L’impasse syrienne

Par Mis en ligne le 01 mars 2012

Bachar Al-Assad est par­venu à faire son entrée dans le club très « select » des hommes les plus impo­pu­laires de la pla­nète. Qualifié de tyran, et même de la plus san­glante espèce, il fait l’unanimité ou presque contre lui. Et ce, jusques et y com­pris dans cer­tains gou­ver­ne­ments qui, bien que se refu­sant à l’accabler, semblent lui conseiller d’avoir la main moins lourde dans la répres­sion et de faire des conces­sions poli­tiques à ses opposants.

Comment expli­quer alors qu’il puisse igno­rer tous ces conseils et conti­nuer de recou­rir à la vio­lence pour main­te­nir son contrôle poli­tique sur la Syrie ? Pourquoi n’y a-t-il pas d’intervention exté­rieure pour le forcer à lâcher le pou­voir ? Pour répondre à ces ques­tions, il faut com­men­cer par une éva­lua­tion des points forts du pré­sident syrien. Tout d’abord, il dis­pose d’une armée rela­ti­ve­ment puis­sante et, jusqu’à pré­sent et à quelques excep­tions près, elle est restée fidèle au régime, tout comme d’autres ser­vices de sécu­rité (ou inté­rieurs). Ensuite, il semble conti­nuer de jouir du sou­tien d’au moins la moitié de la popu­la­tion dans ce qui est de plus en plus décrit comme une guerre civile.

Les postes clés du gou­ver­ne­ment et le corps des offi­ciers sont entre les mains des alaouites, une branche de l’islam chiite. Ceux-ci repré­sentent une mino­rité de la popu­la­tion et redoutent cer­tai­ne­ment ce qui pour­rait leur arri­ver si les forces d’opposition, en grande partie sun­nites, devaient accé­der au pou­voir. En outre, les autres forces mino­ri­taires, les chré­tiens, les druzes et les kurdes, paraissent tout aussi méfiantes d’un gou­ver­ne­ment sun­nite. Enfin, l’importante bour­geoi­sie mar­chande ne s’est pas encore retour­née contre Assad et le régime Baas.

Est-ce vrai­ment suf­fi­sant ? Si ce n’était que ça, je doute qu’Assad pour­rait vrai­ment tenir beau­coup plus long­temps. Le régime est mis sous pres­sion sur le plan éco­no­mique. L’Armée syrienne libre (ASL) est ali­men­tée en armes par les sun­nites ira­kiens et pro­ba­ble­ment par le Qatar. Et le chœur des dénon­cia­tions dans la presse inter­na­tio­nale et par des hommes poli­tiques de tous bords se fait chaque jour un peu plus entendre.

Et pour­tant, je ne pense pas que d’ici un an ou deux, Assad sera parti ou que le régime aura fon­da­men­ta­le­ment changé. La raison en est que ceux qui dénoncent Assad avec le plus de vigueur ne veulent pas réel­le­ment le voir partir. Regardons au cas par cas.

Arabie saou­dite : son ministre des affaires étran­gères a déclaré au New York Times qu’ « il devait être mis fin aux vio­lences et que le gou­ver­ne­ment syrien avait épuisé ses chances ». Ce sont des mots très forts mais il faut lire cet entre­tien jusqu’au bout lorsqu’il ajoute qu’ « une inter­ven­tion inter­na­tio­nale devait être écar­tée ». Le fait est que l’Arabie saou­dite sou­haite porter à son crédit son oppo­si­tion à Assad mais qu’elle est téta­ni­sée par la pers­pec­tive du gou­ver­ne­ment qui lui suc­cé­dera. Elle sait que dans une Syrie post-Assad (pro­ba­ble­ment pas­sa­ble­ment anar­chique), Al-Qaïda y ferait son nid. Et les Saoudiens savent que l’objectif numéro un d’Al-Qaïda demeure le ren­ver­se­ment de leur régime. « Pas d’intervention inter­na­tio­nale » donc.

Israël : certes, les Israéliens conti­nuent d’être obnu­bi­lés par l’Iran. Et certes, la Syrie baa­siste conti­nue d’être l’amie de l’Iran. Mais une fois dit tout cela, force est de consta­ter que la Syrie a été un en voisin arabe rela­ti­ve­ment tran­quille, un îlot de sta­bi­lité pour les Israéliens. Certes, les Syriens aident le Hezbollah, mais lui aussi s’est montré rela­ti­ve­ment tran­quille. Au fond, pour­quoi les Israéliens sou­hai­te­raient-ils prendre le risque d’avoir une Syrie post-baa­siste tur­bu­lente à leur porte ? Qui exer­ce­rait alors le pou­voir ? Et ceux qui l’exerceraient ne seraient-ils pas enclins à s’affirmer en lan­çant le djihad contre Israël ? Et la chute d’Assad n’aboutirait-elle pas à bou­le­ver­ser la rela­tive tran­quillité dont semble jouir actuel­le­ment le Liban ? Et tout ceci ne risque-il pas de se ter­mi­ner par un regain de radi­ca­li­sa­tion d’un Hezbollah revi­goré ? Si Assad tombe, Israël a beau­coup à perdre et pas grand chose à gagner.

Etats-Unis : le gou­ver­ne­ment éta­su­nien peut se payer de mots. Mais avez-vous noté la pru­dence qui le carac­té­rise en pra­tique ? Le Washington Post a titré le 11 février : « Pendant qu’un car­nage se pré­pare, les Etats-Unis ne voient ‘pas de bonnes solu­tions’ pour la Syrie ». L’article sou­ligne que le gou­ver­ne­ment n’a « aucun appé­tit pour une inter­ven­tion mili­taire ». Pas d’appétit malgré la pres­sion d’intellectuels néo­con­ser­va­teurs comme Charles Krauthammer qui a l’honnêteté de recon­naître que « ce n’est pas seule­ment pour la liberté. C’est vrai­ment, dit-il, pour ren­ver­ser le régime ira­nien ».

Mais n’est-ce pas exac­te­ment pour cette raison qu’Obama et ses conseillers ne trouvent pas de bonnes solu­tions ? Ils furent pous­sés dans l’opération libyenne. Les Etats-Unis n’ont certes pas perdu beau­coup de vies, mais en ont-ils vrai­ment tiré un gain géo­po­li­tique ? Le nou­veau régime libyen, si tant est qu’il y en ait un, est-il meilleur ? Ou est-ce le début d’une longue insta­bi­lité interne, comme cela est arrivé en Irak ?

Par consé­quent, quand la Russie a opposé son véto à une réso­lu­tion des Nations unies sur la Syrie, j’imagine les sou­pirs de sou­la­ge­ment qui ont dû être pous­sés à Washington. L’hypothèque qui pesait pour faire monter les enchères et pous­ser vers une inter­ven­tion à la libyenne était levée. Le véto russe pro­té­geait Obama du har­cè­le­ment des Républicains. Et l’ambassadrice amé­ri­caine aux Nations unies, Susan Rice, pou­vait faire porter le cha­peau aux Russes : ces der­niers avaient été« dégou­tants », s’était-elle écriée de façon ô si diplomatique.

France : tou­jours nos­tal­gique de la posi­ton jadis domi­nante de son pays en Syrie, le ministre des affaires étran­gères Alain Juppé s’époumone et accuse. Mais des troupes ? Vous n’y pensez pas : une élec­tion se pro­file à l’horizon et envoyer des troupes ne serait abso­lu­ment pas popu­laire, à plus forte raison parce que ce ne serait pas la partie de plai­sir qu’a été la Libye.

Turquie : les Turcs ont amé­lioré de façon spec­ta­cu­laire leurs rela­tions avec le monde arabe au cours de la der­nière décen­nie. Ils sont cer­tai­ne­ment mécon­tents d’avoir une guerre civile à leurs fron­tières. Ils seraient ravis qu’un com­pro­mis poli­tique soit trouvé. Mais le ministre des affaires étran­gères Ahmet Davutoglu a assuré que « la Turquie ne four­nit pas d’armes et ne sou­tient pas les déser­teurs ». La Turquie veut fon­ciè­re­ment être l’amie des dif­fé­rents camps en pré­sence. Et en outre, les Turcs ont leur propre ques­tion kurde et la Syrie pour­rait leur pro­po­ser un sou­tien actif qu’elle s’est jusqu’à pré­sent refu­sée à accorder.

Qui veut alors inter­ve­nir en Syrie ? Le Qatar, peut-être. Mais si riche soit-il, ce pays n’a rien d’une grande puis­sance mili­taire. La conclu­sion est que, aussi toni­truante la rhé­to­rique et aussi affreuse la guerre civile soient-elles, per­sonne ne sou­haite vrai­ment voir partir Assad. Et donc, selon toute pro­ba­bi­lité, il res­tera en place.

© Immanuel Wallerstein, dis­tri­bué par Agence Global. Pour tous droits et auto­ri­sa­tions, y com­pris de tra­duc­tion et de mise en ligne sur des sites non com­mer­ciaux, contac­ter : rights@​agenceglobal.​com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le télé­char­ge­ment ou l’envoi élec­tro­nique ou par cour­riel à des tiers sont auto­ri­sés pourvu que le texte reste intact et que la note rela­tive au copy­right soit conser­vée. Pour contac­ter l’auteur, écrire à : immanuel.​wallerstein@​yale.​edu.

Ces com­men­taires, bimen­suels, sont des réflexions consa­crées à l’analyse de la scène mon­diale contem­po­raine vue dans une pers­pec­tive de long terme et non de court terme.

Les commentaires sont fermés.