L’imposture des Nations unies en Haïti

Par Mis en ligne le 16 janvier 2011

Il y a près d’un an, le trem­ble­ment de terre du mardi 12 jan­vier détrui­sait la capi­tale haï­tienne et plu­sieurs cen­taines de mil­liers de vies. Micha Gaillard, mili­tant des droits de l’homme, intel­lec­tuel, homme poli­tique haï­tien et fils du plus grand his­to­rien de l’île, était de ceux-là. Sa mort éclaire les maux anté­rieurs et pos­té­rieurs au séisme. Pendant deux jours, coincé au niveau des cuisses, il par­vint, avec calme et cou­rage, à parler avec ses amis venus l’aider mais qui ne trou­vèrent jamais l’équipement mini­mum qui aurait permis de le tirer du minis­tère de la jus­tice qui s’était effon­dré. Un Etat fonc­tion­nel, cause pour laquelle il s’est battu toute sa vie, l’aurait peut-être sauvé. Surtout il n’aurait pas du se trou­ver là. Quelques minutes avant le trem­ble­ment, il se pré­ci­pi­tait à l’intérieur d’un minis­tère entiè­re­ment vide, pour y dépo­ser d’urgence des demandes de libé­ra­tion d’individus injus­te­ment arrê­tés. Personne ne put l’accueillir, il se diri­gea vers le bureau du ministre, au fond. Il y fut le seul mort. On ne peut que se réjouir que l’effondrement de treize minis­tères et du palais pré­si­den­tiel ait fait moins d’une dizaine de morts. Il faut aussi avoir le cou­rage de consta­ter que dans un pays qui était déjà en crise, l’Etat n’était pas au tra­vail.

Les sol­dats des Nations unies non plus. Ceux qui purent obser­ver, dont l’auteur de ces lignes, la capi­tale dans les jours immé­dia­te­ment après le séisme, furent frap­pés par l’absence des casques bleus. Ce fait, à ma connais­sance, n’a pas été reporté par les médias euro­péens et nord-amé­ri­cains. Sept mille sol­dats des Nations unies se trou­vaient en Haïti avant le séisme, qua­torze mille bras qui sont restés croi­sés dans leurs bases dans les deux jours cru­ciaux qui sui­virent le séisme, y com­pris un bataillon de génie. Dans une inter­view encore dis­po­nible sur YouTube et qui semble tout droit sorti du XIXe siècle, Nelson Jobim, le ministre bré­si­lien de la défense affir­mait aux jour­na­listes que « les Haïtiens » n’accepteraient jamais que des étran­gers touchent des morts haï­tiens, jus­ti­fiant ainsi l’ordre sur­réa­liste de rester passif.

Le fiasco le plus récent, l’épidémie de cho­léra, est aussi le fruit de cette alliance entre un Etat qui n’existe plus, si ce n’est par des têtes par­lantes, et des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales qui n’assument pas leur main­mise, abou­tis­sant à un pays de onze mil­lions d’âmes sans véri­table struc­ture exé­cu­tive. D’autres désastres sui­vront, faute d’avoir su ana­ly­ser les rai­sons de l’extrême vul­né­ra­bi­lité d’Haïti, de la mort cli­nique de l’Etat et le bilan déplo­rable de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale.

L’ONU souffre en Haïti d’un dis­cré­dit dont les opi­nions occi­den­tales ont peu l’idée. Quiconque ouvre un jour­nal dans la capi­tale haï­tienne se rend compte du fossé qui sépare la com­mu­nauté inter­na­tio­nale de cette popu­la­tion. (Qui sait d’ailleurs que Bill Clinton, qui occupe un poste cen­tral dans le dis­po­si­tif inter­na­tio­nal de « recons­truc­tion », est, pour dire le moins, une figure contro­ver­sée dans ce pays ?). Les colères ne dépassent mal­heu­reu­se­ment pas les rivages de l’île, car aujourd’hui, Haïti est un pays sans voix. Ses intel­lec­tuels ne par­viennent pas à faire entendre leurs récits, si ce n’est au tra­vers d’intermédiaires, repor­ters, exilés ou « experts ». Les médias fran­co­phones se rabattent sur de vieux écri­vains exilés, qu’un socio­logue haï­tien appelle iro­ni­que­ment « les intel­lec­tuels d’aéroports » et dont les récits tra­hissent la décon­nec­tion d’avec leurs com­pa­triotes. Moins de quatre jours après le séisme, trois des plus grands intel­lec­tuels haï­tiens en Haïti signaient un texte alar­mant, noir de pes­si­misme, pré­di­sant que, faut d’avoir dressé un vrai bilan, il n’y aurait pas de recons­truc­tion et que les mil­liards de l’aide inter­na­tio­nale à venir n’allaient, avec cer­ti­tude, servir à rien. Aucun jour­nal aux Etats-Unis n’accepta de publier un article aussi pes­si­miste ; en France, un seul. A-t-on le droit d’ailleurs de cri­ti­quer l’ONU en France ?

LE DROIT D’AVOIR UN ÉTAT

Cassandre avait raison : un an après le séisme, la recons­truc­tion n’a pas eu lieu. Mais le fiasco des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales est aussi celui des médias inter­na­tio­naux qui, dans l’après-séisme, ont oscillé entre sen­sa­tion­na­lisme et opti­misme, mais jamais dressé le bilan déjà désas­treux de l’aide en Haïti. Cela fait ainsi plus de dix-sept ans que les Nations unies ont une pré­sence mas­sive et presque inin­ter­rom­pue en Haïti. Cela fait sept années main­te­nant que la pré­sence des casques bleus et de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale (plus de mille ONG !) en Haïti ne s’assume pas, tout en impo­sant ses choix éco­no­miques et poli­tiques (y com­pris de pre­miers ministres). En autant d’années, ce pays a gagné sa place en enfer, aucune infra­struc­ture sérieuse n’a été recons­truite et les espoirs d’un futur meilleur n’émergent que dans les dis­cours des leveurs de fonds. Les Nations unies res­semblent à ces trous noirs des astro­phy­si­ciens. Rien ne semble res­sor­tir du mil­liard de dol­lars consommé chaque année par sa mis­sion de la paix en Haïti, si ce n’est un dis­cours d’autolégitimation et d’autosatisfaction. Croire enfin que des expa­triés, dont le salaire de base com­mence à près de onze mille dol­lars par mois net d’impôt, peuvent entre­te­nir des rela­tions autres que colo­niales avec une popu­la­tion cassée et pas seule­ment pau­pé­ri­sée, relève du phan­tasme.

Les Nations unies ne sont pas, et de loin, les seuls res­pon­sables ; mais, à l’heure du bilan, force est de conclure que la solu­tion est ailleurs. Qui croît donc qu’il peut y avoir une quel­conque sortie de la pau­vreté extrême, du nau­frage, sans Etat, sans ins­ti­tu­tions, sans infra­struc­tures ? Il manque la plus impor­tante des infra­struc­tures, un Etat. Depuis cin­quante ans, celui-ci a constam­ment et consciem­ment été détruit par les gou­ver­nants haï­tiens eux-mêmes comme par une aide inter­na­tio­nale sou­mise aux idéo­lo­gies du jour et à sa propre incom­pé­tence. Le pre­mier des droits de l’homme ne serait-il pas le droit d’avoir un Etat ?

Jean-Philippe Belleau, pro­fes­seur à l’université du Massachusetts à Boston

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