, la néces­sité d’en orga­ni­ser la lutte à tra­vers de nou­velles formes et nou­velles pré­oc­cu­pa­tions dont déjà QS a com­mencé à explo­rer quelques-uns des tenants et abou­tis­sants.

Ce qui a changé

Il y a d’indéniables chan­ge­ments dont il faut prendre acte et qui font qu’on n’est plus dans les années 60/70 et qu’on ne peut par consé­quent plus la penser dans les termes du passé (expres­sion de la déco­lo­ni­sa­tion ambiante ; les nègres blancs d’Amérique ; l’oppression natio­nale comme oppres­sion éco­no­mique, sociale et poli­tique néces­si­tant une déco­lo­ni­sa­tion, etc.)

A) Ce qui saute tout d’abord aux yeux, c’est après deux échecs notoires (80 et 95) l’affaissement du projet péquiste, sa trans­for­ma­tion pro­gres­sive (glis­se­ment), pas­sant d’un projet poli­tique natio­na­liste popu­laire key­né­sien en un projet iden­ti­taire néo­li­bé­ral (du défi­cit zéro en 95 à la charte des valeurs de 2013).

B) Mais c’est aussi les trans­for­ma­tions qu’entre temps a connues le Québec dans le sillage de la Révolution tran­quille et qui font qu’il a pu pen­dant cette période et durant un temps non négli­geable s’ouvrir des espaces d’affirmation natio­nale indé­niable, notam­ment en termes éco­no­miques, sociaux et cultu­rels : à l’ombre de la Révolution tran­quille et du déve­lop­pe­ment d’un État pro­vin­cial pro­vi­dence et entre­pre­neur : natio­na­li­sa­tion d’Hydro, consti­tu­tion de la Caisse des Dépôts (etc.), il faut rap­pe­ler la loi 101, les sys­tèmes d’éducation et de santé laï­ci­sés, l’affirmation dans les faits d’une culture qué­bé­coise propre, le renforcement/​développement d’une bour­geoi­sie natio­nale (de frac­tions), la modi­fi­ca­tion de son tissu démo­gra­phique (acqui­si­tion d’un carac­tère beau­coup plus mul­tieth­nique). Le Québec n’est plus le même, comme jamais ouvert, glo­ba­lisé, bran­ché sur le monde (voir la vie quo­ti­dienne : fro­mages, cafés, accent atté­nué, etc.)

C) En sachant cepen­dant que n’a pas pu être réglée l’oppression pro­pre­ment poli­tique (la désap­pro­pria­tion poli­tique, la non-recon­nais­sance du droit à l’autodétermination poli­tique) se carac­té­ri­sant par l’existence d’un État pro­vin­cial crou­pion : poli­tiques étran­gères, poli­tiques mili­taires déci­dées ailleurs).

Et depuis le début des années 80 et plus spé­cia­le­ment à partir du milieu des années 90 a fini par s’imposer au Québec un nou­veau mode de régu­la­tion éco­no­mique qui tend à saper ou à remo­de­ler une grande partie de ces trans­for­ma­tions pré­cé­dentes, ou tout au moins à les réor­ga­ni­ser selon d’autres logiques ou dyna­miques (pri­va­ti­sa­tion, dérè­gle­men­ta­tion et libé­ra­li­sa­tion des échanges [ALENA/ZLEA, accords de libre-échange avec l’Europe et inter­na­tio­na­li­sa­tion de l’économie cana­dienne et qué­bé­coise (le carac­tère apa­tride de la bour­geoi­sie).

Mais aussi plus récem­ment dans le sillage de la crise de 2008, une ten­dance à la repri­ma­ri­sa­tion de l’économie cana­dienne et à son recen­tre­ment autour des lob­bies miniers, pétro­liers et finan­ciers de l’ouest impli­quant une nou­velle mise au pas du Québec à partir de l’État fédé­ral se tra­dui­sant par une mar­gi­na­li­sa­tion et un décen­tre­ment du Québec dans l’espace cana­dien (non seule­ment en termes poli­tiques (la loi sur la clarté), mais aussi en termes éco­no­miques).

Ce qui per­dure

A) C’est à la fois l’impossibilité d’avoir pu obte­nir son indé­pen­dance poli­tique, sa propre gou­verne poli­tique [carac­té­ri­sée par l’échec du projet péquiste], la nos­tal­gie d’un cer­tain âge d’or de la Révolution tran­quille ainsi que les effets agres­sants de la glo­ba­li­sa­tion néo­li­bé­rale [accen­tuant la dépen­dance vis-à-vis de l’extérieur] qui font que le sen­ti­ment natio­nal qué­bé­cois [la volonté de s’émanciper] conti­nue à per­du­rer envers et contre tout.

B) La nation qué­bé­coise – est une construc­tion his­to­rique et elle pour­rait très bien ne plus exis­ter. Mais ce qui est impor­tant ici c’est de voir que – malgré le déclin du projet péquiste et ses effets démo­bi­li­sants — les condi­tions (éco­no­miques, sociales et poli­tiques) ali­men­tant les volon­tés d’affirmation natio­nale conti­nuent à exis­ter, même si elles prennent aujourd’hui des formes dif­fé­rentes à celles du passé.

Au-delà de la pré­gnance (la force) des acquis passés (de l’élan qui demeure), ce sont dans le sillage de la glo­ba­li­sa­tion néo­li­bé­rale, les poli­tiques har­pé­riennes qui en fait ne cessent de ravi­ver la fibre natio­nale, en s’attaquant (au-delà des dis­cours de cir­cons­tance sur la nation) aux acquis (avan­cées) his­to­riques pré­cé­dents, à ce qui avait fini par être le propre du Québec (faire partie de sa spé­ci­fi­cité, ce qui en fai­sait une société dis­tincte), notam­ment en termes sociaux, éco­no­miques et éco­lo­giques.

Qu’on pense à titre d’exemple emblé­ma­tiques, aux lois sur la jeu­nesse ou à la loi sur le contrôle des armes à feu, ou encore à ses poli­tiques vis-à-vis du pont Champlain ou du chan­tier mari­time de Lévis, ou encore vis-à-vis de l’Afghanistan, ou d’Israël, sans parler bien sûr de son tour­nant pétro­lier (oléo­ducs vers l’Ouest et l’Est) et de son sou­tien actif aux lob­bies finan­ciers et miniers de l’Ouest.

L’État fédé­ral n’a jamais paru autant comme un empê­cheur de tour­ner en rond pour le Québec (s’emploie à miner tout ce qu’avait consti­tué le Québec Inc).

Ce qui fait que la ques­tion natio­nale reste tou­jours à fleur de peau de la conscience de tout un chacun ici au Québec (ce 40 % qui per­dure), à tel point d’ailleurs qu’elle pour­rait faci­le­ment ren­for­cer le tour iden­ti­taire qu’elle a pour cer­tains com­mencé à prendre (se muer en natio­na­lisme eth­nique).

Esquisse de nou­velles pra­tiques, de nou­veaux dis­cours d’affirmation natio­nale (et sociale)

Ces chan­ge­ments laissent bien voir la néces­sité d’une repro­blé­ma­ti­sa­tion de la ques­tion natio­nale (dis­cours et pra­tique) : non pas pour la mettre sous le bois­seau, mais pour l’actualiser, la mettre en syn­to­nie avec les réa­li­tés contem­po­raines.

A) En termes de nou­velles stra­té­gies : tirer les leçons des échecs passés : qu’est-ce qui n’a pas marché dans la stra­té­gie réfé­ren­daire ? Comment pour­rait-on amé­lio­rer les stra­té­gies d’accession à la sou­ve­rai­neté ? Voir l’idée de la consti­tuante de QS, comme manière de lutter contre le mono­pole média­tique, de bâtir, recons­ti­tuer un pou­voir contre-hégé­mo­nique en impli­quant sur le mode par­ti­ci­pa­tif de larges pans de la popu­la­tion.

B) En termes de nou­veau contexte : les condi­tions n’étant plus les mêmes, mon­trer qu’à sa manière elles ouvrent la voie à une nou­velle manière de penser la ques­tion natio­nale per­met­tant d’unir beau­coup plus étroi­te­ment ques­tion sociale et ques­tion natio­nale et par­tant de lui confé­rer un carac­tère beau­coup plus démo­cra­tique.

a) Le carac­tère mul­tieth­nique du Québec : appelle réso­lu­ment à la constitution/​reconstitution d’un projet essen­tiel­le­ment socio­po­li­tique de la nation : la nation c’est le vivre ensemble, la col­lec­ti­vité de ceux et celles qui vivent et tra­vaillent sur le ter­ri­toire du Québec. La patrie c’est d’abord cela : on est du même projet socio­po­li­tique fondé certes sur la langue, mais aussi sur les valeurs de l’égalité et la convi­via­lité. D’où l’importance du projet social accom­pa­gnant le projet poli­tique (faire l’indépendance, ce n’est pas que dis­po­ser d’un pas­se­port et d’un dra­peau). D’où aussi l’importance de nos rap­ports poli­tiques avec les Autochtones (les Premières Nations) et de la néces­sité de leur recon­naître hic et nunc, le droit à l’autodétermination. Seule manière pour lutter réel­le­ment contre les dérives iden­ti­taires et racistes.

b) Les logiques néo­li­bé­rales favo­ri­sant, via le « tout au marché », la réduc­tion de la sphère publique et par­tant du pou­voir poli­tique de la col­lec­ti­vité (le pou­voir de quelques-uns se fai­sant passer pour le pou­voir de tous), la ques­tion du défi­cit démo­cra­tique, de la réduc­tion de l’espace démo­cra­tique devient une pré­oc­cu­pa­tion (un besoin) cen­trale.

D’où la néces­sité de penser l’accession à l’indépendance du Québec comme à un moyen qui permet de se réap­pro­prier des pou­voirs (des par­celles de sou­ve­rai­neté) sur sa vie, qui permet d’élargir et ren­for­cer la sphère publique et gou­ver­ne­men­tale à l’encontre de tous les dik­tats néo­li­bé­raux pri­va­ti­sant et favo­ri­sant la mar­chan­di­sa­tion du monde et des gens.

Lutter pour l’indépendance, c’est donc cher­cher à consti­tuer une com­mu­nauté sur le mode poli­tique pour faire face aux agres­sions sociales, envi­ron­ne­men­tales, cultu­relles du néo­li­bé­ra­lisme. L’État nation reste à l’heure actuelle le seul rem­part – dis­po­sant d’un mini­mum de rap­port de force — per­met­tant d’y par­ve­nir ; c’est aussi en son sein qu’il reste le plus facile de recons­ti­tuer un contre-pou­voir hégé­mo­nique.

c) Ce projet socio­po­li­tique d’indépendance ne devrait cepen­dant pas être vu comme un projet sépa­ra­tiste, mais au contraire comme un projet socio­po­li­tique aspi­rant à s’émanciper de la machine éta­tique fédé­rale (dont l’essence est celle de rester une prison des peuples et de la faire rimer avec néo­li­bé­ra­lisme conser­va­teur), en pro­po­sant au pas­sage à toutes les col­lec­ti­vi­tés qui le dési­re­raient de s’associer au tra­vers de nou­velles pos­si­bi­li­tés de se confé­dé­rer ensemble au sein d’un projet socio­po­li­tique éman­ci­pa­teur (socia­le­ment et éco­lo­gi­que­ment).

Conclusion : un vaste chan­tier qui s’ouvre. De toute urgence, on cherche des volon­taires pour appro­fon­dir, déve­lop­per, pous­ser plus loin la ques­tion.

Québec, le 19 août 2014

Pierre Mouterde

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