L’impérialisme et la guerre sans fin

Mis en ligne le 01 décembre 2015
Dans l’excellent dossier publié l’an passé (Nouveaux Cahiers du Socialisme, n° 13, L’impérialisme au XXIe siècle. Empires et confrontations), nous avons analysé, 100 ans après le carnage de la Première Guerre mondiale, les formes actuelles de la « globalisation » impérialiste, à la fois en continuité et en rupture avec ce meurtrier du vingtième siècle.
No. 13 -Impérialisme au XXIe siècle

No. 13 -Impérialisme au XXIe siècle

Aujourd’hui, des massacres de grande envergure continuent dans cet « arc des crises » qui traverse l’Asie en passant par le Moyen-Orient pour arriver en Afrique. Ses répercussions atteignent l’Europe par l’exode de milliers de réfugié-es et les attentats comme celui de Paris (en oubliant, généralement les tueries à l’extérieur du « périmètre » impérialiste, surtout en Afrique et en Asie). Dans tout cela, l’empire américain s’avère incapable de mettre au pas les régimes récalcitrants (dont la Syrie et l’Iran qui bénéficient de l’appui de la Russie et de la Chine) et inapte à dompter le monstre qu’il a lui-même mis au monde (de Daesh à Al-Qaïda). En cette fin d’année, on en est là, c’est-à-dire dans une dangereuse impasse, lourde de bien des dangers, d’autant plus que l’espace public et médiatique est envahi par des appels à la « guerre des civilisations » et la défense de l’« Occident démocratique » contre la barbarie des autres. Voici quelques textes pour développer davantage cette réflexion.

Impasse stratégique

Les domi­nants sont actuel­le­ment désem­pa­rés et divi­sés, inca­pables de gérer la crise, à la recherche de « solu­tions ». Leur pre­mière solu­tion est « sécu­ri­taire ». Dans cette optique, les dis­lo­ca­tions sociales, poli­tiques et sécu­ri­taires, l’exode des réfu­gié-es et la montée de Daesh sont des pro­blèmes « tech­niques » qui peuvent être réso­lus par des solu­tions tech­niques : poli­tiques néo-key­né­siennes, ges­tion plus « intel­li­gente » de la guerre et des réfu­gié-es, anéan­tis­se­ment ciblé du « ter­ro­risme » inter­na­tio­nal, sou­tien pla­ni­fié aux relais locaux (Israël, Turquie, Pakistan, etc.). Cependant, notam­ment sous Obama, cette option sécu­ri­taire n’a pas fonc­tionné, d’où leur deuxième solu­tion dite « mili­taire ». C’est celle qui pro­pose une vaste réin­gé­nie­rie du monde, ce qui veut dire impo­ser une « pax ame­ri­cana » aux peuples, aux États et aux puis­sances « émer­gentes » (comme la Chine et la Russie), quitte à tra­vailler avec des régimes et des forces ter­ro­ristes (comme ce qu’on a fait en Afghanistan). C’est en fin de compte la « guerre sans fin » de Bush, mais elle aussi n’a pas marché. Survient alors leur troi­sième solu­tion qu’on pour­rait appe­ler « néo­fas­ciste ». À partir de sys­tèmes liber­ti­cides, elle plante dans le cœur des gens la peur, la haine et le sen­ti­ment pro­fond de « tout-le-monde-contre-tout-le-monde », autour d’idéologies racistes et xéno­phobes (contre les réfu­giés, les immi­grants, les musul­mans, les autoch­tones). Encore là, ce projet néo­fas­ciste lui aussi peine à décol­ler. D’une part, il y a la résis­tance et d’autre part, l’individualisme exa­cerbé prôné par le capi­ta­lisme glo­ba­lisé qui cadre mal avec l’idéologie ultra-auto­ri­taire. Malgré cela, le néo­fas­cisme a un cer­tain avenir, si ce n’est sous de nou­velles formes plus « sub­tiles », comme on le voit, par exemple, dans la glis­sade à droite du Parti répu­bli­cain aux États-Unis, sous l’influence du Tea Party.

Pierre Beaudet

Attention à l’autre fascisme

En 2001, le régime des tali­bans se pro­cla­mait le défen­seur d’un islam com­bat­tant, por­teur d’une espé­rance de tota­lité assu­rant la fusion de l’État et de la société, et donc la des­truc­tion de la vie privée, la répres­sion sans limites (muti­la­tions, exé­cu­tion de mécréants, déca­pi­ta­tions col­lec­tives, appro­pria­tion des femmes et viols en série, etc.) et qui consti­tuait en bref une société de domi­na­tion abso­lue, un nou­veau sys­tème tota­li­taire poli­tico-reli­gieux. Daesh, qui conti­nue sur cette lancée, compte sur la ter­reur, qui a l’avantage d’être tout à la fois une méthode d’action redou­ta­ble­ment effi­cace contre l’adversaire à détruire et un mode de gou­ver­ne­ment sys­té­ma­tique une fois cette des­truc­tion accom­plie. On peut ainsi parler d’un « tota­li­ter­ro­risme ». Nous sommes face à une autre bête immonde, pas encore triom­phante, mais un peu plus qu’en ges­ta­tion désor­mais. Alors, iden­ti­fier, com­battre et vaincre un tota­li­ta­risme en train d’émerger comme pos­si­bi­lité est un combat de gauche. Pour com­prendre ce nouvel adver­saire, les gauches devraient rompre avec la manie du cau­sa­lisme sim­pli­fi­ca­teur. On se foca­lise sur les causes éco­no­miques et sociales du phé­no­mène, alors qu’existent aussi des causes idéo­lo­gico-cultu­relles et reli­gieuses.

Extrait d’un texte de Didier Hanne, juriste et auteur, « Attentifs ensemble. Réflexions sur la gauche, le ter­ro­risme, et ce qu’il convient de faire par rap­port à lui », 7 novembre 2015.

Contre les impostures

Sur la trame géné­rale de « l’Occident », patrie du capi­ta­lisme domi­nant et civi­lisé, contre « l’islamisme », réfé­rant du ter­ro­risme san­gui­naire, appa­raissent, d’un côté des bandes armées meur­trières ou des indi­vi­dus sur­ar­més, bran­dis­sant pour se faire obéir le cadavre de quelque Dieu ; de l’autre, au nom des droits de l’homme et de la démo­cra­tie, des expé­di­tions mili­taires inter­na­tio­nales sau­vages, détrui­sant des États entiers et fai­sant des mil­liers de vic­times, sans par­ve­nir à rien d’autre qu’à négo­cier une paix pré­caire avec les ban­dits les plus cor­rup­tibles. C’est une impos­ture de pré­sen­ter ces guerres et leurs retom­bées cri­mi­nelles comme la contra­dic­tion prin­ci­pale du monde contem­po­rain. Les troupes et polices de la « guerre anti­ter­ro­riste », les bandes armées qui se réclament d’un islam mor­ti­fère et tous les États sans excep­tion appar­tiennent aujourd’hui au même monde du capi­ta­lisme pré­da­teur. On a du même monde réel, où les inté­rêts des agents sont par­tout les mêmes, la ver­sion libé­rale de l’Occident, la ver­sion auto­ri­taire et natio­na­liste de la Chine ou de la Russie de Poutine, la ver­sion théo­cra­tique des émi­rats, la ver­sion fas­ci­sante des bandes armées… Les popu­la­tions sont par­tout som­mées de défendre una­ni­me­ment la ver­sion que sou­tient le pou­voir local. Il en ira ainsi tant que l’universalisme vrai, la prise en main du destin de l’humanité par l’humanité elle-même, et donc la nou­velle et déci­sive incar­na­tion his­to­rico-poli­tique de l’idée com­mu­niste, n’aura pas déployé sa neuve puis­sance à l’échelle mon­diale, annu­lant au pas­sage l’asservissement des États à l’oligarchie des pro­prié­taires et de leurs ser­vi­teurs, l’abstraction moné­taire, et fina­le­ment les iden­ti­tés et contre-iden­ti­tés qui ravagent les esprits et en appellent à la mort.

Extrait d’un texte d’Alain Badiou, phi­lo­sophe (« Le rouge et le tri­co­lore », Le Monde, 27 jan­vier 2015)

Comment s’en sortir ?

D’une manière pres­sante et indis­pen­sable, il faut essayer de chan­ger le cours des choses. Il faut en pre­mier frei­ner le néo­li­bé­ra­lisme. Si on y par­vient, alors à la fois le climat idéo­lo­gique chan­ge­rait et les moyens maté­riels seraient donnés pour des poli­tiques éga­li­taires, en par­ti­cu­lier pour réduire les coupes ethnico/​sociales. Il faut, en second, remettre en per­ma­nence sur le tapis les condi­tions d’un vivre-ensemble, ce qui veut dire faire bar­rage à l’islamophobie et enfin, stop­per les logiques de guerre, en par­ti­cu­lier en Syrie/​Irak. Laquelle res­sem­ble­rait à ceci : un départ d’Assad, plus une démo­cra­tie laïque, ou du moins non théo­cra­tique, et donc l’élimination de Daesh et des autres groupes isla­mistes radi­caux qui à l’heure actuelle, sont lar­ge­ment majo­ri­taires dans la résis­tance à Assad, plus le droit à l’autodétermination des Kurdes. 

Extrait d’un texte de Samy Joshua, rédac­teur avec la revue Contretemps (Paris) « Après les atten­tats du 13 novembre : Que pro­po­ser main­te­nant ? », Europe Solidaire Sans Frontières, 22 novembre 2015

Le choc de la sauvagerie

La « guerre contre le ter­ro­risme » a détruit deux pays : l’Afghanistan et l’Irak, et pas seule­ment par les tapis de bom­bar­de­ments, mais, dans le cas de l’Irak, par le déman­tè­le­ment de l’État en même temps que de deux des meilleurs sys­tèmes de santé et d’éducation dans le monde arabe. En Afghanistan, les tali­bans se portent mieux que jamais, tandis qu’Al-Qaïda s’est méta­mor­phosé en une série de ver­sions des plus fana­tiques, dont Daesh. Grâce à « l’opération Liberté » sous la conduite amé­ri­caine et l’aliénation de la popu­la­tion sun­nite à la fois par les États-Unis et les partis chiites sec­taires au pou­voir, Daesh a pris une ampleur qui lui a permis de prendre le contrôle d’une impor­tante por­tion de la terre ira­kienne. Certes, les États régio­naux ont joué un rôle cen­tral en le nour­ris­sant et en le finan­çant, mais tout a com­mencé avec le plein appui du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain. Pas plus l’Histoire que le pré­sent ne dis­pense les régimes arabes de leur propre res­pon­sa­bi­lité dans l’aide à la créa­tion de mou­ve­ments extré­mistes au nom de l’Islam pour contrer la dis­si­dence et le mar­xisme. Entre-temps, les jets fran­çais bom­bardent la ville syrienne d’Al-Raqqah, qui est deve­nue l’emblème d’une nation syrienne assié­gée entre les gang­sters meur­triers de Daesh et le feu pro­ve­nant des avions de chasse.

Extrait d’un texte de Lamis Andoni, cher­cheure basée à Amman, « ISIL et l’Occident : un clash de sau­va­ge­ries », texte paru sur le site info-Palestine.

Résister à l’extrême droite aux États-Unis

Les milices d’extrême droite et néo­fas­cistes ont connu une pro­gres­sion ful­gu­rante depuis la venue au pou­voir d’Obama. L’ « Ayrian Nation », groupe néo­nazi voué à la supré­ma­tie blanche et à la famille chré­tienne, ont étendu leurs ten­ta­cules dans le Nord-Ouest, par­ti­cu­liè­re­ment au Montana et dans l’Idaho. Les « sur­vi­va­lists », qui prêchent une éven­tuelle guerre apo­ca­lyp­tique entre les blancs et le reste du monde, sont en pleine expan­sion. Le pire est tou­te­fois que ce dis­cours fas­ci­sant a péné­tré la culture et la pensée amé­ri­caine. Les orga­ni­sa­tions qui luttent contre le libre choix pour l’avortement, comme « Focus on Family », affirment que « si vous êtes pour le libre choix, vous êtes contre les vraies valeurs amé­ri­caines ». Cette allu­sion aux « vraies valeurs » est deve­nue l’enveloppe iden­ti­taire pour les groupes de l’extrême droite. Par chance, il y en a qui luttent contre cela. Le 7 novembre der­nier, Kshama Sawant, une can­di­date socia­liste, a été réélue sur le conseil muni­ci­pal de la ville de Seattle. Soutenue par 600 béné­voles, 30 syn­di­cats et une dou­zaine d’organisations pro­gres­sistes, elle a battu le can­di­dat néo­li­bé­ral de la Chambre de com­merce. D’autres can­di­dats ont été élus sur des pla­te­formes pro­gres­sistes à Oakland (Californie) et Madison (Wisconsin). Ces modestes per­cées socia­listes semblent être une consé­quence de l’« effet » Bernard Sanders, qui cata­lyse les mou­ve­ments pro­gres­sistes sans avoir peur de dire le mot socia­liste, et ainsi confron­ter l’extrême droite qui aspire, rien de moins, à prendre le pou­voir aux États-Unis.

Donald Cuccioletta

Le Canada et la guerre

Tout indique que le nou­veau gou­ver­ne­ment libé­ral va conti­nuer de sou­te­nir l’impérialisme amé­ri­cain au Moyen-Orient. Lorsque le PLC était au pou­voir (entre 1993 et 2005), il a par­ti­cipé aux attaques diri­gées par les États-Unis en Afghanistan et (contrai­re­ment à la croyance popu­laire) en Irak. Lors de l’invasion de la Libye en 2011, tous les dépu­tés, y com­pris Justin Trudeau, ont voté en faveur d’une exten­sion de l’action mili­taire cana­dienne avec l’OTAN. Depuis son élec­tion, Trudeau a indi­qué qu’il n’annulerait pas l’énorme contrat d’armement signé avec l’Arabie Saoudite (cham­pion du monde toutes caté­go­ries dans la vio­la­tion des droits), alors que cette pétro­mo­nar­chie conti­nue d’appuyer les groupes sec­taires en Afghanistan, en Syrie et au Yémen. La pro­messe de Trudeau de mettre un terme à la par­ti­ci­pa­tion cana­dienne aux frappes aériennes sous com­man­de­ment états-unien ne veut pas dire grand-chose, car Obama n’a pas d’objection au retrait des six avions de combat cana­diens, à condi­tion que le Canada se main­tienne dans la « coa­li­tion » et laisse des sol­dats cana­diens sur place. Entre-temps, Trudeau ne cesse de dénon­cer le mou­ve­ment BDS et d’exprimer son sou­tien pour Israël. En réa­lité, la poli­tique étran­gère du Canada, aussi bien sous les libé­raux que sous les conser­va­teurs, repose sur un même socle, notam­ment sur la ques­tion d’Israël, où les liens ont un fon­de­ment éco­no­mique dans plu­sieurs domaines comme la phar­ma­cie, l’énergie et l’armement.

Gregory Shupak (extrait de « Justin Trudeau va-t-il chan­ger la poli­tique du canada à l’égard du Moyen-Orient ? », Presse-toi-à-gauche, 24 novembre 2015.

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