L’impérialisme et la guerre sans fin

Dans l’excellent dossier publié l’an passé (Nouveaux Cahiers du Socialisme, n° 13, L’impérialisme au XXIe siècle. Empires et confrontations), nous avons analysé, 100 ans après le carnage de la Première Guerre mondiale, les formes actuelles de la « globalisation » impérialiste, à la fois en continuité et en rupture avec ce meurtrier du vingtième siècle.
No. 13 -Impérialisme au XXIe siècle
No. 13 -Impérialisme au XXIe siècle
Aujourd’hui, des massacres de grande envergure continuent dans cet « arc des crises » qui traverse l’Asie en passant par le Moyen-Orient pour arriver en Afrique. Ses répercussions atteignent l’Europe par l’exode de milliers de réfugié-es et les attentats comme celui de Paris (en oubliant, généralement les tueries à l’extérieur du « périmètre » impérialiste, surtout en Afrique et en Asie). Dans tout cela, l’empire américain s’avère incapable de mettre au pas les régimes récalcitrants (dont la Syrie et l’Iran qui bénéficient de l’appui de la Russie et de la Chine) et inapte à dompter le monstre qu’il a lui-même mis au monde (de Daesh à Al-Qaïda). En cette fin d’année, on en est là, c’est-à-dire dans une dangereuse impasse, lourde de bien des dangers, d’autant plus que l’espace public et médiatique est envahi par des appels à la « guerre des civilisations » et la défense de l’« Occident démocratique » contre la barbarie des autres. Voici quelques textes pour développer davantage cette réflexion.

Impasse stratégique

Les dominants sont actuellement désemparés et divisés, incapables de gérer la crise, à la recherche de « solutions ». Leur première solution est « sécuritaire ». Dans cette optique, les dislocations sociales, politiques et sécuritaires, l’exode des réfugié-es et la montée de Daesh sont des problèmes « techniques » qui peuvent être résolus par des solutions techniques : politiques néo-keynésiennes, gestion plus « intelligente » de la guerre et des réfugié-es, anéantissement ciblé du « terrorisme » international, soutien planifié aux relais locaux (Israël, Turquie, Pakistan, etc.). Cependant, notamment sous Obama, cette option sécuritaire n’a pas fonctionné, d’où leur deuxième solution dite « militaire ». C’est celle qui propose une vaste réingénierie du monde, ce qui veut dire imposer une « pax americana » aux peuples, aux États et aux puissances « émergentes » (comme la Chine et la Russie), quitte à travailler avec des régimes et des forces terroristes (comme ce qu’on a fait en Afghanistan). C’est en fin de compte la « guerre sans fin » de Bush, mais elle aussi n’a pas marché. Survient alors leur troisième solution qu’on pourrait appeler « néofasciste ». À partir de systèmes liberticides, elle plante dans le cœur des gens la peur, la haine et le sentiment profond de « tout-le-monde-contre-tout-le-monde », autour d’idéologies racistes et xénophobes (contre les réfugiés, les immigrants, les musulmans, les autochtones). Encore là, ce projet néofasciste lui aussi peine à décoller. D’une part, il y a la résistance et d’autre part, l’individualisme exacerbé prôné par le capitalisme globalisé qui cadre mal avec l’idéologie ultra-autoritaire. Malgré cela, le néofascisme a un certain avenir, si ce n’est sous de nouvelles formes plus « subtiles », comme on le voit, par exemple, dans la glissade à droite du Parti républicain aux États-Unis, sous l’influence du Tea Party.

Pierre Beaudet

Attention à l’autre fascisme

En 2001, le régime des talibans se proclamait le défenseur d’un islam combattant, porteur d’une espérance de totalité assurant la fusion de l’État et de la société, et donc la destruction de la vie privée, la répression sans limites (mutilations, exécution de mécréants, décapitations collectives, appropriation des femmes et viols en série, etc.) et qui constituait en bref une société de domination absolue, un nouveau système totalitaire politico-religieux. Daesh, qui continue sur cette lancée, compte sur la terreur, qui a l’avantage d’être tout à la fois une méthode d’action redoutablement efficace contre l’adversaire à détruire et un mode de gouvernement systématique une fois cette destruction accomplie. On peut ainsi parler d’un « totaliterrorisme ». Nous sommes face à une autre bête immonde, pas encore triomphante, mais un peu plus qu’en gestation désormais. Alors, identifier, combattre et vaincre un totalitarisme en train d’émerger comme possibilité est un combat de gauche. Pour comprendre ce nouvel adversaire, les gauches devraient rompre avec la manie du causalisme simplificateur. On se focalise sur les causes économiques et sociales du phénomène, alors qu’existent aussi des causes idéologico-culturelles et religieuses.

Extrait d’un texte de Didier Hanne, juriste et auteur, « Attentifs ensemble. Réflexions sur la gauche, le terrorisme, et ce qu’il convient de faire par rapport à lui », 7 novembre 2015.

Contre les impostures

Sur la trame générale de « l’Occident », patrie du capitalisme dominant et civilisé, contre « l’islamisme », référant du terrorisme sanguinaire, apparaissent, d’un côté des bandes armées meurtrières ou des individus surarmés, brandissant pour se faire obéir le cadavre de quelque Dieu; de l’autre, au nom des droits de l’homme et de la démocratie, des expéditions militaires internationales sauvages, détruisant des États entiers et faisant des milliers de victimes, sans parvenir à rien d’autre qu’à négocier une paix précaire avec les bandits les plus corruptibles. C’est une imposture de présenter ces guerres et leurs retombées criminelles comme la contradiction principale du monde contemporain. Les troupes et polices de la « guerre antiterroriste », les bandes armées qui se réclament d’un islam mortifère et tous les États sans exception appartiennent aujourd’hui au même monde du capitalisme prédateur. On a du même monde réel, où les intérêts des agents sont partout les mêmes, la version libérale de l’Occident, la version autoritaire et nationaliste de la Chine ou de la Russie de Poutine, la version théocratique des émirats, la version fascisante des bandes armées… Les populations sont partout sommées de défendre unanimement la version que soutient le pouvoir local. Il en ira ainsi tant que l’universalisme vrai, la prise en main du destin de l’humanité par l’humanité elle-même, et donc la nouvelle et décisive incarnation historico-politique de l’idée communiste, n’aura pas déployé sa neuve puissance à l’échelle mondiale, annulant au passage l’asservissement des États à l’oligarchie des propriétaires et de leurs serviteurs, l’abstraction monétaire, et finalement les identités et contre-identités qui ravagent les esprits et en appellent à la mort.

Extrait d’un texte d’Alain Badiou, philosophe (« Le rouge et le tricolore », Le Monde, 27 janvier 2015)

Comment s’en sortir ?

D’une manière pressante et indispensable, il faut essayer de changer le cours des choses. Il faut en premier freiner le néolibéralisme. Si on y parvient, alors à la fois le climat idéologique changerait et les moyens matériels seraient donnés pour des politiques égalitaires, en particulier pour réduire les coupes ethnico/sociales. Il faut, en second, remettre en permanence sur le tapis les conditions d’un vivre-ensemble, ce qui veut dire faire barrage à l’islamophobie et enfin, stopper les logiques de guerre, en particulier en Syrie/Irak. Laquelle ressemblerait à ceci : un départ d’Assad, plus une démocratie laïque, ou du moins non théocratique, et donc l’élimination de Daesh et des autres groupes islamistes radicaux qui à l’heure actuelle, sont largement majoritaires dans la résistance à Assad, plus le droit à l’autodétermination des Kurdes. 

Extrait d’un texte de Samy Joshua, rédacteur avec la revue Contretemps (Paris) « Après les attentats du 13 novembre : Que proposer maintenant ? », Europe Solidaire Sans Frontières, 22 novembre 2015

Le choc de la sauvagerie

La « guerre contre le terrorisme » a détruit deux pays : l’Afghanistan et l’Irak, et pas seulement par les tapis de bombardements, mais, dans le cas de l’Irak, par le démantèlement de l’État en même temps que de deux des meilleurs systèmes de santé et d’éducation dans le monde arabe. En Afghanistan, les talibans se portent mieux que jamais, tandis qu’Al-Qaïda s’est métamorphosé en une série de versions des plus fanatiques, dont Daesh. Grâce à « l’opération Liberté » sous la conduite américaine et l’aliénation de la population sunnite à la fois par les États-Unis et les partis chiites sectaires au pouvoir, Daesh a pris une ampleur qui lui a permis de prendre le contrôle d’une importante portion de la terre irakienne. Certes, les États régionaux ont joué un rôle central en le nourrissant et en le finançant, mais tout a commencé avec le plein appui du gouvernement américain. Pas plus l’Histoire que le présent ne dispense les régimes arabes de leur propre responsabilité dans l’aide à la création de mouvements extrémistes au nom de l’Islam pour contrer la dissidence et le marxisme. Entre-temps, les jets français bombardent la ville syrienne d’Al-Raqqah, qui est devenue l’emblème d’une nation syrienne assiégée entre les gangsters meurtriers de Daesh et le feu provenant des avions de chasse.

Extrait d’un texte de Lamis Andoni, chercheure basée à Amman, « ISIL et l’Occident : un clash de sauvageries », texte paru sur le site info-Palestine.

Résister à l’extrême droite aux États-Unis

Les milices d’extrême droite et néofascistes ont connu une progression fulgurante depuis la venue au pouvoir d’Obama. L’ «Ayrian Nation », groupe néonazi voué à la suprématie blanche et à la famille chrétienne, ont étendu leurs tentacules dans le Nord-Ouest, particulièrement au Montana et dans l’Idaho. Les « survivalists », qui prêchent une éventuelle guerre apocalyptique entre les blancs et le reste du monde, sont en pleine expansion. Le pire est toutefois que ce discours fascisant a pénétré la culture et la pensée américaine. Les organisations qui luttent contre le libre choix pour l’avortement, comme « Focus on Family », affirment que « si vous êtes pour le libre choix, vous êtes contre les vraies valeurs américaines ». Cette allusion aux « vraies valeurs » est devenue l’enveloppe identitaire pour les groupes de l’extrême droite. Par chance, il y en a qui luttent contre cela. Le 7 novembre dernier, Kshama Sawant, une candidate socialiste, a été réélue sur le conseil municipal de la ville de Seattle. Soutenue par 600 bénévoles, 30 syndicats et une douzaine d’organisations progressistes, elle a battu le candidat néolibéral de la Chambre de commerce. D’autres candidats ont été élus sur des plateformes progressistes à Oakland (Californie) et Madison (Wisconsin). Ces modestes percées socialistes semblent être une conséquence de l’« effet » Bernard Sanders, qui catalyse les mouvements progressistes sans avoir peur de dire le mot socialiste, et ainsi confronter l’extrême droite qui aspire, rien de moins, à prendre le pouvoir aux États-Unis.

Donald Cuccioletta

Le Canada et la guerre

Tout indique que le nouveau gouvernement libéral va continuer de soutenir l’impérialisme américain au Moyen-Orient. Lorsque le PLC était au pouvoir (entre 1993 et 2005), il a participé aux attaques dirigées par les États-Unis en Afghanistan et (contrairement à la croyance populaire) en Irak. Lors de l’invasion de la Libye en 2011, tous les députés, y compris Justin Trudeau, ont voté en faveur d’une extension de l’action militaire canadienne avec l’OTAN. Depuis son élection, Trudeau a indiqué qu’il n’annulerait pas l’énorme contrat d’armement signé avec l’Arabie Saoudite (champion du monde toutes catégories dans la violation des droits), alors que cette pétromonarchie continue d’appuyer les groupes sectaires en Afghanistan, en Syrie et au Yémen. La promesse de Trudeau de mettre un terme à la participation canadienne aux frappes aériennes sous commandement états-unien ne veut pas dire grand-chose, car Obama n’a pas d’objection au retrait des six avions de combat canadiens, à condition que le Canada se maintienne dans la « coalition » et laisse des soldats canadiens sur place. Entre-temps, Trudeau ne cesse de dénoncer le mouvement BDS et d’exprimer son soutien pour Israël. En réalité, la politique étrangère du Canada, aussi bien sous les libéraux que sous les conservateurs, repose sur un même socle, notamment sur la question d’Israël, où les liens ont un fondement économique dans plusieurs domaines comme la pharmacie, l’énergie et l’armement.

Gregory Shupak (extrait de « Justin Trudeau va-t-il changer la politique du canada à l’égard du Moyen-Orient ? », Presse-toi-à-gauche, 24 novembre 2015.